I
Décembre 1912.
Ce n'est pas d'hier que les nations d'Europe commettent des couardises
ou des crimes; de tout temps cela s'est pratiqué. (La Pologne, le
Transvaal, l'Alsace-Lorraine, etc., etc., en sont, hélas! de lamentables
preuves.) Mais on s'était habitué jusqu'ici à les voir opérer isolément,
chacune à son tour; les autres--qui en auraient fait autant à
l'occasion--s'indignaient toutes en choeur, et, au moins, cela
soulageait de les entendre.
Cette fois, non, il y a eu, sur le dos de la Turquie, accord complet de
lâchage et de mépris des traités. Lors d'une récente guerre, quand
l'armée grecque fut écrasée par celle d'Edhem Pacha, on s'en souvient,
la Grèce aux abois demanda la médiation de l'Europe, et l'Europe, qui
cependant ne lui avait rien promis, acquiesça par dépêche, fit même bien
plus qu'une médiation, puisqu'elle imposa les conditions de la paix à la
Turquie, lui enlevant ainsi le fruit de sa victoire. Mais les
chancelleries ont deux poids et deux mesures. Aujourd'hui cette même
Turquie, écrasée de tous les côtés à la fois, après avoir subi la
spoliation des Italiens, cette Turquie à laquelle trois semaines plus
tôt toutes les chancelleries unanimes avaient solennellement renouvelé
des promesses d'intégrité territoriale, a demandé à son tour la
médiation, et l'Europe, préoccupée surtout du partage de ses dépouilles,
depuis douze jours n'a même pas daigné répondre, douze longs jours
pendant lesquels les tueries ont marché grand train, sous le coup des
shrapnells et des mitrailleuses; au moins aurait-elle dû avoir la pudeur
de dire tout de suite: «Non, maintenant que vous voilà battus, vous
n'êtes plus que des parias, nous refusons de nous en mêler,
débrouillez-vous directement avec vos ennemis,»--et la Turquie sans
doute l'aurait fait comme elle semble le faire aujourd'hui, et il y
aurait sur le sol quelques milliers d'hommes de moins, gisant les
poumons crevés. Honte à l'Europe! C'est elle l'odieuse coupable de ces
hécatombes. On comprend bien qu'aujourd'hui il lui est impossible
d'enlever aux alliés le prix de leurs courageuses batailles, mais il
fallait prévoir, et _surtout il ne fallait pas promettre_. Il fallait
prévoir et, pour exiger les justes réformes demandées par les Slaves, il
fallait presser avec moins d'insouciance sur ces comités de jeunes fous
arrogants, qui viennent de conduire la Turquie à sa perte. Et puis, non,
cette aisance, ce cynisme dans le lâchage, quel dégoût! Pauvres Turcs,
volés, trompés, mitraillés, et de plus injuriés si bassement par les
masses ignorantes, combien on comprend que la fureur parfois leur monte
au cerveau et qu'un voile rouge leur passe sur les yeux!
Je dis: pauvres Turcs! Mais je dis aussi, et presque du même coeur:
pauvres Bulgares! Pauvres victorieux qui ont laissé par terre plus de
quarante mille morts! Je n'ai point de haine contre ce peuple, bien que
j'aie constaté, _comme tous ceux qui ont habité là-bas_, qu'il est plus
brutal, plus fanatique, à l'ordinaire beaucoup plus difficile à vivre
que le peuple musulman, et qu'il n'en a pas la droiture ni la foncière
probité. Quel malheur qu'à l'appui de mon dire il ne soit pas possible
de publier, au grand jour, la liste des victimes musulmanes tuées et
torturées par les _comitadjis_ bulgares! Mais, sur le sujet, toute la
presse slave s'est unie dans une conspiration de silence, il faudrait
aller là-bas, à Salonique par exemple, pour obtenir des documents
écrasants et des chiffres. De temps à autre, on lit bien dans quelque
journal de France: les Bulgares ont incendié tel village turc et
massacré les habitants; mais cela est dit avec légèreté, comme en
glissant dessus. Cependant, combien sont-ils moins excusables, eux, les
vainqueurs, que les Turcs, chassés des terres que depuis cinq cents ans
ils cultivaient, poussés à bout, traqués comme des bêtes fauves! Et, en
écrivant, j'ai sous les yeux la photographie d'un officier de l'armée
ottomane, affreusement mutilé par ses ennemis. Mais non, il n'y a que
les Turcs qui massacrent, la légende colportée par les intéressés est
bien établie, rien à faire pour l'enlever des cervelles obstinées.
Je n'ai jamais eu connaissance d'atrocités commises par les Grecs[1], et
la famille royale qu'ils se sont donnée est hautement respectable. Mais
comment ne pas protester un peu en entendant accuser les Turcs de
férocité par les Bulgares, les Serbes, chez qui sévissent, du haut en
bas de l'échelle sociale, la violence et les raffinements du meurtre!
J'en atteste les ombres du roi Alexandre et de la triste Draga, de
Panitza et de Stambouloff, pour ne citer que les noms connus de tous,
parmi des morts qui ne se comptent plus.
[1] Ceci était écrit avant l'entrée des Grecs à Salonique.
* * * * *
Je dis: pauvres Bulgares! Car ce que je viens d'avancer ne m'empêche pas
d'admirer comme tout le monde leur courage au feu, et je reconnais, bien
entendu, ce qu'il y a de si légitime dans leurs revendications du sol
des aïeux. Mais l'Europe avait mille moyens de leur faire droit, sans
permettre la boucherie atroce, et c'est pour cela que je les plains, eux
aussi, malgré la victoire. Je les plains surtout d'avoir été poussés à
la guerre, conduits à la tuerie par un homme qui n'est ni de leur race,
ni de leur religion, qui n'a l'excuse ni du fanatisme, ni de la
tradition ancestrale, mais qui a su exploiter leurs vertus guerrières au
profit de son ambition personnelle: pour être un grand prince, dont
l'histoire parlera, il faut avoir arrosé les plaines avec beaucoup de
litres de sang humain...