LETTRE SUR LA GUERRE MODERNE

Novembre 1912.

Alors, le progrès, la civilisation, le christianisme, c'est la tuerie

extra-rapide, la tuerie à la mécanique,--et le shrapnell en représente

pour le moment l'expression suprême!

Le shrapnell! A notre époque où l'on s'occupe à détruire les derniers

fauves et à supprimer nos microbes rongeurs, on n'ouvrira donc pas de

bagnes, on n'élèvera donc pas de pilori pour ceux qui inventent de si

infernales machines! En moins de quinze jours, tout un pays éclaboussé

de sang rouge et soixante mille hommes, des plus vaillants et des plus

sains, gisant le corps criblé!

Si l'heure était venue où les Balkans devaient retourner aux peuples

balkaniques, l'Europe,--d'abord imprévoyante, aujourd'hui

complice,--aurait si bien pu trouver un moyen moins atroce. Si même

l'heure était venue où la basilique de Sainte-Sophie devait retourner au

Christ, était-il nécessaire pour cela de cribler de mitraille tant de

poitrines humaines! Est-ce que depuis longtemps déjà, il n'existe pas à

Constantinople, voire à Stamboul, des églises grecques ou bulgares dans

lesquelles le culte n'a jamais été inquiété?

Et des injures de toutes sortes continuent de poursuivre les Turcs,

malgré leur détresse, comme le concert des meutes autour des cerfs

mourants. Mais, avant de parler, que ceux qui les insultent aillent donc

vivre un peu parmi eux; jusque-là, tout ce qu'ils peuvent dire ne prouve

pas plus que l'aboiement enragé des chiens!

Les territoires conquis, et vaillamment conquis certes, devraient, à ce

qu'il semble, suffire aux alliés. Mais non, il faut pousser l'ennemi à

toute extrémité et lui prendre aussi sa ville sainte. Pour satisfaire à

des rêves d'orgueil forcené, il faut tuer encore tout ce qui reste, tout

ce qui, dans le dernier élan du désespoir, se précipite, presque sans

armes et follement, pour défendre les remparts de Stamboul.

Ainsi, voilà ce malheureux peuple turc,--qui eut ses heures de violence

exaspérée, qui commit dans le délire des fautes graves, je le

reconnais,--mais que rien n'a épargné depuis un an, ni les guerres de

spoliation, ni les duperies, ni les incendies détruisant les maisons par

milliers, ni les tremblements de terre, ni la faim, ni le typhus, le

voilà, ce peuple accablé, qui veut au moins mourir avec une couronne de

gloire. Et le Sultan déclare qu'on le tuera dans son palais, et Kiamil

pacha, ce vieillard de quatre-vingt-cinq ans, à sa table de travail. Les

enfants, les tout jeunes enfants quittent les écoles pour s'enrôler et

se faire mitrailler à Tchataldja; les prêtres courent aux remparts, et

de même tous les vieux à barbe blanche qui peuvent encore tenir une

arme. Détail qui serait risible, s'il n'était sublime, de pauvres

eunuques des harems, auxquels on ne demandait rien, partent aussi, le

fusil sur l'épaule. Pour eux tous, la tuerie finale est certaine, avec

les diaboliques shrapnells des Bulgares; ils le savent, mais ils y vont

quand même.

Naïfs Arabes, qui offrent d'arriver au secours du Croissant avec cinq

cent mille cavaliers... Oh! non, restez, pauvres gens du désert: vous

iriez inutilement à la mort, puisque vous n'avez pas entre les mains les

explosifs des hommes vraiment civilisés.

Et, devant cet essor d'héroïsme et de désespoir, pas un seul des peuples

chrétiens ne se lèvera pour dire: «Assez! Pitié!...» Non, au mépris des

traités signés, des paroles données et écrites, tous ne s'occupent que

de se ruer à la curée. Il en est, comme la France, qui ne veulent pas se

souiller les mains dans le dépeçage; mais, crier grâce d'une voix assez

forte pour être entendue, non, personne. Honte! Honte à l'Europe, honte

à son christianisme de pacotille. Et, pour la première fois de ma vie,

je crois que je vais dire: honte à la _guerre moderne_!

Turquie agonisante · 第 15 / 101 题