Une seconde lettre italienne a pourtant franchi le cercle isolateur dont
ma retraite s'entoure, une pauvre lettre encadrée d'une large bordure
noire:
«Monsieur Pierre Loti,
»Si la conquête de la Tripolitaine avait été faite par la France,
est-ce que vous auriez écrit l'article que je viens de lire dans le
_Figaro_ du 3 janvier 1912?
»Salutations.
»La mère d'un soldat mort à Tripoli le 23 octobre 1911.»
»_P.-S._--Vous ne répondrez pas, c'est entendu. Vous aurez peut-être
lu tout de même.»
Mais si! je veux répondre, au contraire, et, comme la lettre est
anonyme, j'ai recours à l'obligeance du _Figaro_. Avec le respect le
plus profond, je veux dire à cette mère d'un soldat mort au champ
d'honneur que, si la prise de Tripoli avait été l'oeuvre de la France,
j'aurais protesté en termes pareils. J'ajouterai même que, si j'avais eu
un fils tué dans une telle guerre «de conquête»,--j'en ai un sous les
drapeaux en ce moment,--ma protestation aurait été sans nul doute plus
violente et plus révoltée. Devant la résignation de cette mère en deuil,
je ne puis donc que m'incliner sans comprendre.
Si j'ai parlé de «cercle isolateur», c'est que, depuis la publication du
précédent article, j'ai dû recommander que toute lettre portant le
timbre d'Italie fût _a priori_ jetée au panier.
Qu'il me soit permis d'établir à ce sujet un parallèle entre nations.
J'avais jadis attaqué les Américains, à propos de la guerre de Cuba; pas
une lettre désobligeante ne m'est venue d'Amérique; quand je suis allé
dernièrement à New-York, la presse s'est contentée de rappeler la chose,
en termes parfaitement convenables, mais l'accueil que l'on a bien voulu
me faire n'en a pas été moins sympathique. J'avais violemment attaqué
les Anglais à propos du Transvaal, à propos de l'Égypte; pas une lettre
désobligeante ne m'est venue d'Angleterre, pas un article blessant n'a
été écrit dans la presse, et, quand je suis allé à Londres, j'y ai
trouvé quand même le plus charmant et inoubliable accueil.
Au contraire, dès que j'ai eu dénoncé, en termes cependant courtois,
l'acte injustifiable de l'Italie, les insultes les plus immondes, les
menaces de toute sorte ont commencé de m'arriver chaque jour. Alors, je
ne décachette même plus,--non seulement on m'injuriait, mais surtout on
injuriait odieusement la France, «_fuyarde ou aplatie devant
l'Allemagne_». Toutes ces lettres, à vrai dire, partaient visiblement de
très bas; leur grand nombre cependant me paraît l'indice de l'état des
esprits, dans cette pauvre Italie égarée que, malgré son ingratitude,
nous continuons d'appeler la _nation soeur_. Ce n'est qu'à ce point de
vue général que le fait m'a paru valoir d'être signalé.