15 décembre 1911.

Je me souviens qu'une nuit, dans un hallier d'Afrique, la lueur du

magnésium me fit entrevoir pendant quelques secondes la lutte d'un

buffle contre une panthère qui venait de lui sauter sur le dos.

Admirable, le pauvre buffle, dans sa façon désespérée de bondir pour

secouer la bête qui l'avait agrippé au col; mais le combat était inégal,

d'abord à cause de l'imprévu de l'attaque, et puis aussi il n'avait pas

de griffes, lui, qui se défendait contre la mangeuse, tandis qu'elle au

contraire venait de lui en planter une dizaine dans la chair vive, une

dizaine de griffes aiguës et longues qui le saignaient à flots.

Entre l'épisode du hallier et la guerre italo-turque, un rapprochement

se fait dans mon esprit; même brusquerie--et même mobile, hélas--chez

l'agresseur, même inégalité des armes, même fureur héroïque dans la

défense.

Et aujourd'hui ce sont des hommes! Et l'Europe, comme chaque fois que

l'on massacre, regarde fort tranquillement! Quelle dérision que tous ces

grands mots vides: progrès, pacifisme, conférences et arbitrage.

J'entends déjà les Italiens me riposter que nous avons joué aux

conquérants, nous-mêmes, en Algérie d'abord,--dans des temps abolis, il

est vrai,--plus tard au Tonkin et ailleurs.--Hélas! oui, courbons la

tête. Ce fut toutefois infiniment moins sanglant que leur oeuvre de

Tripolitaine; mais un peu de crime subsiste là malgré tout pour entacher

notre histoire. Aussi n'est-ce pas contre les Italiens seuls que s'élève

ma protestation attristée, mais contre nous tous, peuples dits chrétiens

de l'Europe; sur la terre, c'est toujours nous les plus tueurs; avec nos

paroles de fraternité aux lèvres, c'est nous qui, chaque année,

inventons quelque nouvel explosif plus infernal, nous qui mettons à feu

et à sang, dans un but de rapine, le vieux monde africain ou asiatique,

et traitons les hommes de race brune ou jaune, comme du bétail. Partout

nous broyons à coups de mitraille les civilisations différentes de la

nôtre, que nous dédaignons _a priori_ sans y rien comprendre, parce

qu'elles sont moins pratiques, moins utilitaires et moins armées. Et, à

notre suite, quand nous avons fini de tuer, toujours nous apportons

l'exploitation sans frein, nos bagnes d'ouvriers, nos grandes usines

destructives des petits métiers individuels, et l'agitation, la laideur,

la ferraille, les «apéritifs», les convoitises, la désespérance!... A

nous voir de près à l'oeuvre, loin de la métropole où s'échangent de

suaves discours fraternels, on constate que, depuis l'époque des Huns,

l'espèce humaine n'a pas fait dix pas vers la Pitié. (Je dirai pourtant,

et avec la certitude d'être appuyé par le témoignage des Chinois

eux-mêmes, que, lors de la dernière expédition de Chine, les Latins,

Italiens ou Français, étaient ceux qui, après le combat, se montraient

incomparablement les plus charitables et les plus doux.)

Les journaux de France pour la plupart sont tacitement favorables à

l'Italie. Ils enregistrent avec calme des victoires où, grâce à une

artillerie écrasante, les Italiens ne laissent que trois ou quatre

morts, tandis que les Turcs gisent à terre par centaines. Ils racontent

sans broncher la pendaison à grand spectacle d'une rangée de prisonniers

arabes, iniquement qualifiés de rebelles. On saccage, on brûle, on tue:

ils appellent cela _déblayer_, et c'est à croire qu'il s'agit d'une

chasse à la bête fauve. Le correspondant d'un grand journal parisien

célébrait récemment la _beauté_ (_sic_) d'un tir d'artillerie à longue

distance, d'une précision telle que les Arabes en face, avec leurs

pauvres fusils, étaient fauchés comme l'herbe d'un champ; il parlait

même d'une _maudite_ (_sic_) mosquée qui retardait la marche en

conquête, parce que les Turcs s'y étaient retranchés pour s'y défendre

comme des lions... Un autre contait que, dans les ruines des villages de

l'oasis, éventrés par les canons de toutes parts, on ne rencontrait

plus, parmi les cadavres, parmi les troupeaux et les chiens de garde

affolés, que quelques derniers _fanatiques_ (le mot est une trouvaille:

fanatique, on le serait à moins!) qui essayaient encore de tirer contre

les envahisseurs; mais on les _capturait_ et les emmenait sans peine

(vers le gibet probablement). Tout cela est stupéfiant d'inconscience.

C'est que les reporters de nos journaux vivent dans les camps italiens,

et là, ils se laissent influencer par la bonne grâce de l'accueil. De

même ces officiers, dont ils sont les hôtes, se grisent chaque jour à

l'odeur de la poudre; dans le fond de leur âme cependant, aux heures de

silence, sans doute reconnaissent-ils avec quelque angoisse que

l'entreprise est déloyale et que les moyens sont cruels.

Mais si les feuilles françaises penchent du côté des envahisseurs,

jamais elles n'ont moins bien reflété le sentiment de la nation; j'en ai

la certitude, ayant questionné des gens de tous les mondes, même des

paysans au fond des campagnes. Le blâme, la pénible stupeur chez nous

sont presque unanimes. Je tiens à le dire bien haut, ne fût-ce que pour

les sept ou huit millions de sujets arabes que nous avons en Afrique et

que l'attitude de la presse dans l'aventure a consternés ou révoltés.

En passant, j'ajouterai que nous procédons avec ces sujets-là d'une

façon honteuse, les accablant de vexations inutiles. En Algérie, à

Tunis, par centaines, nous avons de ces mesquins petits fonctionnaires

qui traitent tout musulman avec une morgue imbécile, et nous font

sourdement haïr, préparant ces exodes en masse vers la Syrie ou le

Maroc, vers n'importe quel pays de l'Islam.

Aux yeux de l'Europe dite chrétienne, les musulmans de tous les pays

représentent un gibier dont la chasse est permise,--et cette chasse en

général lui réussit, grâce à la supériorité de ses machines à tuer, qui

font tout de suite de grands charniers rouges. En Afrique, voici la

chasse presque terminée, depuis Zanzibar jusqu'au Moghreb, en passant

par l'Égypte si lourdement asservie. Asservis de même, tous les

musulmans de l'Inde. Et vers la Perse, deux terribles chasseurs

s'acheminent, l'un par le Sud, l'autre par le Nord.

Reste surtout la Turquie, mais elle n'est pas disposée à se laisser

faire, celle-là; malgré la plaie du modernisme, qui commence de ronger

ses fils, elle demeure une redoutable lutteuse; avec sa fière et

héroïque armée, elle ira jusqu'à son dernier sang pour se défendre.

*

* *

On mène grand bruit, en Italie naturellement, contre les _atrocités_

bédouines. Soit! Je connais les habitants du désert; je ne les donne

certes pas pour des gens très tendres, et je plains de tout mon coeur

les pauvres petits soldats qui tombèrent entre leurs mains excitées.

Mais comme je comprends la férocité de leur haine, leur besoin exaspéré

de vengeance!... Oh! ces étrangers qui, sans provocation aucune de leur

part, débarquèrent, un sinistre jour, comme des démons, sur leurs sables

pour tout saccager, tout incendier et tout tuer!... Car enfin, si les

Italiens peuvent avoir contre les Turcs quelques griefs (dans le genre

de ceux du loup de la fable),--ces Arabes, que leur avaient-ils fait?

Des atrocités italiennes, hélas! il y en a eu beaucoup aussi, et

tellement moins excusables! Les journaux de tous les pays les ont

enregistrées; les kodaks, dont le témoignage ne se conteste pas, nous en

ont apporté la vision à faire peur. En ces journées néfastes d'octobre,

n'a-t-on pas osé, contrairement au droit des gens et aux règles absolues

de la Convention de La Haye, donner l'ordre de fusiller en masse les

Arabes _suspects seulement_ d'avoir pris les armes? Et alors on a tué,

comme en s'amusant, et les cadavres de plusieurs centaines de

cultivateurs inoffensifs ont jonché l'oasis, qui est devenue un charnier

humain. Et les scènes de sauvagerie qui accompagnèrent l'exécution du

cawas Marko! Et les pendaisons de prisonniers! Et, dans la mer Rouge,

tous ces humbles voiliers arabes, qui n'étaient pourtant pas des navires

de guerre, brûlés par l'escadre italienne sous prétexte qu'ils

pourraient _peut-être_ servir à transporter des soldats!

Ce que je dis là, je suis sûr que beaucoup de coeurs italiens le sentent

comme moi, au moins tous ceux qui, au début, avaient manifesté pour la

paix, et bien d'autres encore. De même, quand les troupes de

l'Angleterre, à l'aide de balles _trop perfectionnées_, réduisirent en

une bouillie sanglante des milliers de derviches qui s'étaient défendus

avec d'honnêtes vieux fusils; ou quand M. Chamberlain poursuivit

flegmatiquement la destruction des admirables Boers, il ne manqua point

d'Anglais, Dieu merci, pour s'indigner et souffrir,--et le roi Édouard

VII, visiblement, fut du nombre à en juger par la douceur des conditions

qu'il posa au Transvaal après la victoire.

*

* *

Pauvre belle et pimpante Italie! Est-ce que sincèrement elle s'imagine

marcher à la gloire? Je suppose bien qu'elle a perdu, à présent, cette

illusion des premiers jours. D'ailleurs, une réprobation générale lui

est acquise, et elle le sait.

De la gloire individuelle pour ses combattants, oh! oui, sans nul doute,

elle en a récolté. Ses soldats sont des Latins, nos frères; il a dû s'en

trouver beaucoup parmi eux pour se battre comme des héros et tomber avec

noblesse. Mais tout cela ne saurait racheter le crime initial, qui est

d'avoir allumé la guerre. Pauvre belle nation, amie de la nôtre, je veux

croire qu'elle était partie légèrement, comme au Moyen âge on partait,

empanaché, pour de jolies équipées de batailles; elle n'avait pas prévu

tant de sang et tant d'horreurs. Aujourd'hui, engagée à fond, elle

penserait se déshonorer en lâchant prise. Combien, au contraire, ce

serait réhabilitant, nouveau, grandiose, de dire: «Assez, assez de

morts; nous ne voulons pas davantage nous rougir les mains. Nous

modérons nos demandes, pour que ce cauchemar enfin s'achève.»

*

* *

J'en reviens à mon hallier d'Afrique.

Au même lieu, deuxième éclair de magnésium quelques minutes plus tard.

(Dans l'intervalle, on avait entendu glapir ces bêtes de nuit qui,

toujours, dès qu'elles flairent que l'on tue, s'approchent en tapinois

pour finir de déchiqueter les restes.) Donc, deuxième éclair de

magnésium. Le drame s'achevait; le buffle, éventré, gisait sur l'herbe,

la panthère lui étirait les entrailles. Et, dans la brousse alentour, on

voyait poindre ces museaux qui glapissaient, attendant leur part: des

hyènes!

Certains États européens qui s'agitent sournoisement autour de la

Turquie, maintenant qu'elle est aux prises avec une guerre terrible, et

s'apprêtent à lui demander des _compensations_, me font songer à ces

hyènes assemblées auprès du buffle mourant. Des «compensations» de quoi,

mon Dieu? Qu'est-ce qu'on leur a fait, à ceux-là? Vraiment, je leur

préfère encore les hyènes du hallier, qui, au moins, n'employaient pas

de formules; non, elles ne demandaient pas des _compensations_, mais

leurs glapissements disaient tout net: «On dépèce, on mange, ça sent la

chair et il n'y a plus de danger; alors, nous arrivons, nous aussi, pour

nous remplir le ventre.»

Je prévois sans peine les injures que me vaudra ce manifeste de la part

de certains énergumènes, intéressés ou aveuglés, qui confondent

civilisation avec chemin de fer, exploitation et tuerie; elles ne

m'atteindront point dans la retraite de plus en plus fermée où ma vie va

finir. J'approche du terme de mon séjour terrestre; je ne désire ni ne

redoute plus rien; mais, tant que je pourrai faire écouter ma voix par

quelques-uns, je croirai de mon devoir de dire tout ce qui me paraîtra

l'éclatante vérité.

Sus aux guerres de conquêtes, quels que soient les prétextes dont on les

couvre! Honte aux boucheries humaines!

Turquie agonisante · 第 11 / 101 题