Hier existait encore une ville qui s'était à peu près conservée, comme à
miracle, depuis les époques où l'Orient resplendissait. On n'y entendait
point les bruits de sifflets et de ferraille qui sont l'apanage de nos
capitales modernes; la vie s'y écoulait méditative et discrète, apaisée
par la foi; les hommes y faisaient encore leur prière, et des milliers
de petites tombes, d'une forme exquise et toujours pareille, y
peuplaient les places ombreuses, rappelant doucement la mort sans y
mêler aucune terreur. Cela s'appelait Stamboul, et ce n'était pas au
bout du monde; non, c'était en Europe, à trois jours à peine de notre
Paris fiévreux et trépidant.
Pauvre Stamboul! Son délabrement, il faut le reconnaître, devenait
extrême; aussi, tous les snobs touristes--qui sont peut-être la classe
humaine la moins capable de comprendre quelque chose à quoi que ce
soit,--s'indignaient en débarquant des paquebots ou des trains de luxe,
à voir ces maisons de travers, ces décombres qui gisaient partout et ces
immondices qui souvent traînaient dans les ruelles mortes. Seuls les
artistes et les rêveurs profonds se sentaient pris dès l'abord par ce
charme de vieil Orient, que j'ai tant de fois cherché à exprimer, mais
qui toujours a fui entre mes mots inhabiles.
Pauvre grand et majestueux Stamboul! Il dépérissait, comme l'Islam tout
entier du reste, au souffle empesté de houille qui vient d'Occident. Il
faut dire même que les Turcs, les nouveaux, élevés sur nos boulevards,
lui témoignaient un dédain puéril; semblables aux moucherons qu'attire
la flamme des lampes, ces musulmans des jeunes couches, éblouis par tout
le toc de nos idées subversives et de notre luxe à bon marché,
préféraient se bâtir sur l'autre rive de la Corne d'Or des maisons
singeant les nôtres. De plus en plus donc, les abords des grandes
mosquées saintes se dépeuplaient de gens riches et modernisés; c'étaient
seulement les humbles qui restaient là, les humbles et les dignes, ceux
qui continuaient de poursuivre le rêve des ancêtres et qui enroulaient
encore d'un turban leur front grave.
Et puis tant d'incendies s'allumaient aussi chaque année dans ces vieux
quartiers en bois, toujours prêts à flamber! Il y a cependant plusieurs
faubourgs, Péra, Galata, Chichli, Nichantache,--auxquels je ne souhaite
pas de mal, à Dieu ne plaise,--mais qui auraient pu brûler sans que le
monde artiste en prît le deuil, au contraire. Eh bien! non, c'était
toujours au coeur même de Stamboul que le feu s'attaquait de préférence,
se plaisant à détruire les vestiges du merveilleux passé,--et préparant
ces espaces vides où d'inconscients malfaiteurs projettent de tracer
aujourd'hui des avenues bien droites en style américain et de construire
des maisons bien uniformes.
Pour comble, depuis deux ans, la municipalité turque elle-même semble
s'acharner contre tout ce qui est oriental. On a perdu, là-bas comme
chez nous, le sens de la beauté et le respect des choses que vénéraient
les aïeux; les mosquées ni les tombes ne sont plus sacrées.
Dernièrement, ne voulait-on pas détruire, pour faire place aux hideuses
«maisons de rapport», ce cimetière historique de Rouméli-Hissar, qui est
peut-être le joyau le plus précieux de la rive d'Europe! Quant à la
grande muraille de Byzance qui va d'Eyoub aux Sept-Tours, à travers des
terrains d'ailleurs inutilisables et délaissés de la vie, la grande
muraille si imposante et farouchement superbe qui attire chaque année
des visiteurs par centaines, je crois qu'elle ne subsiste encore que
faute d'argent pour la démolir. Et j'apprends que de pitoyables petits
édiles, sous prétexte d'élargir une rue déjà assez large, ont osé
détruire l'exquise colonnade et les arceaux de la Chah-Zahdé, supprimant
ainsi l'un des quartiers les plus recueillis et les plus délicieusement
turcs! Comment donc tolère-t-on là-bas des crimes aussi imbéciles? Il y
a cependant des hommes de haute intelligence dans les «comités» de la
Turquie, des hommes de sens artistique et des musulmans de race,
capables de comprendre que, même pour la dignité nationale, il
importerait de sauvegarder ces témoins d'un passé si grandiose.
Peut-être, hélas! ces gouvernants d'aujourd'hui sont-ils débordés, je le
veux bien, par les _Rayas_, infiltrés dans leurs rangs de plus en plus:
des Arméniens, des Juifs, des Grecs, qui non seulement ne comprennent
pas, mais qui haïssent toute empreinte de la majesté du vieil Islam. Il
reste pourtant un point de vue pratique, à la portée de ces derniers, à
ce qu'il semble: les étrangers qui arrivent en foule tous les ans pour
visiter ce musée merveilleux qu'était Stamboul et qui apportent l'argent
à mains pleines, les verra-t-on encore lorsque des édiles, de la force
de ceux qui viennent de saboter la sainte colonnade, auront fini
d'accommoder la ville des Khalifes dans le goût de Chicago ou seulement
de Berlin?
Quand même et malgré tout, au commencement de l'année courante 1911,
Stamboul existait encore; il avait gardé la plupart de ses refuges
adorables où l'on retrouvait le silence des vieux temps calmes, près des
mosquées, sous des arbres centenaires; il avait surtout gardé sa
silhouette unique au monde que les levers de soleil ou les nuits de lune
illuminaient en splendeur. Et voici, hélas! que l'été dernier, par ces
longues sécheresses qui faisaient l'eau si rare, tout le versant de la
Corne-d'Or a pris feu comme paille. Rien n'a pu arrêter les flammes
folles, les étincelles qui s'envolaient au loin. Terriblement vite
l'incendie a eu fini d'anéantir d'immenses quartiers de pure turquerie,
confondant en un même brasier leurs mosquées, leurs maisons aux grilles
jalouses, leurs arbres vénérables, leurs kiosques pour les saints
tombeaux, tout ce qui en faisait la séduction et le mystère.
Le profil même de cette ville des minarets et des dômes, le grand profil
que l'on voyait de si loin sur le ciel, a été effleuré et presque
changé.
Devant l'irréparable destruction, rien à faire que courber la tête. Mais
il y a eu en même temps autre chose de plus humainement douloureux,
devant quoi notre devoir est de ne pas rester inactifs. Dans l'espace de
quelques heures, plus de soixante mille sinistrés se sont trouvés dans
les rues, ayant perdu leur maison, leurs vêtements, leurs meubles,
jusqu'à leurs outils de travail; pauvres gens qui n'ont plus rien, et
qu'à tout prix il faut secourir.
On m'objectera que je viens raconter une histoire bien ancienne: voici
tantôt deux mois que Stamboul est brûlé, et déjà la pitié s'est
détournée, hélas!--Et pourtant non, elle est au contraire d'une
poignante actualité, la si triste histoire que j'ai voulu répéter ici,
d'une actualité que lui donnent les premières pluies automnales, et que
lui renouvelleront bientôt plus lamentablement les premiers froids, les
premières neiges. Pendant l'été aux belles nuits tièdes, les incendiés
campaient n'importe où, vêtus de presque rien; mais à présent voici
venir l'hiver, le terrible hiver du Bosphore. En général, on s'imagine
chez nous que Constantinople, parce que c'est une ville orientale, doit
être tout le temps ensoleillée; il faut y avoir habité pour connaître
les humidités glacées qui s'y abattent avec l'automne, les vents mortels
qui y soufflent de la mer Noire et qui en font la ville des bronchites
et des phtisies.
Je me souviens de l'élan de sympathie provoqué en France par le désastre
de Messine, où tant de vies humaines avaient été englouties sous les
décombres. A Stamboul, il est vrai, presque personne n'a été atteint;
mais c'est pis encore peut-être, car aujourd'hui, les premiers secours
étant distribués et épuisés, il reste bien trente mille malheureux sans
abri, sans vêtements: que feront-ils, ceux-ci, quand la neige aura jeté
ses blancs linceuls sur tous les dômes de leurs mosquées, et quand les
rues où ils couchent s'empliront de la boue des dégels? Donc, c'est
maintenant plus que jamais qu'il faudrait avoir pitié. Et tout ce monde,
sans gîte, sans manteau sous la pluie froide, enfants qui grelottent et
qui toussent, vieilles femmes courbées, vieillards perclus, tout cet
humble monde est si débonnaire, si honnête et si digne! Petits ouvriers,
petits marchands de race purement musulmane, qui vivaient au jour le
jour, heureux dans leurs maisonnettes de bois, sans les désirs effrénés
ni l'envie haineuse que l'on souffle au peuple de nos grandes villes
d'Occident. Ils n'étaient pas les Turcs des nouvelles couches, mais ceux
d'autrefois qui se rendaient à la mosquée quand le muezzin chantait. Ils
étaient ceux aussi qui animaient, de leurs groupes encore pittoresques,
les places tranquilles où l'on fume des narguilhés à l'ombre des
platanes, et tant de voyageurs qui se sont arrêtés pour contempler leur
incompréhensible paix, pour s'étonner de leur confiance en la prière,
tant de touristes leur doivent aujourd'hui au moins une aumône pour ces
moments de rêverie passés en les regardant. Tous les promeneurs
désoeuvrés que les paquebots amènent chaque année au Bosphore sont
redevables d'une obole à ce Stamboul, ne serait-ce que pour avoir empli
leurs yeux de son incomparable silhouette aujourd'hui presque détruite.
Quant à mes amis inconnus, auxquels mes livres ont essayé de révéler ce
que fut la vraie Turquie et qui en me lisant ont oublié une minute nos
agitations vaines, c'est à eux surtout que je m'adresse, les conjurant
d'entendre mon cri d'alarme.
J'ajouterai que cette oeuvre de secours pour laquelle je viens quêter
est une oeuvre essentiellement française, car ce sont des Françaises de
Constantinople qui s'y sont dévouées depuis deux mois avec un zèle
admirable, et c'est l'ambassadrice de France qui en a pris la direction.
Qu'il me soit permis d'emprunter ces phrases à la circulaire d'appel que
notre ambassadrice a fait répandre: «Je suis certaine, dit-elle, qu'un
appel à la charité française trouvera de l'écho dans notre cher pays.
C'est parce que je connais la générosité de mes compatriotes, que je
suis heureuse et fière du devoir qui m'incombe.» A nous de ne pas lui
causer une déception ni lui donner un démenti, en restant sourds.
D'humbles frères nous attendent là-bas; ils n'ont pas d'oreiller où
poser leur tête; ils ont faim et ils commencent à avoir très froid...
* * * * *
_P.-S._--L'argent, ce journal, toujours charitable, se chargera de le
recevoir. Mais nous ne demandons pas que de l'argent: des couvertures,
des manteaux, ce que l'on voudra. Que les élégants, les élégantes se
défassent de leurs costumes démodés ou défraîchis en faveur de ceux qui
n'ont plus rien, toutes leurs pauvres hardes étant brûlées comme leurs
maisons. Les paquets de vêtements ou de linge, il suffira de les faire
porter, à l'adresse de madame Bompard, ambassadrice de France, au
ministère des Affaires étrangères, où l'on vient d'ouvrir un bureau pour
les recevoir.
* * * * *
2e _P.-S._ (_Un mois après_).--Sait-on combien de personnes ont répondu
à mon appel? Trois Françaises et une Anglaise, en tout quatre!...