Nous étions parvenues, tout en causant, jusqu’à une vaste chambre dont
la porte était entr’ouverte. Une voix très douce nous dit:
--_Tffadal!_...
La propriétaire de cette chambre nous souriait. Nous entrâmes.
Sta-Abouha tout bas m’avait dit:
--C’est une ancienne esclave albanaise que le feu maître, père du prince
a aimée. Comme elle n’a pas d’enfants, elle n’était rien ici; alors, la
princesse en a eu pitié, et l’a gardée quand même. Elle est très bonne
et très pieuse, tout le monde l’aime ici.
Dans le fond de la pièce, la calfa était assise sur les _chiltas_
recouverts de soie écarlate. Elle fumait tranquillement une longue pipe
de terre brune, comme on n’en voit plus guère aujourd’hui. C’était une
femme de soixante ans environ. Ses cheveux, teints au henné, lui
composaient un masque étrange, leur couleur rouge jurait terriblement
avec la pauvre face exsangue, les traits émaciés et la bouche édentée de
notre hôtesse. Sa seule beauté était demeurée en ses yeux. Des yeux d’un
bleu sombre, aux larges pupilles, aux lourdes paupières; des yeux de
tendresse, d’intelligence et de passion, dont le sel des larmes n’avait
pu détruire la voluptueuse langueur.
Cette femme avait pu espérer être princesse. Le caprice d’un soir
l’avait retirée de l’humble troupeau d’ignominie et voici qu’une autre,
moins aimée pourtant, avait pu donner au maître ce fils que ses
entrailles à elle n’avaient point conçu. L’autre avait pris sa place et
maintenant, le pacha mort, la délaissée ne devait qu’à la magnanimité de
sa rivale de n’être pas jetée à la rue et de pouvoir achever de mourir
paisiblement dans ce coin du palais, elle qui avait rêvé d’y commander
en maîtresse souveraine...
Quelle chute lamentable, pour cette pauvre âme d’esclave orgueilleuse,
ravalée au rang des plus humbles de ses compagnes!... Elle se consolait
en élevant une délicieuse fillette, que la princesse lui avait permis
d’adopter. L’enfant avait maintenant douze ou treize ans... Elle était
blonde, de ce blond spécial aux Turques, qui donne à la chevelure des
tons de blé mûr. Ses yeux bleus s’ouvraient, limpides, à la vie qu’elle
croyait bonne, n’en ayant connu que les contentements, résumés pour elle
en cette chambre où son petit lit se dressait contre le grand lit de la
calfa qui l’aimait... Au moment où je la vis, elle épelait sagement dans
le livre que tenait un vieillard magnifique, à la barbe argentée, au
front de pur ivoire, vêtu d’une robe somptueuse, coiffé d’un turban
couleur de neige, et qu’on me dit être le _Hodja_[29].
[29] Professeur de Coran.
Le tableau était d’une apaisante douceur. Ces trois êtres, la femme, le
vieillard, la toute jeune fille, représentaient une page admirable de
l’antique vie orientale. La résignation, la sagesse, l’espoir, se
lisaient sur les visages des personnages réunis dans cette pièce, si
différents cependant, par le rôle qu’ils devaient sans doute jouer dans
le vaste monde, mais semblables par la foi, cette foi musulmane qui
nivelle à sa guise toutes les races, toutes les classes et toutes les
volontés. Et de les voir ainsi, si loin de moi-même et de la terre
entière, en ce palais d’un autre âge, le vieillard et l’enfant penchés
du même geste pieux, sur le livre du prophète, la calfa écoutant de son
air grave les versets connus, je me crus tout à coup transportée bien
loin de la société actuelle, remontant les âges dans ce monde musulman
où rien ne change, jusqu’aux époques fabuleuses de son immense grandeur.
Ce fut Sta-Abouha qui, de son rire d’oiselle, rompit le charme.
Familière comme un moineau, elle vint tendre au vieillard sa petite main
fraîche.
--Bonjour, père!...
Le Hodja effleura cette main de ses doigts pâles.
--Bonjour, petite!
Ils s’entretinrent ensemble un moment...
--C’est lui notre maître à toutes ici; il m’a appris à lire, me dit la
pétulante fellaha, très fière de son mince bagage d’érudition.
Mais le vieillard l’interrompit avec un sourire malicieux:
--Si je n’avais pas eu d’élèves plus attentives, Sta-Abouha, il y a
longtemps que j’aurais renoncé à rien apprendre à personne...
Et comme la petite faisait mine de bouder, il ajouta tendrement:
--Ne te tourmente pas, enfant. Les oiseaux du ciel ne savent pas lire
dans les livres, mais leurs chansons réjouissent pourtant le cœur des
hommes. Allah ne t’a pas créée pour le travail; contente-toi d’être un
passereau joyeux, en attendant de devenir une bonne épouse et une tendre
mère. A chacun sa tâche, ma fille!...
Il avait passé sa longue main fine dans les cheveux crépus de ma petite
amie, qui s’était assise à ses pieds et il me parut ainsi plus
patriarcal encore, plus grand et plus beau dans ce simple geste
paternel. Mais déjà Sta-Abouha lui parlait de moi, lui racontait mon
histoire, qui lui semblait tout à fait extraordinaire. Le vieillard me
regarda.
--Tu as quitté ton pays, ta famille pour suivre notre fils Sélim?...
C’est bien cela!... Puisse Dieu t’éclairer et te donner le désir de
devenir musulmane!...
Puis, comme un peu honteux de ce souhait, parti malgré lui du fond de
son cœur de croyant, il jugea poli d’ajouter:
--Ça ne fait rien, ma fille, il y a aussi de bonnes gens chez les
chrétiens, que le Seigneur te garde du mal!...
Il fallut accepter le café que, sur l’ordre de la calfa, la fillette
avait préparé. Comme je faisais compliment à la vieille esclave de la
beauté de sa protégée, elle eut un sourire de triomphe.
--C’est qu’elle est à moi, cette enfant!... C’est ma _hératleck_, et je
l’aime comme le propre fruit de mes entrailles. Qu’Allah lui donne une
bonne chance dans la vie...
Sta-Abouha, pensant que je ne comprenais pas très bien, m’expliqua
aussitôt ce que signifiait ce mot de _hératleck_ complètement nouveau
pour moi.
Quand une femme esclave ou libre veut adopter un enfant, elle n’a besoin
d’aucune autre autorisation que de celle de ses maîtres, si elle est
esclave; mariée elle dispose de ses biens et n’a pas de comptes à rendre
à l’époux qui, de son côté, peut créer ou prendre tel enfant qui lui
plaît, sans même en avertir son épouse. Mais chez la femme, pour que
l’adoption soit complète, il faut qu’en présence de plusieurs personnes,
elle revête une robe très ample et largement fendue sur le devant.
Prenant alors le petit être qu’elle veut rendre sien, elle le fait
passer par l’échancrure du corsage et une matrone, agenouillée à ses
pieds, le reçoit dans ses mains. La mère adoptive prononce ces mots:
--Enfant, je te fais mien!...
Et la sage-femme le recevant, l’élève dans ses bras et le présente en
disant:
--Voici le fils ou la fille d’une telle! (_sic_).
Cet enfant est désormais l’_hératleck_ de celle qui l’a adoptée.
En quittant la pièce où nous avions été si bien reçues, nous fîmes
encore la visite de plusieurs autres. Quelques femmes se trouvaient
seules dans leur chambre, priant ou cousant. D’autres--et c’était le
plus grand nombre,--avaient auprès d’elles leur _chaïader_ (petites
esclaves que l’on confie aux calfas pour les instruire des devoirs de
leur charge future). La calfa exerce un droit absolu sur sa _chaïader_.
Quand la différence d’âge n’est pas trop grande, il se forme parfois des
amitiés d’une terrible violence. Sta-Abouha m’a dit l’aventure d’une
fillette de quinze ans qui avait tenté de se laisser mourir de faim,
parce que l’on mariait sa calfa... Il fallut que celle-ci obtînt du
palais la permission de l’emmener avec elle dans son ménage. Plus tard,
le mari, jaloux de la tendresse passionnée qui liait cette enfant à sa
femme, maria la pauvre _chaïader_ à un de ses domestiques, et renvoya le
couple à la campagne.
Sta-Abouha ne sut pas me dire ce qu’il était devenu, mais elle pensait
que la pauvre petite s’était soumise et devait faire souche de jeunes
Égyptiens, là-bas, dans quelque coin du Béhera ou de Garbieh.
Comme dans la maison du sultan de Stamboul, le palais contenait de
multiples fonctionnaires, recrutées parmi les esclaves blanches. Il y
avait une gardienne des trésors, une maîtresse des vêtements, une autre
préposée aux vivres, une autre aux boissons, une pour le café, une pour
les sirops, une autre encore pour les parfums; tout un escadron de
jolies filles pour la table et le massage. Et là-dedans n’étaient point
comprises les chanteuses, les danseuses et les musiciennes.
Les bourgeois pouvaient, à leur guise, faire venir dans leurs maisons
les _almées_ ou _gawazi_[30] mercenaires; au palais, cette liberté
n’était point permise. Un prince devait pouvoir trouver chez lui, et à
toute heure de jour ou de nuit, l’attraction souhaitée ou le plaisir
demandé.
[30] Le véritable sens du mot _almée_ serait «savante» mais il est
devenu synonyme de danseuse ainsi que _gawazi_ qui désigne
aujourd’hui les chanteuses alors que le mot _gawazi_ veut dire
«bohémienne».
C’est ainsi qu’aux fêtes du Baïram, suivant le grand jeûne du mois
sacré, l’orchestre de femmes se faisait entendre, le jour pour les
visiteuses, et la nuit pour le prince. Rien de plus étrange que la vue
de cet orchestre, véritable tableau d’opérette.
Que l’on se figure une cinquantaine de jeunes femmes, toutes jolies,
mais aux formes particulièrement opulentes, revêtues de costumes
militaires, qu’elles remplissaient d’une inquiétante façon. Sur leurs
têtes aux cheveux relevés en chignons, un tarbouche à glands d’or, posé
sur l’oreille, leur donnaient un faux air de débardeurs en délire. Que
dire de la culotte, si collante qu’il semblait impossible de la voir
résister jusqu’à la fin du premier morceau!... Sur une estrade, cet
orchestre, invraisemblable dans sa perverse ambiguïté, charmait
l’auditoire par l’exécution de fantaisies tirées des principaux opéras
d’Auber et de Verdi.
Dans le milieu de la salle, une colossale corbeille de fleurs et de
fruits était dressée pour le plaisir des yeux et la gourmandise des
jolies bouches. Les visiteuses, en passant, prenaient un fruit,
cueillaient une fleur et allaient ensuite s’asseoir autour des
musiciennes, qu’elles écoutaient en fumant d’innombrables cigarettes et
en dégustant de nombreuses tasses de moka. Tandis que dans les pièces
basses du palais les négresses se livraient aux danses sauvages de leur
pays d’origine, en croquant des pistaches et en buvant tous les fonds de
verres de limonade ou de sirops venus des salons.
--C’était une belle époque! soupirait Sta-Abouha. A présent, voyez-vous,
tout cela coûte trop d’argent. On diminue un peu, chaque année, le
nombre des esclaves et la somme des frais. Que n’êtes-vous venue du
temps de l’ex-khédive Ismaïl?... Ah! les beaux jours, les splendides
fêtes!...
Et ma petite compagne, dans l’enthousiasme de ses souvenirs d’enfance
revenus, me montrait les arbres du jardin où nous arrivions.
--Savez-vous?... je pense que les arbres, la terre, le Nil, tout ce qui
nous entoure se souvient et regrette...
--Quoi donc, Sta-Abouha?...
--Tout! C’est tellement difficile à dire et cela n’est pas pour me faire
valoir à vos yeux, chère étrangère innocente; vous ne pouvez conprendre
encore l’âme orientale. Quand vous la connaîtrez, les choses dont je
parle n’existeront plus.
Et, comme je la pressais d’être plus explicite, soudain, elle redevint
la créature primesautière et charmante que je commençais à aimer et dont
la grâce pimentée m’effrayait et me ravissait à la fois.
--L’Égypte d’à présent, qu’est-ce que c’est?... En vérité, ce n’est
rien!... On est moins battu, sans doute, et le Nil roule moins de
cadavres dans ses eaux grises; le cimetière, aussi, reçoit moins de
morts tombés subitement, sans cause apparente. Aujourd’hui, on meurt
presque toujours d’une maladie, et l’on assure qu’il y a des juges, dans
tous les pays, qui rendent vraiment la justice, sans prendre de
backchiches. Je ne sais pas, moi!... On dit même que l’esclavage va être
complètement interdit. Eh bien! si cela est vrai, c’est la fin de la
race, la fin de nos grandeurs, la fin de tout!... Ces maîtres, que nous
servons et que nous haïssons, nous ne saurions vivre sans eux... C’est
l’abondance de leur superflu qui fait notre aisance, car ils ont cela de
grand qui leur fait pardonner bien des faiblesses: ils savent encore
être généreux!... Si nous existons, si nous connaissons quelques-unes
des joies de la terre, nous, les humbles, c’est leur gaspillage qui en
est la cause, et les miettes de leurs tables sont assez abondantes pour
que toute la faim du pays soit rassasiée. Nous ne savons pas travailler.
Nos mères ne nous ont appris à rien faire. Chez nous, on mourrait de
faim sans l’aide des grandes maisons. Chez les maîtres, nous trouvons,
avec le gîte, le vivre, les vêtements et quelquefois l’amour!... que
nous n’aurions jamais connu sans cela, car nos maris nous prennent comme
des brutes, et la femme n’est guère, pour eux, qu’un objet de rendement
ou un animal de reproduction. Ils veulent beaucoup de femmes pour avoir
beaucoup d’enfants qui, en grandissant, travailleront la terre avec eux
et leur éviteront ainsi l’emploi des bras mercenaires. Les épouses
vieillissantes deviennent aussi des bêtes de somme, qui peinent et
triment jusqu’au dernier souffle sans rien demander qu’un peu de pain...
Au palais, le plaisir d’une nuit peut faire de nous la mère respectée de
petits princes, dont la venue changera pour toujours notre destinée.
Esclave aujourd’hui, grande dame demain, qui pourrait hésiter devant
l’émerveillement d’une telle espérance?
Nous étions arrivées au détour de l’allée, jusqu’au bord du fleuve. Le
soir tombait. Sta-Abouha, subitement, s’était tue, gagnée peut-être par
la douceur profonde de l’heure présente. Derrière nous, le palais
dressait sa haute structure. Les murs, badigeonnés d’un rose pâli,
semblaient se fondre avec la teinte des nuages qui descendaient du
Mokatam jusqu’à nous.
Les arbres, aux feuillages sombres, abritaient des milliers d’oiseaux
dont le babil emplissait l’espace. Les frangipaniers, les héliotropes,
les fohls, les roses, toutes les autres fleurs innombrables en ce
jardin, exhalaient, à l’approche de la nuit, un parfum si pénétrant, que
l’air en était comme saturé; il semblait, par instant, que l’on dût
défaillir sous leurs multiples essences. Devant nous, c’était le Nil, le
fleuve roi aux eaux lourdes, qui virent passer tant de monarques, tant
de conquérants et tant de vaincus, dont les corps glacés allaient se
perdre, achever de pourrir sur le lit sablonneux, et ce lit ne les
rendait jamais plus.
De l’autre côté, c’était la route de Guizeh, conduisant alors aux
Pyramides que l’on voyait se dessiner, ombres gigantesques,
triangulaires et fines, dans les vapeurs roses du couchant. Vues de
cette place, leur masse colossale n’était plus qu’un double cône. La
troisième pyramide, celle de Mycérinus, à peine visible. Derrière nous,
sur la hauteur, la citadelle dressait sa façade et ses minarets montant
comme deux longues aiguilles dans le ciel clair. Là-bas, vers le nord,
la chaîne Lybique se confondait avec les nuages couleur de hyacinthe.
Sur le Nil, les grandes barques glissaient doucement, leurs voiles
latines gonflées sous la forte poussée de la brise.
Une petite flûte égrenait ses notes dans les roseaux; des buffles
passèrent devant nous, chargés de faix d’herbes. Un enfant mince, brun
et nu, les conduisait.
C’était l’Égypte! toute l’Égypte! paisible et triste dans sa tranquille
beauté; l’Égypte de toujours, l’Égypte qu’avaient connue, avant notre
époque, les pères et les aïeux de ceux-ci. L’Égypte immuable et
convoitée des Hycsos, des Pharaons, des Ptolémées et des Césars;
l’Égypte éternelle, au sein fécond, que Bonaparte trouva telle que
l’avait laissée Cambyse et qui nous paraît à peine changée, à
nous-mêmes, sitôt que nous franchissons l’enceinte des grandes cités.
--Notre pays est beau! dit Sta-Abouha gravement.
--Très beau! petite Sta-Abouha.