[23] C’est la veuve qui est censée parler en ce moment.
J’étais déjà dans la peine, me voilà dans le malheur, qui élèvera mes
enfants? qui s’intéressera à eux?
Ah! ah! ah!
Viens, ô toi qui portais de jolis souliers, un joli tarbouche!
Les fèves vont verdir puis sécher, et tu ne les verras plus jamais!
Quelles que soient les larmes que nous versions, nous ne pouvons te
rappeler à nous, ô mon maître!
Les jours passent et nous laissent dans notre douleur!
_Ia daoouiti!_
Ab! ah! ah!
Je n’ai plus personne à présent; les amis ont fui pour jamais!
Ah! combien avec toi, la vie était douce, à homme qui es parti avant
nous!
Comme un bouquet de fleurs dont le lien est rompu, nous voilà séparés
et flétris.
Ah! ah! ah!
Ah! combien la vie est chère!
Tu as crié, par trois fois avant de rendre l’âme!
Tu étais très malade, tu as bu la maladie et tu es parti avec elle! ô
toi! aimé du prophète, comme ton oncle parti avant toi, salue le
prophète!
_Ia daoouiti!_
Ah! ah! ah!
Nous avons plus de peine que nous n’en pouvons supporter, qui va
seulement nous dire à présent: «Qui êtes-vous?...»
Tu étais le maître de la maison et de nous tous, personne n’était
au-dessus de toi!
Ah! rien n’égale le maître! Qui va nourrir cette femme? Qui élèvera
ses enfants?
_Ia daoouiti!_
Ah! ah! ah!
Ta fortune faisait notre joie. Tu as bâti trois maisons, tu as acheté
des terres et nous t’avons enlevé du lit pour te mettre dans le
cercueil! Mais je t’annonce que nous t’avons couvert de cachemires...
_Ia daoouiti!_
Et cela continue ainsi... tous les mérites, toutes les vertus, toutes
les prouesses du mort sont vantées pour augmenter le regret de ceux
qu’il laisse.
On remarquera par les quelques strophes citées plus haut, que la
question matérielle domine. Qui nourrira cette femme? Qui visitera ces
enfants? Ici plus qu’ailleurs, l’omnipotence du mâle et les bienfaits
qui découlent de sa présence se font mieux sentir que dans tout autre
pays. Les féministes ne seraient guère comprises en affirmant l’égalité
des sexes et en réclamant l’indépendance de la femme. En Orient, le mari
disparu, c’est le désastre. Beaucoup de veuves ont conservé les usages
antiques et se rasent la tête le jour de leur veuvage. Toutes, sans
exception, se trempent les pieds et les mains dans l’indigo et tendent
leurs maisons d’étoffes noires, depuis le plafond jusqu’aux tapis. Les
draps de lit, le tulle des moustiquaires, les rideaux, tout est noir...
Il n’est pas jusqu’aux tasses dans lesquelles est servi le café
quotidien, qui ne s’endeuillent elles aussi d’un large liseré noir. Cet
usage est général et paraît même encore plus exagéré chez les épouses
chrétiennes.
Aux funérailles, la veuve, les parents et les amies suivent le corps en
voiture jusqu’au cimetière. Là se place une cérémonie spéciale à
l’Islam. Tandis que les pauvres sont piteusement enfouis à ras de terre
comme des bêtes, le visage tourné vers la Mecque, la tête et les pieds
dépassant le suaire, les êtres assez fortunés pour s’offrir un caveau y
sont descendus et déposés non point dans une bière, ni sur des tréteaux,
mais _à même le sable!_... On juge de l’épouvantable tableau qui s’offre
aux croque-morts, chaque fois qu’ils amènent une proie nouvelle aux
larves sans nombre, qui peuplent cette obscure demeure.
Cette coutume a donné lieu à une des plus effroyables superstitions que
je connaisse tant au point de vue du courage qu’elle demande à celles
qui l’accomplissent que par rapport à ses résultats presque certains au
point de vue humanitaire.
Quand une femme a un enfant infirme ou débile, son entourage ne manque
point de crier au sortilège. Surtout la belle-mère et les parents du
mari.
--Comment mon fils aurait-il créé un monstre, lui si fort, si beau?
Pour toutes les femmes musulmanes, le fils est un dieu qu’elles voient
revêtu de toutes les splendeurs et de toutes les qualités. Donc, le père
de l’enfant étant _a priori_ jugé incapable de produire autre chose que
de la beauté, la mère forte et bien portante, il faut s’en prendre aux
_Ibliss_ (esprits du mal). Sûrement un de ces _Ibliss_ est dans le corps
du petit et le tourmente. Que faire?
Après avoir essayé les remèdes, les incantations, les _zahrs_--dont je
parlerai--on se chuchotte à l’oreille la terrible chose! Il n’y a plus
que la _tourba_ (la tombe!).
La mère résiste, supplie qu’on lui épargne ce supplice. Mais les
vieilles femmes de la famille sont inflexibles. Il leur faut chasser le
mauvais esprit et pour la décider on a recours à l’argument suprême.
--N’aimes-tu point ton fils? Ne veux-tu pas essayer de lui rendre sa
forme naturelle que le démon lui a ravie?
Et la faible créature cède. Chancelante, les yeux agrandis par la
terreur, elle va trouver le gardien des morts... Celui-ci se fait
d’abord prier pour la forme, mais un _talari_[24] gentiment offert à
raison de ses scrupules:
[24] Cinq francs.
--Vite, vite, femme, dépêche-toi, il n’y a personne!...
Lestement, il a fait glisser la lourde pierre tombale. La mère descend
les degrés, serrant son enfant contre son sein. Une odeur affreuse monte
de l’abîme où ils s’enfoncent... La femme dénoue brutalement l’étreinte
qui attache à son cou les mains frémissantes de l’enfant horrifié.
Fermant les yeux, elle dépose le pauvre être hurlant d’effroi sur le
sable gluant de matières innommables et elle fuit.
C’est là, dans ce lieu redoutable, que les Ibliss tiennent conseil et
l’ange pitoyable aux mères va venir chasser du corps de l’enfant celui
qui s’y est naguère installé en maître.
Au bout d’un moment, la femme reparaît et reprend son fils. Le miracle
s’est-il opéré?
Revenue à la lumière, la mère regarde... Hélas! le plus souvent, c’est
un demi cadavre qu’elle remporte chez elle. Le petit être, à demi
suffoqué, respire à peine, et meurt au bout de quelques heures. Mais
l’exemple ne corrige personne et les préjugés comptent une humble
victime de plus.
L’aïeule console sa bru.
--Puisque l’Ibliss n’est point parti, le bon ange a eu pitié de ton
fils; ne pleure pas, tu as maintenant un gardien au paradis, selon la
parole de notre prophète.
Les cimetières donnent lieu à bien d’autres scènes, plus étranges et
plus inattendues les unes que les autres; mais, heureusement pour la
population égyptienne, le conseil d’hygiène veille aujourd’hui et ces
coutumes barbares diminuent sensiblement en attendant qu’elles prennent
fin, ce qui, vu la sévérité des lois actuelles, ne saurait tarder.
Après le retour de la famille à la maison que le mort vient de quitter,
les lamentations redoublent. En bas, sous la tente, les visiteurs
s’installent et écoutent les versets du Coran en dégustant le café que
l’on sert à chaque nouveau venu. En haut, au harem, les pleureuses font
rage. Cela dure ainsi trois jours et trois nuits, puis tous les jeudis
jusqu’à la soirée du quarantième jour. Alors, pour les hommes, le deuil
est considéré comme terminé. Les femmes le gardent un an, mais tout
tapage a cessé dans la maison et les pleureuses et leur suite vont
porter ailleurs leur ululement féroce...
Pour la voisine, je sus bientôt que le malheur se compliquait d’une
véritable catastrophe. Le vieillard, qui l’avait rendue mère et élevée
au rang de maîtresse du logis, ne s’était point cru obligé de libérer
son esclave par le mariage. Elle ne lui avait point donné d’héritier
mâle... et voici que le père mort, les trois filles se voyaient presque
complètement dépossédées par un oncle qui revendiquait les biens du
défunt. Jamais, dans la famille, on n’avait accepté les trois gentilles
mulâtresses. Vrai Circassien irréductible, l’oncle ne pardonnait pas à
son frère de n’avoir point, à son exemple à lui, contracté union avec
une fille de sa race. Et, fort de son droit qui lui permettait de
revendre l’esclave, mère des jeunes filles, redoutant un peu l’opinion,
cependant--car, en général, le préjugé de la couleur ni celui des castes
n’existent en Égypte...--il se contentait de chasser la pauvre Abyssine,
pleurant de toutes ses larmes le maître défunt et le bonheur perdu.
Ce fut par un brûlant après-midi, à l’heure où la sieste retient au lit
la majeure partie des habitants du quartier, que l’affreuse séparation
s’accomplit.
Les filles, enroulées dans leur sombre habarra, furent jetées dans une
voiture fermée et conduites au train qui devait les amener au village,
chez la tante circassienne, où leur servitude commençait; la mère,
triste épave, demeurait sur le seuil, son pauvre bagage d’esclave posé à
ses côtés, et tenant encore, en ses mains crispées, la bourse de soie
renfermant les quelques pièces d’or qu’on lui laissait.
La voiture s’ébranla. Alors, la malheureuse s’effondra à terre contre le
porche, et de chez nous on pouvait entendre ses lourds sanglots. Puis,
un voisin charitable s’avança vers elle, ramassa les hardes qui
traînaient autour de la femme et, passant son bras sous le sien,
doucement il l’entraîna vers l’inconnu.
Le soir, dans le grand hall où toute la famille était réunie, on parla
de l’événement. Je ne pus parvenir à maîtriser l’indignation qui me
soulevait au seul souvenir de cette misérable tombant tout à coup du
sort le plus enviable, le plus paisible, à l’horreur de cet abandon si
complet... Mais les autres secouaient la tête:
--Oui, certes! cette femme est à plaindre! son maître a mal agi en ne
l’épousant pas sur ses vieux jours, lui qui la traitait en épouse
véritable..., mais pouvait-il prévoir une mort si rapide? Il ne croyait
pas, d’ailleurs, que son frère se montrerait si dur!... Cependant, ce
frère aussi est dans son droit... Il aurait pu se montrer plus
impitoyable encore, et vendre cette esclave. Il ne l’a pas fait. C’est
un juste!
Un juste!... Je songeais à ces choses toute la nuit. Bien que,
constamment, autour de moi, j’entendisse vanter les bienfaits de
l’esclavage musulman, tout mon être se révoltait à l’idée qu’une mère,
parvenue au déclin de ses jours, pût ainsi se trouver jetée à la rue et
séparée brutalement de ses enfants, repoussée comme une bête galeuse...
J’ai rencontré, quelques années plus tard, une autre
esclave--Circassienne celle-ci--appartenant à un pacha millionnaire. Ce
pacha avait deux filles de cette femme et la traitait tout à fait comme
une épouse. Mais il avait aussi deux autres compagnes, avec lesquelles
il était légalement marié. Ces deux créatures avaient juré à l’esclave
une haine mortelle. Un beau matin, à la suite d’une altercation un peu
vive, elles décidèrent leur vieux mari à libérer son esclave. La pauvre
créature fut mise sur le pavé, avec pour toute fortune, son acte
d’affranchissement et quatre guinées... D’abord elle essaya d’utiliser
les faibles ressources dont elle disposait. Elle chercha de menus
travaux de couture, mais la vie du harem prépare mal les femmes à la
lutte quotidienne; manquant d’habitude, elle réussit à grand’peine à
trouver quelques clientes que sa lenteur ne pouvait satisfaire. Ignorant
presque tout du monde où elle n’avait pas vécu, rebutée dès les
premières difficultés, elle s’en alla frapper un soir à la porte
complaisante d’une proxénète qui la reçut, et... la garda. Pas plus
cette femme que la pauvre Abyssine citée plus haut n’ont jamais revu
leurs filles.
Ces exemples sont rares, je dois le dire. Mais il suffit qu’ils puissent
exister, pour que toute âme humanitaire se réjouisse de l’abolition de
l’esclavage qui permit de telles choses en ce beau pays où chacun,
semble-t-il, devait être heureux.