La demeure de nos hôtesses n’était pourtant pas abandonnée: les dames
turques la fréquentaient assidûment, car les deux recluses étaient de
bon conseil et ne refusaient jamais leur voix dans les circonstances
difficiles. Puis, elles savaient tant de choses! De leur mère, elles
avaient appris tous les mystères, tous les drames du sombre règne
d’Ibrahim. A présent que les témoins de ces heures abominables étaient
partis pour l’autre rive, elles ne croyaient point mal faire en contant
à la génération présente quelques-unes de ces terribles histoires, qui
faisaient courir des frissons d’horreur sur le front pâle de ses
auditrices. J’en cite quelques-unes que je tiens de ma cousine Azma,
pour qui la société de ses vieilles amies était un délice, et qui,
souvent, durant les longues nuits de veille du Ramadan, avait pris
plaisir à écouter l’une ou l’autre des jumelles, narrant les souvenirs
maternels dont leur enfance avait été bercée...
Ibrahim-Pacha était le fils aîné de Mohamed-Aly. Tout jeune, sa férocité
implacable l’avait rendu redoutable à ses sujets, du plus grand au plus
humble, tous craignaient son approche à l’égal d’une calamité
déplorable. Brave jusqu’à la témérité, il sut être uniquement cela...,
un soldat..., mais un soldat d’aventures, ignorant tout de l’art
militaire et ne comprenant que l’assaut. La moindre infraction à ses
ordres, la moindre hésitation chez un subalterne à satisfaire ses plus
légers caprices, étaient immédiatement punies de mort. Voici des
exemples:
Un jour, passant à cheval pour aller prendre le commandement des
troupes, il vit sur la route, au bord d’un fossé, un pauvre soldat
buvant une tasse de café que venait de lui offrir charitablement un
cafetier ambulant.
--Gredin!... cria le vice-roi,--tu n’as pas honte de prendre du café
quand ton maître est déjà en selle.
Et, avant que le malheureux soldat ait eu le temps de faire un geste, il
lui tranchait la tête d’un coup de sabre,--exercice pour lequel,
d’ailleurs, Ibrahim ne comptait point de rival.
Une autre fois, un de ses enfants, ayant pris froid, mourut en quelques
heures d’une entérite. La mère de cet enfant, une esclave, voulant se
venger de quatre de ses compagnes, les accusa indistinctement d’avoir
donné à l’enfant du lait empoisonné, sans pouvoir établir au juste la
culpabilité d’aucune d’elles. Sans prendre la peine d’un interrogatoire
ou d’un jugement, Ibrahim fit lier les quatre femmes ensemble et ordonna
de les coudre ainsi dans un grand sac, puis on jeta le paquet hurlant et
frémissant au milieu du fleuve.
Pendant la guerre de Morée, où il se battit d’ailleurs comme un diable,
le vice-roi faisait attacher à la bouche des canons toutes les femmes et
les enfants des villages vaincus, et on les condamnait à périr ainsi
sous la mitraille. Pour les hommes, le pacha exigeait qu’on lui apportât
les oreilles et les mains des victimes tuées au combat, ou seulement
blessées, renouvelant ainsi, à trente siècles de distance, les exploits
atroces d’un Cambyse ou d’un Assur-Bani-Bal.
N’importe quelle femme ou jeune fille lui était bonne, pourvu qu’elle
sût plaire à ses sens, ou qu’il eût seulement entendu vanter des charmes
inconnus de lui.
Non content des milliers d’esclaves blanches ou noires qui peuplaient
son palais, il lui fallait encore les épouses et les vierges dont il
croyait pouvoir retirer quelque plaisir. Son désir ne souffrait point de
retard.
Les pères et les maris ne le gênaient guère. Il récompensait ceux qui,
de bonne grâce, lui remettaient l’objet convoité et faisait
immédiatement emprisonner et disparaître les autres. Quant aux femmes,
il les gardait si elles avaient su lui plaire, mais, le plus souvent, il
les offrait en cadeau à ses soldats après les avoir connues, ou les
faisait simplement jeter au Nil, si leur docilité ne s’était pas montrée
assez complète à la brutalité de ses exigences.
Ayant voué une haine mortelle à un officier de mérite que tout le pays
estimait, et n’osant le condamner sans raison, il l’invita à faire avec
lui une partie de chasse à la campagne. L’officier accepta. On se mit en
route gaîment; mais, le premier soir, les chevaux, subitement fatigués,
refusèrent le service.
--Qu’à cela ne tienne! dit le pacha,--on va se reposer ici et passer la
nuit sous les tentes!...
Il ordonna un repas copieux et fit boire l’officier plus que de raison.
Après le repas, le maître voulut jouer aux échecs. Dès les premiers
coups, il accusa l’officier de ne pas jouer loyalement. Celui-ci, sous
le coup de l’ivresse, se défendit et ne craignit point d’élever la voix.
--Va donc en enfer, chien, fils de chien! qui ne rougis point de tenir
tête à ton maître!
Et tirant un pistolet, il tua à bout portant le malheureux officier.
Le pacha n’était pas plus tendre avec les Fellahs qui se refusaient à
payer l’impôt. Dans presque tous les districts se dressait un solide
sycomore qui pourrait encore témoigner de la façon dont opéraient les
agents du fisc sur l’ordre du maître. Le paysan convaincu de mauvaise
volonté, était amené au pied de l’arbre et on lui clouait les oreilles
sur le tronc. Il restait là jusqu’à ce que des parents charitables
vinssent payer pour lui la somme exigée. Si personne ne pouvait payer,
on le laissait mourir tranquillement en cette posture.
Un soir de bataille, un jeune Grec héroïque était parvenu à traverser
trois fois de suite le camp du pacha, tuant les sentinelles endormies et
volant leurs armes. Toute la famille de ce jeune homme avait été
massacrée par ordre d’Ibrahim. La quatrième nuit, l’intrépide Grec
revient à l’assaut. Mais cette fois le pacha veillait.
--Qu’on le saisisse et qu’on l’amène vivant, ordonna-t-il.
On le lui amena.
Il le fit cuire devant lui, dans un four à chaux que l’on alluma tout
doucement.
Un autre Hellène d’une grande beauté ayant été fait prisonnier dut
servir de jouet toute une nuit aux gardes féroces du pacha.
Au matin, le malheureux, indigné, meurtri, se soutenant à peine, s’alla
jeter aux pieds du souverain, le priant de punir les coupables.
--Eh! quoi, dit Ibrahim, une telle figure n’aurait point attiré les
regards des hommes de goût et provoqué leurs convoitises?... Je n’ai
qu’un regret, mon garçon, c’est que toute mon armée n’ait pas, comme ces
soldats, apprécié tes mérites. Mais, puisque tu te plains, je serai
généreux. Va, la mort te délivrera du fardeau de honte que ta grande
vertu ne peut supporter.
Et, l’ayant fait lier à un arbre, il ordonna à la troupe de tirer sur
lui.
Le pauvre enfant tomba percé de balles.
Je terminerai par un acte de férocité moins connu. Le maître avait
coutume de faire sa sieste dans un pavillon tapissé de plantes
grimpantes et grillagé de tous côtés pour laisser pénétrer l’air que les
Orientaux recherchent par-dessus tout. Ses eunuques avaient ordre
d’amener un petit troupeau de femmes, choisies parmi les plus belles, et
de les faire promener à petits pas autour du pavillon... Le pacha, à
travers le grillage, faisait un signe à celle qui lui plaisait...
Aussitôt, toutes les autres devaient s’enfuir comme un vol d’oiselles.
Seul, l’eunuque de garde demeurait en faction derrière la porte. Un
soir, une toute jeune fille, curieuse et folle, paria qu’elle oserait ce
qu’aucune n’avait osé jusque-là et demeurerait près du pavillon, malgré
tout le monde.
Quand, au signal consacré, la créature choisie quitta ses compagnes et
entra dans le pavillon, l’esclave mutine, qui avait fait le pari, se
borna à marcher paisiblement dans l’allée, feignant de s’attarder à
cueillir des fleurs, tandis que ses sœurs en servitude s’étaient sauvées
d’un seul élan. L’eunuque s’avança vers la rebelle, prêt à l’entraîner,
mais déjà, dans l’encadrement de la porte, la face terrible du pacha
apparaissait.
--Tu voulais voir, esclave!... Regarde bien...
Et tandis que la pauvre enfant, comprenant trop tard sa témérité, levait
sa tête suppliante, essayant de soutenir le regard féroce qui la
terrorisait, deux coups de feu retentirent et elle tomba, fleur brisée,
parmi les autres fleurs du parc.
Cependant que le maître, montrant le corps frêle à la favorite de
l’instant, disait:
--Voilà, femme, comment votre Seigneur punit les révoltées et les
curieuses...
Une autre fois, Ibrahim ayant demandé où se trouvait son mamelouk favori
qu’il avait vainement appelé depuis un instant, on lui répondit que cet
homme était au bain.
--Sans ma permission!--rugit le pacha,--il a osé aller au bain... Qu’on
l’étrangle!...
Deux jours plus tard, le vice-roi se rendit au cimetière où l’on avait
déposé le cadavre du supplicié et, ne trouvant point le châtiment
suffisant, il ordonna de déterrer le malheureux et le fit enfouir à
nouveau, mais en recommandant de laisser les pieds dehors, pour
permettre aux hyènes et aux chacals d’en faire leur pâture...
La sœur d’Ibrahim, la fameuse princesse Zohra, chez laquelle la mère des
jumelles avait vécu, ne le cédait en rien à son terrible frère, sous le
rapport de la débauche et de la férocité.
Bien avant qu’Ibrahim montât sur le trône, elle s’était attiré les
foudres de leur père commun, le grand Mohamed-Aly.
Cette princesse renouvelait, en son palais, les exploits de la Tour de
Nesles.
Chaque soir, elle avait le désir d’un nouvel amant. En Égypte, plus
qu’en aucune autre contrée, peut-être, le sol saturé d’essences, l’air
chargé d’arômes aphrodisiaques portent à l’amour; mais, pour les
musulmanes, cloîtrées et sévèrement surveillées, cet amour se réduit,
par force, aux caresses plus ou moins fréquentes d’un époux, le plus
souvent peu empressé ou complètement indifférent, pour peu que la femme
ait passé l’âge de plaire. Les occasions de représailles, les petits
flirts consolateurs font absolument défaut.
Alors, dans l’impossibilité où elle se trouvait de satisfaire ses
caprices dans son monde, Zohra, tout de même omnipotente par sa
naissance, et plus encore par sa richesse, eut recours à la bonne
volonté de ses eunuques. Bien stylés, encore mieux payés, ceux-ci eurent
mission de courir la ville, ramenant à l’heure propice du crépuscule les
plus beaux jeunes hommes qu’ils pouvaient rencontrer sur les places et
dans les carrefours. L’appât d’un plaisir mystérieux, suivi sans doute
d’une forte récompense, décidaient les imprudents à suivre les
mandataires de la terrible princesse. Sitôt arrivés au palais, les élus
prenaient un bain parfumé. Ils étaient ensuite revêtus d’habits
magnifiques, puis la divinité du lieu apparaissait et les invitait à
s’asseoir à sa table. Ses familiers appelaient tout bas ces agapes
préliminaires «le repas des funérailles».
Après une nuit d’orgie sans nom, ses infortunés amants étaient cousus
dans des sacs et jetés au Nil. Mais le fleuve gardait mal ses trop
nombreuses proies!
Un jour, les paysans des villages voisins s’émurent et résolurent de
demander justice au souverain.
Méhemet-Ali avait, certes, quelques-uns des nombreux défauts inhérents
au despotisme oriental; il était capricieux, emporté et dur dans ses
commandements comme dans ses vengeances; mais il avait, de plus, toutes
les qualités qui manquèrent à son fils Ibrahim. Il était d’âme généreuse
et d’esprit juste.
Les misères de son peuple le préoccupaient. Il rêvait une Égypte
glorieuse et souhaitait que sa race fût digne de la mission qu’il lui
léguerait.
Dès que les plaintes des Fellahs furent parvenues jusqu’à sa cour, il
désira connaître la véracité des faits. Ayant donné l’ordre de
surveiller les abords de la maison de sa fille, il acquit la preuve de
ses crimes. Il se montra sévère, sans cruauté. Il lui laissa la vie.
Mais il ordonna que les fenêtres et les portes extérieures du palais
fussent murées, à l’exception d’une seule, très basse, que gardèrent
nuit et jour des soldats, et par où passaient les vivres destinés à la
princesse et à ses femmes. Cette princesse avait été l’épouse du trop
célèbre Ahmed-bey Defterdar, celui-là même dont la férocité était telle
que, treize ans encore après sa mort, son nom ne pouvait être prononcé
dans une réunion sans qu’un frisson de terreur courût parmi les
assistants. Il est impossible d’entrer ici dans les détails que l’on m’a
donnés, et qui ne pourraient trouver place que dans un traité de folie
sadique. Un trait suffira pour le dépeindre. Il avait une jeune
panthère, qui ne le quittait point, et sur laquelle il avait coutume de
s’appuyer. Elle dévora plus d’un familier de la maison, mais sa présence
semblait à ce point adéquate au milieu où elle vivait, qu’un voyageur de
l’époque, admis à présenter ses hommages au souverain, s’exprime en ces
termes:
«A les voir ainsi, lui le gendre du vice-roi, drapé dans ses vêtements
de couleur éclatante, le buste haut, le regard terrible, le front
menaçant et la moustache terminée en crocs redoutables, et elle, la
panthère, fixant sur vous son œil sauvage, et léchant par avance ses
babines, dans l’espoir du régal prochain, une frayeur intense s’emparait
du visiteur, et l’on ne savait plus lequel des deux, du maître ou du
fauve, semblait l’ennemi le plus à craindre: et peut-être bien
n’était-ce pas la bête!...»
Cet homme, dont la mémoire est demeurée en exécration au peuple
égyptien, est mort en 1833.
Naturellement, les vieilles demoiselles de qui je tiens ces choses
avaient encore mieux connu l’époque du vice-roi Abbas, petit-fils de
Méhemet-Ali, et fils de Toussoum qui ne régna point.
Abbas était le préféré du fondateur de la dynastie vice-royale. Aussi
fut-il, dès son jeune âge, abominablement gâté de tout le harem...
Paresseux, léger, il n’avait de goût que pour la chasse, les chevaux et
les chiens.
A près de quinze ans, il ne savait pas encore lire.
Alors le grand-père, ce soldat ignorant, se mettant, à quarante ans, à
apprendre l’alphabet, pour être digne du nouveau mandat qui lui
incombait, et mettant ainsi à la torture sa tête de paysan macédonien,
jugea dangereux de laisser son héritier à ses penchants de mollesse.
On lui retira ses chiens, ses chevaux; on interdit les jeux auxquels il
se complaisait et il subit une véritable claustration dans le palais, où
des maîtres lui inculquèrent les premières notions de science, comme
là-bas, au village, on gavait de grains les petits poulets... par force!
Superficiellement dégrossi, sachant à présent lire et écrire,
faire un peu de calcul et se reconnaître sur une carte de
géographie--l’instruction des petites classes de l’école primaire!--le
prince se déclara assez savant et son trop faible aïeul lui rendit la
liberté. Ce fut sa perte.
Appelé à régner après le farouche Ibrahim--son oncle--Abbas se montra un
souverain ignorant, volontaire et despote au dernier degré. Il se fit
remarquer par son goût très prononcé pour les débauches de toute nature
et son extrême rapacité. On l’accusait, entre autres choses, de ne
pouvoir être tenté par un objet, maison, dromadaire, arme de prix, etc.,
sans se l’approprier immédiatement et sans songer le moins du monde à
indemniser le véritable maître de l’objet convoité. Sur sa vie privée,
il circule encore une vilaine histoire d’étranglement relative à un de
ses mignons, drame qui aurait occasionné la mort un peu subite du
médecin du palais, le docteur Grand.
On racontait aussi comme certaine la condamnation affreuse d’une femme
de grande maison, divorcée et possédant d’immenses biens. Un favori du
prince, Amin-bey, se trouvant le voisin de cette femme, désirait sa
maison pour agrandir son jardin à lui. Il lui offrit en vain de
l’acheter. Désespérant de vaincre son refus, cet homme peu scrupuleux,
inventa je ne sais quelle calomnie sur la malheureuse, et déclara au
vice-roi que la conduite de sa voisine offusquait les mœurs. Sans
jugement, Abbas la lui abandonna. La victime, saisie par des serviteurs
d’Amin-bey, au moment où elle goûtait sur sa terrasse les premières
caresses de la brise du soir, fut entraînée au vieux Caire, dévêtue
complètement, dépouillée de ses bijoux, étranglée et noyée.
La rumeur publique accusa même le prince de n’avoir point repoussé le
partage des dépouilles et des richesses qui échurent au favori... Ceci
se passait en 1839, Abbas n’était encore que gouverneur du Caire; il fut
vice-roi un an plus tard.
L’histoire de la courtisane Soffia n’est pas moins lamentable.
Soffia, vers 1850, était la plus jolie, la plus admirée des danseuses de
Tantah, la ville célèbre par sa mosquée et ses courtisanes. Le
pèlerinage de l’une fait le grand succès des autres. Après la prière,
l’amour!... Abbas, alors vice-roi, se rendit en bon musulman à la grande
foire de Saïd-el-Badawoui, pour y faire ses dévotions. Les soirées à
Tantah sont particulièrement plaisantes en temps de foire... Les
lieutenants du souverain ne manquèrent point de chercher à le
distraire... Dans le palais, aménagé pour cette auguste visite, on fit
venir les chanteuses et les _gawazi_[21] les plus en vogue. Soffia n’eut
qu’à paraître et le cœur inflammable du vice-roi fut pris. On crut
d’abord à une fantaisie, dans son entourage, mais la passionnette d’une
heure dégénéra en passion folle et la belle danseuse suivit au Caire son
tyrannique seigneur. Il l’installa dans un palais superbe, monta sa
maison sur un pied égal à celui des maisons princières et cela dura des
mois... Mais un beau jour, une légère brouille étant survenue, la
courtisane, se souvenant qu’elle était libre, abandonna ses richesses et
reprit sa vie indépendante. Alors, le vice-roi la fit saisir, et, après
avoir ordonné de lui infliger cinq cents coups de courbache, la fit
transporter à Esneh, où sont confinées les prostituées de dernière
catégorie ayant mérité quelque châtiment,--comme le Saint-Lazare du
XVIIIe siècle français. La malheureuse ne survécut que peu de temps à
ses blessures et à sa honte.
[21] Danseuses.