La maison de R... Pacha se composait, comme tout logis musulman, des
appartements du maître, situés à gauche du principal corps de logis et
du harem, qui, par un arrangement spécial, se trouvait au
rez-de-chaussée au lieu du premier étage et séparé du Mandara par un
simple corridor.
L’eunuque battit des mains par trois fois, une esclave parut.
On m’introduisit dans un salon dont les portes étaient encombrées des
babouches et savates traditionnelles. Ce salon différait bien peu de
ceux que j’avais vus jusque-là. Même tapis européen à grandes fleurs
éclatantes, mêmes divans très hauts, très incommodes, capitonnés
lourdement et recouverts de soie rouge à fleurs d’or, mêmes housses de
cotonnade blanche sur les sièges et les dossiers, mêmes tabourets à
pieds dorés et mêmes petites tables volantes, recouvertes de filets
brodés et supportant les mêmes horribles cendriers de faïence coloriée,
semblables chez tout le monde, les mêmes porte-allumettes toujours
garnis. Aux fenêtres, des rideaux de soie. Entre les fenêtres,
l’éternelle console dorée, assortie aux tables massives, sur lesquelles
étaient posés les candélabres d’argent. Ces tables étaient surchargées
de photographies. Sur un des divans, une grande femme maigre se tenait
assise à la turque, les jambes repliées sous elle...
Je l’avais d’abord prise pour une esclave, mais, à la façon dont elle
m’invita à me rapprocher, au geste d’autorité souveraine dont elle me
tendit la main et m’indiqua ensuite le siège où je devais prendre place,
je compris que j’étais devant la femme du ministre... Sur son ordre,
deux esclaves blanches s’étaient avancées: l’une me débarrassa de mon
ombrelle, l’autre me poussa aimablement dans un fauteuil si vaste, que
j’y disparaissais. Trois autres femmes accroupies à terre, humbles
visiteuses sans doute, s’étaient levées et vinrent me baiser la main.
Mme R... Pacha était vêtue d’une simple galabieh de percale à fleurs,
serrée à la taille par une ceinture de métal doré, surmontée d’une
énorme boucle en pierres précieuses, dont la richesse s’alliait mal à
cette robe de servante. Ses cheveux disparaissaient sous le mouchoir de
gaze frangé de laine, et vraiment, dans ce costume, avec ses deux nattes
tombant piteusement sur son dos de quinquagénaire, ses pieds déchaussés,
la dame n’avait pas grand air... Mais sitôt qu’elle parlait, on
reconnaissait la femme de bonne maison, peu soucieuse de plaire aux
autres, la Turque omnipotente, faite au commandement par de longues
années de puissance.
D’ailleurs, si j’avais pu conserver un doute sur son rang, la quantité
de bijoux dont elle était parée me l’eût ôté immédiatement. Des boucles
d’oreille en diamant pendaient à ses oreilles, d’énormes bagues ornaient
ses doigts, un collier de perles de l’orient le plus pur s’enroulait
autour de son cou. Tout cela ne faisait qu’ajouter une note barbare à
son costume plus que modeste.
La conversation fut particulièrement pénible entre nous.
J’étais alors d’une timidité maladive, qui m’enlevait tous mes moyens.
Ma grande jeunesse, mon isolement, me rendaient méfiante à l’égard des
autres et surtout de moi-même. La crainte de paraître hardie me faisait
devenir parfois stupide. Je le sentais et en souffrais cruellement. La
difficulté de m’exprimer dans une langue que je connaissais si mal
encore doublait mon angoisse. Si je rencontrais des femmes indulgentes
ou un peu expansives, cela allait tout seul. Mais sitôt que je voyais
certaines figures compassées, sitôt que je devinais l’examen sévère dont
chacun de mes gestes était l’objet, devant le secret mépris que me
valait mon titre de chrétienne dans les milieux fanatiques, une angoisse
sans nom m’oppressait... C’était fini, je perdais pied et n’aspirais
plus qu’à prendre la porte.
Cela a duré bien des années et compliqué de façon malheureuse mes débuts
dans le monde musulman.
Ce qui achevait mon trouble, c’était d’entendre parler autour de moi
cette langue turque à laquelle je ne comprenais goutte. Et comme à
plaisir, à mesure que je parvenais à m’expliquer un peu en arabe, ces
dames semblaient ignorer que le turc m’était complètement inconnu. Je
devinais que l’on échangeait sur mon compte mille réflexions peu
obligeantes. Et de plus en plus je me sentais étrangère, séparée à
jamais de ce monde, qui, pour moi, continuerait à demeurer fermé, malgré
tous mes efforts pour y pénétrer. L’âme orientale est insondable sous
son apparence bénévole; il faudra des siècles pour que la nôtre puisse
sans heurt fusionner avec elle.
Après quelques instants qui me parurent des années, une esclave blanche
apporta le café, avec des verres de sirop, servis à la mode turque dans
des récipients de porcelaine opaque à forme de puits, et surmontés d’un
couvercle d’argent. Après qu’on avait bu, une seconde esclave passait
aux visiteuses une serviette brodée d’or et chacune s’y essuyait les
lèvres à tour de rôle. Le café donnait lieu à toute une cérémonie. Une
première esclave apportait une sorte d’encensoir en argent, garni de
braise ardente à l’intérieur. Sur cette braise on posait le canaque[16]
d’eau bouillante, puis une seconde esclave y versait le moka réduit en
poudre impalpable. Enfin une troisième tenait un plateau, sur lequel
étaient rangés les _Fanaghils_ en forme de coquetier. On versait le café
fumant et la personne chargée du plateau présentait les tasses à chacun.
Tout cela s’accomplissait pieusement comme un rite...
[16] Petite cafetière.
Tandis que je me brûlais en essayant d’avaler mon café trop chaud,
l’eunuque qui m’avait amenée, parut dans l’encadrement de la porte. Le
pacha, prévenu de ma visite, me faisait demander au Mandara.
Après force salutations de part et d’autre, je pris congé, et me rendis
chez le ministre.
Tout petit, le nez légèrement crochu, la barbe et les cheveux d’un blanc
de neige, le Président du Conseil avait bien plutôt l’air d’un paisible
commerçant israélite du Mowstky, que du premier homme politique de son
pays.
J’ai su plus tard que mon jugement était assez juste; les grands-parents
de R... Pacha passaient pour des négociants juifs convertis à
l’islamisme quelques années plus tôt.
Quoi qu’il en fût, le grand émoi que j’avais eu de me trouver en
présence du Président du Conseil disparut comme par enchantement aux
premières paroles qu’il m’adressa. Il me mit tout de suite à l’aise et
se montra si paternel avec moi que d’autres, moins naïves, se fussent
trompées comme moi sur la sincérité de cet accueil.
A Paris, tout l’hiver, j’avais rencontré ses fils régulièrement chaque
dimanche aux dîners de M. Mismer. Le plus jeune, Hussein, achevait alors
ses études dans un pensionnat et se retirait après le repas; mais
l’aîné, Mahmoud, qui préparait sa licence, partait avec nous, et nous
étions chargés, mon mari et moi, de le reconduire jusqu’au boulevard
Saint-Germain où il demeurait non loin de là.
--Comme cela, disait en riant M. Mismer, je serai sûr qu’il n’ira pas
faire l’école buissonnière... Je le connais, une fois la porte fermée
sur lui, jamais il n’oserait demander le cordon au concierge pour
ressortir.
Il faut dire que le ministre avait chargé M. Mismer de veiller sur ses
enfants durant le cours de leurs études en France. Je rappelai ces
souvenirs au ministre qui parut trouver la chose fort amusante. L’idée
que son fils aîné ait pu être placé sous la sauvegarde d’une femme de
dix-sept ans lui semblait tout à fait drôle. Aussi, pour me remercier de
ma surveillance, me promit-il d’aider de tous ses moyens à
l’établissement rapide de mon mari. R... Pacha était alors
tout-puissant; un mot de lui était un ordre et nul doute que, s’il l’eût
voulu, notre avenir eût été immédiatement assuré. Tout se borna à des
promesses.
Mais rien n’égale la façon dont il s’acquitta envers ce pauvre Mismer
qui lui, vraiment, s’était donné une peine très grande pour les enfants
du pacha. Pendant des années, non content d’être leur correspondant à
Paris, il s’occupa de pétrir leurs jeunes âmes, essayant de faire des
petits ignorants qu’ils étaient, de jeunes hommes instruits et bien
élevés. Il leur inculqua avec de hauts principes de morale, les premiers
éléments d’une culture supérieure, descendant pour eux aux plus infimes
détails, les traitant en fils aimés et ne bornant point sa tutelle aux
vagues recommandations d’usage. Sa maison leur était ouverte à toute
heure; et cet homme froid, dont l’aspect tout d’abord en imposait aux
indifférents, sut trouver pour les étrangers qui lui étaient confiés de
véritables trésors de tendresse.
Peine perdue!... Quand le gouvernement égyptien crut devoir remercier M.
Mismer et lui retirer jusqu’aux bénéfices auxquels de nombreuses années
de dévouement lui donnaient droit, et qu’il jugea pouvoir faire appel à
la puissance de son ami le pacha, celui-ci répondit par une lettre
pleine de sagesse. Il engageait M. Mismer à se soumettre au sort, si
injuste fût-il--ne sommes-nous pas tous dans la main d’Allah?...--Et
pour ajouter à la délicieuse ironie de son conseil, le ministre envoyait
à la victime de son gouvernement un petit tableau arabe joliment encadré
et représentant en dessins magnifiques une phrase du Coran disant à peu
près: Les biens des hommes sont passagers et le véritable serviteur de
Dieu accepte du même cœur la misère et la fortune!...
J’ai cité ce fait parce qu’il me paraît admirablement dépeindre
certaines âmes orientales, qui, même dans les actes les plus vils,
gardent une apparence de noblesse et forcent pour ainsi dire les êtres
simples ou seulement impuissants, à remercier pour des semblants de
bienfaits, souvent pires que des injures.
Durant le cours de notre conversation, R... Pacha m’avait demandé:
--Avez-vous déjà été voir Dor-bey?
Je dus avouer que je n’avais pas encore fait cette visite.
--Il faut y aller, me dit R... Pacha, je suis sûr que vous serez
contente (_sic_).
J’y allai le lendemain et ce fut le seul bon conseil que m’ait donné le
ministre.
Dor-bey, Suisse de Genève, occupait au Caire une haute fonction dans
l’enseignement, il était inspecteur de l’Instruction publique. M.
Mismer, en me remettant la lettre qui me recommandait à lui, m’avait
déclaré:
--Si vous ne lui plaisiez pas, ma petite enfant, je crois bien que ma
missive ne servirait pas à grand’chose; mais, ajouta-t-il
malicieusement, je sais bien que vous lui plairez!...
Ce n’était pas sans frayeur que je me présentai devant Dor-bey. Je
savais qu’il s’était opposé de toutes ses forces à notre mariage, allant
jusqu’à menacer mon mari de le rayer des cadres de la mission, s’il
persévérait dans ses intentions de prendre femme en Europe.
--Votre gouvernement,--écrivait-il dans une lettre officielle que j’ai
encore,--vous envoie en France pour y faire vos études et non pour vous
marier...
Mon mari avait passé outre.
On juge de mon état d’âme en affrontant le regard de cet homme terrible,
qui d’ailleurs n’avait rien fait contre nous une fois notre union
célébrée!
Son aspect tout d’abord me glaça; que l’on se figure un géant, si
maigre, que les os semblaient vouloir transpercer la mince peau de son
visage, un teint de cire, des mains exsangues et avec cela des yeux si
brillants, que l’on avait peine à en soutenir l’éclat. Ses cheveux
châtains, très clairsemés, couvraient mal son front, superbe
d’intelligence. La voix semblait éteinte; déjà les cordes vocales
étaient touchées par la phtisie qui devait emporter si tôt cet homme de
valeur.
Il me fit approcher de la fenêtre et me regarda longuement sans rien
dire; pendant un moment on n’entendit que le tic-tac régulier d’une
vieille horloge suisse, dont, malgré moi, je ne pouvais détacher mes
regards, comme si de ce cadran centenaire allait sortir ma destinée.
Enfin, le maître de la maison se décida à m’adresser la parole, avec
cette habileté des hommes habitués à la direction des êtres, il me
questionna sans qu’il y parût et de telle façon, qu’au bout d’une heure,
il n’ignorait plus rien de moi ni des miens.
Et voici que tout à coup ce masque de glace qui, tout à l’heure, m’avait
si fort épouvantée, tombait de son visage d’apôtre, et j’avais devant
moi une figure si belle, une telle bonté se lisait dans ces yeux fixés
sur les miens, que je me sentis dominée par la force de cet homme et
gagnée à lui pour toujours, tandis que de sa pauvre voix de malade, il
me disait:
--Je vous fais toutes mes excuses, mon enfant; si je vous avais connue,
ce n’est pas moi qui me serais opposé à votre mariage; plût à Dieu que
l’exemple donné par votre mari fût suivi et que les Égyptiens ramènent
ici de vraies femmes, de vraies Françaises, tout le monde y gagnerait...
Il faisait allusion aux nombreuses unions contractées par les
compatriotes de mon mari durant leur séjour en France. Ces jeunes gens
ne connaissant de la femme européenne que les faciles conquêtes de leur
vie d’étudiants, ne se montraient guère difficiles et épousaient les
premières venues, quitte à les répudier après être de retour dans leur
pays, quand elles avaient cessé de leur plaire.
Jamais, durant les courts instants qui lui restaient à vivre, Dor-bey ne
varia dans ses sentiments pour moi. Ce fut à lui que nous dûmes la
nomination assez rapide de mon mari comme médecin en second de l’hôpital
gouvernemental d’Alexandrie. Cependant, contrairement aux ministres,
Dor-bey n’avait rien promis... Mais tandis que ceux-ci considéraient les
promesses qu’ils étaient obligés de faire comme autant de mots vides,
faisant partie de leurs fonctions, le Suisse intègre et loyal qu’était
l’autre, croyait utile de prouver sa sympathie à ses amis par des actes
bien plus que par des paroles.