Un jour, au Caire, un de nos intimes, conseiller à la cour, m’invita à
déjeuner à l’improviste chez lui. Il n’avait pas eu le temps de prévenir
sa femme... Nous arrivons, mon hôte interroge le portier.
--Madame est là-haut, n’est-ce pas?
Et l’autre, paisible:
--Mais non, bey. Madame est partie tout à l’heure pour la campagne, elle
ne reviendra que dans deux jours.
Le bon conseiller ne sourcilla point, il m’emmena déjeuner à l’hôtel,
et, devinant ma surprise, il crut devoir dire:
--J’ai des idées très larges. Ma femme fait ce qui lui plaît, j’agis de
même, nous sommes un ménage très heureux...
Je ne pense pas qu’un mari parisien eût pris la chose de façon aussi
philosophique.
Depuis, il m’a été donné de constater bien souvent l’extraordinaire
facilité que les Égyptiennes et les Turques ont à réaliser leurs
moindres caprices, à la condition toutefois que le mari n’en soit pas
gêné lui-même.
Ce sont deux existences différentes, voilà tout.
Quelques jours après mon arrivée, Alima Tawouila vint un soir dans ma
chambre, où elle continuait à pénétrer, malgré ma défense, à toute heure
de jour et de nuit.
Vainement, j’avais épinglé du haut en bas les rideaux formant portières,
je ne pouvais parvenir à être seule chez moi. Je m’étais plainte à Azma.
Peine perdue! On ne comprenait pas.
--_Maaleche!..._ (ça ne fait rien), disait-elle.
--Viens vite, madame, il y a quelqu’un.
Je refusai énergiquement de me déranger. La petite exhibition
quotidienne commençait à m’exaspérer, et je m’étais promis de ne plus
quitter mon appartement quand il y aurait des étrangères.
La négresse, devant mon attitude résolue, s’éloigna en maugréant, et
revint presque aussitôt, accompagnée d’une femme que je ne connaissais
pas.
Cette femme portait le costume du pays, mais son voile en retombant sur
ses épaules, son yechmack détaché, découvrait une tête si peu orientale,
que je ne fus presque pas surprise en l’entendant me dire avec le plus
pur accent faubourien:
--Excusez-moi, madame, je suis Française comme vous, et j’ai tenu à
venir vous saluer.
Française!... elle était Française et portait ce costume... Et du pays
où nous étions, elle n’avait pas seulement la robe de soie voyante,
fendue sur la poitrine, les babouches de soie rouge, le voile et le
mouchoir recouvrant ses courtes nattes brunes, mais elle montrait encore
le visage luisant que donne l’épilation, les sourcils peints et rejoints
en barre au-dessus du front, les doigts et les paumes des mains rouges
de henné, la taille roulante sans corset, toute l’attitude enfin d’une
femme orientale, très coquette, plus près de la courtisane que de la
mère de famille. Un énorme bouquet de jasmin était posé entre ses seins
et, à part l’arome violent de ces fleurs, il se dégageait encore du
corps de cette femme un parfum étrange, fait de musc, de roses et d’un
je ne sais quoi insaisissable et troublant, qui grisait et soulevait le
cœur tout à la fois.
Je continuais de la regarder, un peu interdite, ne trouvant pas une
parole. C’est une des particularités de la jeunesse de ne pouvoir cacher
ses sentiments ni ses répulsions... Cette créature m’inspirait une
grande curiosité et un peu de dégoût. J’aurais voulu ne montrer ni l’un
ni l’autre et, malgré moi, je laissais si bien deviner les pensées qui
m’agitaient, qu’elle les comprit.
Alors, se faisant très douce, très simple, elle s’assit près de moi et,
d’un trait, me raconta son histoire.
Elle s’était appelée Jeanne autrefois, du temps où j’étais moi-même une
toute petite fille.
Ses parents avaient un modeste magasin de parfumerie, dans une vieille
rue avoisinant le boulevard Saint-Martin.
La guerre était venue, amenant la ruine de la famille. Le père mort, la
mère à demi infirme fut transportée à l’hospice et elle, la jeune fille,
ne sachant que devenir, acceptait un emploi de seconde main dans un
atelier de fleurs artificielles.
Un matin, en se rendant au travail, la belle Jeanne fut suivie par un
garçon séduisant, un peu timide, dont le teint bronzé ne l’effraya
point. Ils s’aimèrent; et quelques semaines plus tard, Salem-Mohamed,
étudiant en droit, ayant passé sa thèse et terminé son congé, emmenait
en Égypte la fleuriste, qui ne s’était fait prier que juste le temps de
se faire désirer davantage.
Il l’épousa au Caire, devant le cadi; mais bientôt, las de sa nouvelle
conquête, il ne tarda guère à s’en détacher complètement. L’ennui de
n’avoir pas d’enfants, la crainte de se voir déshériter par son père le
décidèrent à la répudiation. Jeanne, frivole et paresseuse, ayant tout
de suite renoncé à ses habitudes européennes, ne songea pas à lutter
pour conserver ce cœur qui, sitôt, s’était retiré du sien... Pour elle,
l’horreur du travail et l’amour du bien-être dominaient le reste. Elle
s’était laissé instruire sans conviction comme sans regrets, dans la
religion de Mahomet, pour plaire à son entourage et maintenant,
répudiée, loin du pays natal et livrée à ses seules ressources, elle
n’avait trouvé qu’un moyen pour continuer à vivre sa vie d’oiseau
inutile et gracieux: flatter ces gens, leur devenir nécessaire et, en
leur donnant un peu de plaisir, se faire tout doucement entretenir par
eux.
Les femmes musulmanes, qui la protégeaient, étaient toutes parfaitement
convaincues de la sincérité de sa conversion. Comment douter d’une
personne qui se voile devant les hommes avec plus de rapidité qu’une
Orientale, surtout quand cette personne parle votre langue, accepte tous
vos usages, emploie jusqu’à vos plus familières expressions? La
Parisienne, qui avait troqué son nom de Jeanne contre celui de _Seddia_,
jurait par Allah et par le prophète vingt fois par jour... Elle mangeait
avec ses doigts et se mouchait de même, très simplement... Deux fois par
mois, elle livrait à l’épileuse son corps charmant; et frottée d’huile
précieuse, parfumée d’essences rares, elle ne craignait point
d’accueillir les maris de ses amies, quand une circonstance
malencontreuse forçait ces maris à demeurer seuls au logis pendant les
visites de Seddia. Car, si elle se voilait pudiquement dans la rue et
devant les hommes étrangers, cette créature insidieuse avait su prendre
dans les familles une telle place qu’elle était partout considérée comme
chez elle. On la consultait sur tous les points. Elle était de toutes
les fêtes et de tous les deuils, ayant sa place marquée dans chaque
demeure où s’accomplissait un événement capable de lui permettre un
indéterminable séjour.
Pour mieux affirmer la nécessité de sa présence, elle donnait de vagues
leçons de mandoline et de travaux manuels, ne dédaignant point parfois
de mêler sa voix, assez jolie d’ailleurs, à celle des femmes indigènes,
dans les concerts improvisés où les plus grands succès étaient pour
elle. Comme je m’étonnais un jour qu’elle n’eût pas songé plus tôt à
donner des leçons de français, elle m’avoua qu’elle ne se sentait pas
assez forte dans notre langue, pour entreprendre une telle tâche.
J’appris depuis qu’elle savait à peine écrire son nom, et je pensai que
le magasin de parfumerie n’avait sans doute jamais existé que dans son
imagination.
Peut-être cette malheureuse femme m’avait-elle menti de tous points dans
son histoire, et son mari l’avait-il connue dans quelque bal de
barrière?
Depuis, j’ai rencontré à Tantah une autre Française, remarquablement
jolie et épouse d’un avocat musulman. Celle-là aussi avait abjuré la foi
chrétienne, renoncé aux coutumes du sol natal, et pris le voile des
mahométanes. Comme Seddia, elle se disait fille de commerçants, et j’ai
su plus tard que son mari l’avait ramassée dans une maison borgne de
Lyon...
Que des Orientales d’autrefois aient accepté de se voiler le visage, de
se laisser mener par les eunuques comme un vulgaire troupeau, de manger
à terre et d’obéir aux caprices du maître en toute occasion, c’est assez
naturel. Elles sont nées dans ce pays et ont grandi sous cette loi. Une
bonne musulmane répète avec le Coran que le paradis de la femme est aux
pieds de son mari! (_sic_).
Mais jamais une Française, ou toute autre Européenne élevée par une mère
digne de ce nom, ne se soumettra à ce rôle qui ne saurait que l’avilir.
Et elle aurait vite jugé et haï l’homme qui essayerait de la contraindre
à déchoir. Aujourd’hui où tant de jeunes femmes et jeunes filles
égyptiennes travaillent et cherchent à se montrer les égales des
Européennes, en conquérant par l’étude leur indépendance, la conduite de
Seddia semblerait encore plus méprisable.
Toutes ces réflexions, comme on le pense, ne me vinrent pas au moment où
je connus _Setti Seddia_. J’acceptai cette histoire, comme une innocente
que j’étais. Et j’y allai même de ma petite larme tant elle sut
m’apitoyer. Je croyais, en l’écoutant, entendre le récit émouvant et
mystérieux de quelque conte du moyen âge... L’émir Azor, enlevant la
jeune Elmire et la couvrant de fers... en or!... Comment garder rancune
à cette exquise renégate qui parlait de la sainte Vierge avec des yeux
embués de pleurs, et qui, sur son corps de courtisane égyptienne, plus
lisse qu’un fruit et plus odorant qu’une fleur, cachait un scapulaire
crasseux, qu’elle faisait prendre aux infidèles pour une amulette de
sainte Zénab...
Au fond, je ne demandais qu’à croire cette femme dont la société me
devint très vite indispensable, tant elle mit de complaisance et de tact
dans nos rapports; nous arrivâmes ainsi à une sorte d’amitié qui ne se
démentit point jusqu’à sa mort.
Il faut avoir connu la détresse d’un pareil exil, avoir souffert
jusqu’au désespoir de cette différence absolue des mœurs et du langage
existant en ce monde nouveau et moi, enfant de dix-sept ans, pour
comprendre l’aide inattendue et si efficace que me fut la venue de cette
étrange compatriote. Par elle, je connus mille détails de la vie
égyptienne qui m’échappaient.
C’est ainsi que, grâce à cette nouvelle amie, je pus éviter désormais
les innombrables inadvertances qui, vingt fois le jour, me faisaient
commettre des actes répréhensibles aux yeux de ce peuple dont j’étais
entourée, comme de présenter un bébé devant une glace, de passer à
gauche d’une bougie allumée, de complimenter une jeune mère sur la
beauté de son nouveau-né; autant de crimes qui m’attiraient l’antipathie
des gens sans que je pusse deviner la faute que je venais de commettre,
tandis que, pour eux, mon ignorance était la cause de continuelles
frayeurs...
Grâce à Seddia, je pus enfin parvenir à me faire comprendre, sans avoir
recours aux mimiques ridicules qui, les premiers jours, avaient été ma
seule ressource. Un jour, dans l’impossibilité absolue où je me trouvais
d’avaler la nourriture extraordinaire que l’on me servait, je demandai
un œuf. J’essayai de le dessiner; peine perdue... Alors, j’eus un trait
d’audace et risquant de me rendre grotesque pour toujours, je
m’accroupis dans un coin de la pièce et j’imitai le gloussement de la
poule qui pond. Cela réussit au delà de tout espoir. Après un accès de
fou rire assez naturel, Azma ordonna aux négresses de me faire cuire des
œufs et je pus dîner!...
Une autre fois, c’était l’après-midi, j’avais très faim, et je réclamai
un peu de pain et de lait. Il me fut absolument impossible de me faire
entendre.
Quand Seddia fut venue, je ne tardai pas à apprendre quantité de mots.
En un mois, je pus arriver à m’expliquer presque couramment.
Mon mari venait d’être nommé, provisoirement, chef de service dans un
hôpital d’Alexandrie, mais n’étant pas sûr du poste et à cause des
grandes dépenses d’une installation, il avait préféré me laisser au
Caire. Combien ces quelques mois me parurent longs!...
J’avais heureusement ma fidèle Émilie, dont la gaîté ne se démentit pas
un instant durant ces tristes jours. Tout amusait cette âme puérile qui,
de l’exil, ne voyait guère que le côté pittoresque et le milieu nouveau.
Émilie mangeait sans dégoût des ratatouilles innommables, et buvait au
verre commun des esclaves et des négresses une eau bourbeuse, dont la
vue seule soulevait le cœur. Elle s’accoutumait à demeurer assise sur
les nattes et à travailler dans cette posture. Sa chair rude ne
souffrait plus des piqûres des insectes et le cri des corbeaux ne
troublait plus son sommeil. Je connus, par cela, qu’elle était plus près
que moi de la simple nature et je l’enviai, car nos besoins font souvent
la plus grande part de nos malheurs. Cette fille de la campagne devenait
orientale par ses facultés d’assimilation, tandis qu’à me raidir dans
mes souvenirs et dans mes habitudes, je souffrais chaque jour d’une
façon plus violente.