Mais nos malheurs n’étaient point finis. A peine la fatigue et les
émotions de cette journée m’avaient-elles forcée à fermer les yeux,
qu’un cri bizarre me fit me dresser épouvantée sur ma couche.
Ce cri ne ressemblait à rien de connu; c’était d’abord comme une plainte
sourde partie à la fois de plusieurs poitrines. Puis cela montait,
s’enflait comme un bruit formidable de vagues déferlant sur les galets,
et tout se terminait par une sorte de râle atroce, qui s’arrêtait tout à
coup, pour reprendre encore... C’était horrible.
Je réveillai mon mari qui, lui, continuait à dormir à poings fermés.
--Qu’est-ce?...
Il prêta l’oreille.
--Ne crains rien, me dit-il, j’avais oublié de te prévenir; il y a tout
près une mosquée, ce sont les derviches hurleurs.
Ces derviches se livraient à la prière par excellence des sectes
fanatiques, au _Zickre_, sorte d’extase où l’on s’entraîne parfois
jusqu’à l’épilepsie, grâce à des sons inarticulés et à des mouvements
oscillatoires et désordonnés, jusqu’à extinction de la voix et des
forces.
Je ne m’habituai jamais à ce voisinage; cependant, vers le matin, ma
forte jeunesse reprenant ses droits, j’avais enfin trouvé le sommeil,
quand un chant inattendu me fit à nouveau bondir hors du lit.
Les esclaves indolentes avaient, sans doute, oublié de baisser les
moucharabiehs et, par les fenêtres sans vitres, trois corbeaux étaient
entrés et saluaient l’aurore à leur manière, par des appels gutturaux ne
rappelant en rien, hélas! le chant de l’alouette ou du rossignol.
Ces corbeaux gris, à tête noire, très fréquents sur les bords du Nil,
infestent les rues et pénètrent audacieusement dans les demeures.
Ceux-ci s’étaient installés sur le rebord d’un divan, et semblaient s’y
trouver le mieux du monde.
Ma pauvre servante, éveillée depuis longtemps, s’était assise près d’une
fenêtre et, d’un geste navré, elle me montra deux autres oiseaux que je
ne voyais pas et qui, eux, avaient élu domicile sur un des coins de son
moustiquaire.
Bientôt, les bruits de la maison me firent connaître que l’on était
debout autour de nous. La première personne qui entra à notre appel fut
une négresse. Je la vois encore, après tant d’années... grande, l’œil
vif, le nez point trop épaté, et les lèvres point trop grosses; elle
était presque jolie à force d’être saine et gaie. Son corps admirable
avait les formes d’un marbre antique et sa démarche était si gracieuse
que la vue seule de cette esclave était un plaisir.
--Comment t’appelles-tu? demanda mon mari.
--_Alima, ia Sidi_[13].
[13] _Alima, mon maître!_ (le mot _Sidi_ est aussi employé dans le
sens de Monsieur).
Elles étaient deux du même nom: mais, tandis que celle-ci nous sembla la
grâce même, l’autre, sitôt qu’elle apparut sur le seuil de notre
chambre, mit comme un voile d’horreur autour de nous. Petite, vieille,
ridée, la bouche vide de dents, elle était la personnification du
monstre, tel qu’on a coutume de le présenter aux imaginations apeurées
des enfants et du peuple. Pour ne point confondre ces deux négresses,
dans la famille, on appelait la jeune, Alima _taouila_ (la longue) et la
vieille, Alima _zorayera_ (la courte) (cela pourrait aussi vouloir dire
la jeune).
La maison comptait encore trois autres femmes de couleur. _Ache
Kiniaze_, une affreuse créature dont les traits jaunis, osseux, presque
sans nez, offraient une ressemblance très exacte avec les momies
conservées au Musée de Boulaq. En vérité, cette femme était l’image de
la mort... Vêtue d’un suaire, elle eût suffi à glacer d’effroi tous les
membres de la joyeuse réunion. Les deux autres esclaves abyssines
avaient nom _Ouas-Fénour_ et _Sabri-Gamil_. Ouas-Fénour, sans beauté,
montrait un corps magnifique et des yeux lumineux. Toute jeune, quinze
ans peut-être, elle possédait les formes pleines et magnifiques d’une
femme de trente, mais sa taille restait mince et son sourire enfantin.
Celle-là m’aima tout de suite et si violemment que je dus plus tard
supplier sa maîtresse de l’envoyer au dehors à l’heure de mon départ. Je
n’avais pas le courage de voir ses larmes.
La dernière, _Sabri-Gamil_, demeurait encore une enfant, malgré sa haute
taille. Je sus qu’elle n’avait pas treize ans. Elle n’était pas jolie,
mais plaisait quand même, par l’agilité de ses gestes menus, par la
splendeur étonnante de ses yeux de sauvagesse, par tout un je ne sais
quoi de félin et de jamais vu, qui m’enchanta.
Elle était de beaucoup la plus intelligente, la moins franche aussi et
la plus paresseuse.
Deux esclaves blanches de race circassienne complétaient la domesticité.
Celles-ci pouvaient avoir chacune de vingt-cinq à trente ans.
Elles avaient peut-être été belles, mais les travaux du ménage,
l’humiliation de leur état de servage et la honte d’une stérilité
décevante les faisaient vieilles avant l’âge. Tout, dans leur attitude
avachie, disait le renoncement et la lassitude.
L’une d’elles, _Gull-Baïjass_ (en turc, rose blanche), était
spécialement affectée au service personnel de la maîtresse et de son
fils, l’autre, Soffia, s’occupait surtout du maître et surveillait la
bonne ordonnance des pièces de la maison.
Un portier (_boab_) et un porteur d’eau, représentaient à eux deux le
personnel mâle. Il faut ajouter à ce nombre l’eunuque, véritable
autorité dans toute famille musulmane, plus un chiffre variant de trois
à six affranchies, ne quittant pour ainsi dire pas la maison des anciens
maîtres, car chez eux seulement elles étaient sûres de trouver
constamment le gîte et le couvert abondamment servi sans compter les
nombreux cadeaux aux jours de fête. Comme ces affranchies arrivaient
toujours accompagnées de leurs enfants et d’une esclave noire, on peut
juger du train obligatoire de la maison. Et je ne parle ici que d’une
famille de simple bourgeoisie. Chez les grands fonctionnaires et les
princes, le budget atteignait celui d’un ministère.
C’est, je pense, au coulage obligatoire dans les ménages indigènes, au
personnel illimité dont toute famille à l’aise avait coutume de
s’entourer, que l’on doit la ruine presque totale des fortunes
égyptiennes. Tout cela a changé et changera encore. La suppression de
l’esclavage a porté le premier coup au faste oriental, et les besoins
toujours plus nombreux de la société actuelle ne permettent plus un
pareil état de choses, mais, il y a vingt ans, une dame de haute
naissance, une bourgeoise ayant quelques biens ou seulement la modeste
épouse d’un officier ou d’un fonctionnaire connu, serait morte de honte,
si elle avait dû se restreindre à deux ou trois domestiques.
La veille, j’avais pu, sous le prétexte des fatigues du voyage, me
contenter d’un œuf et d’un peu de lait, servis sur un petit guéridon,
devant mon divan. Aujourd’hui, il fallait, pour éviter de me montrer
impolie, partager le repas de tout le monde, repas que les honneurs dus
à notre arrivée changeaient en festin.
Pour mieux prouver le grand plaisir que l’on avait à m’avoir, on servit
le déjeuner dans ma chambre... Cette habitude est en train de
disparaître en Égypte, mais jusqu’en ces dernières années, la salle à
manger était une pièce parfaitement inconnue dans le pays. Quand
arrivait l’heure des repas, les esclaves apportaient un immense plateau
que l’on posait sur une sorte de tabouret très bas, au milieu de la
chambre où les maîtres se trouvaient au moment même. Ce plateau était de
fer peint en couleurs vives, le plus souvent vert, avec une couronne de
roses au centre, on y déposait d’abord les pains, (sortes de galettes
plates et si peu levées que, fraîches, elles s’écrasent facilement entre
les doigts, sèches, elles prennent tout de suite l’apparence de ronds de
papier...) A côté du pain, une ou deux cuillères de corne, d’ivoire, ou
de bois, selon le luxe du logis; à la place d’honneur, le plat couvert,
renfermant le premier mets et, tout autour, des raviers contenant
différentes sortes de torchis (légumes marinés dans le vinaigre et les
aromates). Des feuilles de salade, des oignons verts et du fromage blanc
complètent l’ensemble. Pas de fourchettes ni de couteaux, point
d’assiettes non plus, ni de verres. Chaque convive met adroitement la
main au plat et déchiquette les viandes le plus simplement du monde, à
l’aide des doigts. Quand on a pris deux ou trois bouchées, l’esclave
emporte le plat et en remet un autre. Le moindre repas indigène en
comporte au moins douze. Mais ces plats ne sont pas très copieux. Il est
de mauvais goût de trop revenir à un seul. Il est vrai que,
contrairement à l’usage européen, ici la pièce de résistance se sert au
début. La dinde ou le mouton traditionnels doivent être présentés
entiers, le cou et... le reste, entourés de roses et de feuillage. La
maîtresse de la maison déchire avec ses mains la chair de la bête, qui,
pour cela, doit être très cuite, et sert copieusement ses invitées qui,
à leur tour, dépècent à l’aide seule de leurs ongles et de leurs dents.
On croirait assister au repas des fauves.
Les légumes, presque toujours farcis ou mêlés de viande, alternent avec
les entremets sucrés, composés de pâtes feuilletées (_féttir_) et de
gelées à base d’amidon et de fruits. Le Pilaf, selon l’usage, doit
terminer tout repas chez les riches comme chez les pauvres[14].
[14] Cet usage musulman a une origine extrêmement charitable et
touchante. L’islam pitoyable aux indigents ordonne au riche d’avoir
toujours une large part de restes à la fin du repas, pour le cas
fréquent où un frère malheureux viendrait à ce moment s’asseoir à sa
table.
Pendant que les convives mangent, une esclave se tient derrière eux et,
si l’une des dîneuses a soif, elle se tourne vers cette esclave et lui
dit simplement:
--_Essini!_ (Désaltère-moi!)
L’esclave remplit alors d’eau fraîche une coupe en argent ciselé et la
présente à l’invitée dans le creux de sa main gauche, la droite repliée
sur la poitrine en signe de servitude.
Les Européennes qui arrivent maintenant au Caire et qui, évidemment,
demandent à voir des harems, sont surprises de retrouver dans les
demeures princières où on les conduit, les mêmes salles à manger
luxueusement meublées, les mêmes tables fleuries sur lesquelles sont
servis les mêmes mets, pour ainsi dire, qu’elles trouvaient chez elles
cinq jours plus tôt à Paris ou à Londres. Celles-là ne peuvent point
soupçonner le pas formidable qu’a fait la société indigène de la
capitale depuis vingt-cinq ans.
Tandis qu’aujourd’hui le moindre moudhir (préfet) d’une petite province
reçoit ses amis à _la Franque_, autour d’une table européenne, avec une
argenterie étincelante et du linge cylindré, autrefois, j’ai vu, chez
des princes, le même couvert rudimentaire dont j’ai parlé plus haut, et
j’ai bu, dans le verre commun, une eau point filtrée, rouge encore du
limon du Nil...
Après le repas, les esclaves apportaient le _techte_, sorte d’aiguière
en or, en argent ou en simple terre, accompagnée de sa cuvette. Chaque
personne prenait des mains d’une négresse, le savon en forme de fruit, à
la mode en ce temps-là, et fortement parfumé au musc; puis, l’esclave
préposée aux ablutions s’agenouillait devant elle et lui versait
doucement l’eau sur les mains. Le savonnage durait longtemps. Il est de
bon ton de faire beaucoup mousser le savon quand on se lave... Puis,
rincées, rafraîchies, les mains étaient essuyées par une troisième
servante à l’aide d’une serviette brodée d’or. La même serviette, bien
entendu, sert à toutes les lèvres et à tous les doigts. On juge de
l’état de malpropreté et d’humidité, dans lequel elle parvient à celle
qui l’emploie la dernière.
Le verre non plus n’est jamais essuyé. C’est là une coutume à laquelle
je ne suis jamais parvenue à me faire; et, bien souvent, il m’est arrivé
de ne point boire aux différents repas où je fus invitée.
La nourriture, servie à ce déjeuner, différait absolument des mets moins
compliqués peut-être, mais parfaitement sains et bien préparés, que
j’avais vu servir à la table paternelle.
La façon dont mes compagnes mangeaient me dégoûta profondément, et, bien
que je fusse toujours servie la première et que l’on m’eût donné une
fourchette et un couteau, il me suffisait, pour être écœurée, de voir
toutes ces mains s’abattre dans le plat commun et en ressortir luisantes
de sauce et de graisse.
Tout, ce jour-là, me parut mauvais... Les coulis sentaient le beurre
rance (ce terrible beurre fondu qui s’emploie ici et où l’on incorpore
le suif en parties égales), la cannelle, la coriandre, le gingembre...
On m’offrit du vin de palmes dont il me fut impossible d’avaler plus
d’une gorgée, mais les invitées, retenues en mon honneur autour de ce
plateau, en firent leur régal.
Une heure après le repas, tout le monde était légèrement en folie. De
nouveau, les danses recommencèrent, et, comme je ne riais pas, étourdie,
hébétée, le cœur lourd d’une incommensurable tristesse, Zénab, la
bouffonne, par une pensée charitable sans doute, s’approcha de moi et,
se retournant brusquement, releva sur sa tête sa longue robe. Elle ne
portait pas le plus léger vêtement en dessous. Elle recula un peu pour
que l’effet sans doute fût plus efficace, puis se mit à danser.
Je me levai et je courus sur la terrasse, au grand scandale de mon
entourage.
Mais là un spectacle identique m’attendait. Ma femme de chambre
assistait aux mêmes danses grotesques... Les négresses, riant de toutes
leurs dents, avaient enlevé leurs caleçons de cotonnade et, leurs
galabiehs relevées à tour de rôle, se tournaient, étalant leurs formes
opulentes et couleur de cirage.
Émilie, moins prude que moi, s’amusait; peut-être un peu du paganisme
grossier des ancêtres barbares était-il demeuré dans son âme cévenole...
toujours est-il que cette fille très chaste eut ce mot exquis quand je
la réprimandai d’avoir, par son attitude complaisante, encouragé ces
jeux qui me choquaient si fortement:
--Oh! Madame, il n’y a pas de mal. C’est si noir!...
Le soir de ce jour, à l’heure où le soleil disparaît, il me fut donné
d’assister à une chose curieuse. Sans l’avoir voulu, je vis tous les
gestes, j’entendis tous les propos d’un rendez-vous d’amour.
J’étais cachée derrière un des moucharabiehs de la façade regardant la
rue; je pouvais apercevoir chaque passant, mais nul ne pouvait deviner
ma présence. J’entendis une toux légère et je distinguai sous le porche
d’une vaste maison inhabitée, une élégante silhouette féminine,
sévèrement drapée dans les plis de la habara égyptienne. Tout de suite,
un homme s’avança. Il était vêtu à l’européenne et, bien qu’il fût
coiffé du tarbouche national, je n’eus pas une minute d’hésitation. Cet
homme ne pouvait pas être un musulman... Si j’avais conservé le moindre
doute, la seule façon dont son regard à la fois volontaire et caressant
enveloppa cette femme, me les eût ôtés.
Maïs quelle ne fut pas ma surprise en entendant leur conversation. Ils
parlaient français!...
Certainement, ni l’un ni l’autre n’étaient au Caire depuis bien
longtemps, car ils s’entretinrent d’abord des dernières nouvelles
parisiennes, avec une telle connaissance des faits, qu’ils me parurent
en avoir été en partie les témoins.
Après un rapide examen, l’homme, tout à coup rassuré par le silence
environnant, ouvrit les bras et sa compagne se blottit frémissante sur
sa poitrine. Ils échangèrent un baiser qui me sembla durer un siècle...
puis je perçus, comme un murmure, des paroles tendres, des serments, des
promesses, et toute l’ineffable litanie des mots que, depuis le
commencement des civilisations, les amants ont coutume de redire entre
eux. Ils se séparèrent dans une dernière étreinte et j’entendis la femme
prononcer:
--A demain, là-bas!...
Là-bas! Quel était ce paradis d’amour dont ils parlaient? Je ne le sus
jamais, pas plus que jamais, dans le long séjour que j’ai fait en
Égypte, je ne devais connaître le nom et l’histoire de ces inconnus,
dont, bien innocemment, je venais de découvrir le secret.
Je me sentais coupable et n’osais quitter la fenêtre; il me semblait
qu’une sorte de pacte me liait à la destinée de ces êtres, mon cœur
battait à se rompre à l’idée qu’ils pouvaient être surpris et châtiés.
Je sus, depuis, que les aventures de ce genre étaient fréquentes dans
les quartiers indigènes. Les grands hôtels et les maisons accueillantes
n’ayant pas encore ouvert leurs portes aux étrangers, les amoureux, sous
le masque du costume indigène, se rencontraient où ils pouvaient, dans
les vieilles rues désertes et sous les porches des palais en ruine, sûrs
de l’impunité.
Notre rue demeurait bien curieuse... Elle me semblait triste alors,
parce que j’étais vraiment trop jeune, trop peu préparée à ce que fut ma
vie ensuite, pour en goûter la paisible douceur.
J’ai souvent rendu grâce au sort de m’avoir précisément conduite dans
cette rue et dans cette maison, Car j’y appris en peu de temps, par la
simple force des choses et sans pour ainsi dire m’en rendre compte, ce
que d’autres que moi, après vingt ans d’Égypte, ignorent encore. Le
logis seul constituait une merveille. Depuis les mosaïques de la cour où
poussait un lamentable palmier, montant droit comme un cierge vers les
terrasses, étalant son feuillage en plumeau juste au-dessus de l’unique
cheminée, jusqu’aux moindres moulures des plafonds à caissons, tout
était, pour mes yeux, matière à surprise.
X
Le _mandara_ occupait tout le rez-de-chaussée. Il se composait de six
grandes pièces sommairement meublées de divans, de tapis et de guéridons
recouverts de jetés au crochet. Les murs étaient simplement passés au
lait de chaux.
Les cuisines, dans les sous-sols, représentaient pour mon imagination
amie du fabuleux l’antre des sorcières.
Les négresses qui les peuplaient ajoutaient à l’originalité du
tableau...
Rien ne peut donner une idée de la saleté et du désordre d’une cuisine
indigène. Les maîtresses de maison n’y descendant presque jamais, le
soin en est entièrement confié aux noires et aux femmes fellahas qui les
tiennent dans un état repoussant. Beaucoup de ces cuisines n’ayant pas
de cheminées, on cuit les aliments sur des sortes de foyer ajustés tant
bien que mal à l’aide de quelques pierres et sur lesquels on pose les
immenses _Rallas_ (chaudrons sans anses, usités ici). Ces fourneaux,
très primitifs, donnent une fumée telle, que les murs des cuisines se
peuvent confondre avec les faces des négresses qui les occupent.
A terre, partout des immondices, des épluchures; au mur, du sang
coagulé, provenant des nombreux moutons égorgés constamment dans les
maisons un peu importantes; dans les coins, des casseroles fraternisent
avec les _cab-cab_ (chaussures des esclaves, sorte de patins de bois à
hauts talons), des peaux de bêtes puantes exhalent une odeur
pestilentielle. Des régimes de dattes ou de bananes se balancent devant
les fenêtres, faisant face aux bouquets d’ail et d’oignons. Des chats
faméliques rôdent dans l’ombre et, parmi tout cela, les esclaves, reines
de ce lieu ténébreux, vaquent à leurs occupations, la robe relevée
autour des reins, leurs caleçons sales retroussés au-dessus du genou,
les pieds et les bras nus. Elles chantent quelque bizarre mélopée
soudanaise dont l’étrange tonalité s’harmonise avec les choses qui les
entourent. Ou bien, accroupies autour du foyer, elles fument... les
jeunes des cigarettes, les vieilles d’étranges pipes à long tuyau
rapportées de leur pays par quelque marabout complaisant.
Le _sacca_ (porteur d’eau) est le seul être mâle qui franchisse le seuil
du gynécée. Quand il entre dans une demeure, il doit crier très fort:
_Ia Satter!_[15]
[15] Sorte d’invocation à Allah, intraduisible en français et qui peut
signifier: Dieu clément!
A ce mot fatidique, tout le troupeau des femmes se sauve ou se voile.
J’ai vu des esclaves blanches et même des dames prises ainsi à
l’improviste, au passage du porteur d’eau, relever leur jupe sur leur
tête, sans souci de montrer leurs jambes, pourvu que leurs traits
restent cachés.
Les cuisines, cependant, n’offraient pas le plus curieux spectacle de la
maison.
Quand il me fut donné de parcourir à ma guise l’appartement, et à mesure
que la langue arabe me devenait familière, chaque jour amenait une
découverte nouvelle. C’est ainsi que j’acquis bientôt la preuve que
cette grande pudeur féminine, prête à se révolter d’indignation au seul
regard d’un homme, n’était purement qu’apparente. Entre elles, les
Égyptiennes ignorent toute contrainte.
Une femme indigène se dépouille de ses vêtements devant ses pareilles
avec une extrême facilité.
Le moindre prétexte lui est bon: un insecte qui la pique, une épingle
qui la gêne, la chaleur, le froid, une douleur quelconque, tout lui est
une occasion de se mettre nue sans la moindre gêne. Une morphinomane, me
voyant pour la première fois, se crut obligée de me montrer ses cuisses
et son ventre, après un déjeuner chez une amie commune, pour que je
m’apitoiasse sur les innombrables piqûres qui marbraient sa chair.
L’eunuque, non plus, ne compte pas; on se déshabille journellement
devant lui, et c’est même à lui que l’on a recours quand il s’agit
d’aller chercher dans la jarretière le mouchoir ou la bourse de la dame
en toilette de cérémonie et trop serrée pour se livrer, sans risques, à
cette petite opération. Les poches n’existent en Égypte que dans les
vêtements des femmes du peuple, mais ces poches, au lieu d’être dans la
jupe, sont placées dans la fente du corsage, sous l’aisselle; les robes
se portent fendues des deux côtés, et très peu sur la poitrine. C’est
par ces fentes que les mères donnent le sein à leurs nourrissons.
Dans les chambres, point de lit. On m’avait donné l’unique de la maison.
Partout des divans faisant le tour de la pièce, des consoles dorées à
dessus de marbre soutenant de hautes glaces, des tables assorties aux
consoles et, sur ces tables, des plateaux de faïence ou de simples plats
à rôti supportant des gargoulettes remplies d’eau fraîche et recouvertes
d’un petit chapeau d’argent, destiné à préserver l’eau de la poussière
et des bêtes... A terre, des matelas de soie (_chiltas_), sièges favoris
des habitants du logis, qui ne prenaient place sur les divans que dans
les occasions solennelles. Dans l’intimité de la famille, tout le monde
s’accroupissait sur les _chiltas_. Les femmes y cousaient, fumaient,
jouaient aux cartes ou aux dominos, plus commodément que sur n’importe
quel siège. Une immense pièce recevait, au matin, tous les matelas et
toutes les couvertures. Le soir venu, les esclaves dressaient le lit de
chacun au hasard du caprice. En un clin d’œil, la couche était disposée;
un tapis supplémentaire sur le grand tapis européen couvrant la pièce;
sur ce tapis, deux ou trois matelas selon l’importance du dormeur, puis
un drap de coton sur le matelas, l’autre cousu à la couverture, selon la
mode orientale. Dans les maisons turques, ce second drap changé et
recousu plusieurs fois par semaine est toujours propre; mais, chez les
indigènes, il sert à tant de personnes, et si longtemps, que les traces
d’insectes y laissent de véritables dessins. Il en est de même des
couvertures piquées très lourdes, et dont la plus élémentaire prudence
ordonne au voyageur de se méfier.
Sur ce lit improvisé, on tend la moustiquaire de tulle ou de soie qui va
se fixer aux murs par quatre cordons. Puis, on apporte l’indispensable
veilleuse, sans laquelle un bon Oriental ne saurait dormir; à côté, on
place des cigarettes, des allumettes, un cendrier, une gargoulette, et
la chambre est prête...
Le musulman véritable ne se dévêt point pour dormir. Il retire seulement
sa robe ou ses habits européens, qu’il troque pour une longue simarre
blanche, passée sur un et quelquefois deux caleçons de toile, serrés aux
chevilles, échange son tarbouch ou son turban contre une calotte de
toile et le voilà en costume de nuit. Les femmes gardent simplement
leurs robes de maison et n’ôtent jamais leurs caleçons remplaçant nos
pantalons de lingerie. Rien n’est plus laid que le caleçon d’une femme
égyptienne. Semblable en tout à celui des hommes, il s’attache par un
cordon de chanvre passé en coulisse autour de la taille et que l’on
serre à volonté; très large et fermé hermétiquement, il descend
jusqu’aux chevilles et cache entièrement les formes.--La génération
nouvelle a changé tout cela dans la classe aisée; la jeune fille moderne
fait exécuter son trousseau au dernier goût européen.--L’Égyptienne ne
porte pas de chemise, mais une sorte de chemisette très légère ne
dépassant point la taille; là-dessus, deux ou trois robes superposées.
Un mouchoir autour de la tête complète sa parure intime de jour et de
nuit.
Une des choses les plus surprenantes pour moi, fut de voir les femmes,
ces mêmes femmes qui se couvraient la face devant le portier ou le
porteur d’eau, partager, sans scrupule, le lit de leurs frères ou de
leurs cousins. Cela ne tirait pas à conséquence. Les fils dorment
souvent avec leurs mères jusqu’au jour du mariage. Mon étonnement parut
scandaleux. Autour de moi, les regards semblaient dire:
--Comme ces Européennes ont mauvais esprit...!
Et je crois bien, en effet, que les intentions étaient pures; le flirt,
les caresses, les mille folies que l’amour inspire demeurant
parfaitement inconnus à la race orientale, elle ne saurait voir de
danger dans le voisinage de deux êtres sous un même moustiquaire, ces
deux êtres étant d’ailleurs strictement vêtus et se couchant pour dormir
et non point pour causer.
Les esclaves se posaient un peu partout selon les besoins de leur
service; seules, les négresses ronflaient côte à côte, sous la même
couverture et sur le plancher sans matelas. Elles étaient parquées dans
la pièce précédant ma chambre, et plus d’une fois, leurs ronflements
m’empêchèrent de dormir.
Un petit escalier de bois conduisait aux terrasses. Il me sera donné de
reparler bien souvent de ces terrasses dans mon récit, car elles
devinrent par la suite mon lieu d’élection.
Je compris très vite le charme que les femmes indigènes trouvent à
s’installer ainsi, dès le coucher du soleil, au sommet de leurs
demeures. Là seulement, il leur est permis de respirer l’air du ciel et
les parfums de la terre, libres de tout voile et dégagées de toute
surveillance. Des nattes, des coussins sont jetés au hasard, et tout le
peuple féminin de la maison arrive joyeusement. On apporte des fruits,
du café, des bonbons, des instruments de musique et la petite fête
commence.
Généralement un poulailler et un pigeonnier sont bâtis du côté le plus
abrité du soleil; devant les accords du concert improvisé, la volaille
se réveille et mêle ses cris perçants aux chants des femmes et aux sons
des mandores et des guitares. Ce qui d’ailleurs ne semble nullement
déranger les musiciennes. Mais on se lasse vite en Égypte; bientôt les
instruments sont abandonnés et seul entre tous, le _darrabouck_ continue
son tamtam monotone, accompagnant le chant presque douloureux, d’une
seule voix que personne n’écoute plus.
J’aimais notre rue pour sa couleur locale, pour tout ce que je devinais
de mystérieux et d’étrange dans ces vastes maisons, étalant une
architecture bizarre. Presque toutes avaient été les palais de pachas
morts depuis longtemps. Sous leurs hauts plafonds garnis de poutres
aujourd’hui branlantes, plusieurs générations avaient passé... Que de
créatures charmantes s’étaient mirées dans ces étroites glaces que
j’apercevais par les moucharabiehs entrouverts! Que de crimes, que de
violences s’étaient commis entre ces murs et dans ces salles basses, où
mon œil ne pouvait plonger sans qu’un petit frisson me secouât toute...
Et comme ces maisons étaient vieilles et que l’on ne répare rien en
terre égyptienne, les façades menaçaient ruine, et les portes ne
tenaient plus; quelques bâtisses même s’étaient écroulées sous le poids
des siècles, et dans les rares pièces demeurées debout, des familles
continuaient de vivre leur triste vie végétative. Les chambres sans
toiture servaient de véranda, et le soir, quand la nuit était assez
sombre, je distinguais vaguement des grappes de femmes assises sur le
rebord des pierres, insouciantes du danger, heureuses de ce coin de
misère où elles respiraient, où elles percevaient les rares bruits de
cette rue tranquille entre toutes.
Les voisins d’en face ne passaient point pour riches, mais je sus que le
chef de la famille était de bonne maison. Il avait servi sous le grand
Mohammed-Ay et, demeuré veuf sans enfants, il s’était remarié à soixante
ans avec une esclave abyssine, qui lui avait donné quatre filles.
L’homme semblait très vieux. La femme, véritable loque, sans sexe et
sans âge, se dérobait presque toujours aux regards des étrangers. Mais
les filles circulaient sans cesse dans la maison, et je pouvais--tant la
rue était étroite--entendre leurs paroles.
Elles étaient belles malgré leur couleur pain d’épices, et leurs formes
demeuraient pures sous la galabieh, laissant se mouvoir à l’aise leurs
fermes poitrines et leurs hanches rondes.
Le vieillard fumait sans relâche le nargileh dont les jeunes filles
entretenaient pieusement le brasier dans son couvercle d’argent.
Durant les longues après-midi estivales et pendant la soirée, à tour de
rôle, chaque petite métisse venait _cabisser_ (masser) le père!
Il s’étendait sur un divan devant la fenêtre et l’enfant dévotement
prenait entre ses doigts minces les mains et les pieds glacés, puis avec
lenteur elle faisait craquer les phalanges l’une après l’autre, pliant
les paumes, frictionnant du même mouvement automatique chevilles et
poignets.
Ensuite, venait le tour du cou, des épaules et du dos.
Et cela se prolongeait durant des heures... Quelquefois, à la tombée du
jour, on entendait comme un vol d’oiseau. Les quatre se sauvaient à la
fois dans la pièce voisine, tandis que l’unique servante de la maison
introduisait dans la chambre un _cheick_ venu réciter les versets du
Coran. Le saint personnage s’accroupissait au milieu de l’appartement,
et sa voix montait nasillarde dans le grand silence. Le vieillard
accompagnait chaque verset du chanteur, du même mouvement oscillatoire
que ce chanteur avait lui-même pour débiter ses prières.
Et c’était une chose très orientale, ces deux hommes en face l’un de
l’autre, vêtus du même costume ancestral, coiffés du même turban d’un
autre siècle, et courbés ensemble sous la même foi.
Le vieux turc faisait glisser entre ses doigts couleur de cire un
chapelet de grains d’ambre, en invoquant le nom d’Allah; et le prêtre, à
terre devant lui, regardait de ses yeux vides, le ciel qu’il ne verrait
jamais plus.
La servante apportait des tasses de café et des verres de sirop de
roses; les hommes buvaient sans échanger une parole. Et la prière
reprenait, emplissant l’espace de son rythme monotone.
Comme le père était âgé, il ne descendait plus guère aux appartements
inférieurs que pour les visites de marque.
Il prenait ses repas dans cette pièce que je voyais et j’en pouvais
suivre chaque service.
Trop arthritique pour s’asseoir à terre, il mangeait, à demi vautré sur
son divan, devant un guéridon volant où ses filles plaçaient le plateau
traditionnel. La femme préparait les aliments et la servante les
apportait des cuisines, dans une large manne d’osier, chaque plat muni
de son couvercle. Mais seules, les filles présentaient ces plats,
s’occupaient du père. Et rien n’était plus étrange et plus touchant que
la vue de ces quatre vierges noires, en adoration devant ce vieillard
tout blanc, qui semblait leur aïeul, un aïeul très beau, très patriarcal
et très bon qu’elles servaient en esclaves et en filles très tendres à
la fois. Pour ces créatures de couleur, le père représentait l’homme de
race supérieure, le Circassien guerrier, descendant de ces terribles
mamelouks, dont les hauts faits vivaient encore en toutes les mémoires
égyptiennnes. C’était comme une apparition biblique qu’il m’était ainsi
donné de voir tous les soirs et dont je ne me lassais point.