Volupté des yeux.
Reste la volupté des yeux de ma chair, dont je vais publier les
confessions à l’oreille de votre temple, des âmes fraternelles et
pieuses. Ainsi j’aurai parlé de toutes les tentations charnelles qui me
frappent encore tandis que je gémis, et soupire après cette investiture
de gloire qui nous attend au ciel.
La beauté, la variété des formes, l’agrément et la vivacité des couleurs
charment les yeux. Que mon âme ne demeure pas attachée à ces objets; que
Dieu la retienne, Dieu leur auteur, dont toutes les œuvres sont bonnes;
mais lui seul est mon bien, et non pas elles. Et elles me sollicitent,
tant que je veille pendant la durée du jour; elles ne me laissent pas
même ces moments de repos que les chants me font trouver dans leur
fréquent silence. Car la reine des couleurs elle-même, cette lumière qui
inonde tout ce que nous voyons, se glisse partout où je suis pendant le
jour, me pénètre par mille insinuations charmeresses, alors même que je
porte ailleurs l’activité de ma pensée. Elle s’insinue si profondément,
qu’à sa disparition soudaine nous la recherchons avec inquiétude; et son
absence prolongée nous attriste l’âme.
O lumière que voyait Tobie l’aveugle, lorsqu’il enseignait à son fils le
chemin de la vie, et, sans s’égarer, y marchait devant lui d’un pied
sûr, du pied de la charité! Lumière que voyait Isaac, malgré la nuit
pesante dont la vieillesse avait voilé ses yeux! lumière par laquelle il
sut connaître, en les bénissant, ses fils qu’il bénissait sans les
connaître. Lumière que voyait Jacob, dont le grand âge, aussi, avait
éteint la vue, quand son cœur, rayonnant de clartés, mesura d’un regard
toutes les générations du peuple futur, désignées dans ses fils; quand
ses mains mystérieusement croisées sur les enfants de Joseph, se
refusèrent à l’ordre extérieur que leur père voulait rétablir; car elles
étaient imposées selon le discernement intérieur[242].
[242] Tob., IV, 2; Gen., XXVII, 1; XLVII, 10.
Voilà la lumière même; elle est une; elle ne fait qu’un de tous ceux qui
la voient et qui l’aiment. Mais cette lumière corporelle, dont je
parlais, assaisonne la vie pour les aveugles amants du siècle,
d’enivrantes et perfides douceurs. Et à ceux toutefois qui savent vous
en rendre hommage, ô Dieu créateur de toutes choses, elle sert de degré
pour monter à votre gloire, et non pour descendre au fond de leur
sommeil. C’est ainsi que je veux être.
Je lutte contre les séductions des yeux, de peur que mes pieds ne s’y
embarrassent à l’entrée de vos voies; et «j’élève vers vous mes yeux
invisibles, afin que les nœuds qui arrêtent mes pas soient rompus[243]».
Vous les dégagez souvent, car souvent ils s’engagent. Vous ne cessez de
me délivrer, et je ne cesse de me prendre aux pièges semés partout;
«vigilant défenseur d’Israël, vous ne dormez, vous ne sommeillez
jamais[244]».
[243] Ps. XXIV, 15.
[244] Ps. CXX, 4.
Que de séductions sans nombre dans les œuvres de l’art et de
l’industrie, vêtements, vases, tableaux, statues; abus d’une nécessité,
abus même d’une intention pieuse; nouveaux enivrements que les hommes
ajoutent aux convoitises des yeux; répandus au dehors à la suite de
leurs œuvres, oubliant en eux-mêmes Celui qui les a faits, ils gâtent en
se défigurant le chef-d’œuvre divin.
Ici même, ô mon Dieu! ô ma gloire! ici je trouve à glorifier votre nom;
ô mon sanctificateur! je vous offre un sacrifice de louanges! car ces
beautés que vous faites passer de l’âme à la main de l’artiste procèdent
de cette beauté supérieure à nos âmes, et vers laquelle mon âme soupire
nuit et jour. Mais ces amateurs, ces fabricants de beautés extérieures,
empruntent à l’invisible la lumière qui les leur fait agréer, et non la
règle qui en dirige l’usage. Elle est présente, et ils ne la voient pas.
C’est en vain qu’elle leur dit de ne pas aller plus loin, et de vous
conserver toute leur force, au lieu de la dissiper dans ces délices
énervantes.
Et moi qui en parle ainsi, qui en parle avec discernement, j’engage
encore mes pas aux filets de ces beautés; mais vous me délivrez,
Seigneur, vous me délivrez, «parce que votre miséricorde est toujours
présente à mes yeux[245]». Ma faiblesse se laisse prendre, votre
miséricorde me délivre, parfois sans souffrance, quand je tombe par
mégarde; parfois avec douleur, quand le lien s’est resserré.
[245] Ps. XXV, 3.