Amour naturel des hommes pour la vérité: ils ne la haïssent que
lorsqu’elle contrarie leurs passions.
Tous les hommes ne veulent donc pas être heureux, car il en est qui,
refusant de se réjouir en vous, seule vie bienheureuse, refusent leur
félicité. Et pourtant qui ne la veut? Mais «la chair convoite contre
l’esprit, l’esprit contre la chair; on ne peut plus ce que l’on
veut[227]», on retombe dans ce que l’on peut, et l’on s’en contente; car
ce que l’on ne peut pas, on ne le veut pas d’une volonté assez forte
pour le pouvoir.
[227] Galat., V, 17.
Je leur demande à tous s’ils ne préfèrent pas la joie de la vérité à
celle du mensonge. Et ils n’hésitent pas plus ici que pour la réponse à
la question du bonheur. Car la vie heureuse, c’est la joie de la vérité;
c’est la joie en vous, qui êtes la vérité, ô Dieu! ma lumière, mon
salut, mon Dieu. Nous voulons tous cette vie bienheureuse; nous voulons
tous cette vie, seule bienheureuse; nous voulons tous la joie de la
vérité.
J’en ai vu plusieurs qui voulaient tromper, nul qui voulût l’être. Où
donc les hommes ont-ils pris cette connaissance du bonheur, si ce n’est
où ils ont pris celle de la vérité? car ils aiment la vérité, puisqu’ils
ne veulent pas être trompés. Et ils ne peuvent aimer la vie heureuse,
qui n’est que la joie de la vérité, sans aimer la vérité. Et ils ne
sauraient l’aimer si la mémoire n’en avait aucune idée.
Pourquoi donc n’y cherchent-ils pas leur joie, pour y trouver leur
félicité? C’est qu’ils sont fortement préoccupés de ces vanités qui leur
créent plus de misères que ce faible souvenir ne leur laisse de bonheur.
«Il est encore une faible lumière dans l’âme de l’homme. Qu’il marche,
qu’il marche, tant qu’elle luit, de peur d’être surpris par les
ténèbres[228]».
[228] Joan., XII, 31.
Mais d’où vient que «la vérité engendre la haine»? D’où vient que l’on
voit un ennemi dans l’homme qui l’annonce en votre nom, si l’on aime la
vie heureuse, qui n’est que la joie de la vérité? C’est qu’elle est tant
aimée, que ceux même qui ont un autre amour veulent que l’objet de cet
amour soit la vérité; et refusant d’être trompés, ils ne veulent pas
être convaincus d’erreur. Et de l’amour de ce qu’ils prennent pour la
vérité vient leur haine de la vérité même. Ils aiment sa lumière et
haïssent son regard. Voulant tromper sans l’être, ils l’aiment quand
elle se manifeste, et la haïssent quand elle les découvre; mais par une
juste rémunération, les dévoilant malgré eux, elle leur reste voilée.
C’est ainsi, oui c’est ainsi que l’esprit humain, dans cet état de
cécité, de langueur, de honte et d’infirmité, prétend se cacher et que
tout lui soit découvert; et il arrive, au contraire, qu’il n’échappe pas
à la vérité qui lui échappe. Et néanmoins dans cet état de misère, il
préfère ses joies à celles du mensonge. Il sera donc heureux lorsque,
sans crainte d’aucun trouble, il jouira de la seule Vérité, mère de
toutes les autres.