XXIII

Amour naturel des hommes pour la vérité: ils ne la haïssent que

lorsqu’elle contrarie leurs passions.

Tous les hommes ne veulent donc pas être heureux, car il en est qui,

refusant de se réjouir en vous, seule vie bienheureuse, refusent leur

félicité. Et pourtant qui ne la veut? Mais «la chair convoite contre

l’esprit, l’esprit contre la chair; on ne peut plus ce que l’on

veut[227]», on retombe dans ce que l’on peut, et l’on s’en contente; car

ce que l’on ne peut pas, on ne le veut pas d’une volonté assez forte

pour le pouvoir.

[227] Galat., V, 17.

Je leur demande à tous s’ils ne préfèrent pas la joie de la vérité à

celle du mensonge. Et ils n’hésitent pas plus ici que pour la réponse à

la question du bonheur. Car la vie heureuse, c’est la joie de la vérité;

c’est la joie en vous, qui êtes la vérité, ô Dieu! ma lumière, mon

salut, mon Dieu. Nous voulons tous cette vie bienheureuse; nous voulons

tous cette vie, seule bienheureuse; nous voulons tous la joie de la

vérité.

J’en ai vu plusieurs qui voulaient tromper, nul qui voulût l’être. Où

donc les hommes ont-ils pris cette connaissance du bonheur, si ce n’est

où ils ont pris celle de la vérité? car ils aiment la vérité, puisqu’ils

ne veulent pas être trompés. Et ils ne peuvent aimer la vie heureuse,

qui n’est que la joie de la vérité, sans aimer la vérité. Et ils ne

sauraient l’aimer si la mémoire n’en avait aucune idée.

Pourquoi donc n’y cherchent-ils pas leur joie, pour y trouver leur

félicité? C’est qu’ils sont fortement préoccupés de ces vanités qui leur

créent plus de misères que ce faible souvenir ne leur laisse de bonheur.

«Il est encore une faible lumière dans l’âme de l’homme. Qu’il marche,

qu’il marche, tant qu’elle luit, de peur d’être surpris par les

ténèbres[228]».

[228] Joan., XII, 31.

Mais d’où vient que «la vérité engendre la haine»? D’où vient que l’on

voit un ennemi dans l’homme qui l’annonce en votre nom, si l’on aime la

vie heureuse, qui n’est que la joie de la vérité? C’est qu’elle est tant

aimée, que ceux même qui ont un autre amour veulent que l’objet de cet

amour soit la vérité; et refusant d’être trompés, ils ne veulent pas

être convaincus d’erreur. Et de l’amour de ce qu’ils prennent pour la

vérité vient leur haine de la vérité même. Ils aiment sa lumière et

haïssent son regard. Voulant tromper sans l’être, ils l’aiment quand

elle se manifeste, et la haïssent quand elle les découvre; mais par une

juste rémunération, les dévoilant malgré eux, elle leur reste voilée.

C’est ainsi, oui c’est ainsi que l’esprit humain, dans cet état de

cécité, de langueur, de honte et d’infirmité, prétend se cacher et que

tout lui soit découvert; et il arrive, au contraire, qu’il n’échappe pas

à la vérité qui lui échappe. Et néanmoins dans cet état de misère, il

préfère ses joies à celles du mensonge. Il sera donc heureux lorsque,

sans crainte d’aucun trouble, il jouira de la seule Vérité, mère de

toutes les autres.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 173 / 306 题