Comment l’idée de la béatitude peut être dans la mémoire.
Mais en est-il de ce souvenir comme de celui de Carthage que l’on a vue?
Non. La vie heureuse n’est pas un corps; les yeux ne l’ont pas aperçue.
S’en souvient-on comme des nombres? Non: leur notion ne laisse pas
d’autre désir. Mais la notion de la vie heureuse nous inspire l’amour et
le désir de sa possession.
S’en souvient-on comme de l’éloquence? Non. Quoique ce mot suggère à
plusieurs qui ne sont pas éloquents le souvenir et le désir de la chose
même, preuve qu’elle existe dans leur esprit, c’est néanmoins par les
sens qu’ils ont remarqué l’éloquence d’autrui, avec un plaisir qui leur
en a donné le goût; goût, dérivé du plaisir; plaisir, d’une notion
intérieure: mais nul de nos sens ne nous révèle en autrui la vie
heureuse.
En est-il donc comme du souvenir de la joie? Peut-être. Car si je me
souviens de la joie dans la tristesse, je puis me souvenir de la vie
heureuse dans ma misère. Et cette joie ne me fut jamais sensible, ni à
la vue, ni à l’ouïe, ni à l’odorat, ni au goût, ni au toucher; pur
sentiment de l’esprit, dont l’impression, conservée dans ma mémoire,
réveille en moi dédain ou regrets, suivant la diversité des objets qui
l’ont fait naître. Il fut un temps où je me réjouissais de la honte, et
mon cœur ne se souvient de ces joies qu’avec horreur, j’ai parfois goûté
le plaisir du bien, et ce souvenir est un regret, et, au refus de
l’occasion, je me rappelle avec tristesse cette joie qui n’est plus.
Mais où, mais quand ai-je vécu ma vie heureuse pour m’en souvenir, pour
l’aimer, pour la désirer? Et il ne s’agit pas ici de mon désir ou du vœu
de quelques hommes; car en est-il un qui ne veuille être heureux? Une
notion moins sûre permettrait-elle une volonté si certaine?
Demandez à deux hommes s’ils veulent porter les armes: peut-être l’un
dira oui, l’autre non; demandez-leur s’ils veulent être heureux, tous
deux répondront sans hésiter que tel est leur désir, et le même désir
appelle l’un aux armes et en détourne l’autre. Ne serait-ce pas que,
trouvant leur plaisir, l’un ici, l’autre là, tous deux s’accordent
néanmoins dans leur volonté d’être heureux, comme ils s’accorderaient
dans la réponse à la question s’ils veulent avoir sujet de joie; et
cette joie même, c’est ce qu’ils appellent bonheur, l’unique but qu’ils
poursuivent par des voies différentes. Or, comme la joie est chose que
tout homme, un jour, a ressentie, il faut que ce nom de bonheur en
représente la connaissance à la mémoire.