Mémoire des sciences.
Là, ne s’arrête pas l’immense capacité de ma mémoire. Elle porte en ses
flancs tout ce que j’ai retenu de la science, et que l’oubli ne m’a pas
encore dérobé. Et ces perceptions-là, je les garde à l’écart plus
intérieurement, non pas en lieu, ni en images, mais en réalité. Car ce
que je sais de la grammaire et de la dialectique, du nombre et de
l’espèce des questions, n’est pas entré dans ma mémoire comme l’image,
qui laisse la réalité à la porte; évanouie aussitôt qu’apparue, comme la
voix imprimant à l’ouïe, par une certaine trace, l’illusion qu’elle
vibre encore lorsqu’elle a cessé de résonner; comme l’odeur qui, dans
son passage, dissipée au vent, pénètre l’odorat d’une image qui la
reproduit au désir de la réminiscence; comme l’aliment qui n’a plus de
saveur qu’au palais de la mémoire; ou comme l’objet que la main a
touché, et que, dans l’éloignement, le souvenir retrace à l’imagination:
car les réalités de cet ordre ne sont pas présentées à la mémoire, mais
leurs seules images, qui, saisies avec une étonnante rapidité, sont
rangées comme dans des cellules merveilleuses, d’où elles sont tirées
merveilleusement par le souvenir.
X
Les sciences n’entrent pas dans la mémoire par les sens.
Quand j’entends dire qu’un objet comporte trois sortes de questions,
savoir: s’il est, ce qu’il est, quel il est, je m’empare bien de l’image
des sons dont ces paroles se forment, je sais qu’ils ont traversé l’air
avec bruit, et qu’ils ne sont plus. Mais les réalités mêmes, exprimées
par ces sons, je ne les ai perçues par aucun sens corporel; je ne les ai
nulle part que dans mon esprit, et c’est elles-mêmes, non leur image,
qui habitent dans ma mémoire. Par où sont-elles entrées en moi? qu’elles
le déclarent, si elles peuvent. Je visite toutes les portes de ma chair,
et je n’en trouve pas une qui leur ait donné passage.
Les yeux disent: Si elles sont colorées, nous les avons annoncées; si
elles sont sonores, disent les oreilles, nous les avons introduites; si
elles sont odorantes, disent les narines, c’est par nous qu’elles ont
passé. Le goût dit encore: S’il n’est pas question de saveur, ne me
demande rien. Et le tact: S’il ne s’agit pas de corps, je n’ai point
touché, et, partant, je n’ai rien dit. Par où se sont-elles glissées
dans ma mémoire? je l’ignore: car, en les apercevant, ce n’est pas sur
le témoignage d’une intelligence étrangère que je les ai crues, mais
j’ai reconnu leur vérité dans mon esprit, je les lui ai remises comme un
dépôt, pour me les rendre à mon désir. Elles étaient donc en moi avant
que je ne les connusse, sans être dans ma mémoire; mais où donc? et
comment, quand on m’en a parlé, les ai-je reconnues, en disant: il est
ainsi, c’est vrai; si elles n’étaient déjà dans ma mémoire, mais
ensevelies au loin, et à de telles profondeurs, que peut-être, sans
indication, ma pensée ne les eût jamais exhumées?