IX

Mémoire des sciences.

Là, ne s’arrête pas l’immense capacité de ma mémoire. Elle porte en ses

flancs tout ce que j’ai retenu de la science, et que l’oubli ne m’a pas

encore dérobé. Et ces perceptions-là, je les garde à l’écart plus

intérieurement, non pas en lieu, ni en images, mais en réalité. Car ce

que je sais de la grammaire et de la dialectique, du nombre et de

l’espèce des questions, n’est pas entré dans ma mémoire comme l’image,

qui laisse la réalité à la porte; évanouie aussitôt qu’apparue, comme la

voix imprimant à l’ouïe, par une certaine trace, l’illusion qu’elle

vibre encore lorsqu’elle a cessé de résonner; comme l’odeur qui, dans

son passage, dissipée au vent, pénètre l’odorat d’une image qui la

reproduit au désir de la réminiscence; comme l’aliment qui n’a plus de

saveur qu’au palais de la mémoire; ou comme l’objet que la main a

touché, et que, dans l’éloignement, le souvenir retrace à l’imagination:

car les réalités de cet ordre ne sont pas présentées à la mémoire, mais

leurs seules images, qui, saisies avec une étonnante rapidité, sont

rangées comme dans des cellules merveilleuses, d’où elles sont tirées

merveilleusement par le souvenir.

X

Les sciences n’entrent pas dans la mémoire par les sens.

Quand j’entends dire qu’un objet comporte trois sortes de questions,

savoir: s’il est, ce qu’il est, quel il est, je m’empare bien de l’image

des sons dont ces paroles se forment, je sais qu’ils ont traversé l’air

avec bruit, et qu’ils ne sont plus. Mais les réalités mêmes, exprimées

par ces sons, je ne les ai perçues par aucun sens corporel; je ne les ai

nulle part que dans mon esprit, et c’est elles-mêmes, non leur image,

qui habitent dans ma mémoire. Par où sont-elles entrées en moi? qu’elles

le déclarent, si elles peuvent. Je visite toutes les portes de ma chair,

et je n’en trouve pas une qui leur ait donné passage.

Les yeux disent: Si elles sont colorées, nous les avons annoncées; si

elles sont sonores, disent les oreilles, nous les avons introduites; si

elles sont odorantes, disent les narines, c’est par nous qu’elles ont

passé. Le goût dit encore: S’il n’est pas question de saveur, ne me

demande rien. Et le tact: S’il ne s’agit pas de corps, je n’ai point

touché, et, partant, je n’ai rien dit. Par où se sont-elles glissées

dans ma mémoire? je l’ignore: car, en les apercevant, ce n’est pas sur

le témoignage d’une intelligence étrangère que je les ai crues, mais

j’ai reconnu leur vérité dans mon esprit, je les lui ai remises comme un

dépôt, pour me les rendre à mon désir. Elles étaient donc en moi avant

que je ne les connusse, sans être dans ma mémoire; mais où donc? et

comment, quand on m’en a parlé, les ai-je reconnues, en disant: il est

ainsi, c’est vrai; si elles n’étaient déjà dans ma mémoire, mais

ensevelies au loin, et à de telles profondeurs, que peut-être, sans

indication, ma pensée ne les eût jamais exhumées?

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 160 / 306 题