Projet de vie en commun avec ses amis.
Nous étions plusieurs amis ensemble, qui, dégoûtés des turbulentes
inquiétudes de la vie humaine, objet habituel de nos réflexions et de
nos entretiens, avions presque résolu de nous retirer de la foule pour
vivre en paix. Notre plan était de mettre en commun ce que nous
pourrions avoir, de faire une seule famille, un seul héritage, notre
sincère amitié faisant disparaître le tien et le mien; le bien de chacun
serait à tous, le bien de tous à chacun; nous pouvions être dix dans
cette communauté, et plusieurs d’entre nous étaient fort riches,
Romanianus en particulier, citoyen de notre municipe, qu’une tourmente
d’affaires avait jeté à la cour de l’empereur, et mon intime ami dès
l’enfance. Il était le plus ardent à presser ce dessein, et il nous le
persuadait avec d’autant plus d’autorité, qu’il avait la supériorité de
la fortune.
Nous avions décidé que deux d’entre nous seraient chargés, comme
magistrats annuels, de l’administration des affaires, les autres vivant
en repos. Mais quand on vint à demander si les femmes y consentiraient,
plusieurs étant déjà mariés, et nous aspirant à l’être, l’argile si bien
façonnée de cette illusion nouvelle éclata entre nos mains, et nous en
rejetâmes les débris.
Et nous voilà retombés dans nos soupirs, dans nos gémissements, dans les
voies du siècle larges et battues, et notre cœur roulait le flot de ses
pensées devant l’éternelle stabilité de votre conseil. Du haut de ce
conseil, riant de nos résolutions, vous prépariez les vôtres, attendant
le temps propre pour «nous donner la nourriture» et pour «ouvrir la main
qu’il allait combler nos âmes de bénédiction[123]».
[123] Ps. CLXIV, 15, 16.