XII

Ses entretiens avec Alypius sur le mariage et le célibat.

Alypius me détournait du mariage, et me représentait sans cesse que ces

liens ne nous permettraient plus de vivre assurés de nos loisirs, dans

l’amour de la sagesse, comme nous le désirions depuis longtemps. Il

était d’une chasteté d’autant plus admirable, qu’il avait eu commerce

avec les femmes dans sa première jeunesse; mais il s’en était détaché,

avec remords et mépris, pour vivre dans une parfaite continence.

Et moi je lui opposais l’exemple d’hommes mariés qui étaient demeurés

dans la pratique de la sagesse, le service de Dieu, la fidélité aux

devoirs de l’amitié. Mais que j’étais loin d’une telle force d’âme!

Esclave de cette fièvre charnelle dont j’étais dévoré, je traînais ma

chaîne dans une mortelle ivresse, et je tremblais qu’on ne vînt la

rompre, et ma plaie vive, frémissante sous l’anneau secoué, repoussait

la parole d’un bon conseiller, la main d’un libérateur.

Que dis-je? le serpent, par ma bouche, parlait à Alypius; ma langue

formait les nœuds et semait dans sa voie les doux pièges où son pied

innocent et libre allait s’embarrasser. Ce lui était un prodige de me

voir, moi qu’il estimait tant, pris à l’appât de la volupté, jusqu’à lui

avouer même, dans nos conversations, qu’il me serait impossible de

garder le célibat; et pour me défendre contre son étonnement, je lui

disais que ce plaisir qu’il avait ravi au passage, et dont un vague

souvenir lui rendait le mépris si facile, n’avait rien de comparable aux

délices de cette liaison dans laquelle je vivais. Que si la sanction du

mariage venait à légitimer de telles jouissances, quel sujet aurait-il

donc d’être surpris de mon impuissance à mépriser cet ordre de vie? Il

finissait par la désirer lui-même, cédant moins aux sollicitations du

plaisir qu’à celles de la curiosité. Il voulait savoir, disait-il, quel

était enfin ce bonheur sans lequel ma vie, qui lui plaisait, ne me

paraissait plus une vie, mais un supplice.

Libre de mes fers, son esprit s’étonnait de mon esclavage, et de

l’étonnement il se laissait aller au désir d’en faire l’essai, pour

tomber peut-être de cette expérience dans la servitude même qui

l’étonnait, dès là qu’il voulait se fiancer à la mort, et que l’homme

«qui aime le péril y tombe». Car nous n’étions, l’un et l’autre, que

faiblement touchés des devoirs qui donnent seuls quelque dignité au

mariage, la continence et l’éducation des enfants. Pour moi, je n’en

aimais guère que l’enivrante habitude d’assouvir cette insatiable

concupiscence dont j’étais la proie; et lui allait trouver la captivité

dans son étonnement de ma servitude. Voilà où nous en étions, jusqu’à ce

que votre grandeur, ne délaissant pas notre boue, prît en pitié notre

misère, et nous vînt en aide par de merveilleuses et secrètes voies.

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 108 / 306 题