Assiduité d’Augustin aux sermons de saint Ambroise.
Ne sachant donc de quelle manière votre image pouvait résider dans
l’homme, ne devais-je pas frapper à la porte et demander comment il
fallait croire, loin de m’écrier dans l’insolence de mon erreur: Voilà
ce que vous croyez! J’étais d’autant plus vivement rongé du désir
intérieur de tenir la certitude, que, jouet et dupe de vaines promesses,
j’avais plus longtemps, à ma honte, débité comme certains tant de
peut-être avec toute la puérilité de l’erreur et de la passion. J’en ai
vu clairement depuis la fausseté; j’étais déjà certain de leur
incertitude, lors même que j’élevais contre votre Église mes aveugles
accusations; et sans être sûr qu’elle enseignât la vérité, je savais
bien qu’elle n’enseignait pas ce que ma témérité lui reprochait. Ainsi
je me sentais confondre et changer, et je me réjouissais, ô mon Dieu,
que votre Église unique, corps de votre Fils unique, où, tout enfant, on
mit sur mes lèvres le nom du Christ, ne se nourrît pas de bagatelles
puériles, et que nul article de sa pure doctrine ne vous fît cette
violence, ô Créateur de toutes choses, de vous resserrer, sous forme
humaine, dans un espace limité, si large et si vaste qu’il pût être.
Je me réjouissais encore que l’ancienne loi et les prophètes ne me
fussent plus proposés à lire du même œil qui m’y faisait remarquer tant
d’absurdités, quand je reprochais à vos saints les sentiments que je
leur prêtais. Et j’aimais à entendre Ambroise recommander souvent au
peuple, dans ses sermons, cette règle suprême: «La lettre tue et
l’esprit vivifie[118]». Et, lorsqu’en soulevant le voile mystique, il
découvrait l’esprit là où la lettre semblait enseigner une erreur, il ne
disait rien qui me déplût, quoique je ne susse pas encore s’il disait la
vérité. Je retenais mon cœur sur le penchant de l’adhésion, de peur du
précipice, et cette suspension même m’étouffait. Je voulais être aussi
sûr de ce qui échappait à ma vue que de sept et trois sont dix. Je
n’étais pas, il est vrai, assez insensé pour croire que je pusse ici me
tromper; mais je voulais avoir la même compréhension de toute vérité,
soit corporelle et éloignée de mes sens, soit spirituelle, quoique ma
pensée ne sût rien se représenter sans corps. Or, je devais croire pour
guérir, pour que les yeux de mon esprit, dégagés de leur voile, pussent
s’arrêter en quelque sorte sur votre vérité éternelle, sans révolution
et sans éclipse.
[118] I Cor., III, 6.
Mais trop souvent celui qui a passé par le mauvais médecin n’ose plus se
fier même au bon. Ainsi mon âme souffrante, que la foi seule pouvait
guérir, de peur d’être trompée par la foi, se refusait à sa guérison.
Elle résistait à ce puissant remède préparé par vos mains, et que vous
prodiguez à l’univers avec souveraine efficace.
V
Nécessité de croire ce que l’on ne comprend pas encore.
Toutefois, je préférais dès lors la doctrine catholique, jugeant qu’elle
commande avec plus de modestie et entière sincérité, de croire ce qui
n’est point démontré (soit qu’on ait affaire à qui ne peut porter la
démonstration, soit qu’il n’y ait point de démonstration possible),
tandis que leurs téméraires promesses de science, appât dérisoire à la
crédulité, ne sont qu’un ramas de fables et d’absurdités qu’ils ne
peuvent soutenir, et dont ensuite ils imposent la créance.
Et votre main miséricordieuse et douce, Seigneur! prenant et façonnant
mon cœur peu à peu, je remarquais quelle infinité de faits je croyais
dont je n’avais été ni témoin, ni contemporain, tant d’événements dans
l’histoire des nations, tant de récits de lieux, de villes, que je
n’avais jamais vus, tout ce que nous apprennent des amis, des médecins,
et mille autres, qu’il faut admettre sous peine de rompre toutes les
relations de la vie. Une foi inébranlable ne m’assurait-elle pas des
auteurs de ma naissance? et que pouvais-je en savoir si je ne croyais au
témoignage?
Ainsi vous m’avez persuadé que, loin de blâmer ceux qui ajoutent foi à
vos Écritures, dont vous avez si puissamment établi l’autorité chez
presque tous les peuples du monde, les incrédules seuls sont
répréhensibles, et ne doivent point être écoutés quand ils nous disent:
D’où savez-vous si ces livres ont été communiqués au genre humain par
l’esprit du vrai Dieu, qui est la vérité même? Et c’est précisément là
ce qu’il me fallait croire, puisque, dans ces luttes sophistiques de
questions captieuses, dans ces conflits de philosophes dont j’avais lu
les livres, rien n’avait pu déraciner en moi la croyance que vous êtes,
tout en ignorant ce que vous êtes, ni me faire douter que la conduite
des choses humaines appartînt à votre providence. Ma foi, à cet égard,
était, il est vrai, tantôt plus forte, tantôt plus faible; mais toujours
ai-je cru que vous êtes, et que vous prenez souci de nous, quoique je ne
susse que penser de votre substance, ou quelle est la voie qui conduit,
qui ramène à vous.
Ainsi donc, impuissante à trouver la vérité par raison pure, notre
faiblesse a besoin de l’appui des saints Livres, et je commençai dès
lors à croire que vous n’auriez point investi cette Écriture d’une
autorité si haute et si universelle, s’il ne vous avait plu d’être cru,
d’être cherché par elle. Quant aux absurdités où je me choquais
d’ordinaire, quelques explications plausibles données devant moi m’en
faisaient déjà rapporter l’inconnu étrange à la profondeur des mystères.
Et son autorité m’apparaissait d’autant plus vénérable et plus digne de
foi, que, s’offrant à la main de tout lecteur, elle n’en conservait pas
moins dans la profondeur du sens la majesté de ses secrets; accessible
par la nudité de l’expression, par l’abaissement du langage, et
toutefois exerçant les cœurs les plus méditatifs; recevant tous les
hommes en son vaste sein, n’en faisant passer qu’un petit nombre jusqu’à
vous, à travers quelque maille rompue de son voile, nombre qui serait
encore bien plus petit, si, au faîte d’autorité où elle est élevée, elle
ne rassemblait le genre humain dans le giron de son humilité sainte.
Ainsi je méditais, et vous veniez à moi. Je soupirais, et vous prêtiez
l’oreille. Je flottais, et vous me gouverniez. J’allais par la voie
large du siècle, et vous ne m’abandonniez pas.