Il se dégoûte des doctrines manichéennes.
Aussitôt que son incapacité dans les sciences où j’avais cru qu’il
excellait me parut évidente, je désespérais de lui pour éclaircir et
résoudre mes doutes sur des questions dont l’ignorance l’eût laissé dans
la vérité de la piété, s’il n’eût pas été manichéen. Les livres de cette
secte sont remplis de contes interminables sur le ciel, les astres, le
soleil, la lune; et, les ayant comparés aux calculs astronomiques que
j’avais lus ailleurs, pour juger si les raisons manichéennes valaient
mieux ou autant que les autres, je n’attendais plus de Faustus aucune
explication satisfaisante.
Je soumis toutefois mes difficultés à son examen; mais il se refusa avec
autant de prudence que de modestie à soulever ce fardeau. Il connaissait
son insuffisance et ne rougit pas de l’avouer. Il n’était point de ces
parleurs que j’avais souvent essuyés, qui, en voulant m’instruire, ne me
disaient rien; le cœur ne manquait point à cet homme, et s’il n’était
dans la rectitude devant vous, il ne laissait pas d’être en garde sur
lui-même. N’ignorant point entièrement son ignorance, il ne voulut pas
s’engager par une discussion téméraire, dans un défilé sans issue, sans
possibilité de retour. Cette franchise me le rendit encore plus aimable.
La modeste confession de l’esprit est plus belle que la science même que
je poursuivais; et, en toute question difficile ou subtile, tel je le
trouvai.
Ainsi, mon zèle pour les doctrines manichéennes se ralentit. Désespérant
de plus en plus de leurs autres docteurs, à l’insuffisance du plus
renommé d’entre eux, je bornai mes rapports avec lui à des entretiens
sur l’art oratoire dont il était épris, et que j’enseignais aux jeunes
gens de Carthage; à des lectures dont il était curieux par ouï-dire, ou
que je jugeais conformes à la tournure de son esprit. Tout effort
d’ailleurs pour avancer dans cette secte cessa de ma part sitôt que je
connus cet homme. Je n’en vins pas toutefois à rompre avec eux, mais je
me résignai provisoirement, faute de mieux, à rester là où je m’étais
jeté en aveugle, attendant qu’une lumière nouvelle déterminât un
meilleur choix.
Ainsi, ce Faustus, qui avait été pour plusieurs un lacet mortel,
relâchait déjà, à son insu et sans le vouloir, les nœuds où j’étais
pris. Vos mains, ô mon Dieu, actives dans le secret de votre providence,
n’abandonnaient pas mon âme, et les larmes de ma mère, ce sang de son
cœur qui coulait nuit et jour, montaient vers vous en sacrifice pour
moi. Telle a été votre conduite à mon égard, admirable et cachée. «Car
c’est le Seigneur, qui dirige les pas de l’homme, et lui fait vouloir
son chemin[112]». Et qui peut procurer le salut, que la main
toute-puissante qui refait ce qu’elle a fait?
[112] Ps. XXXVI, 23.