Son esprit obscurci par les images sensibles ne pouvait concevoir les
substances spirituelles.
Mais je ne saisissais pas, dans les merveilles de votre art, le pivot de
cette grande vérité, ô Tout-Puissant, «seul auteur de tant de
merveilles»; et mon esprit se promenait parmi les formes corporelles,
distinguait le beau et le convenable, définissait l’un, ce qui est par
soi-même; l’autre, ce qui a un rapport de proportion avec un objet;
principes que j’établissais sur des exemples sensibles. Et je portais
mes pensées sur la nature de l’esprit, et la fausse idée que j’avais des
êtres spirituels ne me permettait pas de voir la vérité; et son éclat
même pénétrait mes yeux, et je détournais mon âme éblouie de la réalité
incorporelle pour l’attacher aux linéaments, aux couleurs, aux grandeurs
palpables.
Et comme je ne pouvais rien voir de tel dans mon esprit, je croyais
impossible de le saisir lui-même. Mais apercevant dans la vertu une paix
aimable, dans le vice une discorde odieuse, là, je remarquais l’unité;
ici, la division. Et dans cette unité, je plaçais l’âme raisonnable,
l’essence de la vérité et du souverain bien; dans cette division, je ne
sais quelle substance de vie irraisonnable, je ne sais quelle essence de
souverain mal, dont je faisais non seulement une réalité, mais une
véritable vie, un être indépendant de vous, mon Dieu, de vous, de qui
toutes choses procèdent. Misérable rêveur, j’appelais l’une Monas,
spiritualité sans sexe; l’autre Dyas, principe des colères homicides,
des emportements de la débauche, et je ne savais ce que je disais.
J’ignorais et n’avais pas encore appris que nulle substance n’est le
mal, et que notre raison elle-même n’est pas le bien souverain et
immuable. Il y a violence criminelle, quand l’esprit livre son activité
à un mouvement pervers, quand il soulève les flots turbulents de sa
fureur; libertinage, quand l’âme ne gouverne plus l’inclination qui
l’entraîne aux voluptés charnelles. Et de même cette rouille du préjugé
et de l’erreur qui flétrit la vie vient d’un dérèglement de la raison.
Tel était alors l’état de la mienne; car j’ignorais qu’elle dût être
éclairée d’une autre lumière pour participer de la vérité, n’étant pas
elle-même l’essence de la vérité. «C’est vous qui allumez ma lampe,
Seigneur mon Dieu; c’est vous qui éclairez mes ténèbres, et tous nous
avons reçu de votre plénitude parce que vous êtes la vraie lumière qui
éclaire tout homme venant au monde, lumière sans vicissitudes et sans
ombre[98]».
[98] Ps. XVII, 29; Joan., I, 16, 9; Jac., I, 17.
Mais je faisais effort vers vous, et vous me repoussiez loin de vous,
afin que je goûtasse la mort; car vous résistez aux superbes. Et quoi de
plus superbe que cette démence inouïe qui prétend être naturellement ce
que vous êtes? Sujet au changement, et le sentant bien à mon désir
d’être sage pour devenir meilleur, j’aimais mieux vous supposer muable
que de n’être pas moi-même ce que vous êtes. Vous me repoussiez donc, et
vous résistiez à l’extravagance de mes pensées, et j’imaginais à loisir
des formes corporelles; chair, j’accusais la chair; esprit égaré et ne
revenant pas encore à vous, j’allais, je me promenais dans un monde
imaginaire d’êtres qui ne sont ni en vous, ni en moi, ni dans les corps;
et ce n’étaient point les créations de votre Vérité, mais les fictions
de ma vanité que je trouvais dans les corps. Et je disais à vos simples
enfants, aux fidèles, mes concitoyens, dont alors j’étais séparé par un
exil que j’ignorais, je leur disais avec ma sotte loquacité: Comment mon
âme, œuvre de Dieu, est-elle dans l’erreur? Et je ne pouvais souffrir
que l’on me répondît: Comment Dieu est-il dans l’erreur? Et je soutenais
que votre immuable nature était entraînée dans l’erreur plutôt que de
reconnaître que la mienne, muable, et volontairement égarée, subissait
l’erreur comme la peine de son crime.
J’avais vingt-six à vingt-sept ans lorsque j’écrivis ces livres; et je
roulais dans ma fantaisie ces inanités d’images, bourdonnantes à
l’oreille de mon cœur. Et je voulais pourtant, ô douce vérité, la rendre
attentive à l’ouïe intérieure de vos mélodies, quand je méditais sur la
beauté et la convenance, jaloux de me tenir devant vous, de vous
entendre pour frémir d’allégresse comme à la voix de l’époux; et je ne
le pouvais, car la voix de l’erreur m’entraînait hors de moi, et le
poids de mon orgueil me précipitait dans l’abîme. «Vous ne donniez pas
alors la joie à mon entendement, et mes os ne tressaillaient pas,
n’étant point encore humiliés[99]».
[99] Ps. L, 10.