Ses débauches à seize ans.
Ma plus vive jouissance n’était-elle pas d’aimer et d’être aimé? Mais je
ne m’en tenais pas à ces liens d’âme à âme, sur la chaste lisière de
l’amitié spirituelle. D’impures vapeurs s’exhalaient des fangeuses
convoitises de ma chair, de l’effervescence de la puberté; elles
couvraient et offusquaient mon cœur: la sérénité de l’amour était
confondue avec les nuages de la débauche. L’une et l’autre fermentaient
ensemble, et mon imbécile jeunesse était entraînée dans les précipices
des passions et plongeait dans le gouffre du libertinage.
Votre colère s’était amassée contre moi, et je l’ignorais. Au bruit des
chaînes de ma mortalité, j’étais devenu sourd, j’expiais la superbe de
mon âme. Et je m’éloignais de vous, et vous me laissiez; et je
m’élançais, et je débordais, et je me répandais, et je me fondais en
adultères, et vous vous taisiez. O ma tardive joie! vous vous taisiez
alors, et moi j’allais loin de vous, m’avançant de plus en plus dans ces
régions ensemencées de stériles douleurs, avili dans l’orgueil, agité
dans la fatigue!
Qui eût alors modéré ma peine? Qui m’eût borné à l’usage légitime de la
fugitive beauté des créatures éphémères et de leurs délices, pour que
les flots de ma jeunesse ne débordassent pas du moins la plage
conjugale, s’ils ne pouvaient s’apaiser dans le but de la procréation
des enfants, selon la prescription de votre loi, Seigneur, qui réglez la
génération de notre mortalité, et pouvez étendre une main adoucie pour
émousser des épines inconnues au paradis? car votre toute-puissance est
tout près de nous, lors même que nous sommes loin de vous. Que n’ai-je
du moins écouté plus attentivement la voix de vos nuées: «Ils
souffriront des tribulations dans leur chair. Et moi je vous les
épargne. Il est bon à l’homme de ne point toucher de femme. Celui qui
est sans femme pense aux choses de Dieu, à plaire à Dieu. Celui qui est
lié par le mariage pense aux choses du monde, à plaire à sa femme[77]».
Que n’ai-je ouvert l’oreille à cette voix, eunuque de volonté en vue du
royaume des cieux, et dans l’attente bienheureuse de vos embrassements?
[77] I Cor., VII, 28, 1, 31, 33, 34.
Mais je brûlais, malheureux, et livré au torrent qui m’entraînait loin
de vous, je m’affranchis de tous vos commandements, sans échapper à
votre verge. Qui le pourrait? Vous étiez toujours présent dans la
miséricorde de vos rigueurs, abreuvant des plus amers dégoûts toutes mes
joies illégitimes, pour m’entraîner à chercher les joies exemptes de
dégoûts. Et où les eussé-je trouvées hors de vous, «qui faites entrer la
douleur dans le précepte; qui frappez pour guérir; qui tuez pour nous
empêcher de mourir à vous[78]»?
[78] Ps. XCIII, 20; Deut., XXXII, 39.
Où étais-je, et dans quel lointain exil des délices de votre maison, à
cette seizième année de l’âge de ma chair, qui prit alors le sceptre sur
moi; esclave volontaire, livré sans réserve à la frénésie de cette
passion que notre dégradation affranchit de tout frein, mais que votre
loi condamne. On ne se mit point en peine d’offrir le mariage au-devant
de ma chute; on n’avait à cœur que de me faire apprendre à bien dire, à
persuader par ma parole.