VII

L’enfant est pécheur.

Ayez pitié, mon Dieu. Malheur aux péchés des hommes! Et c’est l’homme

qui parle ainsi, et vous avez pitié de lui, parce que vous l’avez fait,

et non le péché qui est en lui. Qui va me rappeler les péchés de mon

enfance? «Car personne n’est pur de péchés devant vous, pas même

l’enfant dont la vie sur la terre est d’un jour[68]». Qui va me les

rappeler? Si petit enfant que ce soit, en qui je vois de moi ce dont je

n’ai pas souvenance?

[68] Job, XXV, 4.

Quel était donc mon péché d’alors? Était-ce de pleurer avidement après

la mamelle? Or, si je convoitais aujourd’hui avec cette même avidité la

nourriture de mon âge, ne serais-je pas ridicule et répréhensible? Je

l’étais donc alors. Mais comme je ne pouvais comprendre la réprimande,

ni l’usage, ni la raison ne permettaient de me reprendre. Vices réels,

toutefois, que ces premières inclinations, car en croissant nous les

déracinons et rejetons loin de nous; et je n’ai jamais vu homme de sens,

pour retrancher le mauvais, jeter le bon. Était-il donc bien, vu l’âge

si tendre, de demander en pleurant ce qui ne se pouvait impunément

donner; de s’emporter avec violence contre des serviteurs, personnes

libres, âgées, père et mère, gens sages, ne se prêtant pas au premier

désir; de les frapper, en tâchant de leur faire tout le mal possible,

pour avoir refusé une pernicieuse obéissance?

Ainsi, la faiblesse du corps au premier âge est innocente, l’âme ne

l’est pas. Un enfant que j’ai vu et observé était jaloux. Il ne parlait

pas encore, et il regardait, pâle et farouche, son frère de lait. Chose

connue; les mères et nourrices prétendent conjurer ce mal par je ne sais

quels enchantements. Mais est-ce innocence dans ce petit être, abreuvé à

cette source de lait abondamment épanchée, de n’y pas souffrir près de

lui un frère indigent dont ce seul aliment soutient la vie? Et l’on

endure ces défauts avec caresse, non pour être indifférents ou légers,

mais comme devant passer au cours de l’âge. Vous les tolérez alors, plus

tard ils vous révoltent.

Seigneur mon Dieu, vous avez donné à l’enfant et la vie, et ce corps

muni de ses sens, formé de ses membres, orné de sa figure; vous avez

intéressé tous les ressorts vitaux à sa conservation harmonieuse; et

vous m’ordonnez de vous louer dans votre ouvrage, de vous confesser, de

glorifier votre nom, ô Très-Haut, parce que vous êtes le Dieu

tout-puissant et bon, n’eussiez-vous rien fait que ce que nul ne peut

faire que vous seul, principe de toute mesure, forme parfaite qui formez

tout, ordre suprême qui ordonnez tout.

Or, cet âge, Seigneur, que je ne me souviens pas d’avoir vécu, que je ne

connais que sur la foi d’autrui, le témoignage de mes conjectures,

l’exemple des autres enfants, témoignage fidèle néanmoins, cet âge, j’ai

honte de le rattacher à cette vie à moi, que je vis dans le siècle. Il

est égal en ténèbres d’oubli à celui que j’ai passé au sein de ma mère.

Que si même «j’ai été conçu en iniquité, si le sein de ma mère m’a

nourri dans le péché», où donc, je vous prie, mon Dieu, où votre

esclave, Seigneur, où donc et quand fut-il innocent? Mais je laisse ce

temps: quel rapport de lui à moi, puisque je n’en retrouve aucun

vestige?

Les confessions de saint Augustin, évêque d'Hippone: précédées de sa vie par S. Possidius, évêque de Calame... ; traduction nouvelle par L. Moreau · 第 41 / 306 题