L’enfant est pécheur.
Ayez pitié, mon Dieu. Malheur aux péchés des hommes! Et c’est l’homme
qui parle ainsi, et vous avez pitié de lui, parce que vous l’avez fait,
et non le péché qui est en lui. Qui va me rappeler les péchés de mon
enfance? «Car personne n’est pur de péchés devant vous, pas même
l’enfant dont la vie sur la terre est d’un jour[68]». Qui va me les
rappeler? Si petit enfant que ce soit, en qui je vois de moi ce dont je
n’ai pas souvenance?
[68] Job, XXV, 4.
Quel était donc mon péché d’alors? Était-ce de pleurer avidement après
la mamelle? Or, si je convoitais aujourd’hui avec cette même avidité la
nourriture de mon âge, ne serais-je pas ridicule et répréhensible? Je
l’étais donc alors. Mais comme je ne pouvais comprendre la réprimande,
ni l’usage, ni la raison ne permettaient de me reprendre. Vices réels,
toutefois, que ces premières inclinations, car en croissant nous les
déracinons et rejetons loin de nous; et je n’ai jamais vu homme de sens,
pour retrancher le mauvais, jeter le bon. Était-il donc bien, vu l’âge
si tendre, de demander en pleurant ce qui ne se pouvait impunément
donner; de s’emporter avec violence contre des serviteurs, personnes
libres, âgées, père et mère, gens sages, ne se prêtant pas au premier
désir; de les frapper, en tâchant de leur faire tout le mal possible,
pour avoir refusé une pernicieuse obéissance?
Ainsi, la faiblesse du corps au premier âge est innocente, l’âme ne
l’est pas. Un enfant que j’ai vu et observé était jaloux. Il ne parlait
pas encore, et il regardait, pâle et farouche, son frère de lait. Chose
connue; les mères et nourrices prétendent conjurer ce mal par je ne sais
quels enchantements. Mais est-ce innocence dans ce petit être, abreuvé à
cette source de lait abondamment épanchée, de n’y pas souffrir près de
lui un frère indigent dont ce seul aliment soutient la vie? Et l’on
endure ces défauts avec caresse, non pour être indifférents ou légers,
mais comme devant passer au cours de l’âge. Vous les tolérez alors, plus
tard ils vous révoltent.
Seigneur mon Dieu, vous avez donné à l’enfant et la vie, et ce corps
muni de ses sens, formé de ses membres, orné de sa figure; vous avez
intéressé tous les ressorts vitaux à sa conservation harmonieuse; et
vous m’ordonnez de vous louer dans votre ouvrage, de vous confesser, de
glorifier votre nom, ô Très-Haut, parce que vous êtes le Dieu
tout-puissant et bon, n’eussiez-vous rien fait que ce que nul ne peut
faire que vous seul, principe de toute mesure, forme parfaite qui formez
tout, ordre suprême qui ordonnez tout.
Or, cet âge, Seigneur, que je ne me souviens pas d’avoir vécu, que je ne
connais que sur la foi d’autrui, le témoignage de mes conjectures,
l’exemple des autres enfants, témoignage fidèle néanmoins, cet âge, j’ai
honte de le rattacher à cette vie à moi, que je vis dans le siècle. Il
est égal en ténèbres d’oubli à celui que j’ai passé au sein de ma mère.
Que si même «j’ai été conçu en iniquité, si le sein de ma mère m’a
nourri dans le péché», où donc, je vous prie, mon Dieu, où votre
esclave, Seigneur, où donc et quand fut-il innocent? Mais je laisse ce
temps: quel rapport de lui à moi, puisque je n’en retrouve aucun
vestige?