Quatrième emprisonnement.--Évasion originale.--Cinquième et
dernière arrestation.
Dolet est libre encore une fois; le voilà de retour auprès de sa femme,
de son enfant, de son cher Cicéron. Va-t-il enfin (qu’on me pardonne
cette vieille métaphore), va-t-il enfin, sorti d’une lutte orageuse,
entrer dans le port du calme et du bonheur? Non! la haine et l’envie
ne lâcheront pas ainsi leur proie; la persécution s’acharnera jusqu’au
bout sur cette fière victime... Estienne Dolet, d’Orléans, ne se
reposera que dans la tombe!
Ne mortis horre spicula, quæ dabit
Sensu carere[131]!....
disait-il lui-même, dans une de ses _Poésies latines_, comme inspiré
par un morne pressentiment.
[131] V. plus haut, p. 59.
A peine le malheureux commençait-il à respirer, que voici déjà nouvel
esclandre. On saisit en 1544, aux portes de Paris, deux ballots de
livres, portant sur l’enveloppe, _en lettre assez grosse et lisable_,
le nom bien connu de DOLET. C’était encore un mauvais tour de ses
ennemis: les deux ballots en question se composaient, l’un d’ouvrages
imprimés à Lyon, chez notre Estienne; et l’autre, d’écrits prohibés,
sortis des presses calvinistes de Genève; _le tout_, comme dit Dolet,
_conduict par grand’ruse et praticque_, afin de mieux prouver qu’il
était l’auteur de ce double envoi.
L’injustice et la prévention ne sont jamais bien difficiles à
convaincre; il n’en fallut pas davantage pour motiver l’ordre d’un
quatrième emprisonnement. Le 5 ou le 6 janvier 1544, en pleine réunion
de famille, au moment où, suivant son expression naïve, il s’apprêtait
à crier: _Le roy boit!_ la main brutale des gens _du roy_ vint arracher
notre pauvre imprimeur à sa femme, à son petit Claude, à ses bons amis,
à son féal compagnon de veilles, Marcus Tullius, et, pour tout dire, à
sa chère ville de Lyon, où, de si bon cœur, il aurait voulu _consumer
sa vie_:
Pour la beaulté et la grande excellence
De son pourpris, le plus beau de la France.
Heureusement qu’il avait appris, dans son existence de cachots, _ung
million de bien bons tours_, pour faire pièce aux geôliers:
A ces mastins, concierges inhumains.
Le troisième jour de son incarcération, notre homme eut l’inappréciable
bonheur de rencontrer la clef des champs; et cela, grâce au stratagème
le mieux combiné, le plus spirituel qu’il soit possible de voir.
Comme il en fait lui-même, dans son _Second Enfer_, un récit poétique
très-amusant et très-détaillé, je crois, en conscience, que mes
lecteurs ne perdront pas beaucoup à laisser là ma prose, pour écouter
un peu le vieux style de _maistre_ Estienne. Laissons-le donc parler,
dans son bizarre et piquant langage du seizième siècle:
Mon naturel est d’apprendre tousjours,
dit-il au roi;
Mais si ce vient que je passe aulcuns jours
Sans rien apprendre, en quelque lieu ou place,
Incontinent il fault que je desplace.
Cela fut cause, à la vérité dire,
Que je cherchay, très-debonnaire sire,
Quelque moyen de tost gaigner le hault.
Puis aulx prisons ne faisoit pas trop chault;
Et me morfondre en ce lieu je craignois,
En peu de temps, si le hault ne gaignois.
De le gaigner prins resolution;
Et, avec art et bonne fiction,
Je preschay tant le concierge, bon homme,
Qu’il fut conclu, pour vous le dire en somme,
Qu’ung beau matin irions en ma maison,
Pour du muscat, qui estoit en saison,
Boire à plein fonds, et prendre aulcuns papiers,
Et recepvoir aussy quelques deniers
Qu’on me debvoit; mais que rendre on vouloit
Entre les mains de Monsieur, s’il alloit
A la maison, et non point aultrement.
Ce qu’on faisoit pour agensissement
De mon emprinse, et pour mieulx esmouvoir
Le bon concierge à faire son debvoir.
Et sur cela, Dieu sçait si je me fains
De requerir avecques serments maincts
Le dict seigneur, à ce qu’il ne retarde
Que puisse avoir les deniers qu’on me garde.
Cela promis, le lendemain fut faict;
Et dès le soir feit venir, en effect,
Quelques sergents qui avec nous soupèrent,
Et le matin aulx prisons se trouvèrent.
Pensez comment je dormis ceste nuict.
Et quel repos j’avois, ou quel desduict!
L’heure venue, au matin, sur la brune,
Tout droictement au coucher de la lune,
Nous nous partons, cheminant deux à deux;
Et quant à moy, j’estois au milieu d’eulx,
Comme une espouse ou bien comme ung espoux;
Contrefaisant le marmiteulx, le doulx,
Doulx comme ung chien couchant ou ung regnart
Qui jecte l’œil çà et là à l’escart,
Pour se saulver des mastins qui le suivent,
Et, pour le rendre à la mort, le poursuivent.
Nous passons l’eaue, et venons à la porte
De ma maison, laquelle se rapporte
Dessus la Saosne; et là venus que fusmes,
Incontinent ung truchement nous eusmes,
Instruict de tout et faict au badinaige,
Lequel sans feu, sans tenir grand langaige,
Ouvre la porte et la ferme soubdain,
Comme remply de courroux et desdain.
Lors sur cela j’advance ung peu le pas;
Et les sergents, qui ne cognoissoient pas
L’estre du lieu, suivent le mieulx qu’ils peuvent;
Mais en allant, une grand’porte ils treuvent
Devant le nez, qui leur clost le passage.
Ainsy laissay mes rossignols en cage,
Pour les tenir ung peu de temps en mue.
Et lors, Dieu sçait si les pieds je remue
Pour me saulver! Oncques cerf n’y feit œuvre,
Quand il advient qu’ung limier le descœuvre;
Ni oncques lièvre en campaigne eslancé
N’a mieulx ses pieds à la course advancé.
Dolet se réfugia bien vite en Piémont, où, caché dans une retraite
studieuse, il ne tarda pas à composer les neuf _épistres_ de son
_Second Enfer_[132]. La première et la plus longue s’adresse à François
Ier[133]; c’est là qu’Estienne a consigné le récit de son évasion. Le
noble poëte, après s’être lavé des lâches imputations de ses envieux,
termine en demandant la vie; mais il la demande pour achever en paix la
tâche patriotique et sublime qu’il s’impose depuis si longtemps; mais
il la demande avec une grandeur d’âme, avec une dignité de style et de
cœur qui, véritablement, fait pleurer d’admiration. _Vivre je veulx!_
s’écrie-t-il,
Vivre je veulx, non point comme ung pourceau,
Subject au vin et au friand morceau;
Vivre je veulx!... pour l’honneur de la France,
Que je prétends, _si ma mort on n’advance_,
Tant celebrer, tant orner par escripts,
Que l’estranger n’aura plus à mespris
Le nom françoys, et bien moins nostre langue,
Laquelle on tient pauvre en toute harangue.
[132] Ce titre annonce un _Premier Enfer_; mais cet
ouvrage, qui devait raconter l’emprisonnement de 1542,
ne fut jamais publié. Voici, maintenant, l’origine de
ces bizarres appellations de _Premier_ et de _Second
Enfer_:
Marot, prisonnier en 1525, décrivit sa captivité sous
le nom d’_Enfer_. Depuis ce temps-là, l’_Enfer de
Marot_ signifia prison; et Dolet ne crut pouvoir mieux
faire que d’emprunter cette énergique expression de son
ami, _maistre Clément_.
[133] Les huit autres sont dédiées:
1º _A très-illustre prince, monseigneur le duc
d’Orléans_;
2º _A monsieur le cardinal de Lorraine_;
3º _A madame la duchesse d’Estampes_;
4º _A la souveraine et vénérable Court du Parlement de
Paris_;
5º _Aux chefs de la justice de Lyon_;
6º _A la royne de Navarre, la seule Minerve de France_;
7º _A monseigneur le reverendissime cardinal de
Tournon_;
8º _A ses amys_.
Souvent aussi, dans ce curieux volume, il passe _du grave au doux, du
plaisant au sévère_. On n’a qu’à parcourir, pour s’en convaincre, son
épître _à la duchesse d’Estampes_, alors maîtresse du roi. C’est la
quatrième du recueil. _Hélas!_ dit-il à cette haute et puissante dame,
avec une familiarité passablement originale, en la suppliant de hâter
l’heure si désirée de sa délivrance,
Hélas! faictes sonner telle heure,
Puisque vous gouvernez l’horloge.
Mais en général, dans ces requêtes singulières, c’est l’indignation qui
déborde; une indignation vibrante et généreuse, qui chasse bien loin la
prière servile et parle plus haut que la prudence. Dolet ne songe plus
alors à pénétrer de clémence et de compassion l’oreille sourde, l’âme
insensible de ses juges; dans ces moments-là, le style de l’audacieux
humaniste, au lieu de se teindre à l’eau rose, se fait rouge de colère,
en quelque sorte; rouge comme le sang qui jaillit, en pleine artère,
d’un cœur blessé par le couteau du lâche!... _Que me veult-on?_
demande-t-il à la _souveraine et venerable Court du Parlement de
Paris_:
Que me veult-on? Suis-je ung diable cornu?
Suis-je pour traistre ou boutefeu tenu?
Suis-je ung larron? ung guetteur de chemin?
Suis-je ung voleur? ung meurtrier inhumain?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Dis-je de Dieu quelque cas mal sonnant?
Vais-je l’honneur de mon roy blazonnant?
Suis-je ung loup gris? suis-je ung monstre sur terre,
Pour me livrer une si dure guerre?
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Ignorez-vous que maincte nation
N’ait de cecy grande admiration (_grand étonnement_)?
Car chascun sçait la peine que j’ay prinse,
Et jour et nuict, sur la noble entreprinse
De mon estude; et comme je polis
Par mes escripts le renom des trois lys;
Et toutesfois, de toute mon estude
Je n’ay loyer (_récompense_) que toute ingratitude!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
D’où vient cela? C’est ung cas bien estrange,
Où l’on ne peult acquérir grand’louange.
Quand on m’aura ou bruslé, ou pendu;
Mis sur la roue, et en cartiers fendu;
Qu’en sera-t-il?... Ce sera ung corps mort!
Puis le pauvre poëte ajoute, sur un ton pathétique:
Las! toutesfois, n’aurait-on nul remord
De faire ainsy mourir cruellement
Ung qui en rien n’a forfaict nullement?
Et là-dessus, interrogeant avec une profonde sévérité de philosophe
et de vrai chrétien, lui, l’_athéiste_, comme on l’appelait, tous ces
abuseurs de la peine de mort, tous ces dévorateurs de chair humaine,
qui, de son temps, faisaient si peu de cas d’une existence d’homme,
d’une créature de Dieu, le saint martyr poursuit en ces termes navrants:
Ung homme est-il de valeur si petite?
Est-ce une mouche? ou ung verms qui mérite,
Sans nul esgard, si tost estre destruict?
Ung homme est-il si tost faict et instruict,
Si tost muny de science et vertu,
Pour estre, ainsy qu’une paille ou festu,
Annichilé? Faict-on si peu de compte
D’ung noble esprit, qui mainct aultre surmonte?
[Cul-de-lampe]
[Bandeau]