XII

Mohsin-Khan m'avait demandée à mon père Mais un mystère planait

sur cette démarche, qui ne semblait pas avoir été accueillie très

favorablement. Je ne m'expliquais pas pourquoi on ne m'en disait rien,

et j'étais curieuse de connaître la cause de cette réserve. Ce fut

Marguerite de la Grangerie qui me la révéla. Le général avait été

obligé de faire un aveu, d'expliquer sa situation, qui, très normale

en Asie, pouvait paraître singulière à un Européen: il était marié

en Perse, mais dans des conditions particulières; il s'agissait d'un

mariage temporaire, qui se dénouait de lui-même, après un certain

nombre d'années, si l'on ne renouvelait pas l'engagement. Le terme fixé

était échu; Mohsin-Khan allait retourner dans son pays, pour régler

cette affaire et revenir complètement libre.

Mon père jugea qu'en l'état des choses il n'était pas possible

d'examiner la demande, ni d'y faire aucune réponse, qu'il fallait

attendre, pour cela, le fait accompli et le retour de Perse. On fit

même comprendre au général, très assidu à Neuilly, qu'il devait,

jusqu'à nouvel ordre, espacer ses visites.

Mohsin fut désolé de cette décision et chercha à nous rencontrer,

dans des maisons amies, ou au théâtre. Il était toujours, je ne sais

comment, très bien renseigné; il trouvait le moyen, aux premières

représentations, de louer la loge voisine de la nôtre.

Mon père fut très irrité par ces manigances et faillit se fâcher

tout à fait. Cependant, avant le départ pour la Perse, il accueillit

aimablement la visite d'adieu, et laissa même le général me parler en

particulier, quelques instants.

Au moment de s'éloigner, pour une année au moins, Mohsin me suppliait

de lui promettre, sans pour cela m'engager avec lui, de ne pas me

marier avant son retour. Il était certain de revenir, investi de hautes

fonctions diplomatiques; il pourra alors m'offrir des conditions de

bonheur qui me décideraient peut-être.

Mais j'étais mal disposée; l'idée de cette femme lointaine, dont

l'avenir dépendait de moi et qui serait gardée, peut-être, si je ne

promettais rien, me gênait et m'agaçait; de plus, Théophile Gautier, si

épris qu'il fût de l'Orient, le redoutait aussi et tâchait de me faire

partager ses craintes: malgré le charme, l'intelligence et l'évidente

bonté de Mohsin-Khan, il n'était pas très rassuré.

--Les Orientaux sont délicieux, disait-il, ils ont une douceur, une

placidité incomparables; mais ils ont aussi des colères farouches: la

femme ne doit pas broncher; à la moindre frasque ils lui font couper

la tête.

Il me traçait alors un tableau effroyable de malheureuses cousues

vivantes dans des sacs, en compagnie de serpents, de crapauds, de

scorpions, puis jetées à l'eau.

Je ne croyais guère à tout cela, ce qui ne m'empêchait pas de taquiner

méchamment Mohsin en lui disant qu'il serait peut-être capable, un

jour, de me faire couper la tête.

--Comment un homme de génie peut-il avoir de pareilles idées?

s'écriait-il, vraiment désolé; comment ne devine-t-il pas qu'il ne

pourra jamais confier le bonheur de son enfant à quelqu'un qui en

aurait plus de soin que moi?

Il me décrivait alors la beauté d'un voyage en traîneau à travers la

Russie et la Perse, les châteaux mystérieux, les fêtes royales, les

parures constellées de pierreries, tout ce pays des _Mille et une

Nuits_, dont j'avais tant rêvé, et qui, sans doute, était ma vraie

patrie.

--Vous êtes comme une plante née par hasard dans un sol étranger, me

disait-il; vous deviez être une princesse persane: ne repoussez pas

l'occasion qui s'offre d'accomplir votre destinée.

Cependant je ne voulus m'engager à rien: il s'en alla, les larmes aux

yeux, n'emportant aucune promesse.

Il était dit que je ne verrais pas la neige du Mont Albroz étinceler

au soleil, par-dessus les platanes, qui font de Téhéran un bouquet de

verdure: je décidai de m'envoler moins loin, et, lorsque Mohsin Khan,

nommé ambassadeur à Londres, revint en Europe, j'avais quitté le nid

paternel.

Une première série de Souvenirs a paru sous ce titre _Le Collier des

Jours._

Le collier des jours: Le second rang du collier · 第 27 / 31 题