Mohsin-Khan m'avait demandée à mon père Mais un mystère planait
sur cette démarche, qui ne semblait pas avoir été accueillie très
favorablement. Je ne m'expliquais pas pourquoi on ne m'en disait rien,
et j'étais curieuse de connaître la cause de cette réserve. Ce fut
Marguerite de la Grangerie qui me la révéla. Le général avait été
obligé de faire un aveu, d'expliquer sa situation, qui, très normale
en Asie, pouvait paraître singulière à un Européen: il était marié
en Perse, mais dans des conditions particulières; il s'agissait d'un
mariage temporaire, qui se dénouait de lui-même, après un certain
nombre d'années, si l'on ne renouvelait pas l'engagement. Le terme fixé
était échu; Mohsin-Khan allait retourner dans son pays, pour régler
cette affaire et revenir complètement libre.
Mon père jugea qu'en l'état des choses il n'était pas possible
d'examiner la demande, ni d'y faire aucune réponse, qu'il fallait
attendre, pour cela, le fait accompli et le retour de Perse. On fit
même comprendre au général, très assidu à Neuilly, qu'il devait,
jusqu'à nouvel ordre, espacer ses visites.
Mohsin fut désolé de cette décision et chercha à nous rencontrer,
dans des maisons amies, ou au théâtre. Il était toujours, je ne sais
comment, très bien renseigné; il trouvait le moyen, aux premières
représentations, de louer la loge voisine de la nôtre.
Mon père fut très irrité par ces manigances et faillit se fâcher
tout à fait. Cependant, avant le départ pour la Perse, il accueillit
aimablement la visite d'adieu, et laissa même le général me parler en
particulier, quelques instants.
Au moment de s'éloigner, pour une année au moins, Mohsin me suppliait
de lui promettre, sans pour cela m'engager avec lui, de ne pas me
marier avant son retour. Il était certain de revenir, investi de hautes
fonctions diplomatiques; il pourra alors m'offrir des conditions de
bonheur qui me décideraient peut-être.
Mais j'étais mal disposée; l'idée de cette femme lointaine, dont
l'avenir dépendait de moi et qui serait gardée, peut-être, si je ne
promettais rien, me gênait et m'agaçait; de plus, Théophile Gautier, si
épris qu'il fût de l'Orient, le redoutait aussi et tâchait de me faire
partager ses craintes: malgré le charme, l'intelligence et l'évidente
bonté de Mohsin-Khan, il n'était pas très rassuré.
--Les Orientaux sont délicieux, disait-il, ils ont une douceur, une
placidité incomparables; mais ils ont aussi des colères farouches: la
femme ne doit pas broncher; à la moindre frasque ils lui font couper
la tête.
Il me traçait alors un tableau effroyable de malheureuses cousues
vivantes dans des sacs, en compagnie de serpents, de crapauds, de
scorpions, puis jetées à l'eau.
Je ne croyais guère à tout cela, ce qui ne m'empêchait pas de taquiner
méchamment Mohsin en lui disant qu'il serait peut-être capable, un
jour, de me faire couper la tête.
--Comment un homme de génie peut-il avoir de pareilles idées?
s'écriait-il, vraiment désolé; comment ne devine-t-il pas qu'il ne
pourra jamais confier le bonheur de son enfant à quelqu'un qui en
aurait plus de soin que moi?
Il me décrivait alors la beauté d'un voyage en traîneau à travers la
Russie et la Perse, les châteaux mystérieux, les fêtes royales, les
parures constellées de pierreries, tout ce pays des _Mille et une
Nuits_, dont j'avais tant rêvé, et qui, sans doute, était ma vraie
patrie.
--Vous êtes comme une plante née par hasard dans un sol étranger, me
disait-il; vous deviez être une princesse persane: ne repoussez pas
l'occasion qui s'offre d'accomplir votre destinée.
Cependant je ne voulus m'engager à rien: il s'en alla, les larmes aux
yeux, n'emportant aucune promesse.
Il était dit que je ne verrais pas la neige du Mont Albroz étinceler
au soleil, par-dessus les platanes, qui font de Téhéran un bouquet de
verdure: je décidai de m'envoler moins loin, et, lorsque Mohsin Khan,
nommé ambassadeur à Londres, revint en Europe, j'avais quitté le nid
paternel.
Une première série de Souvenirs a paru sous ce titre _Le Collier des
Jours._