Ah! le radieux jour! La bonne matinée!
Sous la splendeur du ciel bleu, le paysage des quais parisiens a l'air
tout rajeuni, tout battant neuf. A la station des voitures, dont le
soleil fait étinceler les cuirs vernis, l'horloge du kiosque marque
midi, et nous sommes le 1er juin. La belle heure et la belle saison!
La Seine aux flots verts semble couler, aujourd'hui, plus joyeuse et
plus rapide. Devant les cases des bouquinistes les passants s'arrêtent
avec une douce chaleur dans les reins; et, sur le pont des Arts, tout
émoustillé par les effluves du printemps, un des plus vieux membres de
l'Institut se surprend à fredonner un couplet de Désaugiers, que lui
chantait, sous Charles X, dans un cabinet du _Rocher de Cancale_, une
grisette en souliers cothurnes et en manches à gigots. On rajeunit
vraiment. Il fait bon vivre.
Dans son boudoir, où pénètrent par la fenêtre ouverte l'air pur et
la grande lumière, Mme Bernard des Vignes--oui! elle-même--subit
l'influence enivrante de la belle journée.
C'est après-demain qu'elle se remariera, c'est après-demain qu'elle
quittera son deuil; et, sur le divan, dans un carton ouvert, voici le
chapeau qu'elle mettra pour la cérémonie. Tout à l'heure, la modiste
le lui présentait, posé sur le poing, en disant de sa voix aimable de
marchande:
--Vous, voyez, madame. C'est tout à fait ce que vous désiriez...
Quelque chose de sérieux... Rien que cette petite branche de lilas.
Et en essayant le chapeau devant sa psyché, Mme Bernard a trouvé qu'il
était d'un goût charmant, qu'il lui allait dans la perfection,--et
elle a souri.
Oui! elle a souri. Car elle a réappris à sourire. On l'aime; elle est
redevenue femme, elle veut plaire. Le jour où, seule avec M. de Voris
qui la suppliait, elle-lui a jeté un regard de consentement, Mme
Bernard a vu l'héroïque soldat des campagnes sous Metz et du Tonkin
tomber à ses genoux, muet et brisé de bonheur, et pleurer sur ses
mains comme un enfant. Aimer encore? Le pourra-t-elle? Du moins, elle
est sûre d'être bien aimée. Oh! comme elle va se reposer, se détendre,
dans ce bain de tendresse! Et puis, faire un heureux, c'est encore si
doux!
Non! Armand n'est pas oublié, il ne le sera jamais. Après demain,
agenouillée auprès de son nouvel époux, Mme Bernard pensera à son
fils, priera pour son fils. Et pourtant, pourtant!... Il est loin,
l'ancien désespoir. La noire tristesse qui lui avait succédé se
dissout et s'évapore en mélancolie. Non! Armand n'est pas oublié.
Cependant, la blessure se ferme et se cicatrise. Elle souffre, moins,
l'inconsolable, et, tout à l'heure,--ah! misérable nature!--elle
souriait à son chapeau de noces, à ce joli chiffon.
Mais un domestique entre dans le boudoir, avec une lettre sur un
plateau.
Écriture inconnue. Mme Bernard déchire l'enveloppe. Quatre pages.
De qui peut être cette longue épître? Elle cherche et trouve la
signature, «Henriette Perrin», et voici ce qu'elle lit, avec un grand
frisson qui lui passe dans tout le corps.
_Paris, Hôpital Necker, 28 mai._
«Madame,
«Je suis bien malade à l'hôpital Necker, et si faible que je
ne puis tenir la plume. Une voisine de salle, qui entre en
convalescence, est assez bonne pour écrire sous ma dictée, et,
quand je serai morte, seulement quand je serai morte,--mais
cela ne tardera pas,--elle vous fera parvenir cette lettre.
«Je ne veux pas m'en aller sans vous avoir demandé pardon de
la peine que j'ai pu vous faire. J'ai su par Armand combien
vous étiez fâchée et mécontente de mes relations avec lui. Je
reconnais mes torts. Vous m'aviez admise dans votre intérieur,
vous aviez été très bonne pour moi, et, en devenant l'amie
d'Armand, j'ai eu l'air d'abuser de votre confiance. Je
comprends que vous m'en vouliez beaucoup et que vous ayez de
mauvaises idées sur mon compte. Pourtant, j'espère que vous
aurez pitié de moi et que vous me pardonnerez, quand vous
recevrez cette lettre; car, alors, je serai morte de chagrin.
Les médecins disent que c'est le foie qui est malade. Mais,
depuis la mort de mon Armand bien aimé, je sens que je m'en
vais, voilà la vérité.
«Madame, on ne ment pas quand on va mourir. Il faut me croire.
Je vous jure qu'Armand a été mon premier et mon seul ami. Je
l'ai aimé tout de suite, comme une pauvre folle que j'étais,
comme il est impossible d'aimer plus. Mais je n'ai pas fait la
coquette, je vous assure, et je suis encore tout étonnée qu'il
ait bien voulu, qu'il n'ait pas rougi d'une petite amie aussi
ignorante et aussi simple que moi. Soyez indulgente, madame;
songez combien nous étions jeunes tous les deux!
«Je savais, bien que cela ne durerait pas longtemps, que les
jeunes gens de famille doivent se marier avec une personne de
leur monde, que tôt ou tard vous auriez décidé votre fils à me
quitter. Mais j'y étais résignée d'avance, et, soyez-en sûre,
celle qu'un Armand avait un peu aimée ne serait pas devenue
une vilaine. Oui, j'aurais su vivre, toute seule dans mon
coin, avec mon cher et unique souvenir de jeunesse, me
consolant par la pensée qu'Armand aurait été heureux, lui, au
moins, avec belle jeune femme et de beaux enfants. Mais qu'il
soit mort à vingt ans, en quelques jours, sans même que je
l'aie embrassé une dernière fois, voilà ce que je n'ai pas pu
supporter.
«Quand j'ai appris cela, dans la loge de votre concierge, j'ai
reçu le coup qui m'a tuée. Depuis ce jour affreux, j'ai comme
de la glace autour du cœur. Tout de suite, j'ai commencé à me
mal porter, et puis, deux mois après Armand, ma vieille tante
s'en est allée à son tour et je suis restée toute seule.
Je travaillais toujours,--il fallait bien!--mais comme une
machine, et je restais des heures et des jours sans dire un
mot, avec mon chagrin qui me rongeait. Ma seule consolation,
c'était d'aller, le dimanche matin, porter des fleurs au
tombeau d'Armand. Et, à propos de cela, madame, je vous
remercie d'avoir laissé mes petits bouquets à côté des vôtres.
C'est même ce qui m'a fait espérer que vous m'en vouliez un
peu moins, que déjà vous me pardonniez presque. Enfin, je
suis tombée tout à fait malade. Je ne pouvais plus travailler,
j'étais sans ressources, et il a fallu aller à l'hôpital. Mais
si vous saviez ce que j'ai souffert le premier dimanche que
j'ai passé ici, en me disant que vous ne trouveriez là-bas que
mon bouquet fané de la dernière fois et que vous alliez croire
que j'avais oublié mon Armand! C'est aussi pour cela que je
vous écris, afin que vous sachiez bien que je meurs avec son
nom sur les lèvres.
«Madame, je me suis confessée hier. La personne à qui je dicte
cette lettre a de la religion et m'a demandé de voir un curé.
Depuis ma première communion, je n'étais pas retournée à
l'église et les prêtres me faisaient un peu peur. Mais celui
qui est venu m'a parlé très doucement et m'a dit que mes
fautes me seraient pardonnées. Vous serez aussi bonne que lui,
n'est-ce pas? et vous ne m'en voudrez plus d'avoir tant aimé
votre fils.
«Adieu, madame. Si j'osais vous adresser encore une prière, je
vous demanderais, quand vous irez à Montparnasse, d'acheter,
comme je le faisais, à la porte du cimetière, un petit bouquet
de fleurs de la saison, un bouquet de deux sous, pas plus, et
de le mettre sur la tombe d'Armand avec les vôtres. M. l'abbé
m'a bien dit qu'on retrouverait au ciel ceux qu'on avait
aimés. Mais que sait-on? Il me semble que, tout de même, le
pauvre Armand, dans son cercueil, sera content de recevoir le
souvenir de sa petite amie. Vous serez tout à fait généreuse,
madame, si vous voulez bien vous rappeler et satisfaire le
dernier désir de
«Votre très respectueuse et très humble servante,
«HENRIETTE PERRIN»
Mme Bernard des Vignes fond en pleurs en achevant la lecture de cette
lettre. Comme il a pâli tout à coup, le soleil de juin! Comme elle est
morne, cette journée de printemps! Et là, sur le divan, dans ce carton
ouvert, le joli chapeau de noces, avec sa branche de lilas! Il lui
fait mal à voir, maintenant, à la mariée de demain! Elle en a honte!
Certes, elle a pardonné, elle pardonne encore! Certes, elle accomplira
le vœu de la morte! Mais, les yeux fixés sur la signature d'Henriette
Perrin, sur les deux seuls mots que la pauvre fille ait pu tracer de
sa main de moribonde, la mère d'Armand, d'une voix basse, d'une
voix de vaincue, murmure, avec un suprême mouvement de rancune et de
jalousie:
--Elle l'aimait mieux que moi!
_Arcachon-Bordeaux, mars-avril 1889._
_Achevé d'imprimer_
le vingt-deux juin mil huit cent quatre-vingt-neuf
PAR
ALPHONSE LEMERRE
(Aug. Springer, _conducteur_)
25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25
PARIS