IV

Nicole et Ogier se revirent dans une circonstance tout officielle. Le

père de Toquette donna un déjeuner en l’honneur des fiançailles. Comme

les Mériel demeuraient à Paris dans un appartement meublé, où ils ne

pouvaient recevoir avec toute l’élégance que comportait l’occasion, le

repas eut lieu dans un des restaurants à la mode du Bois de Boulogne. Et

l’on choisit l’heure du déjeuner, précisément à cause des Hardibert,

pour la commodité de leur déplacement.

La petite fête, aussi fastueuse que possible, avec son luxe de fleurs,

de menu, de service et de toilettes, manqua d’ailleurs d’animation. Il y

avait là réunies vingt-cinq à trente personnes qui ne se connaissaient

point: membres de la colonie américaine, amis d’autrefois qu’avait fait

surgir la fortune de Paul Mériel, sans qu’il pût d’abord remettre un nom

sur leur visage, bienfaiteurs des mauvais jours trop négligés ensuite

dans la prospérité, tels que le parrain et la marraine de Victorine.

Une certaine gêne eût régné, même si des influences pénibles et secrètes

n’avaient point plané dans cette salle, où, par les clairs vitrages, se

reflétait la clarté fauve des feuillages d’automne.

La politesse glacée de Hardibert et le sourire gracieux, mais dans un

visage si pâle, de sa jeune femme, n’étaient pas ce qui pouvait animer

l’atmosphère d’un courant chaleureux. L’exubérance même de Toquette

paraissait subir une atténuation. Elle ne manquait pourtant pas d’éclat,

cette fille originale, avec ce mélange d’américanisme et de

parisianisme, qui s’affirmait dans sa toilette blanche, trop chargée de

dentelles, mais d’une rare séduction de lignes sur son corps souple et

cambré, dans ses manières avenantes et brusques, dans son accent, dans

la piquante vivacité de ses traits, auréolés d’une lumineuse et indocile

chevelure.

--«Êtes-vous contente, ma petite marraine? Aimez-vous un peu votre

vilaine ingrate de filleule?» disait-elle, accourue vers Nicole aussitôt

qu’on se leva de table, et entourant d’un bras câlin la taille de Mme

Hardibert.

Elle l’entraînait à l’écart, prise d’une velléité de confidence, dans la

partie du jardin réservée aux invités de M. Mériel, et où, grâce à la

douce journée d’octobre, on servait le café par petites tables.

--«Je suis contente si tu es heureuse, ma mignonne,» répondit Mme

Hardibert.

--«Si je le suis!... Mais vous savez, marraine, c’est moi qui ai voulu

ce mariage. Au fond,» ajouta-t-elle en riant, «Ogier n’y pensait pas du

tout. Je ne suis pas sûre qu’il en soit encore très enchanté. Mais cela

ne m’inquiète pas. Ce sera bien amusant de faire sa conquête, à monsieur

mon mari.»

Toute sa jeunesse rayonnait dans la présomption charmante. Et,--il faut

le croire,--les cœurs les plus largement généreux ne sont pas à l’abri

des impulsions envieuses, puisque la fraîcheur de ce charme, si sûr de

lui, fit un peu de mal à Nicole.

--«Tenez,» continua gaiement Toquette, «regardez s’il nous contemple

avec un air morose, mon beau ténébreux! Approchez, monsieur Sérénis...

N’ayez pas peur!... Je n’ai pas encore de droits sur vous,»

ajouta-t-elle, s’adressant à l’écrivain avec la plus séduisante

coquetterie.

Il se tenait à quelque distance, et les considérait, en effet, d’un air

que sa fiancée taxait fort exactement de morose. A peine avait-il encore

échangé quatre mots avec Mme Hardibert. A table, elle se trouvait placée

à la droite de M. Mériel, tandis que lui-même avait son couvert en face,

à côté de Toquette, qui faisait vis-à-vis à son père.

Sur l’injonction de la jeune fille, maintenant, il s’approchait.

--«Venez,» répétait-elle, tout éclairée de joie, dans sa transparente

physionomie de rousse, en parlant à l’homme qu’elle aimait. «N’ai-je pas

raison de dire à marraine: ce que Toquette veut, Dieu le veut? Qui de

vous deux aurait deviné mon rêve de petite fille, et qui de nous trois

aurait cru à sa réalisation, durant ces journées extraordinaires,

là-bas, dans le Béguinage de Bruges?...»

Les yeux de Nicole et ceux d’Ogier se croisèrent. Elle le vit aussi pâle

qu’elle se sentait devenir elle-même. «Les extraordinaires journées de

Bruges...» Des images un peu effacées flottèrent, s’éteignirent,

s’accentuèrent de nouveau... Un coin de ciel avec le geste noir des

moulins... La Grand’Place vide et ensoleillée sous la haute tour du

Beffroi... Mais qu’était la nostalgie de ces souvenirs auprès de

l’étourdissante impression dont ils se sentaient ressaisis? Entre cette

femme et cet homme existaient les mystérieuses concordances qui font de

l’amour une passion fatale. La rupture soudaine, absolue, violemment

irrévocable, avait suspendu l’attrait magique, avait pu le leur faire

nier, oublier. Mais, dans l’émoi de la mutuelle présence, le prodige

recommençait.

En accueillant les avances matrimoniales que Toquette lui fit

ouvertement, dans une audace de sincérité que stimulait sa situation de

fille riche, Ogier convint avec lui-même qu’il allait conclure un

mariage d’intérêt. Le caractère de Mlle Mériel, qui l’eût peut-être

amusé dans quelque intrigue de passage, ne le contentait qu’à demi chez

la femme qui porterait son nom. Il avait trop de penchant au rêve

imprécis et aux raffinements de la sensibilité, pour goûter cette façon

désinvolte, aisée, de prendre l’existence. Flatté quand même de la

ténacité déployée par Toquette dans sa prédilection pour lui, il n’en

faisait pas crédit à une grande profondeur de sentiment chez la jeune

fille, mais au plaisir qu’éprouvait cette nature volontaire à gagner une

espèce de gageure contre le sort, sans compter l’exagération romanesque

de ses souvenirs d’adolescente. En somme, la petite ne lui déplaisait

pas, mais la dot inespérée lui plaisait encore davantage. Sans être

l’arriviste que voyait en lui Berthe Raybois, Sérénis envisageait très

bien le moment où sa conduite se conformerait avant tout aux nécessités

pratiques. Ce moment survenait un peu plus tôt qu’il ne l’avait prévu.

L’écrivain en subissait sans révolte la profitable suggestion.

Mais à peine eut-il écrit à Nicole la lettre dictée par sa délicatesse,

qu’un nouvel élément s’interposa dans l’évolution, assez tranquille

jusque-là, de sa pensée. L’image de la seule femme qui eût déchaîné en

lui des ardeurs passionnelles, recommença de le hanter. Il connut de

nouveau, quoique plus affaiblies, les angoisses délicieuses ou terribles

dans lesquelles sa faculté de vivre s’était si magnifiquement épanouie

il y avait six ans. La convalescence de cette secousse, finalement si

douloureuse, avait été longue. Mais il croyait tout cela bien mort. Et

voilà que, pour avoir écrit cette lettre, il retrouvait la fièvre et les

anxiétés de jadis dans l’attente de la réponse.

Le mot, bref et correct, par lequel Hardibert lui avait communiqué

l’accueil favorable fait au projet de mariage par sa femme et par

lui-même, avait dissipé les obsédantes chimères. Il crut y distinguer la

preuve, chez Nicole, d’une indifférence qui touchait au dédain. Le coup

de fouet réveilla sa fierté. Aussi, ce matin était-il venu à ce déjeuner

sans presque un battement de cœur. Mais il l’avait revue...

La vision, pour les amours mal guéries, est comme de l’éther versé sur

un foyer mal éteint. Tout se rallume instantanément. La personne de

Nicole bouleversa Sérénis, et à proportion du doute où elle était

d’elle-même. Car, le sentiment des années écoulées qui, croyait-elle,

laissaient leurs traces sur son visage, celui du contraste entre ses

trente ans désenchantés et la radieuse jeunesse de Toquette, la

déprimante idée que celle-ci l’emportait sur son souvenir même,

prêtaient à Mme Hardibert la grâce un peu brisée qui seyait le mieux à

sa suave figure. Et que cette grâce était loin de l’orgueil défensif

dont Ogier s’attendait à la trouver armée!

Quand Toquette eut prononcé le nom fatidique de Bruges, quelque chose

passa sur la physionomie de Nicole qui fit crier d’amour le cœur de

Sérénis. Ce fut si subtil et si contenu: un battement des cils, un

tremblement de la lèvre, et ce regard... tellement involontaire,

aussitôt détourné!...

--«Je vous laisse refaire connaissance,» dit Toquette. «Je me dois aux

invités de papa.»

Elle les quitta, dans un envol de sa robe blanche. Nicole sentit qu’elle

serait ridicule d’imiter la course juvénile de l’impétueuse fille.

Pourtant, elle se troublait doublement, et de ce tête-à-tête, et de

l’opinion que Raoul en pourrait avoir, s’il s’en apercevait.

Quelques secondes s’écoulèrent, dans un silence impressionnant. Puis, de

la bouche de Sérénis tomba une phrase à ce point inattendue, que toute

la sage circonspection de Nicole en fut déconcertée.

--«Je suis un homme bien malheureux!...» dit-il.

--«Vous?...»

Elle n’évitait plus de le regarder. La pitié servait de voile, cachait

la palpitation de joie, le frémissant intérêt, qu’éveillait ce malheur

d’où elle ne pouvait être absente.

--«Pourquoi ne m’avez-vous pas répondu vous-même?» reprit le jeune

homme. «Si j’avais reçu un mot de votre main, ce mariage ne se faisait

pas.»

La terre oscilla sous les pieds de Nicole.

--«Je ne vous aurais pas répondu autre chose que mon mari,»

balbutia-t-elle.

--«C’eût été votre écriture... J’y aurais lu en profondeur... comme dans

vos yeux. Vos yeux non plus ne me disent pas autre chose. Et

cependant!...

--Qu’osez-vous me donner à entendre? Je vous interdis de continuer. Vous

êtes le fiancé de ma filleule.

--Tant pis pour elle!...» fit Ogier d’un air sombre.

--«Comment?

--Je ne l’aimais guère jusqu’ici, et maintenant je sens que je vais la

haïr.»

Il exagérait sans peine, se laissant emporter par l’émotion vraie du

moment, et surtout par la nécessité d’étourdir Nicole, pour qu’elle ne

lui échappât pas tout de suite,--comme un fauve étourdit sa proie pour

lui paralyser les ailes.

D’ailleurs tous deux étaient hors d’eux-mêmes, perdaient la notion des

réalités immédiates.

Nicole, prise d’effroi, fit un mouvement pour s’éloigner.

--«Il faut... il faut...» prononça Ogier, dont l’agitation devenait

dangereusement visible, «que j’aie un entretien avec vous. Jadis, vous

m’avez traité comme un être sans honneur, avec qui l’on ne peut avoir

une explication franche...»

Éperdue, elle secouait la tête.

--«Montrez-moi la confiance que je mérite. Je jure sur votre divine tête

de vous obéir en tout. Mais je veux causer avec vous...

Promettez-le-moi... Autrement, je fais un esclandre... Je vous en donne

ma parole!... Je prends congé immédiatement, et d’une façon que Mlle

Mériel pourra juger définitive.»

L’aurait-il fait?... Peut-être... étant un de ces nerveux dont la

volonté s’exalte tout à coup sous une suggestion trop intense, et qui,

par faiblesse, accomplissent des actes de folle énergie.

Nicole n’osa pas en courir le risque. D’ailleurs, le refus, en cet

instant, eût été au-dessus de ses forces.

--«Soit, j’y consens.

--Êtes-vous à Paris demain?

--Je puis y rester.»

Elle passerait la nuit chez Berthe, où elle avait son costume de ville,

car elle s’y était habillée.

--«Voulez-vous,» reprit Ogier, tout bas et précipitamment, «être dans ce

Bois demain matin, vers dix heures... Entre les deux lacs.

--J’y serai,» murmura-t-elle.

Leur délire un peu calmé par cet engagement, ils se séparèrent. Leur

causerie, d’apparence toute naturelle, n’avait pas été remarquée. Le

seul convive qui aurait eu quelque raison d’en prendre ombrage,

Hardibert, n’était plus là. Aussitôt après le déjeuner, il avait filé à

l’anglaise, excédé par la banalité des conversations, et soucieux, étant

donné son genre d’amour-propre, que Nicole ne pût le supposer jaloux au

point de la surveiller. Il considérait sa sécurité d’époux comme

suffisamment assurée par le prochain mariage de Sérénis, et par cette

conviction, tout à fait absurde mais bien conjugale, que sa femme ne

pouvait inspirer le désir à côté de ce fruit nouveau et d’une si fraîche

acidité qu’était l’excitante Toquette.

Mme Hardibert se rapprocha du principal groupe. Un monsieur lui offrit

une tasse de café, et, sans s’inquiéter de son refus, commença de lui

faire la cour. Soudain amusée, elle le regarda. Il paraissait sous

l’empire d’une impression très vive. Comme il n’appartenait pas à la

société américaine des Mériel, mais était un Parisien de pur sang,

fringant et piaffeur, il s’autorisait de deux rencontres précédentes

pour risquer de ces déclarations fort claires, dont une Française jolie

doit renoncer à s’offenser sous peine de rompre toutes relations avec

ses compatriotes. En les accueillant avec cette moquerie légère, qui est

la plus sûre et la plus élégante des armes féminines en pareil cas,

Nicole en ressentait une griserie secrète. Ainsi, elle plaisait, elle se

sentait belle... Si elle avait su combien!... Jamais elle ne l’avait été

davantage. Un rayonnement mystérieux animait ses traits délicats, sa

pâleur si fine, noyait d’une langueur rêveuse ses changeantes prunelles

sous l’ombre palpitante des cils. A plusieurs reprises elle rencontra le

regard d’Ogier s’arrêtant rapidement sur elle. Et quel regard!...

Mais quoi d’étonnant à ce qu’elle fût parée d’une séduction nouvelle.

Avec la confiance revenue en son propre charme, se déchaînaient en elle

ces flammes du sentiment qui transparaissent à travers les plus ternes

visages. Des suavités, et aussi des férocités inconnues, lui gonflaient

le cœur. Georget l’aimait toujours!... Il la préférait à Toquette, à la

fiancée de vingt ans, éclatante, amoureuse et millionnaire!... Certes,

elle le persuaderait d’épouser cette enfant. Oui... elle y était

résolue. Mais n’importe!... elle avait la victoire... Et toute sa

féminité s’en réjouissait éperdument, du fond sauvage où se réveillaient

la ruse et les rivalités antiques, jusqu’à la fleur délicieusement

tendre de son amour déchiré de scrupules.

Quand elle rentra chez Berthe, celle-ci, aussitôt après l’avoir

examinée, lui dit:

--«Allons... Le subtil poète a dû trouver de ces mots capables de te

faire accepter même son mariage.

--Son mariage... Un signe de moi peut l’empêcher!» s’écria Nicole.

Le cri d’orgueil et d’amour jaillissait, irrésistible.

Sa cousine la regarda, intriguée, indulgente, avec un de ces sourires de

complicité féminine, qui flotte aux lèvres des plus sages devant un aveu

de passion.

Elle-même, quoique invitée avec sa fille au déjeuner des Mériel, s’était

excusée, prétextant le deuil qu’elle quittait à peine, et refusant

d’envoyer Yvonne avec les Hardibert, parce qu’il aurait fallu dépenser

le prix d’une toilette pour la jeune élève du Conservatoire. Mais, à

Nicole, elle n’avait pas caché le fond de sa pensée:

--«Je n’y serais allée dans aucun cas. Je trouve ce mariage odieux. Les

deux fiancés me sont antipathiques, autant l’un que l’autre. Ta Toquette

n’est qu’une étourdie et une ingrate. Et quant à monsieur Sérénis, je ne

lui pardonne pas d’épouser ta filleule pour son argent, après avoir

troublé pour jamais un cœur comme le tien.»

Maintenant, à l’ouïe de cette chose extraordinaire: que le soi-disant

arriviste, l’homme incapable d’un sentiment fort, qui pouvait oublier

une Nicole après s’être fait aimer d’elle, était prêt d’agir avec cette

folie sentimentale dont s’émerveille toute femme, Berthe fut saisie d’un

enthousiasme bien dangereux pour sa cousine:

--«Ah!» s’exclama-t-elle, «il y en a donc un, capable, comme dit Musset,

de déraisonner d’amour!... C’est gentil, ça!... La race en est bien

perdue. Et je ne croyais certes pas que celui-ci la ressusciterait!...

Nicole, ma petite... Je ne voudrais pas te donner de mauvais conseils...

Mais quand je vois avec quelle brutalité autoritaire ou sensuelle, un

Hardibert, un Raybois, malmènent nos pauvres cœurs, je me dis qu’il

faudrait une vertu plus qu’humaine pour résister à un être de charme

comme celui-là, qui, par-dessus le marché, se montre fidèle jusqu’à

l’extravagance... La vie ne m’a pas donné la chance d’en rencontrer un,

ou de pouvoir lui plaire... Sans cela, je ne réponds pas... ou plutôt je

ne réponds que trop, de ce qui serait arrivé.»

Elle n’eut pas le loisir de continuer ce hasardeux discours, parce que

ses enfants survinrent. Avec les irruptions intempestives des trois

garçons, une conversation suivie n’était guère possible.

Berthe ne sembla pas fâchée d’être interrompue. Elle sentait le péril de

son rôle auprès de cette frémissante Nicole, qu’elle se refusait à

pousser davantage vers un bonheur coupable, et que cependant elle ne

pouvait retenir, puisqu’elle trouvait en elle-même plus de raisons pour

l’envier que pour la condamner. Aussi noya-t-elle son embarras et son

commencement de remords dans les effusions de tendresse dont elle

accueillit ses fils. Ils s’élancèrent impétueusement à l’assaut de ses

caresses. Nicole vit émerger, presque belle d’expression ravie, la

figure maternelle entre les trois houleuses têtes. Et elle entendit

Berthe lui dire:

--«Vois-tu... Moi, j’ai ma part...»

D’un ton qui signifiait: «Prends la tienne où tu croiras la trouver,

pauvre cœur en peine... Ce n’est pas moi qui pourrai te blâmer.»

Comme, ensuite, la soirée parut longue!

A dîner, Yvonne, la future tragédienne, attendrissante de confiance en

la vie, avec un petit corps si gracile et mince qu’elle semblait un

gentil roseau défiant les tempêtes où se brisent les chênes, accabla Mme

Hardibert de questions sur le déjeuner du matin, sur les toilettes, sur

les qualités extérieures de la fiancée et les cadeaux qu’elle avait déjà

reçus.

--«Moi,» dit-elle, «je n’accepterai pas de diamants quand je me

marierai. C’est horriblement vulgaire, et ça s’imite. Je ne veux que des

bijoux d’art.»

Ce dédain pour les brillants, dans la médiocrité de ce cadre et de ce

repas, ne manquait pas de crânerie. Et le cœur anxieux de Nicole,

toujours effleuré d’inquiétude ou de regret, admira secrètement

l’aptitude de cette fillette à s’équilibrer avec les indications

pratiques de sa vocation et de son temps. Celle-ci n’aurait pas au fond

de l’âme des pensées lourdes et anciennes comme les rêveries mortes des

aïeules, pour l’empêcher de voltiger allègrement sur les champs nouveaux

des joies humaines.

Et tout, durant cette soirée, et cette enfant même, avaient une

signification suggestive et tentatrice. «Je n’ai souhaité qu’une chose

sur la terre,» se disait Nicole. «C’est un grand amour. La destinée me

l’accorde. Vais-je dire: «Non»?... Non, à ce qui comble si

merveilleusement le vœu de ma nature. Mais alors, c’est à moi-même que

je mentirais. C’est la vie de ma vie que je trahirais. Une fois déjà

j’ai commis ce crime contre mon cœur. Je n’ai semé que du chagrin, en

moi, et autour de moi. Quelle leçon!... Et aujourd’hui, quel mystérieux

retour!... Ah! je le sens bien... Je n’ai plus la force austère de ma

jeunesse. L’enseignement de la vie n’est pas bon. Je vaux moins

qu’alors, ayant vu davantage. Et le vague espoir de mes vingt-quatre ans

n’est plus là pour me soutenir. Au nom de quoi lutterais-je?... Le sort,

qui me tend le même piège délicieux, m’a ôté l’énergie et les motifs d’y

résister.»

Nicole ne se disait pas tout cela avec autant de précision. Mais ce qui

l’entraînait au doux abîme n’en avait que plus de puissance, pour être

obscur et inexprimé.

La nuit, dans le petit lit d’Yvonne, qui lui avait cédé sa chambre et

couchait avec sa mère, ce ne furent pas des raisonnements qui la

poursuivirent jusque dans le sommeil, mais des images. Le sourire et les

yeux de Georget... Le mouvement de ses lèvres quand il lui avait dit:

«Si vous m’aviez écrit vous-même, ce mariage ne se faisait pas.» Puis,

un paysage qu’elle connaissait bien, ce carrefour entre les deux lacs du

Bois de Boulogne, où elle se voyait s’avançant, tandis que, là-bas, une

grande silhouette tressaillait et se mouvait à sa rencontre.

V

Ce matin d’octobre offrait bien toutes les grâces frileuses,

nostalgiques et défaillantes, qui suggèrent au cœur un désir éperdu

d’amour.

Nicole, en marchant de la station de Passy jusqu’aux lacs, par les

allées sèches où pleuvaient doucement les feuilles rousses, sentait une

vie trop forte l’oppresser jusqu’au vertige, puis s’échapper d’elle et

flotter dans la brume bleuâtre jusqu’à ce ciel, plus délicat de nuance

qu’une rose de Bengale. La fraîcheur de l’air, qui fardait à peine ses

joues mates, exaltait son âme. Elle ne réfléchissait plus à rien. Elle

allait, grisée par l’heure, par l’émotion, dominée par des puissances

secrètes.

Lorsque se découvrit l’espace entre les deux lacs, décor charmant d’eau

vaporeuse entre les feuillages merveilleusement teintés par l’automne,

sous un soleil hésitant, un effroi la prit. Des automobiles passaient,

brutales et mal odorantes, et, de dessous les voilettes impénétrables et

les masques, des regards se fixaient sur elle, sans qu’elle pût savoir

s’ils ne la reconnaissaient pas. Mais ses relations à Paris étaient peu

nombreuses. Et, sans doute, nul ne mit de nom sur la jolie silhouette en

costume tailleur, dont la solitaire élégance piqua de passagères

curiosités.

Déjà Sérénis accourait vers elle, l’entraînait du côté opposé.

--«Venez. Je sais un coin où nous n’aurons à craindre nulle rencontre.»

En silence, tous deux traversèrent le carrefour, puis s’enfoncèrent dans

un sentier qui, parmi l’épaisseur d’une vaste futaie, conduit au Pré

Catelan. Vers le milieu, ce sentier s’élargit en rond-point, et là, se

trouve un banc, sur lequel, à une pareille heure et dans ce moment

avancé de la saison, personne que deux amoureux ne devait songer à

s’asseoir. Sous les arbres, qui se dégarnissaient à peine, et qui

rougeoyaient ou se doraient au fond des taillis, dans le parfum du

terreau nourri de feuilles humides, parmi les plaintes frêles des

oiseaux attristés, c’était un endroit délicieux et mélancolique.

--«Vous ne prendrez pas froid?» demanda Ogier.

Nicole secoua la tête. Elle s’était assise. Et lui, debout devant elle,

il la regardait.

Que se dirent-ils tout d’abord?... Et bientôt après, quand il eut mis un

genou en terre, et qu’il lui eut pris les mains?...

De ces choses qui ne se traduisent pas, qui ne se notent pas, car les

paroles y sont trop peu. De ces choses qu’on appelle des aveux, et des

reproches tendres, et des souvenirs, et qui ne sont pas cela encore,

parce qu’elles prennent ces formes diverses pour exprimer ce qui ne

s’exprime pas: le tourment et le désir, le regret et l’espoir, la

palpitation des nerfs et l’affolement du cœur, toute l’extase de la

tendresse, toute la fièvre de la passion. Elles n’ont leur valeur, ces

paroles, que pour ceux qui les échangent, précisément parce qu’elles

leur sont inutiles, et que, sans elles, ils se comprendraient.

--«Ah! Nicole, nous avons perdu six ans... Six belles années de notre

jeunesse!... Comme il faudra nous aimer pour regagner le temps perdu!...

--Nous aimer...» dit-elle avec un divin sourire. «Mais nous n’avons fait

que cela.

--C’est vrai... C’est vrai... Que vous êtes bonne de le reconnaître!...»

Elle devint grave.

--«Bonne?... Oh! non... Comment vais-je nous défendre, l’un et l’autre,

contre la vilaine action qu’il ne faut pas commettre?...

--Quelle vilaine action?...

--La rupture de vos fiançailles.»

Il dit avec feu:

--«Elles sont rompues déjà, dans ma volonté, dans mon cœur, sinon de

fait. Serais-je près de vous s’il en était autrement?...»

Puis, comme Nicole gardait un silence de détresse, il ajouta:

--«Mais vous-même, mon amie adorée, croyez-vous qu’un devoir quelconque

puisse nous séparer encore? Ce que vous avez fait il y a six ans,

aurez-vous le courage de le refaire?»

Elle prit une voix humble, une voix d’esclave amoureuse:

--«Le courage, non... Et pas même le droit... Puisque je suis venue à

vous, ce matin, puisque je vous ai dit: «Je vous aime... je n’ai pas

cessé de vous aimer...» Comment reprendrais-je mon rôle si fier

d’autrefois?... Ce ne serait plus qu’une impuissante comédie. Mais je

fais appel à vous, mon Georget, à votre conscience, à votre honneur...

Je ne suis plus la Nicole infaillible de jadis... Je ne suis qu’une

pauvre femme qui vous supplie...»

Tremblante invocation, peu résolue à être exaucée, et qui, dans son

abandon passionné, devait suggérer plus de folie que de sagesse. Et

c’est ce qui arriva. Car, sans la laisser finir, Ogier prit Nicole entre

ses bras et la fit taire avec un baiser. La jeune femme frémit tout

entière. L’ardent souvenir d’une étreinte semblable, dans le soir

lointain, sous les catalpas de la Martaude, vint aiguiser l’ivresse

présente. Les années de résignation disparurent. La force invincible de

l’amour renoua les minutes intenses par-dessus la durée abolie. Et les

lèvres de Nicole fondirent de délices sous la caresse inoubliée.

--«Oh! Georget...» murmura-t-elle en se dégageant. «Que faisons-nous?...

Et la pauvre Toquette!...»

Il y a, dans les puériles syllabes où se transforment les noms

familiers, des échos mystérieux. Nicole avait une façon de prononcer:

«Georget,» qui faisait courir dans les veines du jeune homme un frisson

de volupté tendre. Et quand elle dit: «Toquette,» ce fut comme le son

d’une petite cloche de cristal, qui mourut très tristement.

--«Toquette!» s’exclama-t-il sur un tout autre ton. «C’est une fille

fantasque et volontaire, qui s’est mis en tête de m’épouser, je ne sais

par quel caprice... Un peu comme elle s’était mis en tête d’être la

première femme qui jouerait au polo. Aimer?... Sait-elle seulement ce

que c’est? Elle ne souffrira que dans sa vanité...» (Il se reprit:) «Pas

même, parce que, non, elle n’est pas vaniteuse... Mais dans sa fantaisie

contrariée... dans le sentiment que sa volonté n’est pas irrésistible.

D’ailleurs,» continua-t-il avec vivacité, comprenant que la persuasion

s’insinuait en Nicole, «Toquette ne sera pas étonnée. Elle sait que je

l’épousais sans enthousiasme. Chaque fois que nous nous séparons, je

sens bien qu’elle appréhende vaguement de ma part une retraite

définitive. Elle se demande toujours si elle me reverra le lendemain.»

Nicole eut un léger rire.

--«Eh!... quelle confiance vous inspirez!...

--Ne soyez pas méchante... Vous savez bien que, pour les femmes, nul

serment ne compte, s’il n’est ratifié par leur divination secrète.»

Ils se turent. Des feuilles tombaient, lentes... détachées par on ne

sait quel arrachement suprême. Pourquoi celle-ci, qui semblait verte et

vivante encore?... D’où venait le souffle imperceptible et fatal qui

l’avait condamnée?... Toutes descendaient de la même chute égale,

abandonnant, avec la branche, la place où leur frêle existence s’était

agitée dans les brises et consumée sous le soleil, leur part trop brève

du songe merveilleux de la vie, que toute l’éternité ne leur rendrait

jamais.

--«Mais,» reprit Nicole, qui cherchait ses mots, très troublée par ce

qu’elle voulait dire, «ce n’est pas seulement Toquette...»

Ogier leva les sourcils, ne voulant même pas avoir l’air de soupçonner

ce qui la préoccupait.

Elle s’embarrassa dans les circonlocutions, les réticences... Puis,

brusquement, dévoila sa pensée. Elle n’aurait pas l’égoïsme de ramener à

un niveau médiocre la destinée qui se faisait si brillante pour celui

qu’elle aimait.

Sérénis eut un mouvement de révolte.

--«Oh! comprenez-moi,» implora-t-elle. «Je n’ai pas la pensée de mêler à

nos sentiments des considérations d’intérêt. Encore moins de vous y

supposer accessible. La fortune à laquelle vous renonceriez, n’importe

pas en elle-même. Seulement, pour un écrivain, quel levier de succès!...

La faculté de ne produire qu’à vos heures, de n’admettre aucune

nécessité en dehors de l’art... de faire jouer vos pièces quand vous

voudrez, comme vous voudrez... Que vous dire, mon ami?...

Pardonnez-moi... Mais puis-je ignorer que vous vous disposez à

accomplir, à cause de moi, un immense sacrifice?...»

Ogier l’écoutait de haut, avec un sourire ambigu, comme s’il s’amusait

de ses précautions oratoires.

--«Voilà donc le grand mot lâché!» s’écria-t-il. «Et si je vous prouvais

que je n’ai même pas ce pauvre mérite! Si je vous démontrais qu’en me

préservant de ce mariage vous me rendrez un incalculable service. Vous

sauverez le peu que je vaux, comme homme et comme artiste.»

Elle le regarda, sincèrement étonnée.

--«Oui... Écoutez-moi, Nicole... Ma chérie... Ma chère inspiratrice

retrouvée. Je vais être sans orgueil devant vous. Pourquoi votre tendre

cœur ferait-il de moi le héros que je ne suis pas?... Daignez me voir en

la réalité de ma nature, pleine de faiblesse et de défauts...»

Quelque chose, dans l’enthousiasme de l’amante, se froissa d’un tel

préambule, s’effaroucha de la confession qui allait suivre. Pourquoi ce

pressentiment?... Une inflexion de voix, peut-être, un changement de

visage, moins que rien, suffit à lui faire craindre qu’en effet Ogier ne

se diminuât en s’expliquant. Presque aussitôt, ses yeux enivrés

perçurent, dans ce regard qui la troublait si profondément, sur ces

traits où semblait s’inscrire la douceur passionnée de son destin, une

expression qu’elle ne reconnut pas. Les six années enfuies avaient donc,

malgré tout, accompli leur œuvre?... Et, si pareil que semblât le

Georget d’aujourd’hui au Georget d’autrefois, le cœur insondable qui

battait dans cette mâle poitrine, ce cœur qu’elle avait tant regretté,

qu’elle ne se défendait plus de ressaisir, avait perdu, comme elle-même,

beaucoup d’idéal, en cheminant sur les sentiers de la vie.

Brusquement,--sut-elle pourquoi?--à cette seconde précise, sa méditation

de la nuit, où elle avait constaté la défaillance de ses nobles

chimères, l’œuvre endurcissante des jours, lui revint, avec l’idée

terrible: «Mais alors... lui aussi!...» Et voilà qu’un frisson glacé lui

hérissa la chair, tandis qu’elle écoutait le jeune homme, dans la

contraction d’une irrésistible inquiétude.

Quelle ne fut pas sa stupeur quand, sur les lèvres chères, elle entendit

l’écho de son amère et si secrète expérience! Oui, lui aussi s’avouait

désennobli, matérialisé par le travail des jours.

--«Ah! Nicole, sur le rempart de Bruges, quelle ivresse de poésie!...

Quelle exaltation de sentiments et de pensée! Quel rêve entraînant et

sublime!... J’en suis sûr, vous m’auriez gardé sur ces hauteurs, dans

l’étreinte de votre belle âme, si vous m’aviez pris tout entier, comme

je me donnais, si follement, si complètement. Mais vous m’avez rejeté à

la solitude, hors de notre atmosphère surhumaine, au contact des

réalités déprimantes. Alors, au lieu d’écrire pour vous enivrer, ce qui

m’eût inspiré des chefs-d’œuvre, j’ai fait mon métier d’amuseur, j’ai

épié le goût médiocre de la foule, afin d’obtenir le succès et l’argent.

Oui, l’argent... auquel je ne pensais guère alors, et que j’ai apprécié

de plus en plus à mesure que je l’ai conquis. La ferveur de l’art me

reste, Nicole. Chaque jour, je me dis: «Après cette pièce, après ce

roman, qui me rapporteront un résultat matériel, je ferai mon œuvre, à

moi, celle que je sens confusément dans ma personnalité la plus

profonde, celle qui me donnera peut-être la vraie gloire... et qui

sait?... un peu d’immortalité.» Mais le temps passe, ma résolution

s’affaiblit... la difficulté de l’exécution m’accable... Le doute me

prend... L’ai-je vraiment en moi, cette œuvre?... A quoi bon me

tourmenter?... puisque j’ai tout ce qui rend la vie agréable, et que les

camarades me jalousent,--même, et surtout peut-être, ceux qui valent

mieux que moi, qui ont persisté dans la recherche de l’absolu, mais qui

sont incompréhensibles pour le vulgaire, et dont le public s’écarte.

--Oh!» s’écria Nicole avec une flamme dans les yeux, «ne vous calomniez

pas, Georget. Vos tourments sont ceux d’un grand artiste. Avec eux, vous

ferez de la beauté.»

Il la regarda, comme ébloui.

--«Avec eux?... Avec vous plutôt, ma divine chérie. Voyez comme d’un mot

vous me rendez à moi-même. Votre amour me sauvera de l’enlizement dans

la platitude, dans la paresse et le luxe affadissant. Sauvez-moi, car je

me sens lâche. Si j’épouse Victorine Mériel, je deviendrai un impuissant

et un repu... Et je veux, oui... je veux un triomphe littéraire, l’éclat

de mon nom, l’affirmation chez moi d’une originalité que l’on commence à

contester cruellement...»

Quelque chose comme une fumée légère passa sur la splendeur élargie des

yeux de Nicole. Elle eut un imperceptible recul des épaules. Ogier ne le

remarqua pas. Il s’animait, parlant sans chercher ses mots, sans en

observer l’impression, comme s’il eût refait un monologue déroulé déjà

en lui-même, et bien réfléchi point à point.

--«La fortune?... Pourquoi?... Ses satisfactions ne dépassent

qu’illusoirement celles de l’aisance, que j’ai atteinte. Mais le

bonheur, la vaillance et l’inspiration... voilà ce qu’il me faut, pour

remplir vraiment ma destinée. Et c’est cela que vous tenez entre vos

chères petites mains, ma Nicole.»

S’il voulait effacer en elle des scrupules de délicatesse, lui prouver

que l’intérêt de sa carrière ne perdrait rien au sacrifice qu’il lui

faisait d’un mariage riche, il n’avait que trop réussi. Ce bilan si

nettement établi, cette balance exacte des profits et des pertes, même

en la supposant destinée à vaincre de généreuses résistances, décelait

une force de vérité, une acuité de vues, trop contraires à l’impétueux

aveuglement de l’amour. C’était le calcul d’une ambition supérieure,

d’un cœur et d’un esprit sans vulgarité, mais c’était un calcul. Et les

quantités en étaient pesées trop rigoureusement pour ne pas surgir de

méditations circonspectes, pour n’être que l’improvisation hasardeuse et

ardente d’une passion qui veut se faire persuasive.

Impression légère d’ailleurs, qui ne pouvait contracter qu’une âme

subtilement sensible comme celle de Nicole. Le langage était noble. Des

magnifiques yeux bleu sombre d’Ogier irradiaient de hautains désirs.

Parfois aussi les vertigineuses prunelles se voilaient de cette gravité

singulière, plus poignante que la caresse ou la langueur, et qui faisait

frissonner, comme des cordes gémissantes, les fibres de l’amoureuse.

Pourtant une très fine amertume, une vapeur de tristesse, montait en

elle, tandis que lui parlait,--si proche, si délicieusement son maître

déjà,--celui qui la voulait avec une contagieuse ardeur. Dans un trouble

d’une douceur telle que jamais elle n’eût imaginé rien de plus

irrésistible, une espèce de lucidité mélancolique lui montrait le Passé

adorable, meurtri et rabaissé par le brûlant Aujourd’hui. Que

faisaient-ils tous deux?... Ne détruisaient-ils pas quelque chose de

merveilleux, de sacré?... Une pointe aiguë de regret la perçait dans son

délire même. Ah! c’était sa faute, pensait-elle. Trop longtemps elle

avait attendu l’amour. N’est-ce pas en elle-même qu’elle l’avait glacé

par trop de résistance et de raisonnements?... Idée horrible!...

Serait-elle maintenant impuissante à le goûter?...

Sous ce dernier souffle d’angoisse tombèrent ses hésitations suprêmes...

--«Ne parlez plus... n’ajoutez rien...» dit-elle soudain à Georget, dans

une supplication défaillante. Et, d’un mouvement involontaire, elle se

rapprocha de lui, avec un frémissement de tout son être. Sans qu’elle

pût s’en rendre compte, tant elle obéit à une souveraine impulsion,

c’était le rêve éperdu de son amour qui fuyait vers un asile de vertige

la refroidissante influence de l’analyse et des discours. L’asile

s’ouvrit... entre les bras, contre la poitrine de l’homme adoré. Pendant

quelques secondes, elle y resta blottie... Mais une émotion tellement

profonde tremblait dans sa prière et dans son élan, il y avait sur ses

joues pâles, en son incertain sourire, tant de tendresse irrésistible et

désespérée, que Georget se sentit étreint par quelque chose de presque

solennel. Nulle pensée hardie ne glissa de son regard sur ce visage où

les paupières mi-closes mettaient une ombre d’énigme. Vaguement il eut

l’intuition que toute sa fougue d’amoureux, que toute sa ferveur de

poète, et que même le flot impétueux de sentiments qui lui gonflait le

cœur, ne valaient pas ce qu’exprimait le muet abattement de la créature

charmante réfugiée contre son épaule. Il se contenta de l’y retenir,

d’un enveloppement immobile. Elle lui était sacrée. Quelle fierté

d’éprouver ce respect et d’en donner la preuve, alors qu’un autre, moins

chevaleresque, aurait gâté cette communion divine par sa maladroite

impatience.

Ainsi, tout sincèrement épris qu’il fût, le fin metteur en scène se

regardait sentir et agir. Quant à Nicole, entre ses cils abaissés, elle

voyait une chose: des feuilles tombaient, détachées par un souffle de

mystère. Et leur légère chute alanguissait davantage son âme triste et

enivrée. Il eût été doux de se laisser glisser comme elles dans le

néant, à cet instant même. Comment s’arracher, autrement que par la

mort, au terrible bonheur qu’elle goûtait à aimer, à se savoir aimée?...

Ah! maintenant, quelle puissance, quel remords ou quelle crainte, la

défendraient contre ces bras, qui l’enserraient pourtant d’une étreinte

si soumise?... Un mot d’elle, un ordre, une prière, et ils

s’ouvriraient... Non... non!... Elle ne pouvait pas... Ah! qu’ils la

gardent encore!... qu’ils la gardent toujours!... Combien son amour

était ombrageux et fort, pour avoir tout à l’heure, frissonné si

farouchement à la première discordance entre ses sentiments et ceux

qu’elle devinait chez Ogier!... Elle ne voulait plus éprouver cela. Son

doute était absurde, indigne d’elle et de lui. A quoi bon craindre,

lutter encore?... N’était-il pas ici, seul avec elle, seul dans ce bois

exquis d’automne comme dans l’univers immense, celui dont le cœur

répondait à son cœur?... Oui, seul avec elle dans l’univers.

Qu’était-ce, en dehors d’eux, que le tourbillon des êtres et des choses?

Quelle pensée l’inquiétait au prix de la pensée veillant sous ce cher

front?... Quelle lumière l’éclairait comme ce profond regard bleu?

Savait-elle seulement à quoi ressemblait le bonheur avant d’avoir appuyé

son épaule, comme en ce moment, sur cette poitrine aux palpitations si

douces, qui la berçait dans une extase inconnue?...

--«Nicole... ma chérie...

--Georget...

--A quoi réfléchissez-vous?...»

Elle leva les yeux avec une tendresse infinie. Mais elle n’eut pas de

réponse. Puis elle s’écarta de lui, et, lentement, sourit, avec une

expression qu’il ne lui connaissait pas, fatale, ambiguë, insidieuse et

enivrée...

Lui, s’affolant, voulut aspirer sur ses lèvres la saveur de ce sourire.

Mais déjà, Mme Hardibert s’était redressée, reprise.

--«Allons-nous-en, Georget. Nous sommes à notre amour, mais notre amour

n’est pas encore à nous.

--Que voulez-vous dire?

--Que nous devons conquérir, non pas le droit,--hélas! nous nous en

passerons,--mais la liberté, de nous aimer sans mensonge.»

Il sembla surpris, puis, tout aussitôt, joyeux.

--«Quel espoir? Viendriez-vous à moi, toute?... O mon aimée!...»

Elle eut un sursaut, et ferma les yeux, comme devant un abîme.

--«Je ne mentirai pas. Je ne pourrais pas, je ne saurais pas mentir.

--Mais alors?...

--Que puis-je vous dire?... Venez, Georget. Partons. Ce n’est pas ici

que je trouverai le sang-froid d’une résolution... Ici!...»

Elle regardait en arrière, vers le banc déjà quitté, vers la clairière

retombée à la solitude, entre les arbres fauves.

--«Ah!...» soupira-t-elle, comme avec une gratitude pénétrée pour la

grâce inoubliable de ce lieu.

Cependant Georget relevait son dernier mot.

--«Une résolution?... La mienne est prise. Je vais rompre mes

fiançailles.»

Elle se tut. Ils achevèrent de parcourir le sentier en silence. Ogier se

déconcertait, n’osant lui demander le sens précis de ce qu’elle venait

de dire. Pensait-elle au divorce?... Mais lui-même, quelle situation lui

créerait un pareil coup de théâtre?... Hâtivement, il envisageait

l’alternative, se gardant bien de laisser voir qu’il n’y avait pas un

instant songé.

Quand tous deux quittèrent le sous-bois, et parvinrent à la route qui

contourne le lac, leur unisson passionné subissait la sourde pression

des choses vécues, accumulées si diversement dans leurs âmes. Chacun de

son côté se trouvait ressaisi par les nécessités, les souvenirs, et par

ces millions de sentiments morts, qui se déposent en nous pour modifier

notre sensibilité, comme les feuilles que ce couple ardent et triste

foulait aux pieds et dont les débris se superposent peu à peu au sol

naturel de la forêt.

A mesure qu’on s’éloigne de la jeunesse, l’amour absolu se fait plus

rare, mais prend plus de force lorsqu’il triomphe. Car, plus les cœurs

ont de choses à mettre en commun, moins ils ont de chance de n’en pas

trouver qui les sépare. Mais aussi, quand une flamme inattendue dévore

tout, fait table rase, efface la tyrannie d’un double passé, quelle

résurrection merveilleuse, quelle affinité puissante, quel lien!...

Nicole et Ogier n’en étaient pas là. Ils s’interrogeaient trop. Les voix

anciennes, écho des jours nombreux, gardaient en eux trop de résonances.

Lui, tout absorbé par d’involontaires combinaisons en face des

conjonctures nouvelles que les dernières paroles de son amie lui

faisaient entrevoir. Elle, dans son besoin de loyauté, préoccupée déjà

d’accorder son amour, fût-ce par de désastreuses imprudences, avec cette

intransigeante noblesse de son âme, qui ne voulait rien savoir des

compromis mondains ni de la morale des _five o’clock_.

Hors des taillis, par les larges avenues, dans la trouée bleuâtre du

lac, la délicate matinée d’octobre s’achevait dans une grâce tiède, à

peine voilée. Des voitures, des cavaliers, des cyclistes circulaient.

Ogier dit:

--«Nous sommes imprudents.»

Elle, en femme que l’amour tient, et non la coquetterie ou le caprice,

ne voyait rien autour d’eux. Rappelée à elle-même, elle murmura:

--«Quittons-nous. Adieu, Georget.»

Il prit sa main.

--«Quand vous verrai-je?

--Bientôt.

--Vous m’écrirez, ma Nicole?

--Oui.

--Vous m’aimez... Vous êtes bien à moi?...

--Je vous aime... Je suis bien à vous.»

Il plongea ses yeux tenaces au fond des doux yeux si tendres. Et très

bas:

--«Quand serons-nous heureux?...»

Elle rougit, sourit, et avec un peu de malice:

--«Toujours...

--Méchante chérie!... Quand commencera-t-il, ce «toujours»-là. N’oubliez

pas que je l’attends, que je mourrai, à toutes les minutes, d’impatience

et d’espoir...»

Ils durent se séparer, avec, maintenant, sur leurs lèvres, un instant

muettes, tout un flot de protestations et de questions enfiévrées,

qu’ils ne pouvaient plus se dire. On les regardait. Un passant avait

ralenti le pas pour les observer. Tous deux de taille haute, mais de

proportions si élégantes, avec leurs deux visages éclatants de beauté,

d’amour, ils attiraient trop l’attention. Et lui était connu. Ils ne

purent s’attarder ensemble plus longtemps.

Alors ce fut, dans leurs deux cœurs, la secousse déchirante, la chute

froide dans l’isolement, et pour leurs yeux, tout à l’heure fondus

ensemble, la désolation de ne plus se voir...

Nicole s’en alla vers la station de Passy, sans oser retourner la tête.

Le Cœur chemine · 第 24 / 29 题