IV

«Oui... En si peu de temps, madame, vous m’aurez transformé. Vous aurez

fait de moi, du jongleur de mots que j’étais, un écrivain sincère.

--Est-ce moi?... ou bien... elle?...» demanda Nicole, dont le gracieux

mouvement de tête indiqua la ville,--cette Bruges de regret et de

candeur, deux fois offerte, en sa réelle apparence et dans le miroir de

ses eaux.

Mme Hardibert était assise, à côté de Sérénis, sur le gazon en pente

d’un des vieux remparts.

L’après-midi voilé donnait enfin au poète cette atmosphère grise dont il

avait souhaité l’enveloppement à la cité nostalgique. En face d’eux, au

delà du canal, très large en cet endroit, une ronde tour, à la

silhouette sarrasine, contre un rideau d’ormes séculaires. Et plus loin,

sur un ciel de perle, les lignes inclinées des toitures, l’élancement

des clochers, la couronne dentelée du Beffroi, l’aiguille de Notre-Dame,

la carrure abrupte de Saint-Sauveur.

Le cristal du bassin reflétait ces choses pensives. A droite, sur la

crête du glacis, des moulins à vent déployaient leurs ailes

cabalistiques. Nul souffle ne les faisant tourner, ils semblaient

inscrire dans l’espace un signe de mystère. La molle suavité de l’heure,

sous le voile uni des nuages, la solitude du lieu, aggravaient le charme

du décor. Pour les deux êtres assis là, côte à côte, chaque détail de

cette scène prenait un sens inoubliable.

Depuis une semaine, ils vivaient en un tête-à-tête où Bruges seule

intervenait en tiers. Elle servait de truchement à leurs âmes, avec le

vocabulaire profond de ses œuvres d’art, de ses sanctuaires, de ses

cloches, où leur double pensée communiait à tout instant.

La foulure de Toquette guérissait peu à peu, sans que l’impatiente fille

sentît trop peser les heures parmi les gâteries des béguines. Pour les

recluses, cette rousse figure d’espièglerie devenait un gai soleil

intérieur, aux jeunes rayons duquel se réchauffaient leurs cœurs

éteints. Même immobile, sur une chaise allongée d’un tabouret, et dans

ce refuge de calme, la vivacité de Toquette réclamait et trouvait des

aliments. Elle se faisait enseigner par ses affables hôtesses le miracle

de patience et d’habileté qui fleurissait leurs coussins à dentelle de

l’inestimable point de Bruges. Et sa gourmandise enregistrait les

recettes des chatteries fabriquées à son intention.

Jamais les petits couvents ne s’étaient imprégnés avec plus de

persistance d’aromes de cédrat, de caramel et de vanille. Même Nicole

s’en déclarait légèrement écœurée, tandis que, par les interminables

crépuscules, elle tournait avec Ogier autour de la pelouse, échangeant

les impressions recueillies durant les promenades de la journée.

Cette pelouse du Béguinage, ce grand terre-plein velouté sous les

ramures des vieux ormes, leurs pieds en garderaient longtemps la

sensation de fraîcheur élastique, et leurs yeux la paix verdoyante. Ce

sol mystique aurait nourri la fleur ardente et vénéneuse, la fleur de

passion et de poison, qu’ils emporteraient pour leur délice et leur

supplice.

Cependant le sortilège allait finir. Demain, Raoul Hardibert viendrait

chercher sa femme et leur filleule, pour les ramener à la Martaude.

Perspective, qui, peut-être, élargissait pour Ogier, pour Nicole, la

blessure de mélancolie par laquelle Bruges tout entière leur entrait

dans le cœur, tandis qu’ils la contemplaient, grise sous le ciel de

cendre, assis sur l’herbe du rempart.

--«Non, madame,» répliquait le jeune homme, «ce n’est pas la sincérité

de cette ville qui m’a fait prendre en dégoût mon cabotinage littéraire.

Certes, elle est d’une droiture admirable, n’offrant aucune beauté qui

ne corresponde à une phase de sa vie morale, n’ayant rien d’acquis ni

d’emprunté dans sa grâce artistique, pas plus que dans son agencement

intime. Les nécessités commerciales ont dessiné ses canaux. Sa foi

respire dans ses églises. Son Beffroi proclame ses libertés communales.

Et sa torpeur actuelle n’est pas feinte. Elle est vraie dans le présent

comme dans le passé, sous le linceul de son silence, comme sous les

vives broderies de ses architectures. Mais son exemple seul ne m’aurait

pas suffi. Sans votre présence, il m’eût manqué ce qu’elle exprime,

l’émotion. Elle se raconte elle-même. Jusqu’ici, je n’ai rien eu à dire

de moi.

--Et maintenant?...» demanda Nicole.

--«Maintenant...» répéta Ogier.

Il se tut, et la regarda, d’un tel regard qu’elle détourna le sien.

Alors elle entendit la voix de son ami qui murmurait:

--«Maintenant, je suis comme un instrument de musique auquel on a donné

l’unisson. Les fibres de mon cœur sont accordées pour toutes les

vibrations de douleur et de joie. Il ne peut plus chanter faux.»

Mme Hardibert ne dit rien. Les yeux fixés sur le paysage, les lèvres

serrées, un peu pâle, elle semblait écouter encore les paroles

suspendues, à moins qu’au contraire il ne lui convînt pas de les

entendre.

Cette ambiguïté de sphinx seyait aux lignes pures de son visage. Ogier

remarqua, sous la placidité voulue, quelque chose d’intense dont il ne

se fût pas avisé voici huit jours. La peau mate s’opalisait d’une

secrète flamme. Une précision nerveuse affinait les traits, comme une

retouche d’un burin plus sûr. Une force inconnue pétrissait la chair

délicate, lui donnait plus de caractère, plus d’éclat. Était-ce bien la

tranquille Mme Hardibert, si bienveillante à la banalité bourgeoise du

vieux Plantin?... A cette minute, Sérénis eut le pressentiment d’un

éveil, dans cette âme qui lui avait tant révélé de la sienne.

Il reprit:

--«Savons-nous ce qui existe en nous-mêmes tant que l’aimant d’une

personnalité complémentaire n’a pas fait affleurer à la surface de nos

cœurs le trésor secret? Nous ne sommes pas des isolés, même en notre vie

du dedans. Elle ne palpite que sous le choc excitateur des

sentimentalités prochaines. Depuis des années, je n’ai même pas essayé

de me connaître. Je m’imposais un masque, et voulais me voir sous

l’orgueilleuse apparence qu’exigeait mon imagination. Quelques jours

auprès de vous ont suffi pour ressusciter, dans l’artificiel Ogier

Sérénis, le spontané Georget d’autrefois.»

Nicole, toujours les yeux au loin, vers la grisaille du paysage, que le

canal bordait d’argent et que scellait d’un hiéroglyphe noir le geste

immobile des moulins, prononça rêveusement:

--«Comme c’est vrai, ce que vous dites!... Nous sommes _autres_ suivant

les _autres_. Les êtres que nous pouvons le plus aimer sont probablement

ceux qui font épanouir le meilleur de nous-mêmes.»

Se fût-elle exprimée ainsi la semaine précédente?... Comment concevoir

naguère une telle détente élastique de sa nature, sa libre et délicieuse

expansion dans une atmosphère si suggestive et si souple?... Mais le

charme qu’elle avait éprouvé, elle l’exerçait elle-même. Quel était le

plus doux: subir la mystérieuse magie, ou se sentir magicienne, elle qui

se jugeait sans prestige? D’où lui venait ce pouvoir? Elle se l’avérait

par mille indices, tandis que le proclamait son ami. Certainement,

celui-ci n’était plus le littérateur nouveau jeu, haut sur cravate et

empesé de scepticisme, qu’il s’efforçait de paraître,--assez

maladroitement d’ailleurs,--lors de leur rencontre à Anvers. Ne le

déclarait-il pas?... C’était Georget, et non plus Ogier, avec les

gaucheries et les élans de leur camaraderie adolescente.

--«Ah! si j’avais su!...» disait-il. «Si je n’avais pas oublié le chemin

de la Martaude, j’aurais peut-être déjà écrit quelque œuvre de

profondeur et de vérité. Mais ce n’est, après tout, qu’un peu de temps

perdu. Désormais, en prenant la plume, je songerai: Il faut amener des

larmes d’attendrissement dans les plus purs yeux du monde, il faut

susciter un sourire ému sur les plus franches et fières lèvres, il faut

gonfler d’enthousiasme le cœur le plus tendrement subtil. Et je verrai

vos yeux, vos lèvres... J’entendrai chuchoter votre cœur. Alors, je

mettrai dans mes vers et dans ma prose cette force d’humaine vérité qui

seule peut toucher votre âme.»

La passion de l’homme commençait à enflammer les périphrases de

l’écrivain. N’était-ce pas sous les ravissantes espèces physiques des

prunelles d’aube, de la bouche pulpeuse et mobile, que le souvenir

d’Ogier communierait avec la pensée de la charmante femme? Aurait-il

goûté sa droiture sans la clarté de son regard, sa fine rêverie sans la

douceur effilée de son sourire, sa prompte sensitivité sans les

battements de ses longs cils et la pâleur changeante de ses joues? Ses

yeux, à lui, tandis qu’il parlait, se posèrent sur les traits dont il

venait d’évoquer la puissance inspiratrice. Et, tout à coup, un frisson

le traversa. Frisson de désir, aussitôt suivi par un frisson de peur.

Qu’avait-il dit?... Où allait-il? Déjà une telle tendresse lui rendait

Nicole sacrée, qu’il trembla pour elle de ce qu’il éprouvait. La

troubler? Elle, dont la suprême grâce était une paix si noble, vraiment

divine. Ah! la chère créature, fraîche comme une source cachée! Il se

tut, la contemplant avec des prunelles que voilait un transport

indéfinissable. Il éprouvait une envie folle de tomber à genoux devant

elle, là, dans ce lieu si bien fait pour l’adoration et le sacrifice, en

face de la ville taciturne, sur l’herbe du rempart inutile et désert.

Nicole cessa de s’absorber dans la vision lointaine. Une irrésistible

attraction lui fit tourner la tête. Et quand le regard d’Ogier eut pris

le sien, leurs deux cœurs défaillirent.

La minute fut tellement souveraine qu’ils en subirent l’enchantement et

le silence avant même d’avoir pu s’en défendre. Mais aussitôt que Mme

Hardibert eut compris ce qui survenait de fatal et de foudroyant, elle

se leva:

--«Retournons au Béguinage,» balbutia-t-elle.

Sérénis demeurait à ses pieds, levant sa belle tête grave. Une faible

torsion de son corps souple changeait en prosternement sa position

assise. Il supplia:

--«Je vous en prie... Restons encore un peu. Nous ne parlerons pas, si

vous voulez. Je ne vous dirai rien... N’ayez pas peur... Mais où

retrouverons-nous ceci?...»

Sa main esquissa, vers l’horizon, un geste qui s’acheva sur sa poitrine.

Que désignait-il?... Qu’était-ce donc, «ceci», que l’existence ne leur

rapporterait plus? La vaporeuse douceur de ce site adorable, cette grise

Bruges sous la lenteur des nuages, l’odeur humide et ancienne de son

rempart baigné d’eau, l’ondulation légère de l’herbe, et la solitude,

rendue plus profonde par un étrange recul du temps?... Était-ce cela

qu’ils ne reverraient plus ensemble? Ou s’agissait-il de l’émotion

unique dont ils restaient frémissants?...

Si cette émotion avait surpris et atterré Nicole, Ogier n’en était pas

moins le captif enivré, mais stupéfait. Rien ne l’avait jusqu’ici

préparé à ce qu’il découvrait en lui. Tout à l’heure, en décrivant la

conversion singulière, qui, hors du caractère factice, dégageait

l’ingénuité de sa jeunesse toute neuve, il était dans la vérité. Ce

garçon, fou de littérature, qui naguère encore considérait la vie comme

un décor héroïque où il jouerait un premier rôle,--soigneusement choisi,

étudié,--se trouvait pour la première fois à la merci d’un sentiment. Il

n’avait jamais craint ni cherché l’amour, se piquant de n’y pas trop

croire, s’imaginant, du moins, qu’il en serait le maître, qu’il en

disposerait comme d’une attitude et d’une joie docile. Or, voici que,

peu à peu, depuis une semaine, la simple présence d’une femme faisait

glisser le travestissement, montrait ce qu’il y avait dessous: une

gentille et chaude nature, dégagée à peine des naïvetés enfantines, et

moins puérile aujourd’hui dans la soudaine solennité de la passion, que

la veille dans l’affectation de scepticisme. Le masque ne tenait pas.

Peut-être, plus tard, l’aridité de l’existence le collerait mieux à ce

visage, d’une virilité trop fraîche. Le doute, l’intérêt, l’ambition,

fixeraient les traits apprêtés, que détendaient pour l’heure la

tendresse et l’espérance. Mais l’œuvre amère n’était pas accomplie. Le

poète hautain et désenchanté d’hier n’était qu’un enfant tremblant

d’amour.

--«Appelez-moi Georget, voulez-vous?» demanda-t-il tout bas.

Nicole, sur ses instances, venait de se rasseoir près de lui. Sans doute

parce qu’elle ne pouvait renoncer si vite à une angoisse trop exquise,

mais aussi parce qu’elle redoutait de s’être alarmée trop tôt. Les très

honnêtes et très chastes femmes craignent de provoquer le danger en le

découvrant avant qu’il existe. Ce leur est une intolérable gêne de

paraître attribuer à un homme une idée d’entreprise que peut-être il n’a

pas, et la honte de l’erreur possible les incite à des semblants

d’indulgence ou de coquetterie.

Ogier ne s’y trompa point. Son maintien, son accent, révélèrent sa

terreur d’effaroucher Nicole. Avec quelle humilité lui adressa-t-il

cette prière de l’appeler par le nom familier d’autrefois! C’est tout ce

qu’il trouva pour rompre l’anxieux silence, pour ramener leurs cœurs si

tragiquement éclairés à la paisible inconscience de tout à l’heure,

quand il se réclamait de l’inspiratrice intellectuelle, quand il se

félicitait du souffle sincère que cette âme de vérité ferait circuler

dans son œuvre.

Qu’aurait-il pu dire, d’ailleurs?... Son esprit ne formulait rien encore

de ce qui grondait orageusement dans son être. Osait-il songer: «Mais

voici l’amour!...» Trop réellement atteint, trop éperdu, il restait sans

artifice et sans hardiesse, vrai dans sa timidité même.

Ce fut avec la plus parfaite candeur, et sans que son sourire pincé

d’ironie rectifiât la niaiserie touchante, qu’il insista:

--«Oui... Si seulement, de temps à autre, pour nous seuls, quand vous

m’écrirez, quand nous causerons, vous m’appeliez Georget, cela me

donnerait du bonheur, de la force. Je sentirais que je vous appartiens

un peu, que je n’ai pas le droit d’écrire un mot qui ne soit pas en

accord avec votre âme si haute. Ce serait le fétiche de mon pauvre

talent. J’y penserais chaque jour en m’asseyant au travail, comme un

joueur touche son talisman quand il va manier les cartes. Ah! que je

sois quelque chose pour vous, Nicole, que je sois votre Georget!... Mon

pseudonyme, que vous n’aimez pas, qui n’est pas moi, me fait presque mal

dans votre bouche.»

Rassurée par ce peu qu’il réclamait, par cette idéale faveur où

aboutissait la farouche invocation d’un regard dont elle défaillait

encore, Nicole eut un sourire délicieux:

--«Soit, mon ami, je vous appellerai Georget.» Elle ne put se retenir

d’ajouter:--«Je ne vous ai jamais appelé autrement en moi-même.»

Une effusion plus ardente que de la reconnaissance illumina la

physionomie du jeune homme. Mais il se tut. Nicole, non plus, ne reprit

pas tout de suite la parole. Leur attention se fixa de nouveau sur le

paysage, comme si l’interprétation de ce qui survenait entre eux allait

se dégager de ce ciel, de ces clochers, de ces moulins, de cette eau

luisante et morte, tandis qu’au contraire, c’étaient les vibrations

suraiguës de leur sensibilité qui animaient les choses d’une expression

merveilleuse. Soulevés d’un seul bond au-dessus de la vie par une

secousse passionnelle inexpliquée encore, ils suffoquaient doucement,

avec la sensation de l’aéronaute dont la nacelle s’arrache au sol, cette

chute du cœur dans la poitrine, qui retire le souffle des lèvres.

* * * * *

Un instant plus tard, quand ils revinrent au Béguinage, sans avoir

autrement trahi ni dissipé leur vertige, ils trouvèrent Toquette et son

entourage de recluses fort agités. Un télégramme avait été apporté pour

Mme Hardibert. Celle-ci l’ouvrit, d’une main d’autant plus tremblante

que la palpitation de son âme, compliquée d’un remords vague,

multipliait l’appréhension.

Voici ce qu’elle lut:

«Impossible aller vous chercher. Grève menace. Revenez le plus vite

possible. Affectueusement.

«RAOUL.»

V

Quand Mme Hardibert pencha la tête à la portière du train, elle aperçut

tout de suite la bonne figure de leur vieux cocher--un homme qui avait

servi son père, M. Dervangeaux, avant qu’elle fût au monde.

On était en gare de Sézanne. A moins d’une lieue de cette petite ville

du département de la Marne, se trouvait l’usine de la Martaude.

--«Eh bien, Honoré, que se passe-t-il?...»

Le vieillard n’eut pas l’air d’admettre qu’il se passât quelque chose.

--«Je suis venu jusqu’ici pour porter mamzelle Victorine, rapport à son

entorse. Un commissionnaire garde mes chevaux,--quoique le Brûlé et

Capon soient plus raisonnables que des personnes.

--Mais la grève?...

--Pas plus que dans mon œil...» goguenarda familièrement le bonhomme.

«Mais elle marche comme père et mère, mamzelle Victorine!» s’écria-t-il,

voyant Toquette descendre seule du marchepied, et partir en boitillant à

peine. «La grève!... Ah! bien oui... C’est-il Madame qui demande ça?...

Quand Madame a vu depuis sa naissance ce que les patrons de la Martaude

ont fait pour leurs ouvriers.

--Cependant...

--Allez, Madame, ça crie, tous ces gaillards-là, ça a la tête près du

bonnet, mais ça n’est ni aveugle, ni imbécile. Y aura pas de grève à la

Martaude, je vous en flanque mon billet... Ou alors c’est que les

bienheureux se mettraient en grève dans le paradis... Tout ça, c’est la

faute aux délégués de leur diable de syndicat... Des manigances

électorales, rapport à ce député vacant...»

Honoré voulait dire «ce siège de député vacant». Car, en effet, la mort

du représentant de l’arrondissement ouvrait une période d’agitation

politique dans ce coin de province industrielle. La lutte y serait

chaude, compliquée justement d’un malaise économique. L’ignorance et le

dédain de ces questions devenaient agressifs chez le vieux cocher de la

Martaude, car ses petites joies cordiales du cabaret se trouvaient

empoisonnées, tant que ses amis de l’usine se passionnaient pour une

cause qui ne le concernait pas, en dehors de laquelle on avait même soin

de le tenir, par méfiance de son dévouement envers ses maîtres.

--«Tenez,» reprit-il, en arrivant près de sa voiture--un landau

confortable mais démodé,--«demandez plutôt à Capon et au Brûlé s’ils ont

envie de se mettre en grève. Qué tas de blagues! hein, mes canards?» Et

il replaça la guide à plat sur l’encolure de Capon, qui gardait ce nom

peu honorable d’une lointaine jeunesse trop sujette aux écarts. Tandis

que le Brûlé devait le sien à une tache noire, enveloppant le chanfrein,

et lui faisant un drôle de museau charbonneux, plus encore qu’à la

nuance café grillé de sa robe alezane.

--«Sûr que si ses chevaux se mettaient en grève, il trouverait, au

contraire, que tous les torts sont aux patrons,» dit Toquette en riant,

tandis qu’on partait au trot modéré des deux paisibles bêtes.

--«Raoul n’a qu’un tort,» fit Nicole soucieuse. «Mais celui-là compte

plus qu’il ne croit. C’est d’être généreux avec moins de charme que

d’autres ne sont égoïstes. Il rebute les gens au moment même où il agit

dans leur intérêt. Les ouvriers lui doivent plus qu’à mon père.

Cependant il n’aura jamais sa popularité. Mon père n’était que juste, et

paraissait libéral. Raoul est un bienfaiteur, et passe pour un despote.»

Elle soupira. Son clair regard s’obscurcit légèrement, tandis que s’y

imposait le paysage bien connu. Des champs succédèrent à un bouquet de

bois. Entre la route et les pièces de blé, dont la verdure blondissante

se piquait de coquelicots, des rails couraient sur un talus. C’était le

petit chemin de fer Decauville établissant la communication entre

l’usine et la gare de Sézanne. La sveltesse des platanes en bordure,

leurs maigres ombres, indiquaient l’ouverture récente de la route. Elle

était née de la Martaude, comme le village, dont les premières maisons

se montrèrent bientôt. Des fumées tachèrent le ciel. La poussière du sol

noircit. Au loin de faibles collines ondulaient.

Malgré l’heure du travail,--car il n’était pas midi,--la Grand’Rue

grouillait de monde. Beaucoup de casquettes et de chapeaux de paille

masculins dominaient les fanchons ou les chignons nus des ménagères.

Sans avoir décidé la grève en masse, les ouvriers boudaient l’atelier.

Il y avait eu des meetings et des régalades organisés par des meneurs

venus du dehors. Comment renoncer à une si belle occasion de pérorer, de

flâner et de boire?... Si les mères de famille geignaient sur l’absence

de paye, on se campait en héros, se sacrifiant aux devoirs du citoyen.

Tous ces braves gens, plus braillards et puérils que malintentionnés,

s’écartèrent d’ailleurs, sans aucune attitude d’arrogance, devant le

landau ouvert. La plupart saluaient. Mme Hardibert était aimée. Puis,

n’avait-elle pas à son côté le témoignage de son bon cœur--cette enfant,

cette filleule pauvre et presque entièrement orpheline, dont tout le

monde connaissait l’histoire?

--«Toujours son air rigolo, la petite rousse,» observa un jeune

forgeron, espèce d’hercule naïf, la bouche fendue jusqu’aux oreilles en

un sourire de ravissement. Sous sa blague, il cachait la prédilection

presque amoureuse de tous ces rudes gars pour la frimousse de soleil.

--«C’est Toquette,» murmuraient les gamins, que ce surnom amusait, et

qui le répétaient un peu plus haut, sitôt la voiture passée, avec la

crainte et le désir d’être entendus. Quelques-uns ne manquèrent pas leur

effet, et reçurent, au lieu du regard fâché qu’ils appréhendaient à

demi, une moue de reproche gamine sous des yeux rieurs, qui leur fit

pousser des hourrahs.

--«Vive Toquette!...» bramèrent les plus hardis.

--«Ne les encourage tout de même pas trop,» dit Nicole, avec une

prudence indulgente. «Le prestige est nécessaire, suivant l’expression

de ton parrain.

--Ah!» soupira Toquette, «s’ils savaient comme j’ai envie de faire une

partie de barres avec eux!...»

Mme Hardibert se promit bien, aussitôt l’entorse guérie, de renvoyer sa

filleule à la pension. C’est qu’elle était capable d’une escapade

pareille, cette grande fillette, aussi peu préoccupée des distances

sociales qu’un moineau franc, dont elle avait l’âme fantaisiste et

populacière. L’éducation seule faisait une demoiselle de cette

indépendante aux goûts de grisette.

Et la fine marraine rectifiait ce qui risquait de tourner à la

vulgarité, mais avec une admiration secrète pour l’aisance merveilleuse

de Victorine au milieu de leurs ouvriers. La mâtine les eût harangués

avec autant de plaisir qu’elle se fût jointe à la partie de barres de

leurs mioches. Et il fallait l’entendre raisonner les mères de famille,

les gourmander ou leur remonter le moral, quand Nicole l’emmenait dans

ses tournées à travers le village.

Celle-ci, malgré sa bonté, sentait toujours la barrière entre elle et

ces êtres, qu’elle ne comprenait pas tout à fait, dont elle avait

vaguement peur. Et, tout naturellement, eux la sentaient aussi. Une

ombre de répugnance, une ombre de timidité, cela suffisait à empêcher

l’entente cherchée de bonne foi, comme la moindre appréhension du

dompteur, devinée par les fauves, suffit à les rendre indociles et

dangereux. Le peuple restait trop, pour Nicole, le formidable fauve,

dont par nulle caresse on ne peut prévenir à coup sûr le rugissement et

le coup de griffe.

Cependant, le landau longeait des murs, au delà desquels des

bruissements sourds, des sifflets de vapeur, des fracas métalliques,

annonçaient l’activité des machines et des bras nombreux. Une grille fut

dépassée, dont l’ouverture laissa voir tout le mouvement de l’usine au

travail. C’était la Martaude.

Nicole observa:

--«Aucun atelier ne paraît chômer complètement.»

Honoré se tourna sur son siège:

--«Madame voit si la gaillarde a encore du cœur au ventre.»

Du bout de son fouet, il désignait la masse des bâtiments, l’ossature

énorme de cette «gaillarde», comme il disait, de cette Martaude, qui

trépidait tout entière de la volonté et de l’effort humains.

On la dépassa. Les chevaux précipitèrent leur allure. Puis, à un coude

de la route, en vue d’une rivière, ils tournèrent d’eux-mêmes,

brusquement, tandis qu’Honoré jetait en arrière ses considérations

optimistes. Alors Capon et le Brûlé prirent le pas. Ils connaissaient

bien le bout de côte.

La maison d’habitation se trouvait sur un épaulement de terrain,

dominant la fabrique. Sa façade regardait de l’autre côté, vers le

vallon. Et les voitures y accédaient par ce lacet, prolongé sous bois, à

travers le parc. En arrière, quelques terrasses étagées, que reliaient

des marches, établissaient la communication entre le domaine où

s’activaient les ouvriers et la demeure où pensait le maître, entre la

tête et le corps de ce grand organisme laborieux.

Nicole, à peine arrivée, courut vers le cabinet de travail de son mari.

Dans le corridor, elle croisa quelqu’un, qui parut vouloir l’éviter,

mais que sa hâte l’empêcha de reconnaître. La main au bouton de la

porte, elle allait entrer chez Raoul, quand les éclats d’une discussion

l’arrêtèrent.

Un organe aux sonorités de cuivre, habitué sans doute à vaincre les

rumeurs des réunions publiques, lançait avec emphase:

--«Le capital, c’est notre travail accumulé, c’est le produit de notre

sang et de nos muscles. Quand on se sert du capital contre le travail,

c’est comme si on mettait un couteau dans la main du fils pour

assassiner le père.»

Une réplique ricanante suivit, où Nicole distingua l’accent peu

sympathique de Raybois, le sous-directeur:

--«Et la science?... Et les cerveaux qui vous donnent les idées, les

instruments, l’impulsion, qu’est-ce que vous en faites?... A quoi

serviraient, sans eux, votre sang et vos muscles?»

Alors, froidement, mais avec une netteté d’acier, l’intervention de

Hardibert:

--«Que cela suffise! Nous ne sommes pas ici pour discuter des théories,

mais pour envisager des faits. Dites-moi, oui ou non, Coursol, si vos

camarades me sauront gré des concessions que je leur offre. Ne vous

dérobez pas. Je sais parfaitement quelle est votre influence. Mais

j’aime avoir affaire à vous, parce que vous êtes loyal. De votre côté,

vous savez que je n’ai qu’une parole. Si vous hésitez, je retire tout,

et je laisse faire la grève.»

Mme Hardibert, sans saisir tous les mots, en comprit assez. Son mari,

assisté du sous-directeur Raybois, était en pourparlers avec les

ouvriers, ou, du moins, avec un de leurs meneurs les plus autorisés, ce

Coursol, chef à l’atelier d’ajustage, d’une habileté et d’une conscience

rares, et que Raoul estimait très fort, malgré sa chimère de socialisme

et son orgueil à traiter avec le patron de puissance à puissance.

Ce n’était pas, pour la jeune femme, le moment de se montrer. Jamais

elle ne se hasardait sur le terrain des affaires, même en particulier

avec Raoul.

Celui-ci ne manquait pas de confiance en elle, pensait volontiers tout

haut en sa présence. Mais plutôt pour éclaircir ses propres idées que

pour en échanger avec un cerveau de sexe inférieur. Si Nicole, enhardie

par une forme interrogative, risquait un avis, l’absurdité lui en était

aussitôt rendue sensible par un trait de brève ironie, ou par une

reprise du sujet, sur le même ton, au même point, comme si elle n’eût

pas ouvert la bouche.

Sans essayer d’en entendre davantage, et encore moins d’intervenir, elle

se détourna donc pour gagner sa chambre. Et ce fut alors que, traversant

le palier, elle revit la personne qu’il lui avait semblé mettre en fuite

tout à l’heure. A demi-cachée par la caisse d’un latania, effondrée sur

une banquette, une forme féminine se courbait, les mains au visage, dans

une attitude de désolation.

--«C’est toi, Fanny?... Tu pleures?... Qu’est-ce qu’il y a, ma

petite?...» demanda Nicole avec un intérêt affectueux.

La tête navrée se leva vers elle. Un gentil et jeune visage, avenant et

frais, avec ce charme piquant de l’ouvrière française un peu

affinée,--une distinction spéciale, non apprise par la culture, et qui

laisse intacte la saveur naturelle,--des yeux séduisant par une sorte de

défaut, la légère obliquité qui en relevait le coin extérieur, à la

chinoise, leur donnant l’air de sourire, même à présent qu’ils

débordaient de larmes... Des cheveux châtains, bien coiffés en bouffante

auréole autour du front étroit. Et la naïveté d’un chagrin de vingt ans.

--«Oh! madame... Si monsieur Hardibert allait se fâcher contre papa!...

S’il nous fallait quitter la Martaude!...»

C’était la fille de Coursol, l’ouvrier socialiste, la forte tête de la

fabrique. Forte tête sous tous les rapports, d’ailleurs, aussi bien pour

le travail que pour les revendications utopistes. Trop indigestement

nourri d’une philosophie et d’une politique dont l’assimilation

dépassait les pouvoirs de sa mentalité, mais d’une droiture foncière,

qui le préservait des folies trop graves, et corrigeait ce que son

influence aurait eu sans cela de dangereux.

Depuis trente ans, il travaillait à la Martaude, passionné pour l’œuvre

de création qui s’y accomplissait, pour l’éclosion des superbes

machines, dont jadis il façonnait modestement les plus humbles organes,

et qui, maintenant, sortaient tout achevées, monstrueuses et précises,

éblouissantes, presque vivantes, de son atelier d’ajustage.

Il s’était marié dans le bourg, ses trois enfants y étaient nés, deux y

étaient morts, et leur mère les avait rejoints au cimetière. Sa fille,

Fanny, avait appris la couture par les soins de Mme Hardibert, celle-ci

ayant obtenu qu’on la gardât pendant deux ans, à Châlons, dans une école

professionnelle, où l’on n’acceptait pas ordinairement de pensionnaires.

Tout de suite après, la jeune fille avait trouvé de l’ouvrage bien

rétribué dans la maison des maîtres. Elle y circulait sans timidité, s’y

sentant un peu chez elle, fière de ce privilège. Et voici pourquoi, ce

matin, dans l’inquiétude de cette conférence entre le chef d’usine et le

porte-parole des mécontents, elle s’y était glissée derrière son père.

Des éclats de voix venaient de la terrifier. Tout se gâtait. Si Coursol

organisait la grève, bien sûr le patron ne le lui pardonnerait point. Il

faudrait abandonner le pays, la douce existence largement gagnée,--autre

chose peut-être, car, à travers la réalité, une jeune fille voit

toujours son rêve...--Et pour aller où?... L’angoisse de cette

alternative pâlissait la mince figure jolie, aux yeux obliques et futés.

--«Les choses n’en sont pas là,» dit Nicole. «Et puis, est-ce que tu

crois que je vous laisserais mettre dehors?...»

Elle affirmait une autorité dont n’aurait pu sourire qu’un observateur

superficiel du ménage Hardibert. Malgré la tyrannie tracassière de

l’époux, son dédain des opinions féminines, l’épouse se sentait forte

sur le domaine des décisions généreuses. Là, d’une suggestion ou d’une

prière, il était rare qu’elle ne l’emportât pas. Cette sécurité

inconsciente venait d’animer ses paroles.

--«Oh! madame... vous êtes bien bonne... Mais ça ne fait rien, j’ai

peur...» soupirait Fanny. Puis, comme incapable de contenir une

arrière-pensée qui l’oppressait trop fort, elle laissa échapper: «J’ai

peur de monsieur Raybois!...

--De monsieur Raybois?...» répéta Nicole.

Elle s’étonnait, car le sous-directeur, dont Hardibert avait fait la

position, lui accordant de plus la main d’une cousine à elle, Berthe

Dervangeaux, ne pouvait avoir une volonté contraire à la leur.

Mais Fanny éprouvait la crainte que M. Raybois ne montât le patron

contre eux, ne lui persuadât qu’il fallait expulser Coursol si l’on

voulait que le contentement et la discipline régnassent à la Martaude.

Et, tandis que la jeune fille murmurait son appréhension, une lueur

bizarre glissa dans ses jolis yeux retroussés, sous la courbe excessive

des paupières.

--«Il y a quelque chose que vous ne me dites pas, Fanny.

--Est-ce qu’on peut tout dire quand il s’agit de monsieur Raybois,

madame?...» demanda la jeune fille, qui, cette fois, la regarda bien en

face.

Une rougeur de gêne et de chagrin embrasa les joues de Mme Hardibert.

Jamais elle n’avait été forcée de convenir avec personne, et surtout

avec une ouvrière, de ce que tout le monde savait trop, de ce qui

rendait sa cousine Berthe horriblement malheureuse. Gaston Raybois était

de ces hommes qui s’enflamment régulièrement pour chaque femme jeune et

jolie, et accidentellement pour toutes les autres, au hasard de l’heure,

de la lumière, d’une grâce imprévue de voix ou de geste, à laquelle ils

ne savent pas résister. Tant que lui-même avait été jeune, célibataire

et incertain de son avenir, les occasions aimables que lui attirait sa

fringante tournure se multipliaient plutôt trop, même pour sa soif de

galanterie. Maintenant qu’il devait les faire naître, et qu’il ne

craignait pas d’employer son pouvoir pour les mener à sa guise, il

devenait terrible. Dans l’usine, au village, il commençait de jouer au

pacha. Mais cela finirait mal. Plus d’un mari, travailleur à la

Martaude, avait l’œil sur lui, tout sous-directeur qu’il était. Et rien

que pour certains soupçons, de rudes poings se crispaient sur les pièces

d’acier quand il traversait les halls avec sa face d’insolente joie.

Nicole, éclairée par les mots amers et les larmes de sa cousine, que la

jalousie ravageait, s’était hasardée à quelques allusions auprès de son

mari. Que fallait-il croire? Devait-on se préoccuper des légèretés de

Raybois? Peut-être un avertissement sérieux de l’ami, du chef,

préviendrait un scandale.

Hardibert haussa les épaules. On ne poursuit que de leur plein gré les

filles et les femmes. Qu’elles se tiennent bien, on les respectera. La

Martaude n’est pas un couvent. Ce n’est pas pour des balivernes de ce

genre qu’on tracasse un auxiliaire comme Raybois.

Dans la brutalité involontaire de ses réponses, Nicole, une fois de

plus, devinait l’intellectuel, hostile à l’amour, décidé à n’y attacher

aucune importance. Et aussi cette sourde antipathie pour la femme en

général, dont il ne saisirait jamais l’âme, et qu’alors il traitait--en

paroles du moins--comme une poupée de chair, dont la dignité était

négligeable, et qui devait toujours se sentir flattée par le vœu du

mâle. Une secrète approbation se trahissait dans son attitude pour

l’homme dont les actes impliquaient un mépris que lui-même eût souhaité

d’éprouver au degré où il le professait.

Nicole, froissée--elle n’aurait pu dire pourquoi--d’une telle façon de

prendre les choses, n’avait plus reparlé à son mari de la conduite de

Raybois. Elle n’évitait pas moins les confidences de sa cousine,

également choquantes, mais pour d’autres raisons. Un type singulier

d’honnête femme cynique, cette Berthe Raybois, que la jalousie

démoralisait sans l’égarer. Aussi, devant la plainte si claire, mais si

imprévue, de Fanny, Mme Hardibert demeurait pétrifiée d’embarras, ayant

horreur d’en apprendre davantage, tout en se disant que son devoir était

d’écouter cette petite, de la conseiller, de la protéger.

Ce silence piqua la jeune couturière. Doutait-on de sa véracité? La

blâmait-on pour un si malencontreux succès, dont toute sa réserve

décente n’avait pu la préserver, et qui la menaçait d’un dépit

redoutable?...

Elle murmura, la voix sèche:

--«Voilà ce que c’est d’être, comme moi, trop dévouée aux maîtres. Si je

ne craignais pas de leur causer des histoires, je n’aurais qu’à répéter

à père les abominations de monsieur Raybois. C’est pour le coup qu’il se

déclarerait contre les patrons, et qu’il déciderait les camarades à la

grève!...

--Ayez confiance en moi, Fanny,» commença Mme Hardibert. «Aucun mal ne

vous atteindra dans cette maison.»

Elle prononça encore quelques phrases, dont le vrai sens était plutôt

dans l’intonation tendre, apaisante... Car, où trouver d’opportunes

paroles?... L’âme de Nicole se repliait, dans une répugnance, parmi

cette atmosphère d’antagonisme et de convoitise où elle était rentrée.

Au seuil du cabinet de son mari, le cliquetis des intérêts de castes, se

heurtant avec des bruits d’or et de fer, la faisaient fuir tout à

l’heure, tremblante. Et voici qu’elle tombait sur un aspect plus

troublant de cette dure collaboration de forces opposées et inégales qui

fait la vie industrielle.

Où était son rôle, à elle-même?... Trop timide pour agir sur d’autres

êtres, d’une délicatesse trop rebelle à certains contacts pour

s’entendre avec les ouvriers, d’une générosité assez folle pour ne

jamais trouver qu’on eût raison contre eux, comment ne pas sentir à

toute heure le malaise d’un milieu où elle ne s’adaptait pas, bien

qu’elle y fût née? Ce matin, particulièrement, au lendemain de Bruges,

où tant de rêves l’avaient emplie toute dans une si vaste paix... D’un

coup d’aile éperdu son imagination l’y ramena... Elle ne vit plus cette

jolie ouvrière, aux yeux charmeurs et sournois, qui secouait de sa jupe

fripée, de sa chemisette mince, les vilains désirs, comme des insectes

agrippeurs et répugnants. Elle n’entendit plus les voix batailleuses

discuter pour le luxe et pour le pain. Elle fut là-bas... Quelqu’un s’y

trouvait à côté d’elle. Des cygnes nageaient à l’ombre, sur le cristal

noir d’un canal. Et leur long col ondulait avec une telle grâce que cela

faisait de la pensée, de l’émotion, des souvenirs, tout un ordre de

choses très précieuses et très importantes, auxquelles son compagnon se

montrait aussi sensible qu’elle-même. Elle voudrait vivre ainsi, pour de

belles et calmes images, avec quelqu’un qui en serait fasciné comme

elle--oui, fasciné, au point qu’un bonheur aigu jusqu’à la souffrance

embrumât ses prunelles bleues.

Le Cœur chemine · 第 14 / 29 题