LE BONHEUR DE LA MAISON

«Avoir une maison commode, propre et belle,

Un jardin tapissé d’espaliers odorants,

Des fruits, d’excellent vin, peu de train, peu d’enfants,

Posséder seul, sans bruit, une femme fidèle.

«N’avoir dettes, amour...»

Sur ce mot, ils se regardèrent et sourirent.

--«Pas d’amour...» souligna Sérénis. «Ah! l’escargot!»

Nicole éclata de rire. Elle retrouvait Georget, le gamin de la Martaude.

Pourtant la sagesse bourgeoise, qui, par hérédité comme par éducation,

s’interposait entre ses impressions inconscientes et les choses, ainsi

qu’un manteau sur la nudité inconnue de son âme, lui interdit de railler

l’honnête idéal du vieil imprimeur. Elle expliqua:

--«Pas d’amour... C’est-à-dire pas de passion désordonnée, périlleuse.

Mais la tendresse loyale au foyer. Vous voyez bien: «une femme

fidèle...»

Son doigt, ganté de suède clair, s’avançait, désignait le mot.

N’était-ce pas ce qu’il y avait de plus beau, de plus précieux au monde:

une irréprochable épouse? Et son geste trahissait un peu de fierté, car

c’était cela qu’elle était, qu’elle serait toujours. Un chaste orgueil

personnel la solidarisait avec la vertueuse Flamande du XVIe siècle,

dont elle acceptait pour elle-même le bref et définitif éloge.

Ogier fut loin de songer qu’il froissait une secrète fraternité

féminine, et peut-être quelque chose de plus frémissant, de plus

délicat, lorsqu’il reprit, commentant le début du vers:

--«Oui, pour la «posséder seul, sans bruit», suivant sa ridicule

expression, le philistin! C’était sa chose, comme cette presse,

tenez!...» ajouta-t-il en frappant légèrement l’antique travailleuse.

«L’égoïsme conjugal dans toute sa vilenie consacrée. Ça vous représente

le bonheur, à vous, madame?»

Elle resta sérieuse, sans répondre. La question, d’ailleurs, n’en était

pas une,--ou à peine. La curiosité de ce cœur, de cette existence, ne

mordait pas encore Sérénis. En ce moment, il prenait plus souci de

montrer, aux dépens du pauvre rimeur, la chaude vivacité de son âme, la

fougue altière de ses propres sentiments. Lisant plus loin, il

s’écriait:

--«Le misérable!... Écoutez plutôt:

«Vivre avecque franchise et sans ambition...»

alors qu’il y a tant de beauté dans le mystère, tant de pudeur dans le

mensonge, tant de force dans l’ambition!

«Dompter ses passions, les rendre obéissantes...»

N’en a pas qui veut, des passions. Il ne devait pas avoir grand’chose à

dompter, ce commerçant. Ah! voici un vers juste:

«C’est attendre chez soi bien doucement la mort.»

Parfait. C’est attendre la mort. Ce n’est pas vivre. Le plat sonnet!...

Rendons-le à mademoiselle Toquette... Et sauvons-nous de cette maison,

madame.»

Nicole, bien que scandalisée, s’égayait de nouveau. Toquette elle-même

riait de rattraper en trottinant les grandes enjambées farouches du

poète indigné. Mais, comme ils traversaient la cour, ils s’arrêtèrent,

ressaisis au passage par la poésie des vieilles murailles mangées de

verdure, clignotantes de mille yeux glauques aux petits carreaux sertis

de plomb... Indéfinissable rêve des cours divisées par l’ombre, et où

noircissent les géométriques feuillages.

--«Le sieur Plantin a-t-il jamais saisi la grâce de ça?...» fit Ogier,

avec sa rancune d’artiste pour les méchants vers de l’imprimeur.

--«La vigne et le lierre n’étaient pas poussés alors,» dit Toquette,

gravement.

Les malins yeux roux épiaient de côté le visage du jeune homme. Il

sourit, désarmé contre l’espiègle. Déjà elle se détournait, ne voulant

pas avoir vu ce sourire.

Comme elle filait dans la rue, marchant devant eux, leste dans sa jupe

encore courte, Sérénis dit à Nicole:

--«Vous vous êtes chargée d’une éducation peu commode.

--Quelle éducation?» Elle suivit son regard. «Ah! Toquette!... La pauvre

petite!...

--Permettez-moi de ne pas la plaindre. Elle a treize ou quatorze ans, et

elle est auprès de vous. Cela m’est arrivé...

--Est-ce un madrigal?

--Non, c’est un très bon souvenir.»

Rien ne ressemblait moins, en effet, à un madrigal que cette dernière

phrase, simple, toute en profondeur, et qu’accompagnait, non la galante

admiration des yeux, mais leur enfoncement dans une vision lointaine.

Ces yeux-là, Nicole en découvrit alors, avec une surprise aiguë, toute

la magie de tristesse et de caresse. Pourtant ils ne la regardaient pas.

Comme cela change, avec la vie et avec l’âme, ces miroirs que sont les

prunelles!... Le Georget d’autrefois n’avait pas, dans les siennes, du

même bleu pourtant, ces reflets plus doux que des gestes et plus

dominateurs que des mots.

Mme Hardibert reprit la conversation tout de suite:

--«Toquette... ou plutôt... Victorine Mériel, ne demeure pas auprès de

moi. Je ne me suis pas chargée de son éducation. Ce serait de la

prétention chez la jeune ignorante que je suis, ne connaissant guère

l’existence, et tout à fait incapable de l’enseigner. Non, Victorine est

dans un pensionnat, où son père lui-même l’a placée avant de quitter

l’Europe.

--Ah! son père?...

--... est en Amérique. Un cerveau brûlé, ce Paul Mériel. Très

intelligent, pas du tout quelconque. Mais un de ces êtres qui, avec des

dons remarquables, manquent du je ne sais quoi qui leur permettrait de

les mettre en œuvre. On dirait de ces machines compliquées,

étincelantes, magnifiques, et qui ne marchent jamais, faute d’un

agencement exact de leurs merveilleux rouages.

--Oh! madame... Nous étions si loin des ateliers de la Martaude!

--Ça sent la graisse et la fumée, ma comparaison?...

--Elle est juste, mais trop professionnelle.»

Mme Hardibert rougit, avec un battement plus nerveux de ses mobiles

paupières. La suggestion ouvrit devant elle, effectivement, les ateliers

de la Martaude. De grands halls, pleins de vapeur et de bruit... un

peuple noir et suant de travailleurs. Elle sentit le malaise que

projetaient en elle ces forces de fer et de chair, sa perpétuelle

inquiétude à les voir plier sous l’autorité d’un homme, de son mari,

sans comprendre s’il y avait d’autres sources et d’autres limites à

cette autorité que l’argent. Ogier, lui, n’était responsable que de ses

rimes, et ne domptait que la Chimère... Elle murmura:

--«Ne vous moquez pas de moi. C’est vrai... Je ne peux pas oublier les

machines. Elles m’oppressent.»

Il s’étonna, mais n’eut pas le temps de questionner. Toquette revenait

vers eux.

--«Où allons-nous, marraine?

--Au Promenoir, retrouver ton parrain. Tu sais qu’il veut nous faire

déjeuner à la Tête-de-Flandre.

--Permettez-moi de prendre congé de vous,» dit Sérénis.

Comment! Jamais de la vie! Nicole ne permettrait pas. Son mari lui en

voudrait trop... Et, tandis qu’elle forçait le poète, peu récalcitrant,

à la suivre du côté de l’Escaut, elle termina l’histoire de Toquette.

Paul Mériel fut un des meilleurs camarades de jeunesse de Hardibert.

Plus brillant que lui, il paraissait mieux destiné à réussir. Tous deux

partagèrent des travaux de laboratoire, d’où ils comptaient voir surgir

quelque prodigieuse découverte. Bientôt pourtant l’esprit plus pratique

de Hardibert se restreignit à des problèmes de mécanique, modestes en

apparence, mais qui devaient modifier profondément l’industrie des

machines à vapeur. Ceci le conduisit à la Martaude, dont il était

aujourd’hui directeur. Mériel, lui, prit cent brevets pour des

inventions à tapage, dont aucune ne résista à l’expérience. Il fonda des

sociétés, qui s’effondrèrent, eut des procès, et finalement dut

s’expatrier, non seulement pour tenter la fortune sur un terrain moins

fâcheusement battu, mais peut-être pour éviter des redditions de comptes

par trop embarrassantes.

Ce dernier détail, sous-entendu clairement par Nicole, amena sur les

lèvres de Sérénis un mot de compassion dédaigneuse pour l’héritière

d’une mentalité si incertaine.

--«Pauvre fille!... Votre bonté même ne refera pas sa destinée.

--Qui sait?

--Ne l’espérez pas, madame. Cette enfant-là n’est pas plus banale que

son père, mais je crois qu’elle manquera, comme lui... d’ajustage.»

Il y eut un silence, puis le jeune homme reprit:

--«Mais sa mère?... Qui était sa mère?... L’a-t-elle perdue jeune?...»

L’expression troublée de Nicole ne laissa guère de doute à l’écrivain

sur l’origine, romanesque mais irrégulière, de Mlle Toquette. Il dit

seulement:

--«Ah!...»

Mme Hardibert reprit vivement:

--«L’histoire est tout à l’honneur de Mériel, je vous assure. Il

reconnut l’enfant, dont Raoul consentit à être le parrain. Il voulait

épouser la mère, qu’il adorait. C’est elle qui refusa, parce qu’il

manquait de fortune.

--Qu’est-elle devenue?

--Elle a été tuée, la malheureuse, dans un accès de jalousie, par le

prince hongrois, très riche, qu’elle avait préféré à Mériel. C’était,

paraît-il, une fort belle et fort spirituelle créature.

--Sa fille semble détenir plus de son esprit que de sa beauté.

--Hé!... Toquette sera jolie, d’une physionomie très piquante,

originale, à coup sûr, avec ses beaux cheveux roux ondés, ses yeux d’or

sombre et son teint éclatant. Attendez seulement que les traits

s’allongent et que les taches de rousseur se débrouillent.»

La gravité pensive d’Ogier s’anima presque jusqu’au rire:

--«Halte-là! Je n’attends rien de ce genre. Ce m’est tout à fait

indifférent.» Puis retombant au sourire bridé de doute: «Ce que je

souhaite, c’est qu’une douleur ne vous vienne jamais par cette fillette,

que vous aimez.»

Le Cœur chemine · 第 11 / 29 题