PRÉFACE.

J’ai commencé cet écrit pendant le procès des troubles du mois de juin.

Avant qu’il fût terminé, un nouvel attentat est venu alarmer le trône et

la France. Je n’y vois qu’un nouveau motif de le publier.

En 1800 au théâtre de Drury-Lane, James Hadfield tira un coup de

pistolet sur le roi George III. M. Erskine, chargé par la cour de la

défense de l’accusé, parla en ces termes:

«Messieurs, je reconnais avec M. l’avocat-général que si, dans le même

théâtre, le prévenu eût tiré le même coup sur le plus obscur des hommes

assis dans cette enceinte, il aurait été conduit sur-le-champ, d’abord

en jugement, et, s’il eût été déclaré coupable, au supplice. Il n’eût eu

connaissance des charges dressées contre lui que par la lecture même de

l’acte d’accusation. Il serait demeuré étranger aux noms, à l’existence

même des hommes appelés soit à prononcer sur son sort, soit à rendre

témoignage contre lui. Mais, prévenu d’une attaque meurtrière contre la

personne du roi, la loi le couvre tout entier de son armure. Les propres

juges du roi lui ont donné un conseil, non de leur choix, mais du sien.

Il a reçu une copie de l’acte d’accusation dix jours avant le débat. Il

a connu les noms, les qualités, la demeure de tous les jurés désignés

devant la cour; il a pu exercer, dans sa plus grande étendue, le

privilége des récusations péremptoires. Il a joui de la même faveur à

l’égard des témoins qui déposent contre lui... La loi a fait plus

encore; elle a voulu qu’un intervalle solennel séparât le jugement du

crime: quel plus sublime spectacle que celui d’une nation entière

légalement déclarée, pour quelque temps, incapable de rendre la justice,

et cette quarantaine de quinze jours prescrite avant le débat, de peur

que l’esprit des hommes ne se laissât saisir de prévention et de

partialité[1]!»

[1] _Speeches of_ Lord Erskine, Londres, 1812.

Spectacle sublime en effet, car la loi qui le donne ne cherche que la

justice, et ne consulte que la vérité. Elle sait la nature humaine et

veut la sauver de ses plus excusables erreurs. Plus le crime est

horrible, plus il touche de près aux débats dont la société est agitée;

plus il offense ses plus précieux intérêts et ses sentimens les plus

chers, plus son châtiment est juste et nécessaire, plus il faut craindre

l’influence des passions et l’ardeur des premières pensées. La loi ne

doit point de complaisance à l’impatience des hommes, même légitime. Son

devoir est de s’en défendre, non de la servir. Une telle jurisprudence

ne protége pas seulement les accusés; elle assure les trônes et l’ordre

public mieux que toutes les tyrannies.

Par les mêmes causes, c’est surtout dans les temps de fermentation

politique que la justice doit se montrer plus difficile et plus

attentive. La tentation de l’envahir est si forte et le péril si grand!

Quand la guerre est entre les partis, les partis travaillent à porter

partout la guerre; ils souffrent avec un dépit profond que la paix

demeure quelque part, que tout ne leur soit pas appui ou instrument. Que

deviendra la société si elle leur ouvre toutes ses institutions, leur

livre toutes ses garanties?

Il est mal aisé, je le sais, de résister à cette pente. C’est une raison

de plus de s’y roidir. Quand le mal est là, nous acceptons trop

docilement ses conséquences. Parce qu’elles sont naturelles, on dirait

que nous les trouvons légitimes. Triste effet des révolutions et du

découragement où elles jettent les esprits! Il amène cet autre mal,

qu’après n’avoir pas résisté, on se soulève, et que, n’ayant pas su

repousser énergiquement l’injustice, on s’en autorise pour être injuste

à son tour. Qui sait user de tout son droit s’épargne la nécessité de

dépasser son devoir.

Loin de nous donc cette pusillanime résignation au mal et à ses dangers!

Si la justice est menacée, il faut dire ce qui la menace. Si quelque

force étrangère veut la détourner à son profit, il faut s’élever contre

une usurpation qui la perd. En aucun cas, la justice ne peut appartenir

à la force; c’est la force qui lui appartient, qui doit la servir. Et

plus l’usurpation est pressante, plus elle a de prétextes à faire

valoir, plus les amis de ce qui est légitime doivent se montrer fermes

et vigilans.

En cette occasion comme ailleurs, je dirai tout ce que pense. Je ne sais

nul autre moyen de répondre aux suppositions calomnieuses et de

repousser d’avance les infatigables soupçons de l’esprit de parti. Je

n’ai qu’un mot à ajouter. Ce ne sont point les tribunaux que j’accuse;

c’est la justice que je défends.

Paris, 1er février 1821.

Des conspirations et de la justice politique · 第 4 / 20 题