LES PIGEONS

--Tu viendras?... Je t’en prie, tu viendras? Toute la nuit déjà, hier,

je t’ai attendu.

Barnavaux mit une piécette dans la soucoupe que madame Edmée lui tendait

en parlant, et fit signe, les mains contre les oreilles, que la musique

de l’orchestre l’empêchait d’entendre. Mais il mentait. Décolletée très

bas dans un corsage de soie gris perle, cuirassé de paillettes d’acier

qui dissimulaient l’usure de l’étoffe, madame Edmée le regardait d’un

air d’adoration triste, d’insistance canine, de désir et de jalousie.

Elle ne cachait pas plus son amour douloureux que sa peau meurtrie. Un

réseau très fin de petites rides, à l’endroit où le cou rejoignait

l’épaule, montrait qu’elle avait commencé de vieillir. Mais sous le fard

et la poudre, avec ses yeux bruns, mouillés et tendres, elle était

encore bien belle. Les camarades de Barnavaux, venus avec lui dans ce

café-concert de Saïgon, la considéraient ardemment.

Mais lui? Eh bien, quoi, ce n’était plus du nouveau. Pour les hommes

tels que Barnavaux, issus de souche paysanne, obéissant à d’antiques

traditions sans même le savoir, il n’y a guère de fidélité gardée qu’aux

femmes qui vivent au logis, font la soupe, veillent aux hardes. Alors

elles tiennent leur mâle, et le mâle se laisse tenir, parce que ça se

doit et qu’il y trouve son intérêt. Les autres femmes? Si elles ont des

béguins, tant pis ou tant mieux, ça dépend. Elles peuvent donner de

l’argent? C’est vrai, mais pour le prendre, il faut en avoir besoin. Et

Barnavaux en avait. Il rentrait de la campagne de Chine avec sa masse,

sa part de prise, les profits du pillage, enfin. Le pillage, la chose la

plus légitime du monde: qui peut le plus peut le moins, le droit de tuer

suppose celui de voler.

Et justement, au moment où il avait des louis plein sa ceinture, et

même, chose extraordinaire, des billets, au moment où il pouvait

s’offrir toutes les femmes, les blanches et les jaunes, madame Edmée, la

chanteuse-charmeuse du concert Européen refusait son argent, mais

entendait l’avoir à elle toute seule, toutes les nuits et tous les

jours? Barnavaux se sentait malheureux comme un enfant qu’on force à

jouer trop longtemps au même jeu. Pourtant les camarades avaient l’air

de l’envier. Il eut de l’orgueil. Et sans répondre directement, il

demanda:

--Quand passes-tu?

--J’ai déjà passé, répondit-elle. Mais il y a le numéro des enfants, et

c’est moi qui finis, avec mes pigeons... Viens me rejoindre chez moi

après, Barna, je t’en prie. Barna, mon loup, ma joie!

Barnavaux, encore hésitant, pencha tout le corps vers la droite, afin de

placer son front brûlant sous le ventilateur, dont les quatre ailettes

tournaient si vite qu’on n’apercevait plus rien qu’un tourbillon

blanchâtre dans l’air alourdi par la fumée de tabac. Il embrassa d’un

coup d’œil l’étrange spectacle qu’offrait ce café-concert exotique: le

Japonais qui occupait la scène, les pieds en l’air sur une échelle qu’il

équilibrait d’une main, jonglant de l’autre avec trois boules; la grosse

chanteuse valaque, en robe de satin noir, assise contre la toile de

fond, attendant son tour, les mains sur les genoux; ce public presque

uniquement masculin, sauf quelques femmes de fonctionnaires et de

colons; et dans une loge, leur faisant face singulièrement, trois gros

Chinois riches, qui leur jetaient des regards où la concupiscence se

mêlait au mépris. Les toilettes de ces femmes, les robes bleu de ciel

des Chinois, étaient les seules taches nuancées, tous les Européens

étant vêtus de blanc, d’un blanc sec qui semblait rebondir sous la lueur

des lampes électriques.

--Eh bien! c’est bon, finit par dire Barnavaux. Après la représentation

alors, chez toi.

Madame Edmée le remercia, d’une caresse heureuse qui effleura sa nuque

aux cheveux tondus ras. Elle ne rentrait en scène que pour la fin, et

s’assit sur une chaise, se faisant bien petite aux côtés du soldat

qu’elle aimait. Barnavaux ayant posé sa cigarette près de lui, elle s’en

empara passionnément, pour la finir.

--Tiens, dit Barnavaux, c’est le tour de tes deux gosses, maintenant.

Le rideau, qui s’était baissé pendant que le Japonais valsait sur une

seule main, venait de se relever. Deux enfants se faisaient vis-à-vis

devant la rampe; un petit garçon de douze ans, vêtu en incroyable, la

petite fille plus jeune encore, dans le costume de madame Angot: le

prince Paul et la princesse Armide, disait le programme. Et c’était une

chose délicieuse, amère et pitoyable à la fois. Ils n’étaient pas

fardés, eux! Ils étaient si frais, si tendres, si jolis, ils avaient des

yeux si rieurs et candides, au fond, bien que déjà creusés par les

longues veilles, les misères du métier, et tout ce qu’ils avaient vu, et

tout ce qu’ils savaient! Et ils chantaient des obscénités d’une petite

voix nette, cette voix déchirante d’argent fêlé qu’ont les enfants qu’on

fait chanter trop tôt.

C’est ton chou, Lise, ton chou,

Ton chou qu’il m’faut pour mes deux sous...

Voilà ce que disait le prince Paul, et on lui avait appris des gestes

pour souligner la sottise et l’ignominie des paroles. Et il vaut mieux

ne pas dire ce que la princesse Armide répondait. Il y a des lois, en

France, pour empêcher que les enfants se fatiguent et se salissent dans

les théâtres. Aux colonies, on les applique ou on ne les applique pas.

On a autre chose à faire que de s’occuper de baladins presque toujours

étrangers, qu’on ne reverra jamais, qui amusent--et il y a si peu, si

peu d’occasions de s’amuser, tant de maux plus graves, tant de vices

qu’on ne corrige pas... Le prince Paul et la princesse Armide étaient de

trop petits personnages pour qu’on s’inquiétât d’eux.

--Ça me dégoûte! cria Barnavaux. On devrait les coucher, ces gosses. A

quelle heure, qu’on les couche?

Madame Edmée ne comprit pas. Elle aimait bien ces deux petits, mais il

fallait vivre. Ils faisaient le métier qu’elle avait toujours fait. Elle

ne savait pas mieux.

--J’ m’en vais, répéta Barnavaux. Si c’est pour voir des gosses qui

disent des choses qu’ils ne devraient pas savoir, j’aime mieux aller à

Cholon. Au moins, à Cholon, c’est des gosses chinois: alors, c’est

naturel, c’est permis. Mais des enfants de blanc, nom de Dieu!

--Barna, dit madame Edmée, ne t’en va pas!

Quand elle l’avait près d’elle, elle était sûre au moins qu’il n’était

pas à d’autres. Elle n’était pas seule, avec son horrible crainte de

vieillir et de n’être plus aimée. Ah! il s’en fallait de si peu de temps

pour que personne ne pensât plus à l’aimer, n’osât plus!

--Barna, où vas-tu?

--A Cholon, j’ai dit, cria Barnavaux rudement, chez les Chinois.

Il prit son casque et partit, chavirant des verres.

Madame Edmée se leva sans adresser un mot aux amis du soldat. Il était

parti: le reste de l’univers ne l’intéressait plus. Par une petite

porte, dissimulée derrière le bar aux cocktails, elle regagna les

coulisses, et malgré la chaleur torride son corps tremblait comme dans

un grand froid. Armide et Paul avaient déjà enlevé leurs costumes. Paul

remettait un mauvais «marin» de toile bleue. Armide, les bras en l’air,

comme une petite femme, attendait que l’habilleuse annamite lui passât

un sarrau vert-liberty. Harassée de fatigue, elle demanda:

--Quand c’est, qu’on s’en va?

--Après mon numéro, tu sais bien, répondit madame Edmée sèchement.

--Ah! fit-elle, il faut encore attendre le 9!

Madame Edmée, sans répliquer, tira la lustrine noire qui couvrait la

cage où ses pigeons somnolaient. Réveillés par l’éclat éblouissant des

lampes, ils agitèrent leurs ailes, piquant du bec le grain imprégné

d’une très légère décoction d’opium qu’on venait de déposer pour eux

dans une augette. Ils se laissèrent prendre ensuite un à un, et mettre

sur un perchoir de bambou. Ils étaient plus de vingt, leurs couleurs

chantaient toutes ensemble, le rideau se leva, et madame Edmée les porta

sur la scène.

Un grand pigeon blanc d’argent, celui qui vacillait au sommet du

perchoir, prit son vol, plana, vint se poser sur sa tête. Il y demeura

ferme, ses pieds de corail enfoncés dans les cheveux, le col gonflé, le

bec ouvert, les ailes battantes. Deux autres, d’un bleu profond,

s’arrêtèrent sur les épaules nues; tout le reste de la troupe prit son

essor, monta d’un coup jusqu’aux frises, redescendit la tête basse, les

ailes raidies, les plumes de la queue en éventail: et dans un cercle

toujours le même autour de la charmeuse, ils tournoyaient

infatigablement.

Les uns semblaient dorés. D’autres étaient comme des coquilles de nacre

changées en oiseaux; on n’aurait pu dire les nuances de leurs ailes, de

leur cou, de leur ventre. Ils s’entre-croisaient, se mêlaient,

peuplaient l’air d’un spasme aérien, et séparés un instant se

rejoignaient encore. D’autres semblaient des taches de pourpre et de

sang douées de vie, de vol et d’amour. Leurs tourbillons se

rapprochaient. Ils effleuraient la robe, les seins, la face pâmée qui

demeurait au milieu d’eux comme un soleil fixe au centre d’astres

clairs; et quand madame Edmée renversait la tête, le pigeon blanc

étendait ses ailes toutes grandes, et tirait, comme s’il eût été assez

fort pour l’enlever jusque dans la nue.

Elle vibrait toute, et véritablement. Ce jeu qu’elle avait appris, elle

le vivait jusqu’aux sanglots, elle en faisait le poème passionné de son

corps de désir; elle s’abîmait dans un vertige où ses sens attendaient,

attendaient, et réalisaient presque l’objet de leur attente. Un pigeon

vert diapré croula sur sa poitrine, y resta frissonnant, accroché des

deux pattes, le col tendu, le bec à ses lèvres. Un autre, noir, rose et

feu, tomba comme une pierre, demeura crispé sur sa nuque. Il battait

lentement des ailes, sa gorge frémissante roucoulait avec douceur; elle

tendit les deux bras, et toute la troupe, abandonnant l’air qui sonnait,

couvrit la femme droite et pale d’un manteau d’ailes et de volupté.

* * * * *

Armide et Paul s’étaient endormis dans un fauteuil de rotin, où ils

étaient couchés côte à côte, les yeux fermés et les bras mous. On

n’entendait pas leur souffle, mais seulement le bruit de leurs lèvres

qui parfois s’entre-choquaient. Quand madame Edmée, un manteau sur sa

toilette de théâtre, les réveilla tous deux, ils ne tenaient plus sur

leurs jambes. Elle les conduisit par la main jusqu’à l’hôtel, les

déshabilla, et ils reprirent leur somme sur le lit unique qu’ils

occupaient dans sa chambre. A son tour, elle se coucha, mais elle ne

pensait qu’à Barnavaux.

»Où est-il? pensait-elle. Qu’est-ce qu’il fait? Est-ce qu’il viendra?

De grandes ondes soulevaient sa gorge, elle se sentait humiliée, triste

à mourir. Pourquoi vivait-elle encore? A quoi ça servait-il, de vivre?

Et, dans sa torpeur douloureuse, il lui semblait voir les pigeons

tourner encore autour d’elle, mais pour l’attirer en bas, dans un abîme

noir où elle étouffait. Enfin la porte de l’hôtel claqua, il y eut des

pas d’homme. Elle connaissait le pas de Barnavaux. Elle ne connaissait

plus au monde que le bruit de ce pas: c’était lui!

--Barna, cria-t-elle, ah! que tu es bon!

Elle avait envie de se mettre à genoux. Barnavaux avait couru les bouges

de Cholon. Il avait bu du champagne comme un chef, du whisky comme un

Anglais, et il exhalait aussi cette odeur fine de chocolat bouillant qui

est celle de l’opium. Il n’avait pas fumé l’opium pourtant; cette

ivresse-là ne lui disait rien. C’est trop lent, c’est trop délicat, il

faut rester couché sur une natte. Mais c’est si amusant d’aller dans les

fumeries bousculer les Chinois qui rêvent auprès de la petite lampe et

du bambou divin! Ses yeux brillaient. Il était gai, assez gris, mais

toujours solide. Et l’amour de cette femme l’exalta enfin comme un

dernier triomphe.

--... Tout de même, fit-il, tout de même!

Il s’assit, fier comme un maître. Madame Edmée s’allongea, la tête sur

sa poitrine, et leurs deux cœurs bondissaient. Tout à coup, il entendit

une petite voix claire qui demandait:

--C’est qui?

Alors il vit Armide. Le bruit de ses pas l’avait réveillée, et elle

regardait, à la lueur de la lampe. Il se dressa, tout interdit.

--Dors! fit madame Edmée d’une voix fâchée à la petite Armide, en allant

vers le lit.

--Ah non! cria Barnavaux, non. Pas ça, nom de Dieu! Pas ça!

--Barna! dit encore madame Edmée, d’une voix suppliante.

Mais il avait déjà bouclé son ceinturon. Et claquant la porte, il

s’éloigna pour jamais, sombre et semblable à la nuit.

* * * * *

Le vent soufflait du nord-ouest: un vent froid, mais régulier, qui ne

fatiguait pas la _Devonia_. Le grand navire piquait son chemin tout

droit, sans rouler, sur l’eau clapotante.

Le Passager, bien emmitoufflé dans ses couvertures avait installé sa

chaise en rotin à l’arrière, dans le couloir qui sépare le bordage des

vitres du salon des premières, sous le vent, et au sud par conséquent.

La chaîne du gouvernail passait dans une espèce de rigole, près de lui,

et quand le timonier changeait de direction, cette chaîne bien huilée,

glissant sur des galets de fonte, ne faisait entendre qu’un ronflement

contenu. L’arbre de l’hélice, vissant dans l’onde inerte ses quatre

ailes frémissantes, ébranlait toute cette grande nef d’une rumeur

perpétuelle, mais plus sourde encore. A l’avant, dans une des cages de

l’oisellerie, des pigeons roucoulaient. Et tous ces bruits étant

monotones, le Passager allait s’endormir.

Une voix lui dit:

--Monsieur, ne dors pas. Je veux te demander quelque chose.

Alors, ouvrant les yeux, il vit une petite fille blonde qui portait un

sarrau vert-liberty. Le sarrau était élégant, la petite fille était

jolie, mais elle avait des bottines jaunes très fatiguées, et son air

n’était pas celui d’une petite fille riche, car il était insolent: et

les enfants des riches sont confiants, heureux, sûrs d’eux-mêmes, parce

qu’on ne leur a jamais fait de mal; ils ont la mine de petits rois,

certains d’être obéis; mais ils n’ont pas l’air insolent. L’insolence

est le défaut des collégiens auxquels on impose une règle qui les

révolte, des enfants pauvres, qui ont le cœur orgueilleux et sensible,

des méchants, des faibles, et plus généralement des malheureux. C’est

une forme de la susceptibilité.

Et la petite fille avait des yeux bien tristes à voir, encore purs, mais

déjà savants et désabusés.

Le Passager demanda:

--Comment t’appelles-tu?

Elle répondit:

--Armide. Tu me connais bien, monsieur, c’est moi qui ai inventé les

courses d’écrevisses, à bord. Et c’est toi qui as gagné la poule, la

grande poule, tu sais!

Le Passager savait très bien. Avant le départ de Southampton, le coq

avait acheté des écrevisses vivantes, que la petite fille avait vues

grouiller dans une manne. Alors elle avait organisé tout un système de

courses, drôlement, des courses qui étaient devenues à la mode. Un tas

de viande formait le but; des planches, qui rayonnaient tout autour,

constituaient des secteurs. A l’extrémité de chacun des secteurs, on

mettait une écrevisse affamée. Il était rigoureusement interdit à chacun

des parieurs de pousser la sienne ou de la faire changer de chemin, si

par malheur elle ne se dirigeait pas à reculons vers le but. Mais on

avait le droit de la nourrir à part, de la soigner, de l’entraîner, de

lui donner des excitants, de corrompre le coq pour qu’il fournît des

renseignements sur la bête à choisir, et de la lui payer plus cher qu’au

marché. On n’imagine pas le haut prix que peut atteindre, sur un navire,

une écrevisse de course.

Le Passager avait gagné la poule, la grande poule, la _Queen Victoria’s

Pool_, pour laquelle avaient combattu les meilleurs animaux de Ramon

Ramirez: don Ramon Ramirez, le gros éleveur de la Plata, moins fier de

ses deux cent mille bœufs et de ses innombrables moutons que du

magnifique haras d’écrevisses qu’il entretenait à bord de la _Devonia_:

la première bassine en fer blanc, à babord, entre le poste d’équipage et

la boucherie. Il y avait aussi le haras du colonel yankee Mac-Kinnon:

douze bêtes en pleine forme, nourries spécialement de rognons de veau.

Mais l’Amérique du Nord n’avait pas pu tenir le coup contre la Plata, et

la Plata elle-même avait été battue par la France, représentée par le

Passager: ce qui est glorieux, bien que le commandant ait refusé de

signaler le fait dans son livre de bord. Le Passager sentit qu’il avait

une dette de reconnaissance à payer. Il demanda:

--Mademoiselle Armide, qu’est-ce que tu veux?

Elle répondit:

--Prends-moi dans tes bras, et lève-moi jusqu’à une des fenêtres du

salon, pour que je regarde.

Il rejeta ses couvertures, se mit debout, et la prit dans ses bras comme

elle avait voulu. Alors de ses yeux avides, elle contempla l’intérieur

du salon.

--Que c’est beau! dit-elle.

* * * * *

Comme dans tous les paquebots, le salon occupait l’arrière entier du

navire. Les trois rangées de tables, deux le long des murailles, une au

milieu, étaient déjà servies pour le dîner. Elles éclataient

d’argenterie, de verres en cristal, teintés d’émeraude pour les

Johannisherg et le Rudesheimer, taillés à facette et clairs comme des

diamants pour les autres vins. Il y avait sur la table d’honneur un

surtout en biscuit de Sèvres qui représentait une galère traînée par des

cygnes, et les parois de la salle, entre chaque fenêtre, supportaient

des tableaux. Parmi des palmes et des fougères, volaient des oiseaux

brillants comme des pierres précieuses; des navires entraient à pleines

voiles dans des ports enchantés; sous des cieux couleur d’or, à la cime

d’un grand palais fait de plusieurs étages de colonnes, et dont les

pieds plongeaient dans la mer, une dame belle comme une fée avait l’air

d’attendre, et de chanter. En face du piano, à l’autre extrémité du

salon, montait tout droit le grand escalier, avec sa rampe de marbre où

des statues de femmes dressaient des lampadaires; et sur un large

panneau, dans le vestibule, un grand artiste avait peint Amphitrite et

son cortège. Le corps de la déesse, à demi voilé par les flots,

apparaissait comme une grande fleur rose entrevue dans un brouillard un

peu vert. Des tritons, des dauphins, des nymphes l’entouraient; et l’un

de ces tritons, espèce de monstre à figure d’homme, couvert d’algues,

huileux et lustré comme un morse, gigantesque et servile, offrait à sa

maîtresse un morceau de corail, arraché sans doute à l’abîme, et dont

l’éclat rouge et mouillé tremblait de lumière.

Armide répéta:

--Que c’est beau, que c’est beau, là-dedans!

Le salon des grands paquebots est une espèce de saint-des-saints où les

petits enfants ne sont pas admis, pour diverses raisons, dont la

principale est qu’ils ont le mal de mer imprévu. Ils sont locataires

d’un domaine particulier, qui est la coupée. C’est là que se retrouve

leur table, présidée par une _Stewardness_ de confiance, et servie par

leurs bonnes particulières, qui sont des deux sexes, car les Chinois et

les Hindous sont d’excellentes bonnes d’enfants, et c’est évidemment

pourquoi la coutume providentielle de leurs pays veut qu’ils aient une

robe sur les jambes, et non pas un pantalon comme les vrais messieurs

blancs. C’est là aussi qu’ils peuvent jouer à cache-cache au milieu des

malles, et parfois descendre dans la cale avec le maître calier. Voyage

plein de délices, ce lieu étant obscur et terrible.

L’administration sur les paquebots de dimensions restreintes leur livre

aussi le _spardeck_, comme aux grandes personnes de première et de

seconde. Mais il y a cependant une hiérarchie entre les membres de cette

jeune population, selon le billet payé par leurs parents. D’abord ils

ont conscience d’appartenir par cela même à des milieux sociaux

différents. Mais surtout ceux dont les parents sont en première peuvent

entrer quelquefois, durant l’après-midi, dans ce salon magnifique, sous

la direction et la responsabilité des auteurs de leurs jours. Devant

leur verre de sirop ou de limonade, ils se sentent émus, mais fiers, et

ils retournent se vanter auprès des autres, les pauvres petits diables

qui n’ont pas vu ces grandeurs.

Le Passager, tandis qu’il tenait mademoiselle Armide à bout de bras,

réfléchit à ces choses, et tira ses conclusions. Mais il n’en dit rien.

Il se contenta de demander:

--Qui est ta maman?

Mademoiselle Armide, qui avait vu tout ce qu’elle voulait voir, se

laissa glisser à terre. Elle savait que les grandes personnes font

toujours payer leurs gentillesses en posant des questions. La première,

c’est «Comment t’appelles-tu?» La seconde, surtout quand c’est un

monsieur qui interroge, c’est «Comment s’appelle ta maman?» Les braves

gens qui n’ont pas de malice ni d’imagination ajoutent généralement

ensuite: «Quel âge as-tu?» Et aussi «Sais-tu lire?» Mais il y en a de

plus indiscrets. Armide avait dix ans, elle savait lire. Elle était

prête à répondre là-dessus. Mais à cause de son expérience de la vie,

elle se méfiait d’une conversation plus longue, et même la première

question ne lui était pas agréable. Cependant elle répondit:

--Maman? C’est madame Edmée, la dame en bleu qui est sur le pont.

Et puis elle pensa qu’il faudrait bien le dire, puisque les bonnes

savaient, et qu’on en parlait sur le bateau. Elle ajouta:

--Mais moi, je m’appelle la princesse Armide, et mon frère le prince

Paul. C’est ça qu’on met sur les affiches. Nous allons à New-York, pour

jouer.

--Dans un music-hall? fit le Passager en souriant.

--Oui. Tu as bien vu les pigeons de madame Edmée? Paul et moi, nous

chantons. Nous sommes des artistes, une troupe, comprends-tu?

Armide était soulagée d’avoir expliqué d’un seul coup une situation si

difficile. Du reste le Passager avait l’air bon, et quand il se pencha

pour l’embrasser, elle avança la tête avec condescendance. A ce moment,

ils entendirent des arpèges. Quelqu’un, dans le salon, s’était mis au

piano, et les accords montaient jusqu’à eux, clairs sur les notes hautes

et presque étouffés sur les basses. Les yeux de la petite fille

devinrent plus brillants.

--Tu ne pourrais pas, dit-elle, tu ne pourrais pas me mener dans le

salon? Je serai sage.

Le Passager la prit par la main en souriant, et ils descendirent le bel

escalier. Armide, avançant doucement parmi les tables, parvint jusqu’au

piano.

--Je connais ce qu’il joue, le monsieur, dit-elle. C’est un air de

madame Edmée, une danse espagnole. La danse est gaie, mais les paroles

ne le sont pas.

L’accompagnement, qui sonnait toujours les mêmes notes, imitait le bruit

de tambourins qui se hâtent pour suivre le chant des guitares; et la

mélodie, enlacée dans ces bonds sonores, allait lente et prisonnière

comme une femme en deuil au milieu d’une ronde de fous.

--Chante, si tu sais, petite Armide, dit le Passager.

--Je ne sais pas chanter haut, murmura-t-elle, mais je vais te dire...

En la torre mas alta

De Castel Martin

E’ un pajaro, y canta

Coplas en latin.

Y en ellas dice

Che los enamorados

Siempre estan triste.

--Et ça veut dire?

--Écoute!

En la tour très haute

De Castel Martin

Est un rossignol qui chante

Des vers en latin,

Et dans ces couplets il dit

Que les amoureux

Toujours sont tristes!

--Mademoiselle Armide, fit le Passager, les petites filles de dix ans ne

doivent pas parler d’amour. Particulièrement pour dire que c’est une

chose triste. C’est pécher deux fois. Nous allons prendre un verre de

limonade, et faire une partie de dames.

--Je veux bien boire de la limonade, répondit Armide, surtout si tu

appelles mon frère. Mais pourquoi ne vas-tu pas aussi causer avec madame

Edmée? Personne ne lui parle, sur le bateau.

* * * * *

Voilà comment le Passager fut présenté à madame Edmée, et cela fit un

petit scandale parmi les passagères, parce que madame Edmée n’était même

pas une actrice, même pas une chanteuse de café-concert, ni une écuyère

de cirque... Elle avait peut-être été un peu de tout cela, dans le

temps; mais des gens se souvenaient bien de l’avoir vue, dans des bouges

à matelots et à soldats, jonglant avec ses pigeons. Alors on fut choqué:

et c’était si naturel de se choquer! Madame Edmée était ce que la

cruelle humanité méprise le plus au monde: une femme très amoureuse et

pauvre, à son dernier amour. Depuis qu’un soldat insouciant et rude

l’avait abandonnée, elle était retournée d’Asie en Europe, au hasard

d’une carrière misérable, elle allait maintenant d’Europe en Amérique,

toujours plus désemparée. Il lui semblait vivre dans un de ces

cauchemars où l’on se sent tomber, tomber indéfiniment, et où l’on se

dit: «Je ne pourrai respirer que lorsque j’arriverai en bas. Mais en bas

je serai brisé.» Avoir à la fois le corps voluptueux et l’âme

sentimentale, c’est contre nature. L’âme est atteinte de toutes les

souillures et de toutes les déceptions du corps; on meurt après n’avoir

jamais été qu’à l’agonie. Madame Edmée sentait se rompre une à une

toutes les fibres vitales de sa chair et de son cœur, et elle était

comme tous les malades, elle ne parlait au Passager que de sa maladie.

Ah! on avait bien tort de pincer les lèvres et de se scandaliser, il n’y

avait pas de quoi!

Et puis, et puis... Un navire est un lieu honnête par force, à la

manière des petites villes. Alors que chacun, sur un espace de quelques

centaines de pieds carrés, doit vivre sous les yeux de tous; que les

cabines ont presque toujours deux hôtes du même sexe, qui ne se

connaissaient pas souvent avant d’embarquer, se surveillent et se

jalousent, croyez-vous qu’il soit si facile d’outrager la morale? Et

cependant on est désœuvré, les hommes sont plus nombreux que les femmes,

les journées sont longues, les après-midi, autour des chaises longues,

propices aux flirts. Mais les soirées étoilées, ou luneuses, ou

éclairées par les rayons bleus des lampes électriques, ne font le plus

souvent qu’exaspérer les galanteries sans les assouvir. Ces grands

paquebots se ruent dans l’amertume des vagues au milieu d’une atmosphère

tourbillonnante de désirs, mais quand le Seigneur, dont les desseins

sont impénétrables, les fait sombrer à jamais, il n’a pas à pardonner à

beaucoup de pécheurs. Sa face paternelle n’a pas à se voiler, quand il

regarde les flots, aussi fréquemment que lorsqu’il laisse errer ses

regards sur les grandes cités, les buissons et les champs. Et j’espère

qu’il a pu les recueillir tous dans son sein, les passagers de la

_Devonia_, tous, les millionnaires, les aventuriers, les enfants

innocents, et cette histrione aussi, qui avait péché jadis, ah! oui,

beaucoup péché--mais elle avait été si malheureuse!

* * * * *

Le soir venait. Le globe rouge du soleil entra dans la mer de l’Ouest.

Et devant lui l’eau était mauve, puis elle devint comme un champ de

scabieuses, puis comme un immense parterre de sombres pensées. Un vent

frais se mit à souffler du côté du ciel d’où montaient lentement la lune

et les étoiles.

--A quoi ça sert-il, qu’il y ait tant d’eau, dis, monsieur? demanda le

prince Paul au Passager.

--Je ne sais pas, répondit-il. Le soleil la fait monter en nuages, les

nuages retombent en eau dans la mer, et ça recommence.

--Oui, fit madame Edmée, ça recommence. Et à quoi ça sert-il, que ça

recommence, à quoi?

--Je ne sais pas, répéta le Passager. Auparavant, du temps des

religions, on croyait savoir. Mais maintenant on ne sait plus rien.

Il mit la main sur les cheveux blonds d’Armide.

--Il y a les enfants, dit-il, qui se remettent à aimer la vie, comme les

petites vapeurs qui sortent de l’eau aiment le ciel--et ça recommence.

--Mais qu’est-ce que ça nous fait, à nous? répéta madame Edmée

sauvagement.

--Rien, répondit-il, sinon que nous avons peur de retomber dans la mer

de l’infini--de mourir. J’ai peur, moi, de mourir, avoua-t-il en

frissonnant. J’aime à penser, à mettre en ordre des pensées, comme les

enfants aiment à voir le monde naître sous leurs yeux en images... et

c’est affreux, affreux, de savoir qu’on ne pensera plus!

* * * * *

Le brouillard, ce cinquième élément... C’est comme ça que l’appellent

les Anglais. Mais la _Devonia_, presque sans ralentir sa course, piquait

sa route dans le brouillard, malgré le danger, parce que c’est

l’habitude, et aussi que le temps, c’est de l’argent. Seulement, sa

sirène criait, en longs meuglements horribles. Imaginez un taureau

formidable, impossible, un taureau long de plus de cent mètres, haut

comme une maison, hurlant avec sa gorge de fer et ses poumons de fer,

sans arrêter: «J’ai peur de vous, ayez peur de moi!... J’ai peur de

vous, avez peur de moi!...» Voilà ce qu’elle disait, la sirène, tandis

que le grand navire, vibrant, tremblant, irrésistible, se ruait dans les

vagues. Le froid des banquises septentrionales, passant sur les fonds de

Terre-Neuve, gelait l’humidité sur les mâts et les planches, et les

bœufs destinés à la boucherie, groupés sur le pont, entre les cuisines

et le poste d’équipage, dressaient leur tête obtuse, se demandant où

pouvait se cacher ce monstre de leur race, qui mugissait si fort et

qu’ils ne voyaient jamais.

* * * * *

La princesse Armide et le prince Paul se glissèrent timidement entre ces

bêtes paisibles, traînant un gros tapis de laine destiné à garder du

froid les pigeons de madame Edmée. Ils aperçurent bientôt la cage,

adossée au mur des cuisines. Les pigeons somnolaient en grelottant, le

col sous leur aile ployée. Le grand mâle couleur d’argent, celui qui se

posait, dans les représentations, sur la tête de madame Edmée, ouvrit

l’œil une seconde, puis se remit à dormir, grelottant toujours.

A ce moment, la _Devonia_ sortit brusquement du brouillard. Ce fut comme

si elle avait été ravie, à des milles et des milles, dans un pays

nouveau, un paradis où y aurait eu enfin de l’air et un ciel. Les bonnes

petites étoiles se mirent à palpiter. De la passerelle d’arrière une

voix cria un commandement, et la sirène s’arrêta net, avec une espèce de

hoquet, comme si quelqu’un l’avait prise à la gorge. La _Devonia_ bondit

dans l’écume, précipitant encore sa course. Les deux petits histrions se

regardèrent.

--On va pouvoir dormir! dit Paul.

--Qui, répondit Armide, la grosse bête ne crie plus, et il n’y a pas de

représentations sur les bateaux. On n’a pas besoin d’attendre le 9, le

numéro de madame Edmée, pour aller se coucher. On peut dormir jusqu’à

New-York.

--Chic! dit Paul.

Ils se sentaient heureux. Habitués à la mer par leurs vagabondages, ils

considéraient ces traversées comme des espèces de vacances dans leur

rude métier. Quelques minutes plus tard, dans leur cabine des secondes,

ils dormaient à poings fermés. Madame Edmée les regardait âprement, avec

des yeux tristes, mais sans larmes. Elle songeait au soldat qui l’avait

quittée, son dernier amour, à la vieillesse qui venait, à la peine et à

l’inutilité de vivre.

Or, ce fut cette nuit même, où son cœur désespérait, que sonna la fin de

sa misère.

* * * * *

Car ce fut cette nuit-là que la _Devonia_ fut heurtée par la lourde

épave qui roulait vers le nord sous l’opacité de l’eau plate et

sournoise, l’épave naufragée qui s’amusait à faire de nouveaux

naufrages, exactement comme les vieux pécheurs que leurs crimes ont

envoyés au diable, et qui reviennent sur terre pour ruiner les âmes et

les tirer jusqu’aux abîmes d’où eux-mêmes ne sortiront plus. Juste au

moment où le ciel était devenu très clair, très beau, tout plein

d’étoiles, où la sirène venait de se taire, où la _Devonia_ n’avait plus

peur, la chose hypocrite et perfide lui creva le ventre, s’accrocha dans

ses entrailles, et la fit basculer. La _Devonia_ eut une agonie d’une

demi-heure à peine, avec des spasmes et des sanglots. Mais ses sanglots

étaient les explosions qui faisaient sauter ses cloisons étanches, et

ses spasmes lui arrachaient la membrure. Paul et Armide n’eurent pas

trop peur, pourtant, quand deux matelots en tricot bleu vinrent les

prendre dans leurs bras pour les mettre dans un canot que ses palans

largués firent aussitôt descendre à la mer.

C’est à ce moment-là qu’ils virent le Passager monter sur le pont. Il

était presque nu, et tout glacé. Quelqu’un lui cria:

--Prenez garde!

Mais quand il leva les yeux, il était trop tard. Le tronçon de mât qu’on

laisse encore sur les paquebots pour hisser les pavillons et les

signaux, venait de se briser en trois morceaux, dont deux tenaient

légèrement ensemble et se rapprochèrent en tombant, comme les branches

d’un compas gigantesque. Ces formidables mandibules le saisirent par le

milieu du corps. Elles le broyèrent tout doucement, tout doucement...

Lui qui avait si peur de mourir, de ne plus penser! Que pensa-t-il,

durant ces affreuses, ces longues secondes? Qu’est-ce qu’on pense,

qu’est-ce qu’on voit, quand on meurt?

On avait détourné les yeux d’Armide et de Paul. L’horreur de ces choses

était trop grande pour leur âge, ils ne la perçurent pas. C’est là une

grâce que la Providence fait aux enfants, comme aux créatures innocentes

des bois et des prairies. Tout ce qu’ils virent, ce fut la grosse madame

Ramirez, une passagère des premières, la femme de l’éleveur de la Plata,

élargie encore par une ceinture de sauvetage à la hauteur des seins, et

cramponnée au cou d’un petit lieutenant pas plus haut qu’une botte, sec,

mince, léger comme un fétu. Elle lui criait: «Sauvez-moi, oh!

sauvez-moi!» Un hippopotame embrassant une chèvre!

Et alors, au sein de cette terreur, le grand rire convulsif de tous ces

naufragés! Ce sont des rires qu’on n’entend qu’à ces minutes-là, quand

les machines humaines se détraquent. Armide et Paul rirent comme les

autres, mais souffrirent moins pendant qu’ils riaient. Il y eut des

hommes et des femmes qui sur place en moururent, parce que leur cœur

n’était pas en ordre, ou que l’alcool et les voluptés leur avaient

depuis longtemps cassé les nerfs: il faut être très sain pour supporter

l’attaque brutale des grands périls, plus sain que la plupart des

civilisés... Quand madame Edmée fut descendue à côté des deux enfants,

elle agonisait.

* * * * *

Le canot dériva sept nuits et sept jours. Il fut recueilli après par la

goélette _Hilda_... C’est pour ça qu’on a su les choses. Et ils étaient

trente-cinq, là dedans, qui s’en allaient petit à petit. A la fin, ceux

qui étaient encore un peu en vie étaient si faibles qu’ils ne se

débarrassaient plus des morts. Mais ils ne souffraient pas beaucoup,

excepté ceux qui burent de l’eau de mer--car il y avait un peu de

biscuit à manger, mais pas d’eau douce à boire--et qui devinrent fous.

Il y eut Bazoille, le gabier, qui se mit dans la tête qu’il entendait

des matelots appeler dans la cale, où on les avait enfermés: et il

n’était pas ponté, le canot! Sous les planches que Bazoille, hagard et

furieux, frappait des pieds et des poings, il n’y avait rien, rien que

la mer, deux mille mètres d’abîme et de bêtes sans nom qui cherchaient

leur nourriture! Mais il n’entendait pas, quand on lui parlait, il

n’entendait que son rêve; c’était plus triste pour les autres, mais

après tout meilleur pour lui; et ça devait être un brave homme, ce

Bazoille, puisque la folie qui lui vint, ce fut de penser aux autres.

Seulement, il prit une hache pour crever les planches et parvenir aux

camarades. Voilà pourquoi on voulut l’attacher. Il enjamba le plat-bord,

et ce fut fini de lui. Elle ne fit presque pas de bruit, l’eau vorace,

en l’avalant, et nul ne regarda. Personne ne regardait plus personne. On

avait trop froid. Les gens n’avaient pas eu le temps de se vêtir en

quittant le bateau, ils étaient presque nus. Sous des toiles

goudronnées, au fond de la barque, ils s’entassaient pareils à ces bêtes

de boucherie que dans des chariots barbares on mène aux abattoirs,

attachées par les pattes, et roulant les unes sur les autres. La

plupart, ayant perdu le courage de réagir, ne remuaient déjà plus; et

pourtant leur cerveau fonctionnait encore. Aussitôt que le froid a bien

engourdi les extrémités, qu’on ne sent plus l’onglée, la douleur

disparaît, la mort remonte tout doucement, sans même qu’on songe à se

plaindre, vers le cœur et vers la tête, qui sont pris les derniers. Tels

ces vases remplis de plomb fondu que les imprimeurs retirent des

braises, et dont ils négligent de se servir à temps. On y voit encore

une ou deux places où le métal bouillonne, tandis que le reste est déjà

immobile et durci. C’est tout ce qui restait de madame Edmée; elle avait

perdu connaissance. Armide et Paul, dans les bras l’un de l’autre,

résistaient mieux. Il y a tant de vie dans les enfants! La nature veut

si fortement qu’ils ne meurent pas avant le temps qu’elle accorde aux

humains! Mais ceux-là, leur doux petit corps, leur corps si délicat, si

pur, si tendre, leur corps fleuri était devenu presque noir, et leurs

yeux s’étaient si affreusement élargis! Ils ne se doutaient de rien,

heureusement; ils avaient sommeil, voilà tout, plus sommeil que dans

tous les autres instants de leur vie misérable, où ils n’avaient jamais

pu dormir quand ils voulaient;--et voilà qu’ils ne pouvaient plus fermer

leurs paupières paralysées.

Tout à coup, Paul dit, d’une voix presque inintelligible:

--Les pigeons!

Au-dessus du canot, des ailes planaient. Armide et Paul les reconnurent.

Elles leur paraissaient pourtant plus grandes, plus confuses qu’ils ne

les avaient jamais vues, et comme entourées d’ombre. Elles tournoyaient,

toujours plus proches, elles vissaient leurs spirales dans l’air,

au-dessus de cette coque hésitante, où personne ne ramait depuis bien

longtemps. Oui, c’était les pigeons! Selon la coutume, on avait jeté à

la mer, faible secours pour ceux que le choc de l’épave y avait

précipités, leurs cages d’osier, après les avoir ouvertes. Alors, ils

avaient pris leur vol, les oiseaux d’aventure. Ils avaient cherché,

cherché, en cercles toujours plus vastes, une terre pour se nourrir, une

fontaine où se désaltérer. Mais ces jours étaient pis que ceux du

déluge! Aussi loin que leur force avait pu les porter, ils n’avaient

rien vu, rien que les vagues amères et les glaçons sinistres. Voilà

pourquoi ils revenaient, vaincus, vers leur point de départ. Cette

pauvre petite chose de désastre qui tremblotait sur les eaux funestes,

ils la prenaient pour un abri. Des hommes, il y avait des hommes sur

elle! Ils croyaient, sans doute, que les hommes, qui savent donner,

quand ils veulent, la mort aux créatures, peuvent aussi toujours les

nourrir et les abreuver. Les pattes repliées, les plumes humides,

abaissant leur essor épuisé, ils venaient demander du secours avec

confiance. Sans pouvoir la comprendre, ils frôlèrent cette agonie. Le

grand pigeon d’argent, à la gorge amoureuse, reconnut madame Edmée. Il

s’abattit vers elle, éployé sur son cou, pour la dernière fois.

--... Les pigeons, répondit Armide, qui délirait. C’est leur tour, le

dernier numéro. Alors, c’est fini, on va bientôt partir!...

* * * * *

Et ce fut bientôt après, comme elle avait dit, qu’Armide et Paul s’en

allèrent au pays où l’on dort toujours.

Barnavaux et quelques femmes · 第 15 / 20 题