J’ignore si elle avait eu jamais un nom comme tout le monde, un nom de
famille, le même nom qu’avait porté, je ne parle pas de son père, mais
sa mère seulement; et sa profession était de celles que la morale
réprouve. Le recruteur qui l’avait conduite sur la terre d’Afrique avait
été obligé de lui faire croire, pour obtenir sa décision, qu’elle irait
à peine plus loin que Marseille: un petit bras de mer à traverser, sur
une eau calme, et elle se retrouverait en quelques heures dans un pays
tout semblable à la France, mais où les hommes étaient plus généreux. Et
pendant des jours et des jours, du haut de la passerelle des secondes
classes, elle avait cherché des yeux, sur la mer sans bornes, les
maisons, les cafés, les grands boulevards de Port-Ferry, où on
l’envoyait en compagnie de Pasiphaé, une blonde molle, et de Carmen la
Valaque.
Au bout de trois semaines, le grand paquebot s’arrêta dans l’estuaire
d’un fleuve jaune qui roulait ses eaux lourdes entre deux rives basses.
La lumière même du soleil paraissait imprégnée d’une humidité
perpétuelle, et la première chose qu’elle aperçut en descendant à terre,
ce furent des croix plantées dans la boue. Tel était Port-Ferry, point
de départ d’une conquête neuve, centre d’un futur empire, où les
vainqueurs vivaient dans des cases de bois et de paille, presque à la
nage dans la fange; mais cinq cents hommes vêtus de blanc ou de khaki
acclamèrent Marie, Pasiphaé, Carmen la Valaque, acclamèrent le paquebot,
la France et le marchand de femmes qui leur importait de l’amour.
Carmen la Valaque et Pasiphaé pleurèrent.
--Nous allons mourir ici, disaient-elles, nous allons mourir, c’est sûr!
Elles regardaient la demeure où elles allaient vivre et vendre de la
volupté, ces parois de bambou couvertes de vieilles affiches illustrées
qui rappelaient ironiquement Paris. L’obscurité farouche, amassée dans
les coins des murailles sans fenêtres, tombait sur les lits effrayants
comme un drap noir sur une bière, tandis que déjà, par la porte ouverte,
entraient les plus hardis parmi ces hommes dont elles ne devaient
refuser aucun.
--Nous allons mourir ici, mourir!
Marie les considérait avec étonnement, sans comprendre la cause de leur
terreur et de leurs larmes. C’est un grand malheur d’avoir conscience de
son sort quand ce sort est inévitable, et son insouciance lui épargnait
l’angoisse de ses compagnes. A Paris même, elle avait traversé de plus
atroces misères, dormi dans d’autres bouges, risqué le couteau, connu la
férocité des hommes: elle se jura de ne pas mourir.
* * * * *
Et voilà comment, lorsqu’elle eut conduit, trois mois plus tard,
jusqu’au triste cimetière, aux croix plantées dans la boue, Pasiphaé la
blonde et Carmen la Valaque, elle resta sans peur pour elle-même,
tranquille et comme fière d’une espèce de victoire. Il lui semblait que
sa peau bise et sa chair immuablement saine pouvaient tout affronter. Et
d’ailleurs elle était reine! C’était une reine qui se donnait à tous,
puisque c’était son devoir. Elle avait la conviction profonde, par ce
renversement des valeurs morales qui fait un autre cerveau et une autre
morale aux personnes de sa caste, que c’était un devoir! Bonne, douce,
pacifiante, elle régnait, étant la seule femme blanche, ignorant sa
honte, que tout le monde avait fini par oublier. Et quand Barnavaux,
soldat d’infanterie coloniale, deux fois rengagé, créateur de verbes,
faiseur de gloires locales, comme Warwick était faiseur de rois, l’eut
baptisée Marie-faite-en-Fer, elle accepta ce nom comme un hommage et le
porta aussi fièrement que le sultan Mahmoud, jadis, celui de Victorieux.
Elle régnait, je vous dis, et n’eut jamais de rivale! Les bataillons
succédèrent aux bataillons, de nouveaux chefs remplacèrent les anciens,
elle vit grandir Port-Ferry, bâtir un quai, monter les assises des
premières maisons de briques, briller les premiers toits en tôle
ondulée, signe de luxe, symbole de l’affermissement des dominations en
Afrique. Seule, elle se rappelait encore les temps héroïques, gardait le
souvenir des jours noirs où la fièvre avait couché tant d’hommes qui ne
s’étaient pas relevés.
Une année, il advint que l’été fut beaucoup plus humide que de coutume.
Au lieu des brusques tornades qui déversent d’un coup sur le sol des
torrents d’eau que le soleil séchait tout de suite, la pluie tomba,
lourde et grise comme en Europe, durant des semaines entières, pénétrant
le chaume des paillettes, emplissant des marigots vides depuis
longtemps, gonflant le fleuve élargi comme un lac. Les herbes
croissaient avec fureur; parfois du fond de la grande brousse on
entendait le bruit puissant et sourd d’une chute dont la terre
retentissait: c’était un arbre usé par l’âge, ne vivant plus que par
l’écorce, qui s’effondrait sous le poids de ses feuilles trempées, de la
mousse dont il était vêtu, imbibée maintenant comme une éponge; et les
mouches, par milliards, sortaient des pourritures. Marie-faite-en-Fer
alla parler au major.
--J’ai déjà vu ça une fois. C’est mauvais signe... Nos pauvres enfants!
Elle avait pris l’habitude de dire «nos enfants» en parlant des hommes.
Le major fronça les sourcils. Lui aussi savait trop bien ce qui allait
arriver; le premier de ses patients qui vint se plaindre d’un grand mal
de tête, il regarda sans rien dire ses deux pupilles, et le fit coucher
tout de suite. Marie-faite-en-Fer lui dit, le soir:
--Il avait les yeux très brillants, n’est-ce pas et maintenant, il
saigne du nez. C’est la fièvre jaune?
--Oui, fit le major tristement.
Marie-faite-en-Fer répéta:
--Nos pauvres enfants! Qu’est-ce qu’il faut faire?
--Il n’y a rien à faire, répondit le major, les frictionner avec des
citrons, leur injecter de la quinine, et les endormir, pour les aider à
claquer, avec de l’opium. C’est tout ce qu’on a trouvé, et ça ne vaut
pas grand’chose. Mais, surtout, il faudrait protéger ceux qui n’ont rien
encore... les protéger contre les moustiques. Ce sont ces sales bêtes,
qui viennent de sortir de terre avec la pluie, qui portent ça dans la
peau. Tout homme piqué est un homme mort. Et dire que depuis six ans
nous réclamons au ministère des toiles métalliques pour la caserne!
Elles viendront trop tard. Voulez-vous que je vous dise, Marie? Eh bien,
faites-vous une moustiquaire, et fermez vos fenêtres avec vos robes de
mousseline, si vous n’avez rien de mieux.
--Oh! moi... fit Marie-faite-en-Fer.
Elle n’ajouta rien, mais le lendemain elle apportait cinq moustiquaires
au major: elle avait cousu toute la nuit. Ce fut là le point de départ
du grand combat. On acheta toute la mousseline des traitants: et alors
Marie devint la directrice d’un grand atelier, plaça elle-même partout
les frêles barrières qui s’opposaient aux fureurs des bêtes invisibles.
Et quand, à la tombée du soir, elles emplissaient l’air de leur
insupportable murmure, plus terrible que le clairon sonnant sur une
ville attaquée, Marie-faite-en-Fer allait voir si ses remparts tenaient
bien. Ah! il serait trop hypocrite et trop sot de rien cacher! On
continuait encore à aller chez elle pour autre chose. Croyez-vous qu’ils
soient nombreux, les hommes qui, dans l’attente de la mort froide,
contre laquelle sont inutiles l’énergie des muscles et la force irritée
des membres, ont le courage de mâcher tout seuls leur peur sans aller se
pendre au cou d’une femme comme de petits enfants? Mais de ces amants
épouvantés, Marie-faite-en-Fer en accompagna beaucoup jusqu’à leur
dernier lit solitaire, dans la baraque en planches faite déjà comme un
cercueil, où le major les aidait à mourir avec son opium dérisoire et sa
quinine qui ne servait à rien. Et de ceux qui ressuscitèrent par hasard,
il n’en est pas un qui n’ait vu cette brave figure de femme penchée sur
l’oreiller.
Les pluies cessèrent. La saison sèche revint avec le vent de mer, la
boue du cimetière se reposa, et un général inspecteur arriva de France
pour rendre du courage aux hommes, prendre les mesures qu’on prend
toujours trop tard, et glorifier du moins les vivants d’avoir vécu,
puisque personne ne pouvait plus rien pour les morts. Et ils défilèrent,
ces vivants, avec ceux de leurs chefs qui restaient, avec leurs armes
fourbies, leurs voitures de fer grinçantes qu’ils poussaient à bras
parce qu’on n’avait pas soigné les chevaux, et que les chevaux, eux
aussi, étaient morts. Et, derrière cette troupe décimée, interdite,
marchant mal, traînée par le major, disant «qu’elle ne savait pas ce
qu’on lui voulait», Marie-faite-en-Fer, à son tour, défila!
--Notre Sœur de charité, dit le major.
Le général savait. Il salua Marie-faite-en-Fer très gravement, il salua
de tout son cœur, devant les troupes, devant les officiers et devant le
drapeau.
--On ne peut pas vous décorer, madame, dit-il, mais... voulez-vous me
permettre de vous embrasser.
Il n’était jamais arrivé, dans toute la vie de Marie-faite-en-Fer, qu’on
lui eût demandé pour ça: «Voulez-vous me permettre?» Voilà pourquoi elle
pleura.
* * * * *
Vers le soir, elle s’assit devant sa maison. Par sa porte entr’ouverte,
on apercevait un lit bas, drapé d’une étoffe rouge, un lit tel que sans
doute ils étaient jadis à Suburre, tel qu’on les voit encore à Marseille
et à Toulon dans les quartiers infâmes. Mais son cœur était rempli d’une
joie ineffable, et en même temps elle avait presque envie de mourir,
sachant qu’il ne pourrait plus rien lui arriver dans la vie d’aussi fort
et d’aussi bon que ce qu’elle avait senti ce jour-là. Ce fut à ce moment
qu’elle entendit le grincement des voitures Lefèbvre. Sur la route dure,
elles roulaient avec leurs grandes roues maigres qu’elle connaissait
bien, mais changées en corbeilles de fleurs: les beaux hibiscus rouges,
éclatants comme un cri dans l’airain, les fleurs mauves des grands
épiniers, et tout l’or des mimosas; elles roulaient, précipitées,
tassées, odorantes elles roulaient jusqu’à elle, poussées par toute la
garnison, et la garnison criait:
--Ce sont des fleurs, des fleurs, des fleurs; Marie-faite-en-Fer, ce
sont des fleurs pour toi!
Et Barnavaux, le premier marsouin qui passa devant elle, avec ses beaux
yeux clairs qui brillaient sous son casque, des deux côtés de son nez
mince, lui jeta une pièce d’argent sur les genoux.
--Voilà une piastre, Marie-faite-en-Fer, une piastre!
Elle regarda la pièce, comme éveillée d’un rêve.
--Ah! dit-elle, c’est vrai... Oui, c’est vrai. Eh bien! entre,
Barnavaux.
Mais Barnavaux répondit:
--Non, pas aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est repos, congé pour tout le
monde. Ordre supérieur. Et tu fais partie du corps, maintenant!
Elle leva les yeux, sans comprendre, et les autres, à leur tour, les
trois cents qui survivaient, faisaient tomber à ses pieds une pièce
brillante, et s’en allaient.
--En place, repos! Marie-faite-en-Fer!
Elle demeura longtemps éperdue devant ce trésor, et cet argent éparpillé
lui faisait presque peur. Il lui semblait qu’il ne pouvait pas être à
elle, puisqu’il venait d’une source pure, et qu’ainsi elle ne l’avait
pas gagné. A la fin, elle le ramassa pour le mettre dans un sac, et ses
doigts tremblaient beaucoup.
Il faisait tout à fait nuit quand elle alla trouver le général.
--Je ne peux pas garder ça, dit-elle comme il la considérait en silence.
Je ne peux pas mettre cet argent avec... avec l’autre. Est-ce qu’il y en
a assez pour un lit, un lit dans l’hôpital qu’on va faire?
Voilà pourquoi il existe aujourd’hui, à l’hôpital de Port-Ferry, un lit
qui porte cette inscription, sur une pancarte blanche: Nº 1. _Fondation
Marie F..._
Et cette histoire est très vraie.
* * * * *
J’entreprendrai maintenant d’écrire comment Marie-faite-en-Fer aima, et
comment elle mourut. Et je ne veux pas affirmer par là qu’elle mourut
d’amour. Il est très vrai qu’on meurt quelquefois d’amour, autre part
que dans les livres, mais je n’entends rien dire dont je ne sois tout à
fait sûr, et si la grande passion pour le major Roger, que
Marie-faite-en-Fer entretint silencieusement dans son cœur, fut pour
quelque chose dans sa fin, elle ne l’a jamais avoué à personne, c’est un
secret qu’elle a emporté. Il faut toujours qu’une femme garde une
pudeur. Marie ne pouvait avoir celle de son corps, sa profession le lui
défendait. Elle eut celle de ce grand sentiment pur dont son âme était
toute pleine.
Ça lui vint d’abord parce que c’était par lui qu’elle avait eu de la
gloire. Elle ne pouvait oublier le jour où le général l’avait saluée
devant le drapeau et embrassée comme une dame, le jour où les soldats
lui avaient apporté des fleurs, les jours plus longs et plus chers de
l’épidémie, où elle avait eu autre chose à faire que son monotone et
triste métier d’amour. Et c’était le major qui l’avait prise à son bras
en disant devant tout le monde: «Notre sœur de charité!» C’était avec
lui qu’elle avait travaillé et risqué sa vie, quand les hommes
mouraient. Intérieurement, elle lui dévoua son cœur, institua pour lui
un culte de vénération timide et taciturne.
Tout ce qu’elle osa jamais lui demander, ce fut sa photographie, et
celle d’une petite fille qu’il avait en France, car il était marié. Il
avait cédé à son désir par condescendance, en lui faisant promettre
seulement de ne pas montrer ces portraits. Marie avait tenu parole, mais
ces images, elle les considérait longuement quand elle était seule,
comme des choses extraordinaires, d’une valeur inestimable. L’idée que
le major avait un enfant lui faisait du bien et du mal à la fois. Il lui
arrivait d’y penser toute une longue nuit, avec des rêves impossibles.
Mais son esprit raisonnable ne formait que des raisonnements droits;
elle se reprocha d’avoir des idées au-dessus de sa situation.
Seulement, les négrillons s’aperçurent bientôt qu’ils pouvaient tout
obtenir d’elle. Les petites filles lui apportaient leurs poupées, dont
quelques-unes avaient des colliers de perles en verre, en véritable
verre, bijoux sans prix, et des coiffures comme les vraies dames noires
du pays, c’est-à-dire une laine longue, tordue en queue de canard, et
tombant sur le dos. Elles passaient des journées entières, devant sa
case, jouant avec leurs _képé-soukous_: deux cosses de coloquinte avec
des pierres dedans, qui font grelot. Elles se couvraient mutuellement de
poussière pour se rendre «pareilles les blancs» et Marie les
débarbouillait, après leur avoir donné du sucre. Leurs parents finirent
par la considérer comme une espèce de bonne sorcière, très puissante.
Les honneurs rendus à Marie-faite-en-Fer après l’épidémie ne leur
avaient pas échappé. Ils en conclurent qu’elle avait fait fuir le mal
par des enchantements merveilleux. Quelquefois, elle entrait chez les
négresses en peine d’enfantement. Elle ne les assistait point, mais
demeurait pensive tandis qu’elles criaient longuement, accroupies sur
des bottes de paille; et la croyance s’enracina que sa présence avait
quelque chose de salutaire, qui protégeait contre les mauvais esprits.
Le temps coula. Marie-faite-en-Fer s’aperçut, avec une sorte
d’étonnement, que sa belle force de femme saine, dont elle avait été si
orgueilleuse, l’abandonnait. Parfois, des rougeurs subites montaient à
ses joues, il lui semblait s’évanouir. Autour de ses tempes, de ses
oreilles, de ses yeux, sa peau prit des teintes de cire. Elle connut
d’autres misères secrètes, dont elle fut humiliée, et la fièvre la
visita tous les jours.
Les médecins appellent ça de l’anémie tropicale. C’est un nom savant qui
ne signifie pas grand’chose, excepté l’envie de mourir; et on finit par
mourir, en effet, dans une grande langueur, sans rien regretter, comme
on s’endort; on finit par ne plus avoir peur de mourir, parce que c’est
bien plus facile, bien plus commode, bien meilleur que de bouger. On a
beau être jeune, on pense comme quelqu’un de tranquillement mélancolique
et très vieux, et on s’en va, tout doucement. Voilà ce que c’est que
l’anémie tropicale; Marie-faite-en-Fer s’en allait.
Elle s’en allait, n’ayant plus joui dans son âme d’une seule minute de
paix depuis son grand bonheur. Les choses autour d’elle avaient changé,
elle ne les reconnaissait plus. La ville avait grandi. Il y avait
maintenant des maisons presque riches, avec des perrons et des vérandas,
et les militaires, insensiblement, faisaient place à des civils, ce qui
l’emplissait de stupeur, des civils venus avec leurs femmes, qui
détournaient les yeux sur son passage. Il y avait un palais du
gouvernement, une église en briques, dont le curé était le père Félix,
ancien sous-officier de zouaves, et on avait construit l’hôpital. On
l’avait invitée pour l’inauguration: on lui avait montré le lit qu’elle
avait fondé, on avait rappelé son nom devant elle, dans un discours,
mais avec des délicates réserves, et sans insister: puisque la ville
avait changé, puisqu’il y avait des femmes honnêtes, maintenant! Voilà
qui était bien égal à Marie-faite-en-Fer, les femmes honnêtes; mais ce
qui lui perça le cœur, ce fut de voir au pied des lits, au pied de _son
lit_, qui portait son nom, de vraies Sœurs de charité. Elle n’avait pas
pensé à ça: son rôle héroïque était bien fini; elle ne serait plus que
Marie-faite-en-Fer, une fille. Elle ne se faisait pas ces réflexions
d’une façon aussi précise, mais son âme s’agitait dans une confusion
inexprimable, tandis que son corps, devenu débile, éprouvait d’infinis
dégoûts.
* * * * *
Elle eut pourtant la grâce d’expirer sans beaucoup souffrir, le jour où
s’achevait le jeûne du ramadan, à la tombée du soir, ce soir
qu’attendaient avec impatience les indigènes convertis à l’islam. Le
soleil enfin croula sous terre, laissant sur l’horizon occidental une
ardente irradiation, tel un obus qui vient d’éclater. Et, comme cette
lueur vibrait encore, apparut à l’ouest le premier croissant de la lune.
Sur un ciel légèrement teinté de bleu, ce ne fut qu’une blancheur à
peine visible, presque un rien, quelque chose comme un coup d’ongle sur
une table de marbre. Alors, de tous les murs en terre de la ville noire,
de toutes les rues, monta un grand cri exalté, l’acclamation qui saluait
le retour de l’astre, le début d’une fête nocturne. Des demeures grises
sortirent, parées pour la danse, prêtresses des rites voluptueux
de cette nuit, des femmes indigènes, sœurs en infamie de
Marie-faite-en-Fer. Elles s’assemblèrent par troupes; sur leurs
chevilles minces on entendit sonner leurs anneaux de cuivre. Marie eut
une espèce de dernier sourire en songeant qu’elle, du moins, n’avait
plus qu’à se reposer, se reposer pour toujours; et elle expira
paisiblement quelques heures après.
Elle n’avait pas voulu recevoir le curé de Port-Ferry. L’arrivée des
Sœurs de charité l’avait rendue anticléricale. Elle était obscurément
jalouse de ces rivales triomphantes, de la bonne Vierge venue avec
elles, et sa colère parfois s’était exhalée en termes qu’il vaut mieux
ne pas répéter. Ce n’était ni une femme honnête, ni une belle dame de
salon: songez alors à ce qu’elle put inventer! Mais l’ancien
sous-officier de zouaves, qui n’avait renoncé à la discipline militaire
que pour devenir sergent dans les milices divines, avait gardé trop de
souvenirs de sa vie passée pour lui en tenir rigueur. Il voulut que le
corps purifié par la mort de Marie-faite-en-Fer franchît enfin les
portes de l’église, et tous ceux qui l’avaient connue--et vous savez de
quelle manière ils l’avaient connue!--la conduisirent jusqu’à son
dernier lit, chaste et terrible. Barnavaux disait: «Notre petite mère!
notre petite mère!» Il n’avait pas oublié pourtant qu’elle avait été
pour lui encore autre chose: au fond, les hommes n’oublient jamais ça,
et il ne faut pas insister sur certains des souvenirs qui
l’attendrissaient. Oui, oui, c’étaient les suprêmes survivants parmi sa
clientèle qui accompagnaient Marie, et le père Félix ne craignit pas de
le rappeler! Il dit qu’elle avait eu toutes les vertus, sauf une, que
l’égoïsme et la sensualité des hommes ne lui avaient pas permis de
cultiver, mais que, puisqu’il était le seul qui n’eût pas eu, jusqu’à
présent, affaire à elle, il avait sans doute des chances de recommander
utilement son âme douloureuse à la miséricorde divine.
C’est de la sorte que parla le père Félix, et il n’était peut-être pas
très éloquent; mais je vous rapporte ses paroles sans en rien changer,
ne voulant altérer par nul mensonge une histoire si simple, où je
rougirais de mettre de l’art, et des mots qui ne seraient pas tous
vrais.
Il y a pourtant une chose encore qu’il faut que j’ajoute pour que la
vérité entière soit connue, bien que je ne sache guère comment
m’exprimer avec décence. Les noirs, dans leur âme obscure qui voyait des
merveilles et des charmes dans tous les êtres et toutes les apparences,
ne purent renoncer au culte qu’ils avaient voué, vivante, à la bonne
sorcière. Voilà pourquoi ils lui élevèrent une tombe, à leur manière,
une tombe en boue durcie, avec de petits clochetons peints à la chaux.
Et, pour qu’on sût bien que c’était Marie-faite-en-Fer, et non une
autre, dont l’esprit reposait là, et continuerait sans doute à faire des
miracles, ils placèrent parmi ces clochetons sa statue, taillée dans un
bois incorruptible. Ce ne sont pas de grands artistes; ils ne se
flattaient pas de rendre son image ressemblante. Mais ils s’y prirent de
telle sorte qu’on pût voir, sur l’image de cette femme nue, que c’était
une femme, et que nul ne pût s’y tromper.
C’est ainsi que fut perpétuée, par leurs mains involontairement obscènes
et très pieuses, la mémoire de Marie-faite-en-Fer, avec son corps offert
à tous, et son grand cœur.