--«Il vécut en philosophe, jouissant de la vie et en faisant jouir ceux
qui l'entouraient, et il est mort de même, entouré de ses amis, à la
suite d'un grand festin. Passants, jetez une fleur sur sa tombe!»
--C'est à peu près cela, dit M. Minxit. Maintenant, messieurs, buvons le
coup de l'étrier, et souhaitez-moi un bon voyage.
Il ordonna au sergent de l'emporter dans son lit. Mon oncle voulut le
suivre, mais il s'y opposa et exigea qu'on restât à table jusqu'au
lendemain. Une heure après il fit appeler Benjamin. Celui-ci accourut à
son chevet; M. Minxit n'eut que le temps de lui prendre la main et il
expira.
Le lendemain matin, le cercueil de M. Minxit, entouré de ses amis et
suivi d'un long cortège de paysans, allait sortir de la maison. Le curé
se présenta à la porte et ordonna aux porteurs de conduire le corps au
cimetière.
--Mais, dit mon oncle, ce n'est pas au cimetière que M. Minxit a
l'intention d'aller; il va dans sa prairie, et personne n'a le droit de
l'en empêcher.
Le prêtre objecta que la dépouille d'un chrétien ne pouvait reposer que
dans une terre bénite.
--Est-ce que la terre où nous portons M. Minxit est moins bénite que la
vôtre? est-ce qu'il n'y vient point de l'herbe et des fleurs comme dans
le cimetière de la paroisse?
--Voulez-vous donc, dit le curé, que votre ami soit damné?
--Permettez, dit mon oncle: M. Minxit est depuis hier devant Dieu, et, à
moins que la cause n'ait été remise à huitaine, il est maintenant jugé.
Au cas où il serait damné, ce ne serait pas votre cérémonie funèbre qui
ferait révoquer son arrêt; et au cas où il serait sauvé, à quoi
servirait cette cérémonie?
M. le curé s'écria que Benjamin était un impie et ordonna aux paysans de
se retirer. Tous obéirent, et les porteurs eux-mêmes étaient disposés à
en faire autant; mais mon oncle tira son épée et dit:
--Les porteurs ont été payés pour porter le corps à son dernier gîte, et
il faut qu'ils gagnent leur argent. S'ils s'acquittent bien de leur
besogne, ils auront chacun un petit écu; si, au contraire, l'un d'eux
refusait d'aller, je le battrai du plat de mon épée tant qu'il ne sera
pas sur le carreau.
Les porteurs, plus effrayés encore des menaces de Benjamin que de celles
du curé, se résignèrent à marcher, et M. Minxit fut déposé dans sa fosse
avec toutes les formalités qu'il avait indiquées à Benjamin.
À son retour du convoi, mon oncle avait une dizaine de mille francs de
revenu. Peut-être verrons-nous plus tard quel usage il fit de sa
fortune.