UN VOYAGE À CORVOL.

Le garçon vint prévenir mon oncle qu'il y avait à la porte une vieille

femme qui demandait à lui parler.

--Fais-la entrer, dit Benjamin, et sers-lui quelque chose dont elle se

rafraîchisse.

--Oui, répondit le garçon, mais c'est que la vieille n'est pas

ragoûtante du tout: elle est éraillée, et elle pleure des larmes grosses

comme mon petit doigt.

--Elle pleure, s'écria mon oncle, et pourquoi, drôle, ne m'as-tu pas dit

cela tout de suite? Et il se hâta de sortir.

La vieille femme qui réclamait mon oncle versait en effet de grosses

larmes qu'elle essuyait avec un vieux morceau d'indienne rouge.

--Qu'avez-vous, ma bonne? lui dit Benjamin d'un ton de politesse qu'il

ne prenait pas avec tout le monde, et que puis-je pour votre service?

--Il faut, dit la vieille, que vous veniez à Sembert, voir mon fils qui

est malade.

--Sembert!... ce village qui est au sommet des Monts-le-Duc? mais c'est

à moitié chemin du ciel!... C'est égal, je passerai demain chez vous

dans la soirée.

--Si vous ne venez aujourd'hui, dit la vieille, demain c'est le prêtre

avec sa croix noire qui viendra, et peut-être est-il déjà trop tard, car

mon fils est atteint du charbon.

--Voilà qui est fâcheux pour votre fils et pour moi; mais, pour arranger

tout le monde, ne pourriez-vous vous adresser à mon confrère Arnout?

--Je me suis adressée à lui; mais, comme il connaît notre misère et

qu'il sait qu'il ne sera pas payé de ses visites, il n'a pas voulu se

déranger.

--Comment, dit mon oncle, vous n'avez pas de quoi payer votre médecin?

En ce cas, c'est autre chose, cela ma regarde. Je ne vous demande que le

temps d'aller vider un petit verre que j'ai laissé sur la table, et je

vous suis. À propos, nous aurons besoin de quinquina: tenez, voilà un

petit écu, allez chez Periez en acheter quelques onces, vous lui direz

que je n'ai pas eu le temps de faire l'ordonnance.

Un quart d'heure après, mon oncle se hissait, côte à côte avec la

vieille femme, le long de ces pentes incultes et sauvages qui prennent

leurs racines dans le faubourg de Bethléem et se terminent par le vaste

plateau au faîte duquel le hameau de Sembert est perché.

De leur côté, les hôtes de M. Minxit partaient dans une charrette

attelée de quatre chevaux. Les habitants du faubourg de Beuvron

s'étaient mis, leur chandelle à la main, sur le seuil de leur porte;

pour les voir passer, et c'était en effet un phénomène plus curieux que

celui d'une éclipse. Arthus chantait: _Aussitôt que la lumière_,

Guillerand: _Malbrough s'en va-t'en guerre_; et le poète Millot, qu'on

avait attaché à une ridelle de la voiture, parce qu'il ne paraissait pas

très-solide, entonnait son grand noël. M. Minxit s'était piqué d'une

magnificence extraordinaire: il donna à ses convives un souper mémorable

et dont on parle encore à Corvol. Malheureusement il avait tellement

prodigué les rasades, que dès le second service ses hôtes ne pouvaient

plus lever leur verre. Benjamin arriva sur ces entrefaites; il était

harassé de fatigue et d'une humeur à tout massacrer; car son malade

avait trépassé entre ses mains, et il était tombé deux fois en route.

Mais il n'était chez lui ni chagrins ni contrariétés qui tinssent pied

devant une nappe bien blanche et parée de bouteilles; il se mit donc à

table comme si de rien n'eût été.

--Tes amis, lui dit M. Minxit, sont des mazettes; pour des huissiers,

des fabriciens et des maîtres d'école, je les aurais cru plus solides;

je n'aurai pas la satisfaction de leur offrir du champagne. Tiens, voici

Machecourt qui ne te reconnaît plus, et Guillerand qui présente à Arthus

sa tabatière au lieu de son verre.

--Que voulez-vous, répondit Benjamin, tout le monde n'est pas de votre

force, monsieur Minxit!

--Oui, répliqua le brave homme, flatté du compliment; mais

qu'allons-nous faire de tous ces poulets mouillés? Je n'ai pas de lit

pour eux tous, et ils sont hors d'état de pouvoir retourner ce soir à

Clamecy.

--Parbleu! vous voilà bien embarrassé, dit mon oncle; qu'on étende de la

paille dans votre grange, et, au fur et à mesure qu'ils s'endormiront,

vous les ferez porter sur cette litière; on les couvrira, de peur qu'ils

ne s'enrhument, avec le grand paillasson que vous mettez sur votre

couche de petites raves pour la garantir de la gelée.

--Tu as ma foi raison, dit M. Minxit.

Il fit venir deux musiciens commandés par le sergent, et le plan donné

par mon oncle fut exécuté dans toute sa teneur. Millot ne tarda pas à

s'endormir. Le sergent le prit sur son épaule et l'emporta comme une

boîte d'horloge. Le transport de Rapin, de Parlanta et des autres ne

présenta pas de sérieuses difficultés; mais quand on en vint à Arthus,

on le trouva si pesant qu'il fallut le laisser dormir sur place. Quant à

mon oncle, il avait vidé sa dernière rasade de champagne; il se dirigea

à son tour vers la grange et leur souhaita le bonsoir.

Le lendemain matin, quand les hôtes de M. Minxit se levèrent, ils

ressemblaient à des pains de sucre qu'on tire de leurs caisses, et il

fallut mettre tous les domestiques du logis en réquisition pour les

débarrasser de la paille dont ils étaient enveloppés. Après avoir

déjeuné avec le second service qu'ils avaient laissé intact la veille,

ils partirent au grand trot de leurs quatre chevaux.

Ils fussent arrivés fort heureusement à Clamecy sans un petit accident

qui leur survint en route. La voiture, surexcitée par le fouet, versa

dans un des mille cloaques dont le chemin était alors semé, et ils

tombèrent tous pêle-mêle dans la boue. Le poète Millot, qui était

toujours malheureux, eut la maladresse de se trouver sous Arthus.

Benjamin, heureusement pour son habit, était resté à Corvol. M. Minxit

avait à dîner ce jour-là tous les notables du pays, et, entre autres,

deux gentilshommes. L'un de ces illustres convives était M. de

Pont-Cassé, mousquetaire rouge; l'autre était un mousquetaire de la même

couleur, ami de M. de Pont-Cassé, et que celui-ci avait invité à passer

quelques semaines dans son reste de castel. Or, M. de Pont-Cassé, dans

la confidence duquel nous avons déjà mis nos lecteurs, n'aurait pas été

fâché de réparer les avaries qu'avait éprouvées sa fortune avec celle de

M. Minxit, et il flairait Arabelle, bien qu'il dît souvent que c'était

un insecte né de l'urine. Celle-ci s'était laissée piper par

l'extravagance de ses belles manières; elle le trouvait bien plus beau

avec ses plumes fanées, et plus aimable avec son fatras de cour, que mon

oncle avec son esprit sans prétention et son habit rouge; mais M.

Minxit, qui était un homme non-seulement d'esprit, mais de bon sens,

n'était pas de cet avis; M. de Pont-Cassé eût été colonel, qu'il ne lui

eût point donné sa fille. Il avait retenu Benjamin à dîner afin

qu'Arabelle pût établir entre ses deux adorateurs une comparaison qu'il

croyait ne devoir pas être à l'avantage du mousquetaire, et aussi parce

qu'il comptait sur mon oncle pour effacer le clinquant des deux

gentilshommes et mortifier leur orgueil.

Benjamin, en attendant le dîner, alla faire un tour dans le village. En

sortant de chez M. Minxit, il avisa une paire d'officiers qui tenaient

le haut de la rue et ne se seraient pas dérangés pour une malle-poste,

ce dont les paysans étaient fort ébahis. Mon oncle n'était pas homme à

se préoccuper de si peu: cependant, en passant près d'eux, il ouït

très-distinctement l'un de ces hobereaux qui disait à son compagnon:

--Tiens, voici le drôle qui prétend épouser mademoiselle Minxit.

Mon oncle eut un instant envie de leur demander pourquoi ils le

trouvaient si drôle; mais il réfléchit qu'il serait peu séant, quoiqu'il

se souciât assez ordinairement fort peu des bienséances, de se donner en

spectacle aux habitants de Corvol. Il fit donc comme s'il n'avait rien

entendu, et entra chez son ami le tabellion.

--Je viens, lui dit-il, de rencontrer dans la rue deux espèces de

homards empanachés qui m'ont insulté; pourriez-vous me dire à quelle

famille de crustacés appartiennent ces drôles?

--Oh! diable, fit le tabellion quasi effrayé, n'allez pas tourner de ce

côté vos plaisanteries: l'un d'eux, M. de Pont-Cassé, est le plus

dangereux duelliste de notre époque, et de tous ceux qui sont allés avec

lui sur le pré, personne n'est encore revenu sain et sauf.

--Nous verrons bien, dit mon oncle.

Deux heures ayant sonné au clocher du bourg, il prit son ami le

tabellion par le bras, et il se rendit avec lui chez M. Minxit; la

société était déjà réunie dans le salon, et on n'attendait plus qu'eux

pour se mettre à table.

Les deux hobereaux, qui se croyaient, avec ces manants, comme dans un

pays conquis, s'emparèrent, de prime-abord, de la conversation. M. de

Pont-Cassé ne cessait de friser ses moustaches, de parler de la cour, de

ses duels et de ses prouesses amoureuses. Arabelle, qui n'avait jamais

ouï choses si magnifiques, prenait un grand plaisir à ses discours. Mon

oncle s'en aperçut bien; mais, comme mademoiselle Minxit lui était

indifférente, cela ne le regardait, pensait-il, en aucune façon. M. de

Pont-Cassé, piqué du peu d'effet qu'il produisait sur Benjamin, lui

adressa quelques allusions qui effleuraient l'insolence; mais mon oncle,

sûr de sa force, dédaignait d'y faire attention, et ne s'occupait que de

son verre et de son assiette. M. Minxit se scandalisa de la voracité

insoucieuse de son champion.

--Tu ne comprends donc pas ce que veut dire M. de Pont-Cassé? s'écria le

bonhomme; à quoi penses-tu donc, Benjamin?

--À dîner, M. Minxit, et je vous conseille d'en faire autant; car c'est

pour cela que vous nous avez invités, je pense.

M. de Pont-Cassé avait trop d'orgueil pour croire qu'on pût l'épargner;

il prit le silence de mon oncle pour un aveu de son infériorité, et il

en vint à des attaques plus directes.

--Je vous ai entendu appeler de Rathery, dit-il à Benjamin; j'ai connu,

c'est-à-dire j'ai vu, car on ne connaît pas de pareilles gens, un

Rathery dans les palefreniers du roi: serait-ce par hasard votre parent?

Mon oncle dressa les oreilles comme un cheval qui reçoit un coup de

fouet.

--M. de Pont-Cassé, répondit-il, les Rathery ne se sont jamais faits

domestiques de cour sous quelque livrée que ce fût. Les Rathery ont

l'âme fière, monsieur; ils ne veulent manger que le pain qu'ils gagnent,

et ce sont eux qui paient, avec quelques millions d'autres, les gages de

cette valetaille de toutes couleurs qu'on veut bien appeler courtisans!

Il se fit un silence solennel dans l'assemblée, et chacun applaudissait

mon oncle du regard.

--Monsieur Minxit, ajouta-t-il, un morceau, s'il vous plaît, de ce pâté;

il est excellent, et je parierais bien que le lièvre avec lequel on l'a

fait n'était pas gentilhomme.

--Monsieur, dit l'ami de M. de Pont-Cassé, prenant une attitude marquée,

que voulez-vous dire avec votre lièvre?

--Qu'un gentilhomme, répondit froidement mon oncle, ne serait pas bon

dans un pâté; voilà tout ce que je voulais dire.

--Messieurs, dit M. Minxit, il est bien entendu que vos discussions ne

doivent pas dépasser les bornes de la plaisanterie.

--Entendu, dit M. de Pont-Cassé; à la rigueur, les allusions de M. _de_

Rathery seraient bien de nature à offenser deux officiers du roi, qui

n'ont pas l'honneur d'être, comme lui, de la roture; cependant, à son

habit rouge et à sa grande épée, je l'avais pris d'abord pour l'un des

nôtres, et je tressaille encore, comme l'homme qui a été sur le point de

prendre un serpent pour une anguille, en songeant que j'ai failli

fraterniser avec lui. Il n'y a que cette grande queue qui frétille sur

ses épaules qui m'a détrompé.

--Monsieur de Pont-Cassé! s'écria M. Minxit, je ne souffrirai point!...

--Laissez, mon bon M. Minxit, fit mon oncle, l'insolence est l'arme de

ceux qui ne savent pas manier la flexible houssine de la plaisanterie;

pour moi, je n'ai aucune erreur à me reprocher à l'égard de M. de

Pont-Cassé, car je n'ai pas encore fait attention à lui.

--À la bonne heure, fit M. Minxit.

Le mousquetaire, qui se piquait d'être un mystificateur fort plaisant,

et qui savait que, dans les combats de l'esprit, comme dans ceux de

l'épée, la fortune est journalière, ne se découragea pas pour cela.

--Monsieur Rathery, poursuivit-il, monsieur le chirurgien Rathery,

savez-vous qu'entre nos deux professions il y a plus d'analogie que vous

ne pensez; je parierais mon cheval alezan brûlé contre votre habit

rouge, que vous avez tué plus de monde cette année que moi dans ma

dernière campagne.

--Vous gagneriez, monsieur de Pont-Cassé, répondit froidement mon oncle;

car cette année j'ai eu le malheur de perdre un malade: il est mort hier

du charbon.

--Bravo, Benjamin! bravo le peuple! s'écria M. Minxit ne pouvant plus

contenir sa joie. Vous voyez, mon gentilhomme, que tous les gens

d'esprit ne sont pas à la cour.

--Vous en êtes plus que tout autre la preuve, monsieur Minxit, répondit

le mousquetaire, déguisant la mortification de sa défaite sous un front

serein.

Pendant ce temps, tous les convives, excepté les deux gentilshommes,

présentaient leurs verres à Benjamin et entrechoquaient cordialement le

sien.

--À la santé de Benjamin Rathery, le vengeur du peuple méconnu et

insulté! s'écria M. Minxit.

Le dîner se prolongea fort avant dans la soirée. Mon oncle remarqua bien

que Mlle Minxit avait disparu quelque temps après M. de Pont-Cassé; mais

il était trop préoccupé des applaudissements qu'on lui prodiguait pour

faire attention à sa fiancée. Vers les dix heures, il prit congé de M.

Minxit. Celui-ci le reconduisit jusqu'au bout du village, et lui fit

promettre que le mariage aurait lieu dans la huitaine. Comme Benjamin se

trouvait vis-à-vis du moulin de Trucy, il entendit un bruit de paroles

qui venait à lui, et il crut distinguer la voix d'Arabelle et de son

illustre adorateur.

Benjamin, par égard pour Mlle Minxit, ne voulut pas la surprendre à

cette heure dans la campagne avec un mousquetaire. Il se cacha sous les

rameaux d'un gros noyer et attendit, pour continuer sa route, que les

deux amants l'eussent dépassé. Il ne songeait nullement, sans doute, à

dérober les petits secrets d'Arabelle; mais le vent les lui apportait,

et il fallait bien, malgré lui, qu'il en reçût la confidence.

--Je sais, disait M. de Pont-Cassé, un moyen de le faire déguerpir: je

lui enverrai un cartel.

--Je le connais, répondait Arabelle, c'est un homme d'un orgueil

intraitable, et, fût-il sûr d'être tué sur place, il acceptera.

--Tant mieux; alors je vous en débarrasserai pour toujours.

--Oui, mais d'abord je ne veux pas être complice d'un meurtre; ensuite

mon père aime cet homme plus que moi peut-être qui suis sa fille unique;

je ne consentirai jamais à ce que vous tuiez le meilleur ami de mon

père.

--Vous êtes charmante, Arabelle, avec vos scrupules; j'en ai tué plus

d'un pour un mot qui sonnait mal à mon oreille, et ce vilain, dont

l'esprit est féroce, s'est cruellement vengé de moi: je ne voudrais pas,

pour tout au monde, qu'on sût à la cour ce qui s'est dit ce soir à la

table de votre père. Cependant, pour ne pas vous contrarier, je me

contenterai de l'estropier. Si, par exemple, je lui coupais le nerf

tibio-rotulien, ce serait un vice rédhibitoire qui vous autoriserait

suffisamment à ne plus vouloir de lui pour votre époux.

--Mais, vous-même, Hector, si vous succombiez! faisait Mlle Minxit de sa

voix la plus tendre.

--Moi, qui ai mis à l'ombre les plus fins tireurs de l'armée: le brave

Bellerive, le terrible Desrivières, le redoutable de Châteaufort, je

succomberais par la rapière d'un chirurgien! Mais vous m'insultez, belle

Arabelle, quand vous émettez un pareil doute. Vous ne savez donc pas que

je suis sûr de mes coups d'épée, comme vous de vos coups d'aiguille.

Désignez vous-même l'endroit où vous voulez qu'il soit frappé, je serai

enchanté de vous faire cette galanterie.

Les voix s'éloignèrent; mon oncle sortit de sa cachette et se remit

tranquillement en route pour Clamecy, devisant en lui-même sur le parti

qu'il avait à prendre.

Mon oncle Benjamin · 第 31 / 43 题