COMMENT MON ONCLE PASSA LA NUIT EN PRIÈRES POUR L'HEUREUSE DÉLIVRANCE DE
SA SOEUR.
Mon temps est précieux, chers lecteurs, et je suppose que le vôtre ne
l'est pas moins; je ne m'amuserai donc pas à vous décrire ce mémorable
souper; vous connaissez assez les convives pour vous faire une idée de
la manière dont ils soupèrent. Mon oncle sortit à minuit de l'hôtel du
Dauphin, avançant de trois pas et reculant de deux, comme certains
pèlerins d'autrefois, qui faisaient voeu de se rendre avec cette allure à
Jérusalem. En rentrant, il aperçut de la lumière dans la chambre de
Machecourt, et, supposant que celui-ci griffonnait quelque exploit, il
entra avec l'intention de lui souhaiter le bonsoir. Ma grand'mère était
alors en mal d'enfant; la sage-femme, tout effrayée de l'apparition de
mon oncle qu'on n'attendait pas à cette heure, vint le prévenir
officiellement de l'événement qui allait avoir lieu. Benjamin se
rappela, à travers les brouillards qui obscurcissaient son cerveau, que
sa soeur, la première année de son mariage, avait eu une couche
laborieuse qui avait mis sa vie en danger; aussitôt le voilà qui se fond
en deux gouttières de larmes.
--Hélas! s'écriait-il d'une voix à réveiller toute la rue des Moulins,
ma chère soeur va mourir; hélas! elle va...
--Madame Lalande! s'écria ma grand'mère du fond de son lit, mettez-moi
ce chien d'ivrogne à la porte.
--Retirez-vous, monsieur Rathery, dit Mme Lalande, il n'y a pas le
moindre danger: l'enfant se présente par les épaules, et dans une heure
votre soeur sera délivrée.
Mais Benjamin criait toujours: Hélas! elle va mourir, ma chère soeur.
Machecourt, voyant que la harangue de la sage-femme ne produisait pas
son effet, crut devoir intervenir à son tour.
--Oui, Benjamin, mon ami, mon bon frère, l'enfant se présente par les
épaules, fais-moi le plaisir d'aller te coucher, je t'en supplie.
Ainsi parla mon grand-père.
--Et toi, Machecourt, mon ami, mon bon frère, lui répondit mon oncle, je
t'en supplie, fais-moi le plaisir d'aller...
Ma grand'mère, comprenant qu'elle ne pouvait compter sur un acte de
rigueur de Machecourt à Benjamin, se décida à mettre elle-même celui-ci
à la porte.
Mon oncle se laissa pousser dehors avec la docilité d'un mouton. Son
parti fut bientôt pris: il se décida, à aller coucher avec Page, qui
ronflait, comme un soufflet de forge, sur une des tables du Dauphin.
Mais, en passant sur la place de l'église, l'idée lui vint de prier Dieu
pour l'heureuse délivrance de sa chère soeur; or, le temps s'était remis
à la gelée comme de plus belle, et il faisait un froid de cinq à six
degrés. Nonobstant cela, Benjamin s'agenouilla sur les marches du
portail, joignît les mains comme il l'avait vu pratiquer quelquefois à
sa chère soeur, et il se mit à marmotter quelques bribes de prières.
Comme il entamait son second _Ave_, le sommeil le prit, et il se mit à
ronfler à l'instar de son ami Page, Le lendemain matin, à cinq heures,
lorsque le sacristain vint sonner l'_Angelus_, il aperçut quelque chose
d'agenouillé qui avait comme une forme humaine. Il s'imagina d'abord,
dans sa simplicité, que c'était un saint qui était sorti de sa niche
pour faire quelque exercice de pénitence, et il s'apprêtait à le faire
rentrer dans l'église; mais, s'étant approché davantage, à la lueur de
sa lanterne il reconnut mon oncle, qui avait un pouce de verglas sur le
dos, et à l'extrémité du nez un filet de glace d'une demi-aune.
--Holà, oh! monsieur Rathery! s'écria-t-il dans l'oreille de Benjamin.
Comme celui-ci ne répondait pas, il alla tranquillement sonner son
_Angelus_, et, quand il l'eut achevé et parachevé, il revint à M.
Rathery. Au cas qu'il ne fût pas mort, il le chargea comme un sac sur
ses épaules, et l'alla porter à sa soeur. Ma grand'mère était délivrée
depuis deux heures; les voisines qui passaient la nuit auprès d'elle
reportèrent leurs soins sur Benjamin. Elles le placèrent sur un matelas
devant le foyer, l'enveloppèrent de serviettes chaudes, de couvertures
chaudes, et lui mirent aux pieds une brique chaude: dans l'excès de leur
zèle, elles l'auraient volontiers mis au four. Mon oncle se dégela peu à
peu; sa queue, qui était aussi raide que son épée, commença à pleurer
sur le traversin, ses articulations se détendirent, l'exercice de la
parole lui revint, et le premier usage qu'il en lit fut de demander du
vin chaud. On lui en fit vivement une chaudronnée; quand il en eut bu la
moitié, il fut pris d'une telle sueur qu'on crut qu'il s'allait
liquéfier. Il avala le reste, se rendormit, et à huit heures du matin il
se portait le mieux du monde. Si M. le curé eût dressé procès-verbal de
ces faits, mon oncle eût été infailliblement canonisé. On l'eût
probablement donné pour patron aux cabaretiers; et, sans le flatter, il
eût fait, avec sa queue et son habit rouge, une magnifique enseigne
d'auberge.
Une semaine et plus s'était écoulée depuis l'heureux accouchement de ma
grand'mère, et déjà elle songeait à ses relevailles. Cette espèce de
quarantaine que lui imposaient les canons de l'Église avait de graves
inconvénients pour elle en particulier et pour toute la famine en
général: d'abord lorsque quelque événement un peu saillant, quelque bon
scandale, par exemple, ridait la surface tranquille du quartier, elle ne
pouvait aller en disserter chez son prochain de la rue des Moulins, ce
qui était pour elle une cruelle privation; ensuite elle était obligée
d'envoyer Gaspard, enveloppé d'un tablier de cuisine, au marché, à la
boucherie. Or, ou Gaspard perdait l'argent du pot-au-feu au bouchon, ou
il rapportait du collet pour de la cuisse, ou bien encore, quand on
l'envoyait quérir un chou pour mettre dans la marmite, la soupe était
trempée que Gaspard n'était pas encore de retour. Benjamin riait,
Machecourt enrageait et ma grand'mère fouettait Gaspard.
--Pourquoi aussi, lui dit un jour mon grand-père, irrité d'être obligé,
par suite de l'absence de Gaspard, de manger une tête de veau sans
ciboules, ne fais-tu pas ta besogne toi-même?
--Pourquoi! pourquoi! répartit ma grand'mère, parce que je ne puis aller
à la messe sans payer Mme Lalande.
--Que diable aussi, chère soeur, dit Benjamin, n'attendiez-vous pas pour
accoucher que vous eussiez de l'argent?
--Demande donc plutôt à ton imbécile de beau-frère pourquoi depuis un
mois il ne m'a pas apporté un pauvre écu de six livres.
--Ainsi donc, dit Benjamin, si vous étiez six mois sans recevoir
d'argent, six mois vous resteriez enfermée dans votre maison comme dans
un lazaret?
--Oui, répliqua ma grand'mère, parce que si je sortais avant d'être
allée à la messe, le curé parlerait de moi en chaire, et qu'on me
montrerait au doigt dans les rues.
--En ce cas, sommez donc M. le curé de vous envoyer sa femme de charge
pour tenir votre ménage; car Dieu est trop juste pour exiger que
Machecourt mange de la tête de veau sans ciboules, parce que vous lui
avez fait un septième enfant.
Heureusement l'écu de six livres si impatiemment attendu arriva
accompagné de quelques autres, et ma grand'mère put aller à la messe.
En rentrant à la maison avec Mme Lalande, elle trouva mon oncle étendu
dans le fauteuil de cuir de Machecourt, les talons appuyés sur les
chenets et ayant devant lui une écuelle pleine de vin chaud; car il faut
vous dire que, depuis sa convalescence, Benjamin, reconnaissant envers
le vin chaud qui lui avait sauvé la vie, en prenait tous les matins une
ration qui aurait suffi à deux officiers de marine. Il disait, pour
justifier cet extra monstre, que sa température était encore au-dessous
de zéro.
--Benjamin, lui dit ma grand'mère, j'ai un service à te demander.
--Un service! répondit Benjamin; et que puis-je faire, chère soeur, pour
vous être agréable?
--Tu devrais l'avoir deviné, Benjamin: il faut que tu sois parrain de
mon dernier.
Benjamin, qui n'avait rien deviné du tout et qu'au contraire cette
proposition prenait à l'improviste, secoua la tête et fit un gros
_mais_...
--Comment, dit ma grand'mère, lui jetant un regard plein d'étincelles,
est-ce que tu me refuserais cela, par hasard?
--Non pas, chère soeur, bien au contraire, mais...
--Mais quoi? tu commences à m'impatienter avec tes _mais_...
--C'est que, voyez-vous, je n'ai jamais été parrain, moi, et je ne
saurais comment m'y prendre pour remplir mes fonctions.
--Belle difficulté! On te mettra au courant: je prierai le cousin
Guillaumot de te donner quelques leçons.
--Je ne doute ni des talents ni du zèle du cousin Guillaumot; mais, s'il
faut que je prenne des leçons de parinologie, je crains que cette étude
n'aille pas à mon genre d'intelligence; vous feriez mieux peut-être de
prendre un parrain tout instruit; Gaspard, par exemple, qui est enfant
de choeur, vous conviendrait parfaitement.
--Allons donc, monsieur Rathery, dit Mme Lalande, il faut que vous
acceptiez l'invitation de votre soeur: c'est un devoir de famille dont
vous ne pouvez vous exempter.
--Je vois ce que c'est, madame Lalande, dit Benjamin: quoique je ne sois
pas riche, j'ai la réputation de bien faire les choses, et vous aimeriez
autant avoir affaire à moi qu'à Gaspard, n'est-ce pas?
--Fi donc! Benjamin, fi donc! monsieur Rathery, s'exclamèrent ma
grand'mère et madame Lalande.
--Tenez, ma chère soeur, poursuivit Benjamin, à vous parler franchement,
je ne me soucie pas d'être parrain. Je veux bien me conduire avec mon
neveu comme si je l'avais tenu sur les fonts de baptême; j'écouterai
avec satisfaction le compliment qu'il m'adressera tous les ans le jour
de ma fête, et fût-il de Millot-Rataut, je m'engage à le trouver
charmant. Je lui permettrai de m'embrasser le premier jour de chaque
année, et je lui donnerai pour ses étrennes un polichinelle à ressort ou
une paire de culottes, selon que vous l'aimerez mieux. Je serai même
flatté que vous le nommiez Benjamin; mais aller me planter comme un
grand imbécile devant les fonts baptismaux, avec un cierge à la main, ma
foi, non, chère soeur, n'exigez pas cela de moi: ma dignité d'homme s'y
oppose; j'aurais peur que Djhiarcos me rît au nez. Et d'ailleurs,
comment puis-je affirmer, moi, que ce petit braillard renonce à Satan et
à ses oeuvres? Qu'est-ce qui me prouve qu'il renonce aux oeuvres de Satan?
Si la responsabilité du parrain n'est qu'une frime, comme le pensent
quelques-uns, à quoi bon un parrain? à quoi bon une marraine? à quoi bon
deux cautions au lieu d'une, et pourquoi faire endosser ma signature par
un autre? Si au contraire cette responsabilité est sérieuse, pourquoi en
encourrais-je les conséquences? Notre âme étant ce que nous avons de
plus précieux, n'est-ce pas être fou que de la mettre en gage pour celle
d'un autre? Et d'ailleurs, qu'est-ce qui vous presse donc tant de faire
baptiser votre poupon? Est-ce une terrine de foies gras ou un jambon de
Mayence qui se gâterait s'il n'était salé de suite? Attendez qu'il ait
vingt-cinq ans: au moins, il pourra répondre lui-même, et alors, s'il
lui faut une caution, je saurai ce que j'aurai à faire. Jusqu'à dix-huit
ans, votre fils ne pourra prendre un enrôlement dans l'armée; jusqu'à
vingt-cinq ans, il ne pourra se marier sans votre consentement et celui
de Machecourt, et vous voulez qu'à neuf jours il ait assez de
discernement pour se choisir une religion. Allons donc! vous voyez bien
vous-même que cela n'est pas raisonnable.
--Oh! ma chère dame, s'écria la sage-femme, épouvantée de la logique
hétérodoxe de mon oncle, votre frère est un damné; gardez-vous bien de
le donner pour parrain à votre enfant: cela lui porterait malheur!
--Madame Lalande, dît Benjamin d'un ton sévère, un cours d'accouchement
n'est pas un cours de logique. Il y aurait lâcheté de ma part à discuter
avec vous. Je me contenterai seulement de vous demander si saint Jean
baptisait dans le Jourdain moyennant un sesterce et un cornet de dattes
sèches des néophytes apportés de Jérusalem sur les bras de leur
nourrice?
--Ma foi! dit madame Lalande, embarrassée de l'objection, j'aime mieux
le croire que d'y aller voir.
--Comment, madame, vous aimez mieux le croire que d'y aller voir? Est-ce
là le langage d'une sage-femme instruite de sa religion? Eh bien!
puisque vous le prenez sur ce ton, je me ferai l'honneur de vous poser
ce dilemme...
--Laisse-nous donc tranquilles avec tes dilemmes, interrompit ma
grand'mère; est-ce que madame Lalande sait ce que c'est qu'un dilemme?
--Comment, madame, fit la sage-femme, piquée de l'observation de ma
grand'mère, je ne sais pas ce que c'est qu'un dilemme! l'épouse d'un
chirurgien, ne pas savoir ce que c'est qu'un dilemme. Continuez,
monsieur Rathery, je vous écoute.
--C'est fort inutile, répliqua sèchement ma grand'mère, j'ai décidé que
Benjamin serait parrain, et il le sera: il n'y a pas de dilemme au monde
qui puisse l'en exempter.
--J'en appelle à Machecourt! s'écria Benjamin.
--Machecourt t'a condamné d'avance: il est allé ce matin à Corvol
inviter mademoiselle Minxit à être la commère.
--Ainsi donc, s'écria mon oncle, on dispose de moi sans mon
consentement: on n'a pas même l'honnêteté de me prévenir. Me prend-on
pour un homme empaillé, pour une gargamelle de pain d'épices? La belle
figure que vont faire mes cinq pieds dix pouces à côté des cinq pieds
trois pouces de Mlle Minxit, qui aura l'air, avec sa taille plate et
calibrée, d'un mât de cocagne couronné de rubans! Savez-vous que l'idée
d'aller à l'église côte à côte avec elle me tourmente depuis six mois,
et que j'ai failli, en vue de cette corvée, renoncer à l'avantage de
devenir son mari?
--Voyez-vous, Mme Lalande, dit ma grand'mère, ce Benjamin comme il est
facétieux: il aime Mlle Minxit avec passion, et cependant il faut qu'il
se raille d'elle.
--Hum! fit la sage-femme.
Benjamin, qui n'avait pas songé à Mme Lalande, s'aperçut qu'il avait
fait un _lapsus linguæ_; pour échapper aux reproches de sa soeur, il se
hâta de déclarer qu'il consentait à tout ce qu'on voudrait exiger de
lui, et détala avant que la sage-femme fût partie.
--Le baptême devait avoir lieu le dimanche suivant; ma grand'mère
s'était mise en frais pour cette cérémonie: elle avait autorisé
Machecourt à inviter à un dîner solennel tous ses amis et ceux de mon
oncle. Pour Benjamin, il était en mesure de faire face aux dépenses
qu'exige le rôle de parrain magnifique: il venait de recevoir du
gouvernement une gratification de cent francs pour le zèle qu'il avait
mis à propager l'inoculation dans le pays, et à réhabiliter la pomme de
terre, attaquée à la fois par les agronomes et les médecins.