COMMENT MON ONCLE AIDA SON MARCHAND DE DRAP À LE SAISIR.

Cependant Benjamin revint à Clamecy un peu inquiet de son audace; mais,

le lendemain, le coureur du château lui remit de la part de son maître,

avec une somme d'argent assez considérable, un billet ainsi conçu:

«M. le marquis de Cambyse prie M. Benjamin Rathery d'oublier ce qui

s'est passé entre eux, et de recevoir, pour prix de l'opération qu'il a

si habilement exécutée, la faible somme qu'il lui envoie.»

--Oh! dit mon oncle, après la lecture de cette lettre, ce bon seigneur

voudrait acheter ma discrétion; il a même l'honnêteté de la payer

d'avance: c'est dommage qu'il n'agisse pas ainsi avec tous ses

fournisseurs. Si je lui avais extrait tout simplement, tout vulgairement

et sans aucun préliminaire, l'arête qu'il s'était plantée dans le

gosier, il m'aurait mis deux écus de six francs dans la main et m'aurait

envoyé manger un morceau à l'office. La morale de ceci, c'est qu'avec

_les grands il vaut mieux se faire craindre que de se faire aimer_...

Que Dieu me damne si de ma vie je manque à ce principe!

Toutefois, comme je n'ai pas l'intention d'être discret, je ne puis, en

conscience, garder l'argent qu'il m'envoie comme salaire de ma

discrétion: il faut être honnête avec tout le monde ou ne pas s'en

mêler; mais, comptons un peu l'argent qui est dans ce sac; voyons ce

qu'il paie pour l'opération et ce qu'il donne pour le silence...

Cinquante écus!... Fichtre! le Cambyse est généreux. Il ne veut octroyer

que douze sous, sans garantie aucune de n'être pas bâtonné, au batteur

en grange qui a son fléau au bout des bras depuis trois heures du matin

jusqu'à huit du soir, et moi il me paie cinquante écus un quart d'heure

de ma journée: voilà de la magnificence!

Pour l'extraction de cette arête, M. Minxit eût exigé cent francs; mais,

lui, il fait la médecine à grand orchestre et à grand spectacle; il a

quatre chevaux et douze musiciens à nourrir. Pour moi qui n'ai à

entretenir que ma trousse et mon hypostase, une hypostase, il est vrai,

de cinq pieds neuf pouces: deux pistoles, c'est tout ce que cela vaut.

Ainsi, de cent cinquante, ôtez vingt, c'est treize pistoles à renvoyer

au marquis; encore j'ai presque des remords de lui prendre son argent.

Cette opération que je lui fais payer vingt francs, je ne voudrais pas

pour mille francs... mille francs à prendre, bien entendu, après ma

mort, ne pas l'avoir faite. Ce pauvre grand seigneur, comme il était

chétif et rétréci devant moi, avec sa face pâle et suppliante, et son

arête de saumon dans le gosier! comme la noblesse faisait bien amende

honorable, dans sa personne, au peuple représenté par la mienne! Il

aurait volontiers souffert que je lui attachasse son écusson derrière le

dos. S'il y avait alors dans son salon quelque portrait de ses aïeux,

son front doit encore en être rouge de honte. Cette petite place où il

m'a embrassé, je voudrais qu'après ma mort on la défalquât de mon

individu, et qu'on la transférât au Panthéon... quand le peuple aura un

Panthéon, bien entendu.

Mais, marquis, vous n'en êtes pas quitte pour cela: avant trois jours le

bailliage saura votre aventure; je veux même la faire raconter à la

postérité par Millot-Rataut, notre faiseur de noëls: il faut qu'il me

fabrique à ce sujet une demi-main d'alexandrins. Pour ces vingt francs,

c'est de l'argent trouvé; je ne veux pas qu'il passe par les mains de ma

chère soeur. Demain c'est dimanche, demain donc je donne aux amis, avec

cet argent, un goûter comme je ne leur en ai jamais donné, un goûter qui

sera payé comptant. Il est bon de leur apprendre comment un homme

d'esprit peut se venger sans avoir recours à son épée.

La chose ainsi arrangée, mon oncle se mit à écrire au marquis pour lui

annoncer le retour de son argent. Je serais charmé de pouvoir donner à

nos lecteurs un nouvel échantillon du style épistolaire de mon oncle;

malheureusement sa lettre ne se trouve pas parmi les documents

historiques que mon grand-père nous a conservés: peut-être mon oncle le

marchand de tabac en aura-t-il fait un cornet.

Taudis que Benjamin était en train d'écrire, son marchand d'habits

rouges entra avec une pancarte à la main.

--Qu'est-ce cela? fit Benjamin, déposant sa plume sur la table; encore

votre mémoire, M. Bonteint; toujours votre éternel mémoire. Eh mon Dieu!

voilà tant de fois que vous me le présentez que je le sais par coeur: six

aunes d'écarlate au grand large, n'est-ce pas, avec dix aunes de

doublure et trois garnitures de boulons ciselés?

--C'est cela, monsieur Rathery, c'est bien cela; total: cent cinquante

livres dix sous six deniers. Que je sois exclu du paradis comme un

gredin si je ne perds au moins cent francs sur cette fourniture!

--S'il en est ainsi, reprit mon oncle, pourquoi perdre encore votre

temps à griffonner tous ces vilains morceaux de papier? Vous savez bien,

monsieur Bonteint, que je n'ai jamais d'argent.

--Je vois, au contraire, monsieur Rathery, que vous en avez, et que

j'arrive dans un moment favorable. Voilà, sur cette table, un sac qui

doit contenir à peu près ma somme, et si vous voulez le permettre...

--Un instant! dit mon oncle, portant rapidement la main sur le sac, cet

argent ne m'appartient pas, monsieur Bonteint; voilà précisément la

lettre de renvoi que je viens d'écrire, et sur laquelle vous m'avez fait

faire un pâté. Tenez, ajouta-t-il en présentant la lettre au marchand,

si vous voulez en prendre connaissance...

--Inutile, monsieur Rathery, complétement inutile; tout ce que je

désirerais savoir, c'est à quelle époque vous aurez de l'argent qui vous

appartiendra.

--Hélas! monsieur Bonteint, qui peut prévoir l'avenir? Ce que vous me

demandez, je voudrais le savoir moi-même.

--Cela étant, M. Rathery, vous ne trouverez pas mauvais que j'aille de

suite chez Parlanta le prévenir qu'il continue les poursuites commencées

contre vous.

--Vous êtes de mauvaise humeur, respectable monsieur Bonteint; sur

quelle rognure d'étoffe avez-vous donc marché aujourd'hui?

--De mauvaise humeur, monsieur Rathery, vous conviendrez qu'on le serait

à moins. Voilà trois ans que vous me devez cet argent et que vous me

remettez de mois en mois, sur je ne sais quelle maladie épidémique que

je ne vois pas arriver; vous êtes cause que j'ai tous les jours des

querelles avec Mme Bonteint, qui me reproche que je ne sais pas me faire

payer, et qui pousse quelquefois la vivacité jusqu'à me traiter de

ganache.

--Madame Bonteint est assurément une dame fort aimable; vous êtes

heureux, monsieur Bonteint, d'avoir une telle épouse, et je vous prie de

lui faire le plus tôt possible mes compliments.

--Je vous remercie, M. Rathery, mais ma femme est, comme on dit, un peu

grecque, elle aime mieux l'argent que les compliments, et elle dit que

si vous aviez eu affaire à mon confrère Grophez, il y a longtemps que

vous seriez à l'hôtel Boutron.

--Que diable aussi! s'écria mon oncle, furieux de ce que Bonteint ne

voulait pas lâcher pied, c'est de votre faute si je ne suis pas libéré

envers vous; tous vos confrères ont été ou sont malades: Dutorrent a eu

deux fluxions de poitrine cette année; Artichaud une fièvre putride;

Sergifer a des rhumatismes; Ratine a la diarrhée depuis six mois. Vous,

vous jouissez d'une santé parfaite, je n'ai pas eu l'occasion de vous

fournir une médecine; vous avez une mine comme une de vos pièces de

nankin, et Mme Bonteint ressemble à une statuette de beurre frais. Voilà

ce qui m'a trompé. J'ai cru que vous seriez l'honneur de ma clientèle;

si j'avais su alors ce que je sais, je ne vous aurais pas donné ma

pratique.

--Mais, M. Rathery, il me semble que ni Mme Bonteint ni moi ne sommes

obligés d'être malades pour vous fournir les moyens de vous libérer.

--Et moi je vous déclare, monsieur Bonteint, que vous y êtes moralement

obligés. Comment feriez-vous pour payer vos traites, vous, si vos

clients ne portaient pas d'habits? Cette obstination à vous bien porter

est un procédé abominable; c'est un guet-apens que vous m'avez tendu;

vous devriez à l'heure qu'il est avoir sur mon registre une note de 50

écus; je vous déduis 130 fr. 10 sous 6 deniers pour les maladies que

vous auriez dû faire. Vous conviendrez que je suis raisonnable. Vous

êtes bien heureux d'avoir à payer la médecine sans avoir eu recours au

médecin, et j'en sais plusieurs qui voudraient bien être à votre place.

Ainsi donc, si de 150 fr. 10 sous 6 deniers nous retranchons 130 fr. 10

sous 6 deniers, c'est 20 fr. que je vous redois; si vous les voulez, les

voilà: je vous conseille en ami de les prendre, vous ne retrouverez pas

de sitôt une pareille occasion.

--Comme à-compte, dit M. Bonteint, je les prendrais volontiers.

--Comme solde définitif de tout compte, reprit mon oncle, et encore j'ai

besoin de toute ma force d'âme pour vous faire ce sacrifice. Je

destinais cet argent à un déjeuner de garçons; j'avais même l'intention

de vous y inviter quoique vous soyez père de famille.

--Voilà encore de vos mauvaises plaisanteries, M. Rathery, jamais je

n'ai pu obtenir que cela de vous; vous savez bien pourtant que j'ai

contre vous une saisie en bonne forme et que je pourrais faire exécuter

de suite.

--Eh bien! voilà précisément ce dont je me plains, M. Bonteint, vous

n'avez pas de confiance en vos amis; pourquoi vous faire des frais

inutiles? ne pouviez-vous venir me trouver et me dire:--M. Rathery, je

suis dans l'intention de vous faire saisir; je vous aurais

répondu:--Saisissez vous-même, M. Bonteint, vous n'avez pas besoin

d'huissier pour cela; je vais vous servir de recors, si cela peut vous

être agréable; et d'ailleurs, il en est encore temps, saisissez-moi

aujourd'hui, saisissez-moi à l'instant même, ne vous gênez pas; tout ce

que j'ai est à votre disposition: je vous permets d'empaqueter,

d'emballer et d'emporter tout ce qui vous conviendra ici.

--Quoi, M. Rathery, vous seriez assez bon...

--Comment donc, M. Bonteint, mais enchanté d'être saisi par vos mains;

je vais même vous aider à me saisir.

Mon oncle ouvrit alors une vieille masure de commode, à laquelle

pendaient encore à un clou quelques loques de cuivre doré, et tirant

deux ou trois vieux rubans de queue d'un tiroir:

--Tenez, dit-il à Bonteint, en les lui présentant, vous ne perdrez pas

tout; ces objets ne compteront pas dans le total: je vous les donne

par-dessus le marché.

--Ouais! répondit M. Bonteint.

--Ce portefeuille en maroquin rouge que vous voyez, c'est ma trousse.

Comme M. Bonteint allait mettre la main dessus: Tout beau, dit Benjamin;

la loi ne vous permet pas de toucher là. Ce sont les outils de ma

profession, et j'ai le droit de les conserver.

--Pourtant... fit M. Bonteint.

--Voilà maintenant un tire-bouchon à manche d'ébène et incrusté

d'argent; pour cet objet, ajouta-t-il en le mettant dans sa poche, je le

soustrais à mes créanciers, et d'ailleurs j'en ai plus besoin que vous.

--Mais, répliqua M. Bonteint, si vous gardez tout ce dont vous avez plus

besoin que moi, je n'aurai pas besoin de charrette pour emporter mon

butin.

--Un instant, fit mon oncle, vous ne perdrez rien pour attendre. Tenez,

voilà, sur cette planche de vieilles fioles à médecine, dont

quelques-unes sont fêlées: je ne vous en garantis pas l'intégrité; je

vous les abandonne avec toutes les araignées qui sont dedans.

Sur cette autre planche est un grand vautour empaillé, il ne vous

coûtera que la peine de l'aller dénicher, et il pourra très-bien vous

servir d'enseigne.

--M. Rathery! fit Bonteint.

--Ceci, c'est la perruque de noce de Machecourt, qui se trouve là je ne

sais comment. Je ne vous l'offre pas, parce que je sais que vous ne

portez encore qu'un faux toupet.

--Qu'en savez-vous, M. Rathery? s'écria Bonteint de plus en plus irrité.

--Voici dans ce bocal, poursuivit mon oncle avec un sang-froid

imperturbable, un ver solitaire que j'ai conservé dans l'esprit de vin.

Vous pourrez vous en faire des jarretières à vous, à Mme Bonteint et à

vos enfants. Je vous ferai d'ailleurs observer qu'il serait dommage de

mutiler ce bel animal: vous pourrez vous vanter d'avoir chez vous l'être

le plus long de la création, sans excepter l'immense serpent boa. Vous

le coterez, du reste, ce que vous voudrez.

--Décidément vous vous moquez de moi, M. Rathery, tout cela n'a pas la

moindre valeur.

--Je le sais bien, dit froidement mon oncle, aussi vous n'avez pas de

recors à payer. Tenez, voilà par exemple un objet qui vaut à lui seul

toute votre créance: c'est la pierre que j'ai extraite, il y a deux ou

trois ans, de la vessie de M. le maire: vous pourrez la faire ciseler en

forme de tabatière; quand on aura mis à l'entour un cercle d'or, et

qu'on y aura ajouté quelques pierres fines, ce sera un joli cadeau à

offrir à Mme Bonteint pour le jour de sa fête.

Bonteint, furieux, fit un pas vers la porte.

--Un instant, dit mon oncle l'arrêtant par un pan de son habit; comme

vous êtes pressé, M. Bonteint! je ne vous ai encore montré que la

moindre partie de mes trésors; tenez, voici une vieille gravure

représentant Hippocrate, le père de la médecine; je vous garantis la

ressemblance; plus, trois volumes dépareillés de la _Gazette médicale_,

qui feront vos délices pendant ces longues soirées d'hiver.

--Encore une fois, M. Rathery...

--Eh mon Dieu, ne vous fâchez pas, papa Bonteint, nous voici arrivés à

l'objet le plus précieux de mon mobilier.

Mon oncle ouvrit alors une vieille armoire et en tira les deux habits

rouges qu'il jeta aux pieds de M. Bonteint, et desquels il s'échappa un

nuage de poussière qui fit tousser le bon négociant, avec un essaim

d'araignées qui s'éparpillèrent par la chambre.

--Tenez, lui dit-il, voilà les deux derniers habits que vous m'avez

vendus; vous m'avez outrageusement trompé, M. Fauxteint; ils se sont

fanés dans l'espace d'un matin, comme deux feuilles de roses, et ma

chère soeur n'a pu seulement les utiliser pour teindre des oeufs à Pâques

à ses enfants. Vous mériteriez bien que je vous fisse une déduction de

la couleur.

--Oh! pour le coup, s'écria Bonteint horripilé, voilà qui est trop fort;

jamais on ne s'est moqué plus insolemment d'un créancier. Demain matin,

vous aurez de mes nouvelles, M. Rathery.

--Tant mieux, M. Bonteint, je serai toujours charmé d'apprendre que vous

êtes en bonne santé. À propos, eh! M. Bonteint, et vos rubans de queue

que vous oubliez!

Comme Bonteint sortait, entra l'avocat Page. Il trouva mon oncle qui

riait aux éclats.

--Qu'as-tu donc fait à Bonteint? lui dit-il, je viens de le rencontrer

sur l'escalier presque rouge de colère; il était dans une crise si

violente d'exaspération qu'il ne m'a pas salué en passant.

--Ce vieil imbécile, dit Benjamin, ne se fâche-t-il pas contre moi parce

que je n'ai pas d'argent! Comme si cela ne devait pas me contrarier plus

que lui!

--Tu n'as pas d'argent, mon pauvre Benjamin! tant pis, deux fois tant

pis, car je venais te proposer un marché d'or.

--Propose toujours, dit Benjamin.

--C'est le vicaire Djhiarcos qui veut se défaire d'un quart de bourgogne

dont une de ses béates lui a fait présent, parce qu'il a un catarrhe et

que le docteur Arnout l'a mis à la tisane; comme le régime sera long, il

a peur que son vin ne se gâte. Il destine cet argent à mettre dans ses

meubles une pauvre jeune orpheline qui vient de perdre sa dernière

tante. Ainsi, en même temps qu'un bon marché, c'est une bonne action que

je te propose.

--Oui, dit Benjamin, mais sans argent, ce n'est pas chose facile à faire

qu'une bonne action; les bonnes actions sont chères, et n'en fait pas

qui veut. Cependant, quelle est ton opinion sur le vin?

--Exquis, dit Page, faisant claquer sa langue contre son palais; il m'en

a fait goûter, c'est du beaune de première qualité.

--Et combien le vertueux Djhiarcos en veut-il?

--Vingt-cinq francs, dit Page.

--Je n'ai que vingt francs; s'il veut le donner pour vingt francs, c'est

un marché conclu. Alors nous goûterions à crédit.

--C'est vingt-cinq francs, à prendre ou à laisser. Vingt-cinq francs

pour retirer une pauvre orpheline de la misère et la préserver du vice,

tu conviendras que ce n'est pas trop.

--Mais, si tu avais cinq francs, toi, Page, reprit mon oncle, nous

l'achèterions à nous deux.

--Hélas! dit Page, il y a bien quinze jours que je n'ai vu un pauvre écu

de six francs. Je crois que le numéraire a peur de M. de Calonne: il se

retire...

--Ce n'est pas toujours chez les médecins, dit mon oncle. Ainsi, il ne

faut plus penser à ton quartaut.

Pour toute réponse, Page poussa un gros soupir.

En ce moment arriva ma grand'mère, portant, comme un enfant Jésus, un

gros rouleau de toile entre ses bras. Elle posa sa toile avec

enthousiasme sur les genoux de mon oncle.

--Tiens, Benjamin, lui dit-elle, je viens de faire un superbe marché;

j'ai avisé cette toile ce matin en faisant un tour de foire. Tu as

besoin de chemises, et j'ai jugé qu'elle te convenait. Madame Avril en

donnait soixante-quinze francs. Elle a laissé partir le marchand; mais

j'ai bien vu, à la manière dont elle le reluquait, qu'elle avait

l'intention de le rappeler. Voyons votre toile, ai-je dit de suite au

paysan. Je lui en ai donné quatre-vingts francs; je ne croyais pas qu'il

me la laisserait pour le prix: la toile vaut cent vingt francs comme un

liard, et madame Avril est furieuse contre moi de ce que je suis allée

sur son marché.

--Et cette toile, s'écria mon oncle, vous l'avez achetée, achetée?

--Achetée, dit ma grand'mère, qui ne concevait rien à l'exaspération de

Benjamin. Il n'y a plus moyen de s'en dédire: le paysan est en bas qui

attend son argent.

--Eh bien! allez-vous-en au diable! s'écria Benjamin en jetant le

rouleau par la chambre, vous et... c'est-à-dire, pardon, ma chère soeur,

pardon, non, n'allez pas au diable: c'est trop loin; mais allez porter

votre toile au marchand: je n'ai pas d'argent pour le payer.

--Et l'argent que tu as reçu ce matin de M. de Cambyse? fit ma

grand'mère.

--Mon Dieu! cet argent n'est pas à moi: M. de Cambyse me l'a donné de

trop.

--Comment, de trop? reprit ma grand'mère, regardant Benjamin avec des

yeux ébahis.

--Eh bien! oui, de trop, ma chère soeur, de trop, entendez-vous, de trop;

il m'envoie cinquante écus pour une opération de vingt francs:

comprenez-vous à cette heure?

--Et tu es assez niais pour lui renvoyer son argent? Si mon mari m'avait

fait un pareil tour!...

--Oui, j'ai été assez niais pour cela; que voulez-vous? tout le monde ne

peut pas avoir l'esprit que vous exigez de Machecourt; j'ai été assez

niais pour cela et je ne m'en repens pas: je ne veux pas me faire

charlatan pour vous plaire. Mon Dieu! mon Dieu! qu'on a de peine ici-bas

pour rester honnête homme! vos plus proches et vos plus chers sont

pourtant les premiers à vous induire en tentation.

--Mais, malheureux, tu manques de tout; tu n'as plus une paire de bas de

soie qui soit mettable, et tandis que je raccommode tes chemises d'un

côté, elles tombent en loques de l'autre.

--Et parce que mes chemises tombent en loques d'un côté pendant que vous

les raccommodez de l'autre, il faut que je manque à la probité, n'est-ce

pas, ma chère soeur?

--Mais, tes créanciers, quant les paieras-tu?

--Quand j'aurai de l'argent, voilà tout; je défie le plus riche de faire

mieux.

--Et le marchand de toile, que lui dirai-je?

--Dites-lui tout ce que vous voudrez; dites-lui que je ne porte pas de

chemises, ou que j'en ai trois cents douzaines dans mes armoires; il

choisira celle de ces deux raisons qui lui conviendra le mieux.

--Va, mon pauvre Benjamin, dit ma grand'mère en emportant sa toile, avec

tout ton esprit tu ne seras jamais qu'un imbécile.

--Au fait, dit Page quand ma grand'mère fut au bas de l'escalier, ta

chère soeur a raison, tu pousses la probité jusqu'à la niaiserie.

Mon oncle se leva avec vivacité, et serrant le bras de l'avocat dans sa

main de fer à le faire crier:

--Page, lui dit-il, cela n'est pas simplement de la probité, c'est un

noble et légitime orgueil; c'est du respect non-seulement pour moi-même,

mais encore pour notre pauvre caste opprimée. Veux-tu que je laisse dire

à ce hobereau qu'il m'a offert une espèce de pour-boire, et que j'ai

accepté? qu'ils nous renvoient, eux dont l'écusson n'est qu'une plaque

de mendiant, ce reproche de mendicité que nous leur avons si souvent

adressé? que nous leur donnions le droit de proclamer que, nous aussi,

nous recevons l'aumône quand on veut bien nous la faire? Écoute, Page,

tu sais si j'aime le bourgogne; tu sais aussi, d'après ce que vient de

dire ma chère soeur, si j'ai besoin de chemises; mais pour tous les

vignobles de la Côte-d'Or et toutes les chènevières des Pays-Bas, je ne

voudrais pas qu'il y eût dans le bailliage un regard devant lequel le

mien dût s'abaisser. Non, je ne garderai pas cet argent, quand il le

faudrait pour racheter ma vie. C'est à nous, hommes de coeur et

d'instruction, à faire honneur à ce peuple au milieu duquel nous sommes

nés; il faut qu'il apprenne par nous qu'il n'est pas besoin d'être noble

pour être homme, qu'il se relève par l'estime de lui-même de

l'abaissement où il est descendu, et qu'il dise enfin à cette poignée de

tyrans qui l'oppriment: Nous valons autant que vous, et nous sommes plus

nombreux que vous: pourquoi continuerions-nous à être vos esclaves, et

pourquoi voudriez-vous rester nos maîtres? Oh! Page, puissé-je voir ce

jour, et boire de la piquette le reste de ma vie!

--Voilà qui est bel et bon, dit Page; mais tout cela ne nous donne pas

de bourgogne.

--Sois tranquille, ivrogne, tu n'y perdras rien: dimanche je vous donne

à goûter à tous avec ces vingt francs que j'ai retirés du gosier de M.

de Cambyse, et au dessert je vous raconterai leur histoire. Je vais

écrire de suite à M. Minxit. Je ne puis voir Arthus, attendu que je n'ai

que vingt francs à dépenser, ou bien il faudrait qu'il voulût dîner

copieusement ce jour-là; mais si tu rencontres avant moi Rapin, Parlanta

et les autres, préviens-les, afin qu'ils ne s'engagent pas ailleurs.

Je dois dire de suite que ce goûter fut ajourné à huitaine, parce M.

Minxit ne put se trouver au rendez-vous; puis indéfiniment remis, parce

que mon oncle fut obligé de se séparer de ses deux pistoles.

Mon oncle Benjamin · 第 21 / 43 题