M. MINXIT

Monsieur Minxit accueillit très-bien mon oncle et ma grand'mère. M.

Minxit était médecin je ne sais pourquoi. Il n'avait pas, lui, passé sa

belle jeunesse dans la société des cadavres. La médecine lui était

poussée un beau jour dans la tête comme un champignon: s'il savait la

médecine, c'est qu'il l'avait inventée. Ses parents n'avaient jamais

songé à lui faire faire ses humanités; il ne savait que le latin de ses

bocaux, et encore, s'il s'en fût rapporté à l'étiquette, il aurait

souvent donné du persil pour de la ciguë. Il avait une très-belle

bibliothèque, mais il ne mettait jamais le nez dans ses livres. Il

disait que depuis que ses bouquins avaient été écrits, le tempérament de

l'homme avait changé. Aucuns même prétendaient que tous ces précieux

ouvrages n'étaient que les apparences de livres figurés avec du carton,

sur le dos desquels il avait fait graver, en lettres d'or, des noms

célèbres dans la médecine. Ce qui les confirmait dans cette opinion,

c'est que toutes les fois qu'on demandait à M. Minxit à voir sa

bibliothèque, il en avait perdu la clé. M. Minxit était, du reste, un

homme d'esprit; il était doué d'une bonne dose d'intelligence, et à

défaut de science imprimée, il avait beaucoup de savoir des choses de la

vie. Comme il ne savait rien, il comprit que pour réussir il fallait

persuader à la multitude qu'il en savait plus que ses confrères, et il

s'adonna à la divination des urines. Après vingt ans d'étude dans cette

science, il était parvenu à distinguer celles qui étaient troubles de

celles qui étaient limpides, ce qui ne l'empêchait pas de dire à tout

venant qu'il reconnaîtrait un grand homme, un roi, un ministre, à son

urine. Comme il n'y avait ni rois, ai ministres, ni grands hommes dans

les environs, il ne craignait pas qu'on le prît au mot.

M. Minxit avait le geste incisif. Il parlait haut, beaucoup et sans

s'arrêter; il devinait les mots qui devaient faire effet sur les paysans

et savait les mettre en saillie dans ses phrases. Il avait le talent

d'en imposer à la foule, talent qui consiste dans un je ne sais quoi

insaisissable qu'il est impossible de l'écrire, d'enseigner ou de

contrefaire; talent inexplicable qui, chez le simple opérateur, fait

tomber des averses de gros sous dans sa caisse; qui, chez le grand

homme, gagne des batailles et fonde des empires; talent qui, à

plusieurs, a tenu lieu de génie; que Napoléon a possédé, entre tous les

hommes, à un degré suprême, et que pour tous j'appellerai simplement

charlatanisme. Ce n'est pas ma faute, à moi, si l'instrument avec lequel

on débite du thé de Suisse est le même que celui avec lequel on se fait

un trône. Dans tous les environs, on ne voulait mourir que de la main de

M. Minxit. Celui-ci, du reste, n'abusait pas de ce privilège, il n'était

pas plus meurtrier que ses confrères; seulement il gagnait plus d'argent

avec ses fioles de toutes couleurs qu'eux avec leurs aphorismes. Il

s'était acquis une très-belle fortune; il avait, d'ailleurs, le talent

de dépenser à propos son argent; il avait l'air de donner tout, comme si

cela n'eût rien coûté, et les clients qui accouraient chez lui y

trouvaient toujours table ouverte.

Du reste, mon oncle et M. Minxit devaient être amis aussitôt qu'ils se

rencontreraient. Ces deux natures d'hommes se ressemblaient

parfaitement; elles se ressemblaient comme deux gouttes de vin, ou, pour

me servir d'une expression moins désobligeante pour mon oncle, comme

deux cuillers jetées dans le même moule. Ils avaient les mêmes appétits,

les mêmes goûts, les mêmes passions, la même manière de voir, les mêmes

opinions politiques. Ils se souciaient peu, tous deux, de ces mille

petits accidents, de ces mille catastrophes microscopiques dont, nous

autres sots, nous nous faisons de si grandes infortunes. Celui qui n'a

point de philosophie au milieu des misères d'ici-bas, c'est un homme qui

va tête nue sous une averse. Le philosophe, au contraire, a sur le chef

un bon parapluie qui le met à l'abri de l'orage. Telle était leur

opinion. Ils regardaient la vie comme une farce, et ils y jouaient leur

rôle le plus gaiement possible. Ils avaient un souverain mépris pour ces

gens mal avisés qui font de leur existence un long sanglot; ils

voulaient que la leur fût un éclat de rire. L'âge n'avait mis de

différence entre eux que quelques rides. C'étaient deux arbres de même

espèce, dont l'un est vieux et l'autre dans toute la vigueur de sa sève,

mais qui se parent tous deux des mêmes fleurs et qui produisent les

mêmes fruits. Aussi le beau-père futur avait-il pris son gendre dans une

prodigieuse amitié, et le gendre professait-il pour le beau-père une

haute estime, ses fioles exceptées. Cependant mon oncle n'acceptait

l'alliance de M. Minxit qu'à son corps défendant, par un effort de

raison et pour ne pas désobliger sa chère soeur.

M. Minxit, parce qu'il aimait Benjamin, trouvait tout naturel qu'il fût

aimé de sa fille; car tout père, si bon qu'il soit, s'aime lui-même dans

la personne de ses enfants; il les regarde comme des êtres qui doivent

contribuer à son bien être; s'il se choisit un gendre, c'est d'abord

beaucoup pour lui, et ensuite un peu pour sa fille. Quand il est avare,

il la met entre les mains d'un fesse-mathieu; quand il est noble, il la

soude à un écusson; s'il aime les échecs, il la donne à un joueur

d'échecs; car il faut bien, sur ses vieux jours, qu'il ait quelqu'un

pour faire sa partie. Sa fille, c'est une propriété indivise qu'il

possède avec sa femme. Que la propriété soit enclose d'une haie fleurie

ou d'un vilain grand mur à pierres sèches, qu'on lui fasse produire des

roses ou du colza, cela ne la regarde pas: elle n'a pas d'avis à donner

à l'agronome expérimenté qui la cultive; elle est inhabile à choisir les

graines qui lui conviennent le mieux. Pourvu que ces bons parents

trouvent, dans leur âme et conscience, leur fille heureuse, cela suffit:

c'est à elle à s'arranger de sa condition. Chaque soir la femme, en

faisant ses papillotes, et le bonhomme, en mettant son bonnet de coton,

s'applaudissent d'avoir si bien marié leur enfant. Elle n'aime pas son

mari, mais elle s'habituera à l'aimer: avec de la patience on vient à

bout de tout. Ils ne savent pas ce que c'est, pour une femme, qu'un mari

qu'elle n'aime pas: c'est un fétu ardent qu'elle ne peut chasser de son

oeil; c'est une rage de dents qui ne lui laisse pas un moment de repos.

Quelques-unes se laissent mourir à la peine; d'autres vont chercher

ailleurs l'amour qu'elles ne peuvent se procurer avec le cadavre auquel

on les a attachées. Celles-ci glissent doucettement à cet époux fortuné

une pincée d'arsenic dans son potage, et font écrire sur sa tombe qu'il

laisse une veuve inconsolable. Voilà ce que produisent l'infaillibilité

prétendue et l'égoïsme déguisé des bons parents.

Si une jeune fille voulait épouser un singe naturalisé homme et

français, le père et la mère n'y voudraient pas consentir, et il

faudrait bien certainement que le jocko leur fît des sommations

respectueuses. Vous dites, vous: Voilà de bons parents; ils ne veulent

pas que leur fille se rende malheureuse. Moi je dis: Voilà de

détestables égoïstes. Rien n'est plus ridicule que de mettre votre

manière de sentir à la place de celle d'un autre: c'est vouloir

substituer votre organisation à la sienne. Cet homme veut mourir, c'est

qu'il a de bonnes raisons pour cela. Cette demoiselle veut épouser un

singe, c'est qu'elle aime mieux un singe qu'un homme. Pourquoi lui

refuser la faculté d'être heureuse à sa fantaisie? Qui a le droit, quand

elle se trouve heureuse, de lui soutenir qu'elle ne l'est pas? Ce singe

l'égratignera en la caressant. Qu'est-ce que cela vous fait, à vous?

C'est qu'elle aime mieux être égratignée que caressée. Si, d'ailleurs,

son mari l'égratigne, ce n'est pas à la joue de sa maman qu'elle

saignera. Qui trouve mauvais que la demoiselle des marais voltige le

long des roseaux plutôt qu'entre les rosiers des parterres? Le brochet

reproche-t-il à l'anguille sa commère de se tenir sans cesse au fond de

la vase plutôt que de venir à l'eau courante qui bouillonne à la surface

du fleuve.

Savez-vous pourquoi ces bons parents refusent leur bénédiction à leur

fille et à son jocko? Le père, c'est qu'il veut un gendre qui soit

peut-être électeur, avec lequel il puisse parler littérature ou

politique; la mère, c'est qu'il lui faut un beau jeune homme qui lui

donne le bras, qui la mène au spectacle, et qui la conduise à la

promenade.

M. Minxit, après avoir décoiffé, avec Benjamin, quelques-unes de ses

meilleures bouteilles, le conduisit dans sa maison, dans sa cave, dans

ses granges, dans ses écuries; il le promena dans son jardin et le força

de faire le tour d'une grande prairie arrosée d'une source vive et

plantée d'arbres qui s'étendait derrière l'habitation, et à l'extrémité

de laquelle le ruisseau formait un vivier. Tout cela était

très-convoitable; malheureusement la fortune ne donne rien pour rien, et

en échange de tout ce bien-être, il fallait épouser Mlle Minxit.

Au demeurant, Mlle Minxit en valait bien une autre; elle n'était trop

longue que de vingt lignes; elle n'était ni brune ni blanche, ni blonde

ni rousse, ni sotte ni spirituelle. C'était une femme comme sur trente

il y en a vingt-cinq, elle savait parler très-pertinemment de mille

petites choses insignifiantes, et faisait très-bien les fromages à la

crême; c'était bien moins elle que le mariage en général qui répugnait à

mon oncle, et si, au premier abord elle lui avait déplu, c'est qu'il

l'avait vue sous la forme d'une grosse chaîne.

--Voilà ma propriété, dit M. Minxit; quand tu seras mon gendre, elle

sera à nous deux, et, ma foi, quand je n'y serai plus...

--Entendons-nous, fit mon oncle, êtes-vous bien sûr que Mlle Arabelle

n'a aucune répugnance à m'épouser?

--Et pourquoi en aurait-elle? Tu ne te rends pas justice, Benjamin.

N'es-tu pas joli garçon entre tous? n'es-tu pas aimable quand tu le veux

et autant que tu le veux? et n'es-tu pas homme d'esprit par-dessus le

marché?

--Il y a du vrai dans ce que vous dites, M. Minxit; mais les femmes sont

capricieuses, et je me suis laissé dire que Mlle Arabelle avait une

inclination pour un gentilhomme de ce pays, un certain de Pont-Cassé.

--Un hobereau, dit M. Minxit, une espèce de mousquetaire qui a mangé, en

chevaux fins et en habits brodés, de beaux domaines que lui avait

laissés son père. Il m'a, à la vérité, demandé Arabelle; mais j'ai

rejeté sa proposition d'une lieue. En moins de deux ans, il eût dévoré

ma fortune. Tu conçois que je ne pouvais donner ma fille à un pareil

être. Avec cela, c'est un duelliste forcené. Par compensation, un de ces

jours il eût débarrassé Arabelle de sa noble personne.

--Vous avez raison, M. Minxit; mais, enfin si cet être est aimé

d'Arabelle.

--Fi donc! Benjamin, Arabelle a dans les veines trop de mon sang pour

s'amouracher d'un vicomte. Ce qu'il me faut à moi, c'est un enfant du

peuple, un homme comme toi, Benjamin, avec lequel je puisse rire, boire

et philosopher; un médecin habile qui exploite avec moi ma clientèle, et

supplée, par sa science, à ce que n'aura pu nous révéler la divination

des urines.

--Un instant, dit mon oncle, je vous préviens, M. Minxit, que je ne veux

pas consulter les urines.

--Et pourquoi, monsieur, ne voulez-vous pas consulter les urines? Va,

Benjamin, c'était un homme d'un grand sens, cet empereur qui disait à

son fils: Est-ce que ces pièces d'or sentent l'urine? Si tu savais tout

ce qu'il faut de présente d'esprit, d'imagination, de perspicacité et

même de logique pour consulter les urines, tu ne voudrais faire d'autre

métier de ta vie. On t'appellera charlatan peut-être; mais qu'est-ce

qu'un charlatan? un homme qui a plus d'esprit que la multitude. Et je te

le demande, est-ce la bonne volonté qui manque ou l'esprit à la plupart

des médecins pour tromper leurs clients?--Tiens, voilà mon fifre qui

vient probablement m'annoncer l'arrivée de quelques fioles. Je vais te

donner un échantillon de mon art.

Eh bien! fifre, dit M. Minxit au musicien, qu'y a-t-il de nouveau?

--C'est, répondit celui-ci, un paysan qui vient vous consulter.

--Et Arabelle, l'a-t-elle fait jaser?

--Oui, M. Minxit, il vous apporte de l'urine de sa femme, qui est tombée

sur un perron et a roulé quatre ou cinq marches: Mlle Arabelle ne se

rappelle pas au juste le nombre.

--Diable! dit M. Minxit, c'est bien maladroit de la part d'Arabelle.

C'est égal, je remédierai à cela. Benjamin, va m'attendre dans la

cuisine avec le paysan; tu sauras ce que c'est qu'un médecin qui

consulte les urines.

M. Minxit rentra dans sa maison par la petite porte du jardin, et cinq

minutes après il arrivait dans sa cuisine, harrassé, courbaturé, une

cravache à la main, et revêtu d'un manteau crotté jusqu'au collet.

--Ouf! dit-il en se jetant sur une chaise; quels abominables chemins! je

suis brisé; j'ai fait ce matin plus de quinze lieues; qu'on me débotte

bien vite et qu'on me bassine mon lit.

--M. Minxit, je vous en prie, lui dit le paysan lui présentant sa fiole.

--Va-t'en au diable avec ta fiole! dit M. Minxit; tu vois bien que je

n'en peux plus. Voilà comme vous êtes tous; c'est toujours au moment où

j'arrive de campagne que vous venez me consulter.

--Mon père, dit Arabelle, cet homme aussi est fatigué; ne le forcez pas

à revenir demain.

--Eh bien! voyons donc la fiole, dit M. Minxit d'un air extrêmement

contrarié; et s'approchant de la fenêtre: cela, c'est de l'urine de ta

femme, n'est-ce pas?

--C'est vrai, M. Minxit, dit le paysan.

--Elle a fait une chute, dit le docteur examinant de nouveau la fiole.

--Voilà qui est on ne peut mieux deviné.

--Sur un perron, n'est-il pas vrai?

--Mais vous êtes donc sorcier, M. Minxit?

--Et elle a roulé quatre marches.

--Cette fois, vous n'y êtes plus, M. Minxit; elle en a bien roulé cinq.

--Allons donc, c'est impossible; va recompter les marches de ton perron,

et tu verras qu'il n'y en a que quatre.

--Je vous assure, monsieur, qu'il y en a cinq, et qu'elle n'en a pas

évité une.

--Voilà qui est étonnant, dit M. Minxit, examinant de nouveau la fiole;

cependant, il n'y a bien là-dedans que quatre marches. À propos, m'as-tu

apporté toute l'urine que ta femme t'avait remise?

--J'en ai jeté un peu à terre, parce que la fiole était trop pleine.

--Je ne suis plus surpris si je ne trouvais pas mon compte; voilà la

cause du déficit: c'est la cinquième marche que tu as renversée,

maladroit! Alors nous allons traiter la femme comme ayant roulé cinq

marches d'un perron. Et il donna au paysan cinq ou six petits paquets et

autant de fioles, le tout étiqueté en latin.

--J'aurais cru, dit mon oncle, que vous auriez d'abord pratiqué une

abondante saignée.

--Si c'eût été une chute de cheval, une chute d'arbre, une chute sur la

route, oui; mais une chute sur un perron, voilà toujours comme cela se

traite.

Une jeune fille vint après le paysan.

--Eh bien! lui dit le docteur, comment va ta mère?

--Beaucoup mieux, M. Minxit; mais elle ne peut reprendre ses forces, et

je venais vous demander ce qu'elle doit faire.

--Tu me demandes ce qu'il faut lui faire, et je parie que vous n'avez

pas le sou pour acheter des remèdes!

--Hélas! non, mon bon M. Minxit; car mon père n'a plus d'ouvrage depuis

huit jours.

--Alors, pourquoi diable ta mère s'avise-t-elle d'être malade?

--Soyez tranquille, M. Minxit; aussitôt que mon père travaillera, vous

serez payé de vos visites: il m'a bien chargée de vous le dire.

--Bon! voilà encore une autre sottise! Il est donc fou ton père de

vouloir me payer mes visites quand il n'a pas de pain!... Pour qui me

prend-il donc, ton imbécile de père?... Tu iras ce soir avec ton âne

chercher un sac de mouture à mon moulin, et tu vas emporter un panier de

vin vieux avec un quartier de mouton; voilà, pour le moment, ce qu'il

faut à ta mère. Si d'ici à deux ou trois jours ses forces ne reviennent

point, tu me le feras dire. Va, mon enfant.

--Eh bien! dit M. Minxit à Benjamin, comment trouves-tu la médecine des

urines?

--Vous êtes un brave et digne homme, M. Minxit; voilà ce qui vous

excuse; mais, diable! vous ne me ferez toujours pas traiter une chute de

perron autrement que par la saignée.

--Alors, tu n'es qu'un conscrit en médecine; tu ne sais donc pas qu'il

faut des drogues aux paysans, sinon ils croient que vous les négligez?

Eh bien donc, tu ne consulteras pas les urines; mais, c'est dommage, tu

aurais fait un joli sujet.

Mon oncle Benjamin · 第 10 / 43 题