Ils combattirent comme des braves, longtemps et avec vigueur: ils
amoncelèrent des cadavres musulmans sur ce rivage; ils furent
victorieux, mais Botzaris tomba; il tomba baigné dans son sang.
Ses compagnons, ceux qui lui survécurent en petit nombre, le
virent sourire quand leur cri de triomphe retentit et que le champ
de bataille fut à eux: ils virent la mort clore ses paupières, et
il s'endormit paisiblement de son dernier sommeil, comme une fleur
qui se penche au déclin du jour.
Hallege.
La tribu des Lenapes, au lever du soleil, ne présentait plus
qu'une scène de désolation et de douleur. Le bruit du combat avait
cessé, et ils avaient plus que vengé leur ancienne inimitié et
leur nouvelle querelle avec les Mingos, en détruisant toute la
peuplade. Le silence et l'obscurité qui couvraient la place où les
Hurons avaient campé n'annonçaient que trop le sort de cette tribu
errante, tandis que des nuées de corbeaux, se disputant leur proie
sur le sommet des montagnes, ou se précipitant en tourbillons
bruyants dans les larges sentiers des bois, étaient autant de
guides affreux qui indiquaient où avait été la vie et où régnait à
présent la mort. Enfin l'oeil le moins habitué à remarquer le
spectacle que n'offrent que trop souvent les frontières de deux
peuplades ennemies, n'aurait pu méconnaître les effrayants
résultats d'une vengeance indienne.
Cependant le soleil levant trouva les Lenapes dans les larmes.
Aucun cri de victoire, aucun chant de triomphe ne se faisait
entendre. Le dernier guerrier avait quitté le champ de bataille
après avoir enlevé toutes les chevelures de ses ennemis, et à
peine s'était-il donné le temps de faire disparaître les traces de
sa mission sanglante, pour se joindre plus tôt aux lamentations de
ses concitoyens. L'orgueil et l'enthousiasme avaient fait place à
l'humanité, et les plus vives démonstrations de douleur avaient
succédé aux acclamations de la vengeance.
Les cabanes étaient désertes; mais tous ceux que la mort avait
épargnés s'étaient rassemblés dans un champ voisin, où ils
formaient un cercle immense dans un silence morne et solennel.
Quoique d'âge, de rang et de sexe différents, ils éprouvaient tous
la même émotion. Tous les yeux étaient fixés sur le centre du
cercle, où se trouvaient les objets d'une douleur si vive et si
universelle.
Six filles delawares, dont les longues tresses noires flottaient
sur leurs épaules, paraissaient à peine avoir le courage de jeter
de temps en temps quelques herbes odoriférantes ou des fleurs des
forêts sur une litière de plantes aromatiques, où reposait sous un
poêle formé à la hâte avec des robes indiennes tout ce qui restait
de la noble, de l'ardente et généreuse Cora. Sa taille élégante
était cachée sous plusieurs voiles de la même simplicité, et ses
traits naguère si charmants étaient dérobés pour toujours aux
regards des mortels. À ses pieds était assis le désolé Munro. Sa
tête vénérable était courbée jusqu'à terre, en témoignage de la
soumission avec laquelle il recevait le coup dont la Providence
l'avait frappé; mais l'expression de la douleur la plus déchirante
se lisait sur son front. La Gamme était près de lui; sa tête était
exposée aux rayons du soleil, tandis que ses yeux expressifs se
portaient sans cesse de l'ami qu'il lui était si pénible et si
difficile de consoler, sur le livre saint qui pouvait seul lui en
donner la force et les moyens. Heyward, appuyé contre un arbre à
quelques pas de là, s'efforçait de réprimer les élans d'une
douleur contre laquelle venait échouer toute sa force de
caractère.
Mais quelque triste et quelque mélancolique que fût le groupe que
nous venons de représenter, il l'était encore moins que celui qui
occupait le côté opposé du cercle. Uncas, assis comme si la vie
l'eût encore animé, était paré des ornements les plus magnifiques
que la richesse de sa tribu eût pu rassembler. De superbes plumes
flottaient sur sa tête, des armes menaçantes étaient encore dans
sa main glacée, ses bras et son col étaient ornés d'une profusion
de bracelets et de médailles de toute espèce, quoique son oeil
éteint et ses traits immobiles fissent un affreux contraste avec
la pompe dont l'orgueil l'avait entouré.
Chingachgook était vis-à-vis de son malheureux fils, sans armes ni
ornements d'aucune espèce; toute peinture avait été effacée de son
corps, excepté la brillante tortue de sa race, qu'une marqué
indélébile avait imprimée sur sa poitrine. Depuis que la tribu
s'était rassemblée, le guerrier mohican n'avait pas détourné un
instant ses yeux désespérés des traits glacés et insensibles de
son fils. Son regard était tellement fixe, et son attitude si
immobile, qu'un étranger n'eût pu reconnaître quel était celui des
deux que la mort avait frappé, que par les mouvements convulsifs
que le délire de la douleur arrachait au père, et le calme de la
mort qui était empreint pour toujours sur la physionomie du fils.
Le chasseur, penché près de lui dans une attitude pensive,
s'appuyait sur cette arme qui n'avait pu défendre son ami, tandis
que Tamenund, soutenu par les anciens de la tribu, occupait un
petit tertre d'où il pouvait embrasser d'un coup d'oeil la scène
muette et triste que formait son peuple.
Dans le cercle, mais assez près du bord, se trouvait un militaire
revêtu d'un uniforme étranger, et hors de l'enceinte son cheval de
bataille était entouré de quelques domestiques à cheval qui
semblaient prêts à commencer quelque long voyage. L'uniforme du
militaire annonçait qu'il était attaché au service du commandant
du Canada; venu comme un ambassadeur de paix, l'impétuosité
farouche de ses alliés avait rendu sa mission inutile, et il était
réduit à être spectateur silencieux des tristes résultats d'une
contestation qu'il était arrivé trop tard pour prévenir.
Le soleil avait déjà parcouru le quart de sa course, et depuis
l'aube du jour la tribu désolée était restée dans ce calme
silencieux, emblème de la mort qu'elle déplorait. Aucun son ne se
faisait entendre, excepté quelques sanglots étouffés; aucun
mouvement ne se faisait remarquer au milieu de la multitude, si ce
n'est les touchantes offrandes faites à Cora par ses jeunes
compagnes. On eût dit que chaque acteur de cette scène
extraordinaire venait d'être changé en statue de pierre.
Enfin le sage étendant les bras et s'appuyant sur les épaules de
ceux qui le soutenaient, se leva d'un air si faible et si
languissant, qu'on eût dit qu'un siècle entier s'était appesanti
sur celui qui la veille encore présidait le conseil de sa nation
avec l'énergie de la jeunesse.
-- Hommes des Lenapes! dit-il d'une voix sombre et prophétique, la
face du Manitou est derrière un nuage, ses yeux se sont détournés
de vous, ses oreilles sont fermées, ses lèvres ne vous adressent
aucune réponse. Vous ne le voyez point, et cependant ses jugements
vous frappent. Ouvrez vos coeurs et ne vous laissez point aller au
mensonge. Hommes des Lenapes! la face du Manitou est derrière un
nuage.
Un silence profond et solennel suivit ces paroles simples et
terribles, comme si l'Esprit vénéré qu'adorait la tribu se fût
fait entendre, et Uncas paraissait le seul être doué de vie au
milieu de cette multitude prosternée et immobile.
Après quelques minutes un doux murmure de voix commença une espèce
de chant en l'honneur des victimes de la guerre. Ces voix étaient
celles des femmes, et leur son pénétrant et lamentable allait
jusqu'à l'âme. Les paroles de ce chant triste n'avaient point été
préparées; mais dès que l'une cessait, une autre reprenait ce
qu'on pourrait appeler l'oraison funèbre, et disait tout ce que
son émotion et ses sentiments lui inspiraient.
Par intervalle les chants étaient interrompus par des explosions
de sanglots et de gémissements, pendant lesquels les jeunes filles
qui entouraient le cercueil de Cora se précipitaient sur les
fleurs qui la couvraient et les en arrachaient dans l'égarement de
la douleur. Mais lorsque cet élan de chagrin en avait un peu
diminué l'amertume, elles se hâtaient de replacer ces emblèmes de
la pureté et de la douceur de celle qu'elles pleuraient. Quoique
souvent interrompus, ces chants n'en offraient pas moins des idées
suivies qui toutes se rapportaient à l'éloge d'Uncas et de Cora.
Une jeune fille distinguée entre ses compagnes, par son rang et
ses qualités, avait été choisie pour faire l'éloge du guerrier
mort; elle commença par de modestes allusions à ses vertus,
embellissant son discours de ces images orientales que les Indiens
ont probablement rapportées des extrémités de l'autre continent,
et qui forment en quelque sorte la chaîne qui lie l'histoire des
deux mondes. Elle l'appela la panthère de sa tribu; elle le montra
parcourant les montagnes d'un pas si léger que son pied ne
laissait aucune trace sur le sable; sautant de roc en roc avec là
grâce et la souplesse du jeûne daim. Elle compara son oeil à une
étoile brillante à travers une nuit obscure, et sa voix au milieu
d'une bataille au tonnerre du Manitou. Elle lui rappela la mère
qui l'avait conçu, et s'étendit sur le bonheur qu'elle devait
éprouver d'avoir un tel fils; elle le chargea de lui dire,
lorsqu'il la rencontrerait dans le monde des Esprits, que les
filles delawares avaient versé des larmes sur le tombeau de son
fils, et l'avaient appelée bienheureuse[74].
D'autres lui succédèrent alors, et donnant au son de leur voix
encore plus de douceur, avec ce sentiment de délicatesse propre à
leur sexe, elles firent allusion à la jeune étrangère ravie à la
terre en même temps que le jeune héros, le grand Esprit montrant
par là que sa volonté était qu'ils fussent à jamais réunis. Ils
l'invitèrent à se montrer doux et bienveillant pour elle, et de
l'excuser si elle ignorait ces notions essentielles que personne
n'avait pris soin de lui inculquer, si elle n'était pas au fait de
ces services qu'un guerrier tel que lui était en droit d'attendre
d'elle. Elles s'étendirent sur sa beauté incomparable, et sur son
noble courage, sans qu'aucun sentiment d'envie se glissât dans
leurs chants; et elles ajoutèrent que ses hautes qualités
suppléaient suffisamment à ce qui avait pu manquer à son
éducation.
Après elles, d'autres tour à tour s'adressèrent directement à la
jeune étrangère; leurs accents étaient ceux de la tendresse et de
l'amour. Elles l'exhortaient à se rassurer, et à ne rien craindre
pour son bonheur à venir. Un chasseur serait son compagnon, qui
saurait pourvoir à ses moindres besoins; un guerrier veillerait
auprès d'elle, qui était en état de la garantir de tous les
dangers. Elles lui promirent que son voyage serait paisible et son
fardeau léger; elles l'avertirent de ne pas s'abandonner à des
regrets inutiles pour les amis de son enfance et pour les lieux où
ses pères avaient demeuré, l'assurant que les bois bienheureux où
les Lenapes chassaient après leur mort contenaient des vallées
aussi riantes, des sources aussi limpides, des fleurs aussi belles
que le ciel des blancs. Elles lui recommandèrent d'être attentive
aux besoins de son compagnon, et de ne jamais oublier la
distinction que le Manitou avait si sagement établie entre eux.
Alors s'animant tout à coup, elles se réunirent pour chanter les
qualités du Mohican. Il était noble, brave et généreux, tout ce
qui convenait à un guerrier, tout ce qu'une jeune fille pouvait
aimer. Revêtant leurs idées des images les plus subtiles et les
plus éloignées, elles firent entendre que, dans les courts
instants qu'il avait passés auprès d'elle, elles avaient découvert
avec l'instinct de leur sexe la pente naturelle de ses
inclinations. Les filles delawares étaient sans attraits pour lui.
Il était d'une race qui avait autrefois été Sagamore, sur les
bords du lac salé, et ses affections s'étaient reportées sur un
peuple qui demeurait au milieu des tombeaux de ses ancêtres. Cette
prédilection d'ailleurs ne s'expliquait-elle pas assez? Tous les
yeux pouvaient voir que la jeune fille blanche était d'un sang
plus pur que le reste de sa nation. Sa conduite avait prouvé
qu'elle était capable de braver les fatigues et les dangers d'une
vie passée au milieu des bois; et maintenant, ajoutèrent-elles, le
grand Esprit l'a transportée dans un lieu où elle sera
éternellement heureuse.
Changeant alors de voix et de sujet, elles firent allusion à la
compagne de Cora, qui se lamentait dans l'habitation voisine.
Elles comparèrent son caractère doux et sensible aux flocons de
neige purs et sans tache qui se fondent aussi facilement aux
rayons du soleil qu'ils se sont gelés pendant le froid hiver.
Elles ne doutaient pas qu'Alice ne possédât toutes les affections
du jeune chef blanc, dont la douleur sympathisait si bien avec la
sienne; mais quoiqu'elles se gardassent bien de l'exprimer, on
voyait qu'elles ne la croyaient pas douée des grandes qualités qui
distinguaient Cora. Elles comparaient les boucles de cheveux
d'Alice aux tendrons de la vigne, son oeil à la voûte azurée, et
son teint à un nuage éclatant de blancheur embelli des rayons du
soleil levant.
Pendant ces chants tristes et doux, le silence le plus profond
régnait dans l'assemblée, et il n'était interrompu de temps en
temps que lorsque les assistants ne pouvaient plus résister à la
violence de leur douleur. Les Delawares écoutaient avec la même
attention que s'ils eussent été sous l'influence d'un charme, et
on lisait sur leurs physionomies expressives les émotions vives et
sympathiques qu'ils ressentaient. David lui-même trouvait une
sorte de soulagement en entendant ces voix si douces; et longtemps
après que les chants eurent cessé, ses regards vifs et brillants
attestaient l'impression qu'ils avaient faite sur son âme.
Le chasseur, qui seul de tous les blancs comprenait la langue des
Delawares, releva un peu la tête pour ne rien perdre des chants
des jeunes filles; mais quand elles vinrent à parler de la vie
qu'Uncas et Cora mèneraient dans les bois bienheureux, il secoua
la tête comme un homme qui connaissait l'erreur de leur simple
croyance, et il la laissa retomber jusqu'à ce que la lugubre
cérémonie fût terminée. Heureusement pour Heyward et Munro ils ne
comprenaient pas le sens des paroles sauvages qui frappaient leurs
oreilles et qui auraient renouvelé leur douleur.
Chingachgook seul faisait exception au vif intérêt témoigné par
les Delawares; son regard fixe ne s'était point détourné une seule
fois, et même dans les moments les plus pathétiques des
lamentations, aucun muscle de ses traits n'avait trahi la moindre
émotion. Les restes froids et insensibles de son fils étaient tout
pour lui, et hors celui de la vue, tous ses sens paraissaient
glacés; il ne semblait plus vivre que pour contempler ces traits
qu'il avait tant aimés, et qui bientôt lui seraient enlevés pour
toujours.
En ce moment des obsèques funéraires, un homme d'une contenance
grave et sévère, guerrier renommé pour ses faits d'armes, et
particulièrement pour les services qu'il avait rendus dans le
dernier combat, s'avança lentement du milieu de la foule, et se
plaça près des restes d'Uncas.
-- Pourquoi nous as-tu quittés, orgueil du Wapanachki? dit-il en
s'adressant au jeune guerrier, comme si ses restes inanimés
pouvaient l'entendre encore; ta vie n'a duré qu'un instant, mais
ta gloire a été plus brillante que les feux du soleil; tu es
parti, jeune vainqueur; mais cent Wyandots t'ont devancé dans le
sentier qui mène au monde des Esprits, et t'ont frayé le passage
au milieu des ronces. Quel est celui qui, t'ayant vu au milieu
d'une bataille, aurait pu croire que tu pouvais mourir? Qui, avant
toi, avait jamais montré à Utsawa le chemin du combat? Tes pieds
ressemblaient aux ailes de l'aigle, ton bras était plus pesant que
les hautes branches qui tombent du sommet du pin, et ta voix était
comme celle du Manitou lorsqu'il parle du sein des nuages. Les
paroles d'Utsawa sont bien faibles, ajouta-t-il tristement, et son
coeur est percé de douleur; orgueil du Wapanachki, pourquoi nous
as-tu quittés?
À Utsawa succédèrent plusieurs autres guerriers, jusqu'à ce que
tous les premiers chefs de la nation eussent payé leur tribut de
louanges à la mémoire de leur frère d'armes; ensuite le plus
profond silence recommença à régner.
En ce moment on entendit un murmure sourd et léger comme celui
d'une musique éloignée. Les sons en étaient si incertains qu'à
peine on les saisissait et qu'il était difficile de dire
précisément d'où ils sortaient. Cependant ils devenaient de moment
en moment plus élevés et plus sonores; on distingua bientôt des
plaintes, des exclamations de douleur, et enfin quelques phrases
entrecoupées. Les lèvres tremblantes de Chingachgook annonçaient
que c'était lui qui avait voulu joindre les accents de sa voix aux
honneurs qu'on rendait à son fils. Tous les regards s'étaient
baissés par respect pour la douleur paternelle qui cherchait en
vain à s'exhaler; aucun signe ne trahissait l'émotion
qu'éprouvaient les Delawares, mais on lisait sur toutes les
physionomies et jusque dans leur attitude qu'ils écoutaient avec
une avidité et une force d'attention que jusqu'alors Tamenund
avait seul commandées.
Mais ils écoutaient en vain: les sons s'affaiblirent, devinrent
tremblants, inintelligibles, et s'éteignirent enfin tout à fait,
comme les accords fugitifs d'une musique qui s'éloigne et dont le
vent emporte les derniers sons. Les lèvres du Sagamore se
refermèrent, ses yeux se fixèrent de nouveau sur Uncas. Ses
muscles contractés ne faisaient aucun mouvement, et on eût dit une
créature échappée des mains du Tout-Puissant avant d'en avoir reçu
une âme. Les Delawares, voyant que leur ami n'était pas encore
suffisamment préparé à soutenir un effort si pénible, résolurent
d'accorder encore quelques moments à ce malheureux père, et avec
un instinct de délicatesse qui leur était naturel, ils parurent
prêter toute leur attention aux obsèques de la jeune étrangère.
Un des chefs les plus anciens de la tribu donna le signal aux
femmes qui étaient groupées le plus près de l'endroit où reposait
le corps de Cora. À l'instant les jeunes filles élevèrent la
litière, et marchèrent d'un pas lent et régulier en chantant d'un
ton doux et bas les louanges de leur compagne. La Gamme, qui avait
suivi d'un oeil attentif des cérémonies qu'il trouvait si
païennes, se pencha alors sur l'épaule de son ami, et lui dit à
voix basse:
-- Ils emportent les restes de votre enfant, ne les suivrons-nous
pas? ne prononcerons-nous pas au moins sur sa tombe quelques
paroles chrétiennes?
Munro tressaillit comme si le son de la trompette dernière eût
retenti à son oreille, et jetant autour de lui un regard inquiet
et désolé, il se leva, et suivit le simple cortège avec le
maintien d'un soldat, mais le coeur d'un père accablé sous le
poids du malheur. Ses amis l'entourèrent, pénétrés aussi de
douleur, et le jeune officier français lui-même paraissait
profondément touché de la mort violente et prématurée d'une femme
si aimable. Mais lorsque les dernières femmes de la tribu eurent
pris les places qui leur étaient assignées dans le cortège
funèbre, les hommes des Lenapes rétrécirent leur cercle, et se
groupèrent de nouveau autour d'Uncas, aussi immobiles, aussi
silencieux qu'auparavant.
L'endroit fixé pour la sépulture de Cora était une petite colline,
où un bouquet de pins jeunes et vigoureux avait pris racine et
formait une ombre lugubre et convenable pour un tombeau. En y
arrivant, les jeunes filles déposèrent leur fardeau, et avec la
patience caractéristique des Indiennes, et la timidité de leur
âge, elles attendirent qu'un des amis de Cora leur donnât
l'encouragement d'usage. Enfin le chasseur, qui seul était au fait
de leurs cérémonies, leur dit en langue delaware:
-- Ce que mes filles ont fait est bien, et les hommes blancs les
en remercient.
Satisfaites de ce témoignage d'approbation, les jeunes filles
déposèrent le corps de Cora dans une espèce de bière faite
d'écorce de bouleau avec beaucoup d'adresse, et même avec une
certaine élégance, et elles la descendirent ensuite dans son
obscure et dernière demeure. La cérémonie ordinaire de couvrir la
terre fraîchement remuée avec des feuilles et des branchages fut
accomplie avec les mêmes formes simples et silencieuses.
Lorsqu'elles eurent rempli ce dernier et triste devoir, les jeunes
filles s'arrêtèrent, ne sachant si elles devaient continuer à
procéder suivant les rites de leur tribu; alors le chasseur prit
de nouveau la parole:
-- Mes jeunes femmes en ont fait assez, dit-il; l'esprit d'un
blanc n'a besoin ni de vêtements ni de nourriture. Mais, ajouta-t-
il en jetant les yeux sur David qui venait d'ouvrir son livre et
se disposait à entonner un chant sacré, je vais laisser parler
celui qui connaît mieux que moi les usages des chrétiens.
Les femmes se retirèrent modestement de côté, et après avoir joué
le premier rôle dans cette triste scène, elles en devinrent les
simples et attentives spectatrices. Pendant tout le temps que
durèrent les pieuses prières de David, il ne leur échappa ni un
regard de surprise ni un signe d'impatience. Elles écoutaient
comme si elles avaient compris les mots qu'il prononçait, et
paraissaient aussi émues que si elles eussent ressenti la douleur,
l'espérance et la résignation qu'ils étaient faits pour inspirer.
Excité par le spectacle dont il venait d'être témoin, et peut-être
aussi par l'émotion secrète qu'il éprouvait, le maître de chant se
surpassa lui-même. Sa voix pleine et sonore, retentissant après
les accents plaintifs des jeunes filles, ne perdait rien à la
comparaison; et ses chants, plus régulièrement cadencés, avaient
de plus le mérite d'être intelligibles pour ceux auxquels il
s'adressait particulièrement. Il finit le psaume comme il l'avait
commencé, au milieu d'un silence grave et solennel.
Lorsqu'il eut fini le dernier verset, les regards inquiets et
craintifs de l'assemblée, la contrainte encore plus grande que
chacun s'imposait pour ne pas faire le plus léger bruit,
annoncèrent qu'on s'attendait que le père de la jeune victime
allait prendre la parole. Munro parut s'apercevoir en effet que le
moment était venu pour lui de faire ce qui peut être regardé comme
le plus grand effort dont la nature humaine soit capable. Il
découvrit ses cheveux blancs, et prenant un maintien ferme et
composé, il regarda la foule immobile dont il était entouré. Alors
faisant signe au chasseur d'écouter, il s'exprima ainsi:
-- Dites à ces jeunes filles qui montrent tant de douceur et de
bonté, qu'un vieillard défaillant dont le coeur est brisé les
remercie du fond du coeur. Dites-leur que l'Être que nous adorons
tous leur tiendra compte de leur charité, et qu'il viendra un jour
où nous pourrons nous trouver réunis autour de son trône, sans
distinction de sexe, de rang ni de couleur.
Le chasseur écouta attentivement le vieillard, qui prononça ces
mots d'une voix tremblante. Lorsqu'il eut fini, il branla la tête
comme pour faire entendre qu'il doutait de leur efficacité.
-- Leur tenir ce langage, répondit-il, ce serait leur dire que la
neige ne tombe point dans l'hiver, ou que le soleil ne brille
jamais avec plus de force que lorsque les arbres sont dépouillés
de leurs feuilles.
Alors, se tournant du côté des hommes, il leur exprima la
reconnaissance de Munro dans les termes qu'il crut le mieux
appropriés à l'intelligence de ses auditeurs. La tête du vieillard
était déjà retombée sur sa poitrine, et il se livrait de nouveau à
sa morne douleur, lorsque le jeune Français dont nous avons déjà
parlé, se hasarda à lui toucher légèrement l'épaule. Dès qu'il eut
attiré l'attention du père infortuné, il lui fit remarquer un
groupe de jeunes Indiens qui s'approchaient, portant une litière
entièrement fermée; et ensuite, par un geste expressif, il lui
montra le soleil.
-- Je vous comprends, Monsieur, répondit Munro en s'efforçant de
parler d'une voix ferme, je vous comprends. C'est la volonté du
ciel, et je m'y soumets. Cora, mon enfant, si la bénédiction d'un
père au désespoir peut parvenir encore jusqu'à toi, reçois-la avec
mes ferventes prières! Allons, Messieurs, ajouta-t-il en regardant
autour de lui d'un air calme en apparence, quoique la douleur dont
il était navré fût trop violente pour pouvoir être cachée
entièrement, nous n'avons plus rien à faire ici; partons.
Heyward obéit sans peine à un ordre qui lui faisait quitter un
lieu où à chaque instant il sentait son courage prêt à
l'abandonner. Cependant, tandis que ses compagnons montaient à
cheval, il trouva le temps de serrer la main du chasseur, et de
lui rappeler la promesse qu'il lui avait faite de venir le
rejoindre dans les rangs de l'armée anglaise. Alors se mettant en
selle, il alla se mettre à côté de la litière; les sanglots
étouffés qui en sortaient annonçaient seuls la présence d'Alice.
Tous les blancs, Munro à leur tête, suivi d'Heyward et de David,
plongés dans un morne abattement, s'éloignèrent de ce lieu de
douleur, à l'exception d'OEil-de-Faucon, et ils disparurent
bientôt dans les profondeurs de la forêt.
La sympathie que les mêmes infortunes avaient établie entre les
simples habitants de ces bois et les étrangers qui les avaient
visités ne s'éteignit pas si aisément. Pendant bien des années,
l'histoire de la jeune fille blanche et du jeune guerrier des
Mohicans charma les longues soirées, et entretint dans le coeur
des jeunes Delawares la soif de la vengeance contre leurs ennemis
naturels.
Les acteurs qui avaient joué un rôle secondaire dans ces
événements ne furent pas non plus oubliés. Par l'intermédiaire du
chasseur, qui pendant longtemps encore servit en quelque sorte de
point de communication entre la civilisation et la vie sauvage,
les Delawares apprirent que le vieillard aux cheveux blancs
n'avait pas tardé à aller rejoindre ses pères, succombant, à ce
qu'on croyait généralement, aux fatigues prolongées de l'état
militaire, mais plus probablement à l'excès de sa douleur, et que
la Main-Ouverte avait emmené la seconde fille du bon vieillard
bien loin dans les habitations des blancs, où ses larmes, après
avoir coulé bien longtemps, avaient enfin fait place au sourire du
bonheur, beaucoup plus en harmonie avec son caractère. Mais ces
événements sont postérieurs à l'époque qu'embrasse notre histoire.
Après avoir vu partir tous ceux de sa couleur, OEil-de-Faucon
revint vers le lieu qui lui rappelait de si tristes souvenirs. Les
Delawares commençaient déjà à revêtir Uncas de ses derniers
vêtements de peaux. Ils s'arrêtèrent un moment pour permettre au
chasseur de jeter un long regard sur son jeune ami, et de lui dire
un dernier adieu. Le corps fut ensuite enveloppé pour ne plus
jamais être découvert. Alors commença une procession solennelle
comme pour Cora, et toute la nation se réunit autour du tombeau
provisoire du jeune chef, provisoire, car il était convenable
qu'un jour ses ossements reposassent au milieu de ceux de son
peuple.
Le mouvement de la foule avait été simultané et général. Elle
montra autour de la tombe la même douleur, la même gravité, le
même silence que nous avons déjà eu l'occasion de décrire. Le
corps fut déposé dans l'attitude du repos, le visage tourné vers
le soleil levant; ses instruments de guerre, ses armes pour la
chasse étaient à ses côtés; tout était préparé pour le grand
voyage. Une ouverture avait été pratiquée dans l'espèce de bière
qui renfermait le corps, pour que l'esprit pût communiquer avec
ces dépouilles terrestres, lorsqu'il en serait temps; et les
Delawares, avec cette industrie qui leur est propre, prirent les
précautions d'usage pour le mettre à l'abri des ravages des
oiseaux de proie.
Ces arrangements étant terminés, l'attention générale se porta de
nouveau sur Chingachgook. Il n'avait pas encore parlé, et l'on
attendait quelques paroles de consolation, quelques avis
salutaires de la bouche d'un chef aussi renommée, dans une
circonstance aussi solennelle. Devinant les désirs du peuple, le
malheureux père leva la tête qu'il avait laissé retomber sur la
poitrine, et promena un regard calme et tranquille sur
l'assemblée. Ses lèvres s'ouvrirent alors, et pour la première
fois, depuis le commencement de cette longue cérémonie, il
prononça des paroles distinctement articulées:
-- Pourquoi mes frères sont-ils dans la tristesse? dit-il en
regardant l'air abattu des guerriers qui l'entouraient; pourquoi
mes filles pleurent-elles? Parce qu'un jeune guerrier est allé
chasser dans les bois bienheureux! parce qu'un chef a fourni sa
carrière avec honneur! Il était bon; il était soumis; il était
brave. Le Manitou avait besoin d'un pareil guerrier, et il l'a
appelé à lui. Pour moi, je ne suis plus qu'un tronc desséché que
les blancs ont dépouillé de ses racines et de ses rameaux. Ma race
a disparu des bords du lac salé et du milieu des rochers des
Delawares; mais qui peut dire quel serpent de sa tribu a oublié sa
sagesse! Je suis seul...
-- Non, non, s'écria OEil-de-Faucon qui jusque-là s'était contenu
en tenant les yeux fixés sur les traits rigides de son ami, mais
dont la philosophie ne put durer plus longtemps; non, Sagamore,
vous n'êtes pas seul. Notre couleur peut être différente, mais
Dieu nous a placés dans la même route pour que nous fissions
ensemble le voyage. Je n'ai pas de parents, et je puis aussi dire,
comme vous, pas de peuple. Uncas était votre fils, c'était une
Peau-Rouge; le même sang coulait dans vos veines; mais si jamais
j'oublie le jeune homme qui a si souvent combattu à mes côtés en
temps de guerre, et reposé auprès de moi en temps de paix, puisse
celui qui nous a tous créés, quelle que soit notre couleur,
m'oublier aussi au dernier jour! L'enfant nous a quittés pour
quelque temps; mais, Sagamore, vous n'êtes pas seul!
Chingachgook saisit la main que dans l'excès de son émotion OEil-
de-Faucon lui avait tendue au-dessus de la terre fraîchement
remuée, et ces deux fiers et intrépides chasseurs inclinèrent en
même temps la tête sur la tombe, tandis que de grosses larmes
s'échappant de leurs yeux arrosaient la terre où reposaient les
restes d'Uncas.
Au milieu du silence imposant qui s'était établi à la vue de cette
scène attendrissante, Tamenund éleva la voix pour disperser la
multitude:
-- C'est assez, dit-il. Allez, enfants des Lenapes; la colère du
Manitou n'est pas apaisée. Pourquoi Tamenund attendrait-il encore?
Les blancs sont maîtres de la terre, et l'heure des Peaux-Rouges
n'est pas encore arrivée. Le jour de ma vie a trop duré. Le matin
j'ai vu les fils d'Unamis forts et heureux; et cependant, avant
que la nuit soit venue, j'ai vécu pour voir le dernier guerrier de
l'antique race des MOHICANS!
[1] Scout.
[2] Hunter (Voyez Les Pionniers.)
[3] Trapper (Voyez La Prairie.)
[4] Bien que cette préface soit supprimée dans la
dernière édition, nous avons cru qu'elle valait la peine
d'être conservée, comme renfermant des éclaircissements
qui ne se rencontrent pas dans l'Introduction nouvelle.
[5] Le révérend Heckewelder pourrait être appelé le
Las Casas de l'Amérique du Nord. Ses écrits sur les
Indiens, auxquels nous emprunterons plus d'une note, ont
été consignés dans les Transactions philosophiques
américaines, année 1819.
[6] Comme chaque tribu indienne a son langage ou
son dialecte, elles donnent ordinairement différents noms
aux mêmes lieux, quoique presque tous leurs termes
soient descriptifs. Ainsi la traduction littérale du nom de
cette belle pièce d'eau adopté par la tribu qui habite ces
rivages, est « La Queue du Lac ». Le lac Georges, comme
on l'appelait vulgairement, et comme il est maintenant
légalement appelé, forme une espèce de queue au lac
Champlain, lorsqu'on le regarde sur la carte. De là vient le
nom.
[7] Ce jeune Virginien était Washington lui-même,
alors colonel d'un régiment de troupes provinciales ; le
général dont il est ici question est le malheureux Braddock,
qui fut tué et perdit par sa présomption la moitié de son
armée. La réputation militaire de Washington date de cette
époque : il conduisit habilement la retraite et sauva le reste
des troupes. Cet événement eut lieu en 1755. Washington
était né en 1732 ; il n'avait donc que vingt-trois ans.
Suivant une tradition populaire, un chef sauvage prédit que
le jeune Virginien ne serait jamais tué dans une bataille ; il
avait même vainement tiré sur lui plusieurs fois, et son
adresse était cependant remarquable ; mais Washington
fut le seul officier à cheval de l'armée américaine qui ne fut
pas blessé ou tué dans cette déroute.
[8] Washington, qui avertit plus tard, mais
inutilement, le général européen de la position dangereuse
dans laquelle il se plaçait sans nécessité, sauva le reste de
l'armée anglaise, dans cette occasion, par sa décision et son
courage. La réputation que s'acquit Washington dans cette
bataille fut la principale cause du choix que l'on fit de lui
plus tard pour commander les armées américaines. Une
circonstance digne de remarque, c'est que, tandis que toute
l'Amérique retentissait de la gloire dont il venait de se
couvrir, son nom ne fut inscrit dans aucun bulletin
d'Europe sur cette bataille. C'est de cette manière que la
mère patrie cachait même la gloire des Américains, pour
obéir à son système d'oppression.
[9] Les nouvelles levées.
[10] Un tomahawk est une petite hache. Avant
l'arrivée des colons européens, les tomahawks étaient faits
avec des pierres ; aujourd'hui les blancs les fabriquent eux-
mêmes avec du fer, et les vendent aux sauvages. Il y a deux
espèces de tomahawks, le tomahawk à pipe et le tomahawk
sans pipe. Le premier ne peut être lancé, la tête de la hache
formant un fourneau de pipe, et le manche un tuyau : c'est
le second que les sauvages manient et jettent avec une
adresse remarquable comme le dgerid des Maures.
[11] Il exista pendant longtemps une confédération
parmi les tribus indiennes occupant le nord-ouest de la
colonie de New-York, qui fut d'abord désignée sous le nom
des Cinq Nations. Plus tard, elle admit une autre tribu, et
prit le titre des Six Nations. La confédération première
était composée des Mohawks, des Oncidas, des Sénécas,
des Cayugas, et des Onondagas. La sixième tribu s'appelait
Tuscaroras. Il y a des restes de tous ces peuples encore
existants sur des territoires qui leur sont assignés par le
gouvernement, mais ils disparaissent tous les jours, soit
par la mort, soit parce qu'ils se transportent au milieu de
scènes plus en rapport avec leurs habitudes. Sous peu, il ne
restera plus rien, que leur nom, de ces peuples
extraordinaires, dans les régions où leurs pères ont vécu
pendant des siècles. L'État de New-York a des comtés qui
portent leurs noms, excepté celui des Mohawks et celui des
Tuscaroras ; mais une des rivières principales de cet État
s'appelle La Mohawk.
[12] Narrangaset. Dans l'État de Rhode-lsland il y a
une baie appelée Narrangaset, portant le nom d'une
puissante tribu qui habitait autrefois ces rivages. Ce pays
abondait autrefois en chevaux bien connus en Amérique
sous le nom de Narrangaset. Ils étaient petits et d'une
couleur appelée ordinairement sorrel (alezan, saure) en
Amérique. Ils se distinguaient par leur pas. Les chevaux de
cette race étaient et sont encore recherchés comme
chevaux de selle, à cause de leur sobriété et de l'aisance de
leur allure. Comme ils ont aussi le pied très sûr, les
narrangasets étaient généralement recherchés pour servir
de monture aux femmes qui étaient obligées de voyager
parmi les racines et les trous des nouveaux-pays.
[13] Le personnage de David n'a pas été, selon
l'auteur, bien compris en Europe. C'est le type d'une classe
d'hommes particulière aux États-Unis. M. Fenimore
Cooper se rappelle avoir vu lui-même le temps où le chant
des psaumes était une des récréations favorites de la
société américaine ; aussi n'a-t-il prétendu jeter sur ce
personnage qu'une teinte très légère d'ironie.
[14] Les guerriers de l'Amérique du Nord se rasaient
les cheveux et ne conservaient qu'une petite touffe sur le
sommet de la tête, afin que leurs ennemis pussent s'en
servir en arrachant le scalp au moment de leur chute. Le
scalp était le seul trophée admissible de la victoire ; aussi il
était plus important d'obtenir le scalp d'un guerrier que de
le tuer. Quelques tribus attachaient une grande importance
à l'honneur de frapper un corps mort. Ces pratiques ont
presque entièrement disparu parmi les Indiens des États
de l'Atlantique.
[15] Le lecteur doit excuser l'introduction du mot
scalper. Il se présentera trop souvent pour y suppléer par
une périphrase.
[16] Hunting-shirt, espèce de blouse de chasse. C'est
un vêtement pittoresque, court et orné de franges et de
glands. Les couleurs ont la prétention d'imiter les nuances
du feuillage, afin de cacher le chasseur aux yeux de sa
proie. Plusieurs corps des milices américaines ont été
habillés ainsi, et cet uniforme est un des plus
remarquables des temps modernes. La blouse de chasse est
souvent blanche.
[17] Ou mocassine, espèce de chaussure.
[18] Le fusil de l'armée est toujours court, celui du
chasseur est long.
[19] Mississipi. Le chasseur fait allusion à une
tradition qui est très populaire parmi les États de
l'Atlantique ; on déduit de cette circonstance une nouvelle
preuve de leur origine asiatique, quoiqu'une grande
incertitude règne dans l'histoire des Indiens.
[20] Les Indiens enterraient un tomahawk pour
exprimer que la guerre était finie.
[21] L'eau-de-vie.
[22] Le wampum est la monnaie des sauvages de
l'Amérique septentrionale : ils composent le wampum arec
des coquillages d'une certaine espèce qu'ils unissent eu
forme de chapelets, de ceintures, etc. ; cette monnaie se
mesure au lieu de se compter. Des présents de wampum
précèdent tous les traités de paix et d'amitié.
[23] Cette scène se passait au 42° degré de latitude, où
le crépuscule ne dure jamais longtemps.
[24] Le wigwam est la tente des sauvages, et signifie
aussi le camp ou le village d'une tribu, etc.
[25] Le lecteur se rappellera que New-York était
originairement une colonie hollandaise.
[26] Castles. Les principaux villages des Indiens sont
encore appelés châteaux (castles) par les blancs de New-
York. Oneida-Castle n'est plus qu'un hameau a moitié
ruiné ; cependant ce nom lui est encore conservé.
[27] Relish. Dans le langage vulgaire,
l'assaisonnement d'un plat est appelé par les Américains
relish, et l'on semble attacher plus d'importance à
l'assaisonnement qu'au met principal. Ces termes
provinciaux sont souvent placés dans la bouche des
acteurs, suivant leur condition. La plupart de ces termes
sont d'un usage local, et d'autres sont tout à fait
particuliers à la classe d'hommes à laquelle le personnage
appartient. Dans le cas présent le chasseur se sert de ce
mot sans faire positivement allusion au sel dont la société
était abondamment pourvue.
[28] Il y a ici un jeu de mots qu'il faut désespérer de
traduire. L'acajou se dit en anglais mahogany : OEil-de-
Faucon le prononce my hog-Guinca, ce qui veut dire mon
cochon de Guinée, et il ajoute que le sassafras a une odeur
bien supérieure à celle du cochon de Guinée et de tous les
cochons du monde. C'est un calembour sauvage qui ne
ferait peut-être pas fortune à Paris ; mais il est
intraduisible.
[29] Les chutes du Glenn sont sur l'Hudson, à environ
quarante ou cinquante milles au-dessus de la tête de la
marée, c'est-à-dire au lieu où la rivière devient navigable
pour des sloops. La description de cette pittoresque et
remarquable petite cataracte est suffisamment correcte,
quoique l'application de l'eau aux usages de la vie civilisée
ait matériellement altéré ses beautés. L'île rocheuse et les
deux cavernes sont bien connues des voyageurs, et la
première supporte maintenant la pile d'un pont qui est jeté
sur la rivière, immédiatement au-dessus de la chute. Pour
expliquer le goût d'OEil-de-Faucon, on doit se rappeler que
les hommes prisent le plus ce dont ils jouissent le moins.
Ainsi, dans un nouveau pays, les bois et autres beautés
naturelles, que dans l'ancien monde on conserverait à tout
prix, sont détruits simplement dans la vue d'améliorer
(improving), comme on dit aujourd'hui.
[30] Le sens des mots indiens se détermine
principalement par le ton avec lequel ils sont prononcés.
[31] On connaît l'aptitude de ces oiseaux à imiter la
voix et le chant des autres.
[32] Il faut observer qu'OEil-de-Faucon donne
différents noms à ses ennemis. Mingo et Maqua sont des
termes de mépris, et Iroquois est un nom donné par les
Français. Les Indiens font rarement usage du même nom
lorsque différentes tribus parlent les unes des autres.
[33] C'est une particularité de la psalmodie
américaine, que les airs sont distingués les uns des autres
par des noms de villes ou de provinces, etc., comme
Danemark, Lorraine, île de Wight, et ces trois derniers sont
les plus estimés.
[34] Le français.
[35] Il a longtemps été d'usage parmi les blancs qui
voulaient se concilier les Indiens les plus importants, de
leur donner des médailles pour porter à la place de leurs
grossiers ornements. Celles qui sont données par les
Anglais ont pour émpreinte l'image du roi régnant, et celles
qui sont données par les Américains, l'image du président.
[36] Nom que les Indiens donnent à leurs femmes.
[37] Les tentes.
[38] Plusieurs des animaux des forêts de l'Amérique
s'arrêtent dans les lieux où se trouvent des sources d'eau
salée. On les appelle licks ou salt-licks ; dans le langage du
pays cela signifie que le quadrupède est suvent obligé de
lécher (to licks) la terre afin d'en obtenir les particules
salées. Ces licks sont d'un grand secours aux chasseurs,
parce qu'elles mettent sur la piste du gibier, qui se tient
souvent dans les environs.
[39] Cette scène se passe dans le lieu où l'on a bâti
depuis le village de Balliston, une des principales eaux
thermales de l'Amérique.
[40] Il y a quelques années, l'auteur chassait dans les
environs des ruines du fort Oswego, élevé sur le territoire
du lac Ontario. Il faisait la chasse aux daims dans une forêt
qui s'étendait presque sans interruption l'espace de
cinquante milles ; il aperçut tout d'un coup six ou huit
échelles étendues dans le bois à peu de distance les unes
des autres ; elles étaient grossièrement faites et en très
mauvais état ; surpris de voir de tels objets dans un pareil
lieu, il eut recours, pour en avoir l'explication, à un
vieillard qui demeurait dans les environs.
» - Pendant la guerre de 1776, le fort Oswego était
occupé par les Anglais ; une expédition fut envoyée à
travers deux cents milles de la forêt pour surprendre le
fort. Il paraît qu'en arrivant au lieu où les échelles étaient
déposées, les Américains apprirent qu'ils étaient attendus
et en grand danger d'être coupés. Ils jetèrent leurs échelles
et firent une rapide retraite. Ces échelles étaient restées
pendant cinquante ans dans le lieu où elles avaient été
ainsi déposées. »
[41] On donne encore le titre de Patron au général Van
Nenpelen, qui est propriétaire d'un immense domaine
dans le voisinage d'Albany. À New-York, ce propriétaire est
généralement connu comme le Patron par excellence.
[42] Le baron Dieskau, Allemand au service de France.
Quelques années avant l'époque de cette histoire, cet
officier fut défait par sir William Johnson, de Johnstown
(État de New-York), sur les terres du lac George.
[43] L'auteur a mis en français les interpellations des
sentinelles françaises et les réponses de Duncan,
lorsqu'elles sont faites en français. Nous avons conservé
les phrases telles qu'elles ont été écrites par l'auteur.
[44] On a creusé plus de trois cents lieues de canaux
dans les États-Unis depuis dix ans, et ils sont dus à la
première entreprise d'un administrateur, M. Clinton,
gouverneur de l'État de New-York en 1828.
[45] Le plan de M. Clinton ne pouvait en effet être
justifié que par le succès ; il l'a été : il s'agissait de joindre
par un canal les grands lacs à l'Océan atlantique. Cette
entreprise gi-gantesque a été exécutée en huit ans, et n'a
coûté que 50, 000, 000 fr.
[46] Mot équivalent de celui de - Français - dans la
bouche d'un Anglais.
[47] Ordre de chevalerie écossais.
[48] Devise de cet ordre : Personne impunément
n'oserait m'attaquer.
[49] Petite embarcation légère à voiles ou à rames,
longue de 6 à 7 m, relevée à chaque extrémité.
[50] Finale de prières (psaumes, hymnes, collectes,
canon de la messe, etc.) à la louange de la Trinité.
[51] Le nombre des combattants qui périrent dans
cette malheureuse affaire varie depuis cinq jusqu'à quinze
cents.
[52] Ligne de défense matérialisée par une tranchée
avec palissades ou parapets, établie par l'assiégeant d'une
place pour se protéger contre les attaques extérieures et
couper à la place assiégée toute communication.
[53] Vent du nord, et plus généralement, tout vent
violent, froid et orageux.
[54] Homme de rien, sot, importun.
[55] Petit objet de peu de valeur.
[56] Les talents de l'oiseau-moqueur d'Amérique sont
généralement connus ; mais le véritable oiseau-moqueur
ne se trouve pas aussi loin vers le nord que l'État de New-
York, où il a cependant deux substituts de mérite
inférieur : le cat-bird (oiseau-chat, ainsi nommé parce qu'il
imite le miaulement d'un petit chat), souvent cité par le
chasseur, et l'oiseau vulgairement nommé groum-thresher.
Ces deux derniers oiseaux sont supérieurs au rossignol et à
l'alouette, quoique en général les oiseaux d'Amérique ne
soient pas aussi harmonieux que les oiseaux d'Europe.
[57] Les beautés du lac George sont bien connues de
tout voyageur américain ; relativement à la hauteur des
montagnes qui l'entourent et à ses accessoires, il est
inférieur aux plus beaux lacs de la Suisse et de l'Italie.
Dans ses contours et la pureté de son eau, il est leur égal ;
dans le nombre et la disposition de ses îles et de ses îlots, il
est de beaucoup au-dessus d'eux tous.
On assure qu'il y a quelques centaines de ces îles sur
une pièce d'eau qui a moins de trente milles de longueur.
Les canaux naturels qui unissent ce qu'on peut appeler en
effet deux lacs, sont couverts d'îles qui n'ont quelquefois
entre elles que quelques pieds de distance. Le lac lui-même
varie, dans sa largeur, de un a trois milles.
L'État de New-York est remarquable par le nombre et
la beauté de ses lacs ; une de ses frontières repose sur la
vaste étendue du lac Ontario, tandis que le lac Champlain
s'étend presque pendant cent milles le long d'un autre.
Onéida, Cayuga, Canandaigua, Seneca et George sont des
lacs de trente milles de longueur ; ceux d'une plus petite
proportion sont innombrables. Sur la plupart de ces lacs il
y a maintenant de superbes villages, et on y voyage très
souvent sur des bateaux a vapeur.
[58] Nom d'un lac dans l'État de New-York.
[59] Ce nom est moins connu en France que celui de
mammouth : il est employé par les naturalistes du nord de
l'Europe et de l'Amérique, pour désigner un animal marin
monstrueux par la grandeur et par la forme.
[60] Les totems forment une espèce de blason.
Chaque famille sauvage se supposant descendue de
quelque animal, adopte pour ses armoiries la
représentation de cette origine bizarre qui peut-être n'est
qu'une allégorie. Le tombeau est orné du totem qui a
distingué le sauvage pendant sa vie et joué un rôle dans
toutes les solennités de son existence aventureuse.
[61] C'est le nom local d'une espèce d'émérillon (petit
rapace diurne du genre des faucons, que l'on dressait
autrefois pour la chasse ) particulière à l'Amérique.
[62] Les Yenguis, les Anglais.
[63] Balaam, devin que la Bible décrit comme un faux
prophète de Péthor en Mésopotamie, fut mandé par Balac,
roi des Moabites, pour maudire les Israélites, qui, après
avoir traversé le désert venaient envahir ses États. Pendant
qu'il se rendait près de ce prince, un ange armé d'une épée
nue s'offrit aux yeux de l'Ânesse qui le portait ; celle-ci
s'arrêta tout à coup, et, comme Balaam la frappait, l'animal,
miraculeusement doué de la parole, lui reprocha sa
cruauté ; en même temps, le devin aperçut un ange qui lui
défendit, au nom du Seigneur, de maudire les israélites.
Balaam, en effet n'osa proférer des imprécations ; tout au
contraire il bénit le peuple de Dieu, malgré les instances et
la colère de Balac.
[64] Ces harangues adressées à des animaux sont
fréquentes chez les Indiens ; ils en font aussi souvent à
leurs victimes, leur reprochant leur poltronnerie ou louant
leur courage, selon qu'elles montrent de la force ou de la
faiblesse dans les souffrances.
[65] Le suc-ca-tush est un mets composé de maïs et
d'autres ingrédients mêlés : ordinairement il n'y entre que
du maïs et des fèves. Ce mets est très connu et très estimé
des blancs des États-Unis, qui le désignent par le même
nom.
[66] Les Américains appellent quelquefois leur saint
tutélaire Tameny, corruption du nom du célèbre chef que
nous introduisons ici. Il y a beaucoup de traditions qui
parlent de la réputation et de la puissance de Tamenund.
[67] William-Penn était appelé Miquon par les
Delawares, et comme il n'usa jamais ni d'injustices ni de
violences dans ses relations avec eux, sa réputation de
probité est passée en proverbe. L'Américain est justement
fier de l'origine de sa nation parce qu'elle est peut-être
unique dans l'histoire du monde, mais les Pensylvaniens et
les habitants de Jersey ont encore plus de raisons de se
glorifier de leurs ancêtres que les habitants d'aucun autre
État, puisque aucune injustice n'a été commise par eux
envers les premiers propriétaires du sol natal.
[68] Allusion à l'opinion de quelques nations sauvages
que la terre est placée sur le dos d'une grande tortue.
[69] De la Grande Tortue.
[70] Guillaume Penn.
[71] Un tronc nu et blazed. On dit, dans le langage du
pays, d'un arbre qui a été partiellement ou entièrement
dépouillé de son écorce, qu'il a été blazed. Ce terme est
tout à fait anglais, car on dit, en Angleterre, d'un cheval qui
a une marque blanche qu'il est blazed.
[72] Les forêts américaines permettent le passage du
cheval, parce qu'il y a peu de buissons et de branches
pendantes. Le plan d'OEil-de-Faucon est un de ceux qui ont
réussi le plus souvent dans les combats entre les blancs et
les Indiens. Wayne, dans sa célèbre campagne sur le
Miami, reçut le feu de ses ennemis en ligne, et alors
ordonnant a ses dragons de tourner autour de ses flancs,
les Indiens furent chasses de leur couvert sans avoir le
temps de charger leurs armes. Un des principaux chefs qui
se trouvait au combat de Miami, assura à l'auteur que les
Peaux-Rouges ne pouvaient pas vaincre les guerriers qui
portaient « de longs couteaux et des bas de peau » faisant
allusion aux dragons avec leurs sabres et leurs bottes.
[73] Cette phrase est une expression de mépris
adressée à l'ennemi en fuite, et qui n'a aucune liaison avec
les paroles qui suivent immédiatement.
[74] Il est curieux de comparer ce chant de mort avec
le coronach du jeune Duncan dans la Dame du Lac.