Chapitre XVIII

Eh! n'importe quoi: un meurtrier honorable si vous voulez; car je

ne fis rien par haine, mais bien en tout honneur.

Shakespeare, Othello.

La scène barbare et sanglante que nous avons à peine esquissée

dans le chapitre précédent porte, dans les annales des colonies,

un titre bien mérité: le massacre de William-Henry. Un événement

de cette nature, arrivé peu de temps auparavant, avait déjà

compromis la réputation du général français; sa mort glorieuse et

prématurée n'a pu même effacer entièrement cette tache, dont

cependant le temps a affaibli l'impression. Montcalm mourut en

héros dans les plaines d'Abraham; mais on n'a pas oublié qu'il lui

manquait ce courage moral sans lequel il n'est point de véritable

grandeur. On pourrait écrire un volume pour prouver, d'après cet

illustre exemple, l'imperfection des vertus humaines; démontrer

combien il est aisé aux sentiments les plus généreux, la

courtoisie et le courage chevaleresque, de perdre leur ascendant

sous la froide influence des faux calculs et de l'intérêt

personnel: on pourrait en appeler à cet homme, qui fut grand dans

tous les attributs secondaires de l'héroïsme, mais qui resta au-

dessous de lui-même quand il devint nécessaire de prouver combien

un principe est supérieur à la politique. Ce serait une tâche qui

excéderait les bornes de nos prérogatives de romancier; et comme

l'histoire, de même que l'amour, se complaît à entourer ses héros

d'une auréole imaginaire, il est probable que la postérité ne

verra dans Louis de Saint-Véran que le vaillant défenseur de son

pays, et qu'elle oubliera son apathie cruelle sur les rives de

l'Oswego et de l'Horican. Déplorant avec douleur cette faiblesse

de la muse de l'histoire, nous nous retirerons de l'enceinte

sacrée de ses domaines pour rentrer dans les sentiers plus humbles

de la fiction.

Le troisième jour après la reddition du fort allait finir,

cependant il faut que nos lecteurs nous accompagnent encore dans

le voisinage du Saint-Lac. Quand nous l'avons quitté, tous les

environs présentaient une scène de tumulte et d'horreur;

maintenant le profond silence qui y régnait pourrait s'appeler à

juste titre le silence de la mort. Les vainqueurs étaient déjà

partis, après avoir détruit les circonvallations[52] de leur camp,

qui n'était plus marqué que par quelques huttes construites par

des soldats. L'intérieur du fort avait été livré aux flammes; on

en avait fait sauter les remparts; les pièces d'artillerie avaient

été emportées ou démontées et enclouées; enfin le désordre et la

confusion régnaient partout, et l'oeil n'y apercevait plus qu'une

masse de ruines encore fumantes, et un peu plus loin plusieurs

centaines de cadavres sans sépulture, et dont quelques-uns avaient

déjà servi, de pâture aux oiseaux de proie et aux animaux féroces.

La saison même paraissait avoir subi un changement aussi complet.

Une masse innombrable de vapeurs privait le soleil de sa chaleur

en interceptant le passage de ses rayons. Ces vapeurs, qu'on avait

vues s'élever au-dessus des montagnes et se diriger vers le nord,

étaient alors repoussées vers le midi en longue nappe noire, par

un vent impétueux, armé de toute la fureur d'un ouragan, et

semblait déjà chargé des frimas de novembre. On ne voyait plus une

foule de barques voguer sur l'Horican, qui battait avec violence

contre la rive méridionale, comme s'il eût voulu rejeter sur les

sables l'écume souillée de ses flots. On pouvait pourtant encore

admirer sa limpidité constante; mais elle ne réfléchissait que le

sombre nuage qui couvrait toute la surface du firmament. Cette

atmosphère douce et humide, qui, quelques jours auparavant,

faisait un des charmes de ce paysage, et adoucissait ce qu'il

avait d'inculte et de sauvage, avait entièrement disparu, et le

vent du nord, soufflant à travers cette longue pièce d'eau avec

toute sa violence, ne laissait ni à l'oeil ni à l'imagination

aucun objet digne de les occuper un instant.

Ce vent impétueux avait desséché l'herbe qui couvrait la plaine,

comme si un feu dévorant y avait passé. Cependant une touffe de

verdure s'élevait ça et là, comme pour offrir une trace de la

fertilité future d'un sol qui venait de s'abreuver de sang humain.

Tous ces environs, qui paraissaient si attrayants sous un beau

ciel et au milieu d'une température agréable, présentaient alors

une sorte de tableau allégorique de la vie, où les objets se

montraient sous leurs couleurs saillantes, sans être adoucis par

aucune ombre.

Mais si la violence de l'aquilon[53] fougueux permettait à peine

d'apercevoir ces touffes solitaires de verdure qui avaient échappé

à ses ravages, il ne laissait voir que trop distinctement les

masses de rochers arides qui s'élevaient presque tout autour de la

plaine, et l'oeil aurait en vain cherché un aspect plus doux dans

le firmament, dont l'azur était dérobé à la vue par les vapeurs

épaisses qui flottaient dans l'air avec rapidité.

Le vent était pourtant inégal; tantôt il rasait la surface de la

terre avec une sorte de gémissement sourd qui semblait s'adresser

à la froide oreille de la mort, tantôt, sifflant avec force dans

les hautes régions de l'air, il pénétrait dans les bois, brisait

les branches des arbres et jonchait le sol de leurs feuilles. Des

corbeaux, luttant contre la fureur du vent, étaient les seules

créatures vivantes qui animassent ce désert; mais dès qu'ils

avaient dépassé dans leur vol le vert océan des forêts, ils

s'abattaient sur le lieu qui avait été une scène de carnage pour y

chercher une horrible pâture.

En un mot, tous les environs offraient une scène de désolation. On

aurait dit que c'était une enceinte dont l'entrée était interdite

à toutes les personnes, et où la mort avait frappé tous ceux qui

s'étaient permis de la violer. Mais la prohibition n'existait

plus, et pour la première fois depuis le départ de ceux qui

avaient commis et laissé commettre cette oeuvre de sang et de

carnage, des êtres humains osaient s'avancer vers cette scène

épouvantable.

Dans la soirée du jour dont nous parlons, environ une heure avant

le coucher du soleil, cinq hommes sortaient du défilé qui

conduisait à travers les bois sur les bords de l'Hudson, et

s'avançaient dans la direction du fort ruiné; D'abord leur marche

était lente, et circonspecte, comme si c'eût été avec répugnance

qu'ils se fussent approchés de cette scène d'horreur, ou qu'ils

eussent craint de la voir se renouveler. Un jeune homme leste et

agile marchait en avant des autres avec la précaution et

l'activité d'un naturel du pays, montant sur toutes les hauteurs

qu'il rencontrait pour reconnaître les environs, et indiquant par

ses gestes à ses compagnons la route qu'il jugeait le plus prudent

de suivre. De leur côté, ceux qui le suivaient ne manquaient ni de

prudence ni de vigilance. L'un d'eux, et c'était aussi un Indien,

se tenait à quelque distance sur le flanc, et fixait sans cesse

sur la lisière du bois voisin des yeux accoutumés à distinguer le

moindre signe qui annonçât la proximité de quelque danger. Les

trois autres étaient des blancs, et ils avaient pris des vêtements

dont la couleur et l'étoffe convenaient à leur entreprise

dangereuse, celle de suivre la marche d'une armée nombreuse qui se

retirait.

Les effets que produisait sur chacun d'eux le spectacle horrible

qui se présentait à leur vue presque à chaque pas, variaient

suivant le caractère des individus qui composaient cette petite

troupe. Celui qui marchait en avant jetait un coup d'oeil furtif

sur les victimes mutilées qu'il rencontrait en traversant

légèrement la plaine, craignant de laisser apercevoir les émotions

naturelles qu'il éprouvait, mais encore trop jeune pour résister à

leur soudaine impulsion. L'autre Indien se montrait fort au-dessus

d'une telle faiblesse. Il marchait à travers les groupes de

cadavres d'un pas ferme et assuré, et avec un air si calme qu'il

était facile de voir qu'il était depuis longtemps familiarisé avec

de pareilles scènes.

Les sensations produites par ce spectacle sur l'esprit des trois

blancs avaient aussi un caractère différent, quoiqu'elles fussent

également douloureuses. L'un, dont le port martial, les cheveux

blancs et les rides annonçaient, en dépit du déguisement qu'il

avait pris, un homme habitué depuis longtemps aux suites affreuses

de la guerre, ne rougissait pas de gémir tout haut quand les

traces d'une cruauté plus ordinaire frappaient ses regards. Le

jeune homme qui était à son côté frémissait d'horreur, mais

semblait se contenir par ménagement pour son compagnon. Celui qui,

marchant derrière eux, semblait former l'arrière-garde, paraissait

seul se livrer sans contrainte et sans réserve à tous les

sentiments qu'il éprouvait. Le spectacle le plus révoltant ne

faisait pas mouvoir un seul de ses muscles; il le considérait d'un

oeil sec, mais en indiquant par des imprécations et des

malédictions l'horreur et l'indignation dont il était transporté.

Dans ces cinq individus le lecteur a sans doute déjà reconnu les

deux Mohicans, leur ami blanc OEil-de-Faucon, le colonel Munro et

le major Heyward. C'était un père qui cherchait ses enfants, avec

le jeune homme qui prenait un si puissant intérêt à toute cette

famille, et trois hommes qui avaient déjà donné tant de preuves de

bravoure et de fidélité dans les circonstances cruelles que nous

avons rapportées.

Quand Uncas, qui continuait à marcher en avant, fut à peu près à

mi-chemin entre la forêt et les ruines de William-Henry, il poussa

un cri qui attira sur-le-champ ses compagnons près de lui. Il

venait d'arriver à l'endroit où les femmes sans défense avaient

été massacrées par les sauvages, et où les corps, déjà attaqués

par la corruption, étaient amoncelés. Quelque pénible que fût

cette tâche, Munro et Duncan eurent le courage d'examiner avec

attention tous ces cadavres plus ou moins mutilés, pour voir s'ils

n'y reconnaîtraient pas les traits d'Alice et de Cora. Cet examen

procura un peu de soulagement au père et à l'amant, qui non

seulement n'y trouvèrent pas celles qu'ils y cherchaient avec tant

de crainte de les apercevoir, mais qui même ne reconnurent, parmi

le peu de vêtements que les meurtriers avaient laissés à leurs

victimes, rien qui eût appartenu aux deux soeurs.

Ils n'en étaient pas moins condamnés aux tourments d'une

incertitude presque aussi pénible que la plus cruelle vérité. Ils

étaient debout, dans un silence mélancolique, devant cet horrible

amas de cadavres, quand le chasseur adressa la parole à ses

compagnons pour la première fois depuis leur départ.

-- J'ai vu plus d'un champ de bataille, dit-il le visage enflammé

de colère; j'ai suivi plus d'une fois des traces de sang pendant

plusieurs milles: mais je n'ai jamais vu nulle part la main du

diable si visiblement imprimée qu'elle l'est ici! L'esprit de

vengeance est un sentiment qui appartient particulièrement aux

Indiens, et tous ceux qui me connaissent savent qu'il ne coule pas

une goutte de leur sang dans mes veines; mais je dois dire ici, à

la face du ciel, que sous la protection du Seigneur, qui règne

même sur ces déserts, si jamais un de ces coquins de Français qui

ont souffert un tel massacre se trouve à portée de fusil, voici

une arme qui jouera son rôle tant que sa pierre pourra produire

une étincelle pour mettre le feu à la poudre. Je laisse le

tomahawk et le couteau à ceux qui ont un don naturel pour s'en

servir. Qu'en dites-vous, Chingachgook, ajouta-t-il en delaware,

ces Hurons rouges se vanteront-ils de cet exploit à leurs squaws,

quand les grandes neiges arriveront?

Un éclair de ressentiment passa sur les traits du Mohican: il tira

à demi son couteau hors de sa gaine, et détournant ensuite les

yeux, sa physionomie redevint aussi calme que s'il n'eût été agité

par aucun mouvement de courroux.

-- Montcalm! Montcalm! continua le chasseur vindicatif, d'une voix

pleine d'énergie, les prêtres disent qu'il viendra un jour où tout

ce qu'on aura fait dans la chair se verra d'un coup d'oeil, et

avec des yeux qui n'auront plus rien de la faiblesse humaine.

Malheur à celui qui est né pour avoir à rendre compte de ce qui

s'est passé dans cette plaine!... Ah!... aussi vrai que mon sang

est sans mélange, voilà parmi les morts une Peau-Rouge à qui on a

enlevé sa chevelure!... Examinez-le, Chingachgook; c'est peut-être

un de ceux qui vous manquent, et en ce cas il faudrait lui donner

la sépulture, comme le mérite un brave guerrier... Je lis dans vos

yeux, Sagamore; je vois qu'un Huron vous paiera le prix de cette

vie avant que le vent ait emporte l'odeur du sang.

Le Mohican s'approcha du cadavre défiguré, et l'ayant retourné; il

reconnut sur lui les marques distinctives d'une des Six Nations

alliées, comme on les appelait, et qui, quoique combattant dans

les rangs des Anglais, étaient ennemies mortelles de sa nation.

Aussitôt, le repoussant du pied avec un air de dédain, il s'en

éloigna avec la même indifférence que si c'eût été le cadavre d'un

chien. Le chasseur comprit fort bien ce geste, et se livrant à la

suite de ses propres idées, il continua les déclamations que le

ressentiment lui inspirait contre le général français.

-- Il n'appartient qu'à une sagesse infinie et à un pouvoir sans

bornes, dit-il, de balayer ainsi tout à coup de la surface de la

terre une pareille multitude d'hommes; car Dieu seul sait quand il

doit frapper ou retenir son bras. Et quel être aurait le pouvoir

de remplacer une seule des créatures qu'il prive du jour? Quant à

moi, je me fais même scrupule de tuer un second daim avant d'avoir

mangé le premier, à moins que je n'aie à faire une longue marche,

ou à rester en embuscade. C'est tout autre chose quand on se

trouve sur un champ de bataille en face de l'ennemi; car alors il

faut qu'on meure le fusil ou le tomahawk à la main, suivant qu'on

a la peau blanche ou rouge. Uncas, venez par ici, et laissez ce

corbeau descendre sur le Mingo. Je sais par expérience que ces

créatures ont naturellement un goût particulier pour la chair d'un

Onéida: et à quoi bon empêcher l'oiseau de se satisfaire?

-- Hugh! s'écria le jeune Mohican en se levant sur la pointe des

pieds, et les yeux fixés sur la lisière du bois en face; et cette

interjection détermina le corbeau à aller chercher sa pâture un

peu plus loin.

-- Qu'y a-t-il donc? demanda le chasseur en baissant la voix, et

en se courbant comme une panthère qui va s'élancer sur sa proie.

Dieu veuille que ce soit quelque traîneur français qui rôde dans

les environs pour piller les morts, quoiqu'on ne leur ait pas

laissé grand chose: je crois que mon tueur de daims enverrait en

ce moment une balle droit au but.

Uncas ne répondit rien; mais bondissant avec la légèreté d'un

faon, il fut en un instant sur la lisière du bois, brisa une

branche d'épines, et en détacha un lambeau du voile vert de Cora,

qu'il agita en triomphe au-dessus de sa tête. Le second cri que

poussa le jeune Mohican et ce léger tissu eurent bientôt attiré

près de lui ses autres compagnons.

-- Ma fille! s'écria Munro d'une voix entrecoupée; qui me rendra

ma fille!

-- Uncas le tâchera, répondit le jeune Indien avec autant de

simplicité que de chaleur.

Cette promesse et l'accent avec lequel elle fut faite ne

produisirent aucun effet sur le malheureux père, qui avait à peine

entendu les paroles d'Uncas. Saisissant le lambeau du voile de

Cora, il le serra dans sa main tremblante, tandis que ses yeux

égarés se promenaient sur les buissons voisins, comme s'il eût

espéré qu'ils allaient lui rendre sa fille, ou qu'il eût craint de

n'y retrouver que ses restes ensanglantés.

-- Il n'y a point de morts ici, dit Heyward d'une voix creuse et

presque étouffée par la crainte; il ne paraît pas que l'orage se

soit dirigé de ce côté.

-- Cela est évident et plus clair que le firmament, dit OEil-de-

Faucon avec son sang-froid imperturbable; mais il faut que ce soit

elle ou ceux qui l'ont enlevée qui aient passé par ici; car je me

rappelle fort bien que le voile qu'elle portait pour cacher un

visage que tout le monde aimait à voir était semblable à cette

gaze.

-- Oui, Uncas, vous avez raison, répondit-il à quelques mots que

celui-ci lui avait adressés en delaware; je crois que c'est elle-

même qui a passé par ici. Elle aura fui dans les bois comme un

daim effarouché; et dans le fait, quel est l'être qui, ayant des

jambes, serait resté pour se faire assommer? Maintenant cherchons

les traces qu'elle a dû laisser, et nous les trouverons; car je

croirais volontiers quelquefois que les yeux d'un Indien

reconnaîtraient dans l'air les marques du passage d'un oiseau-

mouche.

-- Que le ciel vous bénisse, digne homme! s'écria le père vivement

agité; que Dieu vous récompense! Mais où peuvent-elles avoir fui?

où trouverons-nous mes deux filles?

Pendant ce temps, le jeune Mohican s'occupait déjà avec activité

de la recherche dont OEil-de-Faucon venait de parler; et Munro

avait à peine fini une question à laquelle il ne pouvait guère

espérer une réponse satisfaisante, qu'il poussa une nouvelle

exclamation de joie à peu de distance le long de la même lisière

du bois. Ses compagnons coururent à lui et il leur remit un autre

fragment du même voile, qu'il avait trouvé accroché à la dernière

branche d'un bouleau.

-- Doucement! doucement! dit OEil-de-Faucon en étendant sa longue

carabine pour empêcher Heyward de courir en avant: il ne faut pas

que trop d'ardeur risque de nous détourner de la voie sur laquelle

nous sommes. Un pas fait sans précaution peut nous donner des

heures d'embarras. Nous sommes sur la piste; c'est ce qu'on ne

peut nier.

-- Mais par où faut-il prendre pour les suivre? demanda Heyward

avec quelque impatience.

-- Le chemin qu'elles peuvent avoir pris dépend de bien des

circonstances, répondit le chasseur: si elles sont seules, elles

peuvent avoir marché en tournant, au lieu de suivre une ligne

droite, et dans ce cas il est possible qu'elles ne soient qu'à une

douzaine de milles de nous. Si au contraire elles sont emmenées

par les Hurons ou par quelques autres Indiens alliés des Français,

il est à croire qu'elles sont déjà sur les frontières du Canada.

Mais qu'importe! ajouta-t-il en voyant l'inquiétude et le

désappointement se peindre sur tous les traits du colonel et du

major; nous voici, les deux Mohicans et moi, à un bout de leur

piste, et nous arriverons à l'autre, quand il serait à cent

lieues. Pas si vite! Uncas! pas si vite! vous êtes aussi impatient

que si vous étiez né dans les colonies. Vous oubliez que des pieds

légers ne laissent pas de traces bien profondes.

-- Hugh! s'écria Chingachgook qui s'occupait à examiner des

broussailles qu'on paraissait avoir froissées pour s'ouvrir un

passage dans la forêt, et qui, se redressant de toute sa hauteur,

dirigeait une main vers la terre, dans l'attitude et avec l'air

d'un homme qui voit un reptile dégoûtant.

-- C'est l'impression évidente du pied d'un homme! s'écria Duncan

en se baissant pour examiner l'endroit désigné. Il est venu sur le

bord de cette mare d'eau; on ne peut s'y tromper. Cela n'est que

trop sûr, elles sont prisonnières.

-- Cela vaut mieux que de mourir de faim en errant dans les bois,

dit tranquillement OEil-de-Faucon, et nous n'en serons que plus

sûrs de ne pas perdre leurs traces. Maintenant je gagerais

cinquante peaux de castor contre cinquante pierres à fusil, que

les Mohicans et moi nous trouverons les wigwams des coquins avant

qu'un mois soit écoulé. Baissez-vous, Uncas, et voyez si vous ne

pourrez rien faire de ce mocassin; car c'est évidemment la marque

d'un mocassin, et non celle d'un soulier.

Le jeune Mohican s'agenouilla, écarta avec beaucoup de précaution

quelques feuilles sèches qui auraient gêné son examen, qu'il fit

avec autant de soin qu'un avare considère une pièce d'or qui lui

semble suspecte. Enfin il se releva d'un air qui annonçait qu'il

était satisfait du résultat de ses recherches.

-- Eh bien! demanda le chasseur, que vous a-t-il dit? En avez-vous

pu faire quelque chose?

-- C'est le Renard-Subtil.

-- Encore ce maudit rôdeur! Nous n'en serons, débarrassés que

lorsque mon tueur de daims aura pu lui dire un mot d'amitié.

Cette annonce parut à Heyward un présage de nouveaux malheurs, et

quoiqu'il fût porté à en admettre la vérité, il exprima des doutes

dans lesquels il trouvait une consolation.

-- Il peut y avoir ici quelque méprise, dit-il: un mocassin est si

semblable à un autre!

-- Un mocassin semblable à un autre! s'écria OEil-de-Faucon;

autant vaudrait dire que tous les pieds se ressemblent, et

cependant tout le monde sait qu'il y en a de longs et de courts,

de larges et d'étroits; que ceux-ci ont le cou-de-pied plus haut,

ceux-là plus bas; que les uns marchent en dehors, les autres en

dedans. Les mocassins ne se ressemblent pas plus que les livres,

quoique ceux qui lisent le mieux dans ceux-ci ne soient pas les

plus capables de bien distinguer ceux-là. Tout cela est ordonné

pour le mieux, afin de laisser à chacun ses avantages naturels.

Faites-moi place, Uncas; qu'il s'agisse de livres ou de mocassins,

deux opinions valent toujours mieux qu'une.

Il se baissa à son tour, examina la trace avec attention, et se

releva au bout de quelques instants.

-- Vous avez raison, Uncas, dit-il: c'est la trace que nous avons

vue si souvent l'autre jour, quand nous lui donnions la chasse, et

le drôle ne manquera jamais de boire quand il en trouvera

l'occasion. Vos Indiens buveurs marchent toujours en étalant et en

appuyant le pied plus que le sauvage naturel, parce qu'un ivrogne

a besoin d'une base plus solide, que sa peau soit rouge ou

blanche. C'est justement la même longueur et la même largeur.

Examinez à votre tour, Sagamore; vous avez mesuré plus d'une fois

les traces de cette vermine, quand nous nous sommes mis à sa

poursuite depuis le rocher de Glenn jusqu'à la source de Santé.

Chingachgook s'agenouilla à son tour, et après un court examen il

se releva, et prononça d'un air grave, quoique avec un accent

étranger, le mot Magua.

-- Oui, dit OEil-de-Faucon, c'est une chose décidée; la jeune dame

aux cheveux noirs et Magua ont passé par ici.

-- Et Alice? demanda Heyward en tremblant.

-- Nous n'en avons encore aperçu aucune trace, répondit le

chasseur tout en examinant avec attention les arbres, les buissons

et la terre. Mais que vois-je là-bas? Uncas, allez chercher ce qui

est par terre, près de ce buisson d'épines.

Le jeune Indien obéit à l'instant, et dès qu'il eut remis au

chasseur l'objet qu'il venait de ramasser, celui-ci le montra à

ses compagnons en riant de bon coeur, mais d'un air de dédain.

-- C'est le joujou, le sifflet de notre chanteur, dit-il; il a

donc passé par ici, et maintenant nous aurons des traces qu'un

prêtre même pourrait suivre. Uncas, cherchez les marques d'un

soulier assez long et assez large pour contenir un pied capable de

soutenir une masse de chair mal bâtie, de six pieds deux pouces de

hauteur. Je commence à ne pas désespérer de ce bélître[54],

puisqu'il a abandonné ce brimborion[55], peut-être pour commencer

un métier plus utile.

-- Du moins il a été fidèle à son poste, dit Heyward, et Cora et

Alice ont encore un ami auprès d'elles.

-- Oui, dit OEil-de-Faucon en appuyant par terre la crosse de son

fusil et en baissant la tête sur le canon avec un air de mépris

évident; un ami qui sifflera tant qu'elles le voudront. Mais

tuera-t-il un daim pour leur dîner? Reconnaîtra-t-il son chemin

par la mousse des arbres? Coupera-t-il le cou d'un Huron pour les

défendre? S'il ne peut rien faire de tout cela, le premier oiseau-

moqueur[56] qu'il rencontrera est aussi adroit que lui. Eh bien!

Uncas, trouvez-vous quelque chose qui ressemble à l'impression

d'un pareil pied?

-- Voici une trace qui paraît avoir été formée par un pied humain,

dit Heyward, qui saisit avec plaisir cette occasion pour changer

le sujet d'une conversation qui lui déplaisait, parce qu'il savait

le meilleur gré à David de ne pas avoir abandonné les deux soeurs;

croyez-vous que ce puisse être le pied de notre ami?

-- Touchez les feuilles avec plus de précaution! s'écria le

chasseur, ou vous gâterez toute l'empreinte. Cela! c'est la marque

d'un pied, mais de celui de la chevelure noire, et il est assez

petit pour une si belle taille: le talon du chanteur le couvrirait

tout entier.

-- Où? Laissez-moi voir les traces des pieds de ma fille! s'écria

Munro en s'avançant à travers les buissons, et se mettant à genoux

pour en rapprocher ses regards.

Quoique le pas qui avait laissé cette marque eût été léger et

rapide, elle était pourtant encore suffisamment visible, et les

yeux du vétéran s'obscurcirent en la considérant; car, lorsqu'il

se releva, Duncan remarqua qu'il avait mouillé de ses larmes la

trace du passage de sa fille. Voulant le distraire d'une angoisse

qui menaçait d'éclater à chaque instant, et qui l'aurait rendu

incapable des efforts qu'il avait à faire, il dit au chasseur:

-- Maintenant que nous avons trouvé ces signes infaillibles, ne

perdons pas un instant pour nous mettre en marche. En de pareilles

circonstances, chaque minute doit paraître un siècle aux

malheureuses prisonnières.

-- Ce n'est pas toujours le chien qui court le plus vite qui

attrape le daim, répondit OEil-de-Faucon sans cesser d'avoir les

yeux attachés sur les indices de passage qui avaient été

découverts. Nous savons que le Huron rôdeur a passé par ici, ainsi

que la chevelure noire et le chanteur; mais la jeune dame aux

cheveux blonds et aux yeux bleus, qu'est-elle devenue? Quoique

plus petite et beaucoup moins brave que sa soeur, elle est bonne à

voir et agréable à entendre. D'où vient que personne ne parle

d'elle? N'a-t-elle pas d'amis ici?

-- À Dieu ne plaise qu'elle en manque jamais! s'écria Duncan avec

chaleur. Mais pourquoi une telle question? Ne sommes-nous pas

occupés à la chercher? Quant à moi, je continuerai ma poursuite

jusqu'à ce que je l'aie trouvée.

-- En ce pas, nous pourrons avoir à marcher par différents

chemins, dit le chasseur, car il est constant qu'elle n'a point

passé par ici. Quelque léger que puisse être son pas, nous en

aurions aperçu quelques traces.

Heyward fit un pas en arrière, et toute son ardeur parut

s'éteindre et céder à l'accablement. Le chasseur, après avoir

réfléchi un instant, continua sans faire la moindre attention au

changement de physionomie du major.

-- Il n'existe pas dans les bois, dit-il, une femme dont le pied

puisse laisser une pareille empreinte. Elle a donc été faite par

celui de la chevelure noire ou de sa soeur. Les deux haillons que

nous avons trouvés prouvent que la première a passé par ici; mais

où sont les indices du passage de l'autre? N'importe; suivons les

traces qui se présentent, et si nous n'en voyons pas d'autres,

nous retournerons dans la plaine pour chercher une autre voie.

Avancez, Uncas, et ayez toujours l'oeil sur les feuilles sèches;

je me charge d'examiner Les buissons. Allons, mes amis, en avant;

voilà le soleil qui descend derrière les montagnes.

-- Et moi, demanda Heyward, n'y a-t-il rien que je puisse faire?

-- Vous, dit OEil-de-Faucon qui était déjà en marche ainsi, que

ses deux amis rouges, marchez derrière nous, et si vous apercevez

quelques traces, prenez garde d'y rien gâter.

Il y avait à peine quelques minutes qu'ils marchaient quand les

deux Indiens s'arrêtèrent pour examiner de nouveau quelques signes

sur la terre; Le père et le fils se parlaient à voix haute et avec

vivacité; tantôt les yeux fixés sur l'objet qui occasionnait leur

discussion, tantôt se regardant l'un l'autre avec un air de

satisfaction non équivoque.

-- Il faut qu'ils aient trouvé le petit pied! s'écria OEil-de-

Faucon en courant à eux sans penser davantage à la part qu'il

s'était réservée dans la recherche générale. Qu'avons nous ici?

Quoi! il y a eu une embuscade en ce lieu? Eh non! par le meilleur

fusil qui soit sur toutes les frontières, voilà encore les chevaux

dont les jambes de chaque côté marchent en même temps! Il n'y a

plus de secret à présent, la chose est aussi claire que l'étoile

du nord à minuit. Ils sont à cheval. Voilà le sapin où les chevaux

ont été attachés, car ils ont piétiné tout autour, et voilà le

grand sentier qui conduit vers le nord, dans le Canada.

-- Mais nous n'avons encore aucune preuve qu'Alice, que miss Munro

la jeune, fût avec sa soeur, dit Duncan.

-- Non, répondit le chasseur, à moins que nous n'en trouvions une

dans je ne sais quoi que le jeune Mohican vient de ramasser.

Passez nous cela, Uncas, afin que nous puissions l'examiner.

Heyward reconnut sur-le-champ un bijou qu'Alice aimait à porter;

et avec la mémoire fidèle d'un amant, il se souvint qu'il le lui

avait vu au cou dans la fatale matinée du jour du massacre. Il se

hâta de l'annoncer à ses compagnons, et le plaça sur son coeur

avec tant de vivacité que le chasseur crut qu'il l'avait laissé

tomber, et se mit à le chercher par terre.

-- Ah! dit-il après avoir inutilement écarté les feuilles avec la

crosse de son fusil, c'est un signe certain de vieillesse quand la

vue commence à baisser. Un joyau si brillant, et ne pas

l'apercevoir! N'importe! j'y vois encore assez pour guider une

balle qui sort du canon de mon fusil, et cela suffit pour arranger

toutes les disputes entre les Mingos et moi. J'aurais pourtant été

bien aise de retrouver cette babiole, quand ce n'aurait été que

pour la rendre à celle à qui elle appartient; ce serait ce que

j'appelle bien rejoindre les deux bouts d'une longue piste; car à

présent le fleuve Saint-Laurent et peut-être même les grands lacs

sont déjà entre elles et nous.

-- Raison de plus pour ne pas nous arrêter, dit Heyward;

remettons-nous en marche sur-le-champ.

-- Jeune sang et sang chaud sont, dit-on, à peu près la même

chose, répliqua OEil-de-Faucon. Nous ne partons pas pour chasser

les écureuils ou pour pousser un daim dans l'Horican. Nous

commençons une course qui durera des jours et des nuits, et nous

avons à traverser des déserts où les pieds de l'homme ne se

montrent que bien rarement, et où toutes les connaissances de vos

livres ne pourraient vous guider. Jamais un Indien ne part pour

une pareille expédition sans avoir fumé devant le feu du conseil;

et quoique je sois un homme blanc, dont le sang est sans mélange,

j'approuve leur usage en ce cas, parce qu'il donne le temps de la

réflexion. D'ailleurs nous pourrions perdre notre piste pendant

l'obscurité. Nous retournerons donc sur nos pas; nous allumerons

notre feu cette nuit dans les ruines du vieux fort, et demain à la

pointe du jour nous serons frais, dispos, et prêts à accomplir

notre entreprise en hommes, et non comme des femmes bavardes ou

des enfants impatients.

Au ton et aux manières du chasseur, Heyward vit sur-le-champ qu'il

serait inutile de lui faire des remontrances. Munro était retombé

dans cette sorte d'apathie dont il sortait rarement depuis ses

dernières infortunes, et dont il ne pouvait être tiré

momentanément que par quelque forte émotion. Se faisant donc une

vertu de la nécessité, le jeune major donna le bras au vétéran, et

ils suivirent le chasseur et les deux Indiens, qui étaient déjà en

marche en se dirigeant du côté de la plaine.

Le dernier des mohicans: Le roman de Bas-de-cuir · 第 27 / 43 题