Eh! n'importe quoi: un meurtrier honorable si vous voulez; car je
ne fis rien par haine, mais bien en tout honneur.
Shakespeare, Othello.
La scène barbare et sanglante que nous avons à peine esquissée
dans le chapitre précédent porte, dans les annales des colonies,
un titre bien mérité: le massacre de William-Henry. Un événement
de cette nature, arrivé peu de temps auparavant, avait déjà
compromis la réputation du général français; sa mort glorieuse et
prématurée n'a pu même effacer entièrement cette tache, dont
cependant le temps a affaibli l'impression. Montcalm mourut en
héros dans les plaines d'Abraham; mais on n'a pas oublié qu'il lui
manquait ce courage moral sans lequel il n'est point de véritable
grandeur. On pourrait écrire un volume pour prouver, d'après cet
illustre exemple, l'imperfection des vertus humaines; démontrer
combien il est aisé aux sentiments les plus généreux, la
courtoisie et le courage chevaleresque, de perdre leur ascendant
sous la froide influence des faux calculs et de l'intérêt
personnel: on pourrait en appeler à cet homme, qui fut grand dans
tous les attributs secondaires de l'héroïsme, mais qui resta au-
dessous de lui-même quand il devint nécessaire de prouver combien
un principe est supérieur à la politique. Ce serait une tâche qui
excéderait les bornes de nos prérogatives de romancier; et comme
l'histoire, de même que l'amour, se complaît à entourer ses héros
d'une auréole imaginaire, il est probable que la postérité ne
verra dans Louis de Saint-Véran que le vaillant défenseur de son
pays, et qu'elle oubliera son apathie cruelle sur les rives de
l'Oswego et de l'Horican. Déplorant avec douleur cette faiblesse
de la muse de l'histoire, nous nous retirerons de l'enceinte
sacrée de ses domaines pour rentrer dans les sentiers plus humbles
de la fiction.
Le troisième jour après la reddition du fort allait finir,
cependant il faut que nos lecteurs nous accompagnent encore dans
le voisinage du Saint-Lac. Quand nous l'avons quitté, tous les
environs présentaient une scène de tumulte et d'horreur;
maintenant le profond silence qui y régnait pourrait s'appeler à
juste titre le silence de la mort. Les vainqueurs étaient déjà
partis, après avoir détruit les circonvallations[52] de leur camp,
qui n'était plus marqué que par quelques huttes construites par
des soldats. L'intérieur du fort avait été livré aux flammes; on
en avait fait sauter les remparts; les pièces d'artillerie avaient
été emportées ou démontées et enclouées; enfin le désordre et la
confusion régnaient partout, et l'oeil n'y apercevait plus qu'une
masse de ruines encore fumantes, et un peu plus loin plusieurs
centaines de cadavres sans sépulture, et dont quelques-uns avaient
déjà servi, de pâture aux oiseaux de proie et aux animaux féroces.
La saison même paraissait avoir subi un changement aussi complet.
Une masse innombrable de vapeurs privait le soleil de sa chaleur
en interceptant le passage de ses rayons. Ces vapeurs, qu'on avait
vues s'élever au-dessus des montagnes et se diriger vers le nord,
étaient alors repoussées vers le midi en longue nappe noire, par
un vent impétueux, armé de toute la fureur d'un ouragan, et
semblait déjà chargé des frimas de novembre. On ne voyait plus une
foule de barques voguer sur l'Horican, qui battait avec violence
contre la rive méridionale, comme s'il eût voulu rejeter sur les
sables l'écume souillée de ses flots. On pouvait pourtant encore
admirer sa limpidité constante; mais elle ne réfléchissait que le
sombre nuage qui couvrait toute la surface du firmament. Cette
atmosphère douce et humide, qui, quelques jours auparavant,
faisait un des charmes de ce paysage, et adoucissait ce qu'il
avait d'inculte et de sauvage, avait entièrement disparu, et le
vent du nord, soufflant à travers cette longue pièce d'eau avec
toute sa violence, ne laissait ni à l'oeil ni à l'imagination
aucun objet digne de les occuper un instant.
Ce vent impétueux avait desséché l'herbe qui couvrait la plaine,
comme si un feu dévorant y avait passé. Cependant une touffe de
verdure s'élevait ça et là, comme pour offrir une trace de la
fertilité future d'un sol qui venait de s'abreuver de sang humain.
Tous ces environs, qui paraissaient si attrayants sous un beau
ciel et au milieu d'une température agréable, présentaient alors
une sorte de tableau allégorique de la vie, où les objets se
montraient sous leurs couleurs saillantes, sans être adoucis par
aucune ombre.
Mais si la violence de l'aquilon[53] fougueux permettait à peine
d'apercevoir ces touffes solitaires de verdure qui avaient échappé
à ses ravages, il ne laissait voir que trop distinctement les
masses de rochers arides qui s'élevaient presque tout autour de la
plaine, et l'oeil aurait en vain cherché un aspect plus doux dans
le firmament, dont l'azur était dérobé à la vue par les vapeurs
épaisses qui flottaient dans l'air avec rapidité.
Le vent était pourtant inégal; tantôt il rasait la surface de la
terre avec une sorte de gémissement sourd qui semblait s'adresser
à la froide oreille de la mort, tantôt, sifflant avec force dans
les hautes régions de l'air, il pénétrait dans les bois, brisait
les branches des arbres et jonchait le sol de leurs feuilles. Des
corbeaux, luttant contre la fureur du vent, étaient les seules
créatures vivantes qui animassent ce désert; mais dès qu'ils
avaient dépassé dans leur vol le vert océan des forêts, ils
s'abattaient sur le lieu qui avait été une scène de carnage pour y
chercher une horrible pâture.
En un mot, tous les environs offraient une scène de désolation. On
aurait dit que c'était une enceinte dont l'entrée était interdite
à toutes les personnes, et où la mort avait frappé tous ceux qui
s'étaient permis de la violer. Mais la prohibition n'existait
plus, et pour la première fois depuis le départ de ceux qui
avaient commis et laissé commettre cette oeuvre de sang et de
carnage, des êtres humains osaient s'avancer vers cette scène
épouvantable.
Dans la soirée du jour dont nous parlons, environ une heure avant
le coucher du soleil, cinq hommes sortaient du défilé qui
conduisait à travers les bois sur les bords de l'Hudson, et
s'avançaient dans la direction du fort ruiné; D'abord leur marche
était lente, et circonspecte, comme si c'eût été avec répugnance
qu'ils se fussent approchés de cette scène d'horreur, ou qu'ils
eussent craint de la voir se renouveler. Un jeune homme leste et
agile marchait en avant des autres avec la précaution et
l'activité d'un naturel du pays, montant sur toutes les hauteurs
qu'il rencontrait pour reconnaître les environs, et indiquant par
ses gestes à ses compagnons la route qu'il jugeait le plus prudent
de suivre. De leur côté, ceux qui le suivaient ne manquaient ni de
prudence ni de vigilance. L'un d'eux, et c'était aussi un Indien,
se tenait à quelque distance sur le flanc, et fixait sans cesse
sur la lisière du bois voisin des yeux accoutumés à distinguer le
moindre signe qui annonçât la proximité de quelque danger. Les
trois autres étaient des blancs, et ils avaient pris des vêtements
dont la couleur et l'étoffe convenaient à leur entreprise
dangereuse, celle de suivre la marche d'une armée nombreuse qui se
retirait.
Les effets que produisait sur chacun d'eux le spectacle horrible
qui se présentait à leur vue presque à chaque pas, variaient
suivant le caractère des individus qui composaient cette petite
troupe. Celui qui marchait en avant jetait un coup d'oeil furtif
sur les victimes mutilées qu'il rencontrait en traversant
légèrement la plaine, craignant de laisser apercevoir les émotions
naturelles qu'il éprouvait, mais encore trop jeune pour résister à
leur soudaine impulsion. L'autre Indien se montrait fort au-dessus
d'une telle faiblesse. Il marchait à travers les groupes de
cadavres d'un pas ferme et assuré, et avec un air si calme qu'il
était facile de voir qu'il était depuis longtemps familiarisé avec
de pareilles scènes.
Les sensations produites par ce spectacle sur l'esprit des trois
blancs avaient aussi un caractère différent, quoiqu'elles fussent
également douloureuses. L'un, dont le port martial, les cheveux
blancs et les rides annonçaient, en dépit du déguisement qu'il
avait pris, un homme habitué depuis longtemps aux suites affreuses
de la guerre, ne rougissait pas de gémir tout haut quand les
traces d'une cruauté plus ordinaire frappaient ses regards. Le
jeune homme qui était à son côté frémissait d'horreur, mais
semblait se contenir par ménagement pour son compagnon. Celui qui,
marchant derrière eux, semblait former l'arrière-garde, paraissait
seul se livrer sans contrainte et sans réserve à tous les
sentiments qu'il éprouvait. Le spectacle le plus révoltant ne
faisait pas mouvoir un seul de ses muscles; il le considérait d'un
oeil sec, mais en indiquant par des imprécations et des
malédictions l'horreur et l'indignation dont il était transporté.
Dans ces cinq individus le lecteur a sans doute déjà reconnu les
deux Mohicans, leur ami blanc OEil-de-Faucon, le colonel Munro et
le major Heyward. C'était un père qui cherchait ses enfants, avec
le jeune homme qui prenait un si puissant intérêt à toute cette
famille, et trois hommes qui avaient déjà donné tant de preuves de
bravoure et de fidélité dans les circonstances cruelles que nous
avons rapportées.
Quand Uncas, qui continuait à marcher en avant, fut à peu près à
mi-chemin entre la forêt et les ruines de William-Henry, il poussa
un cri qui attira sur-le-champ ses compagnons près de lui. Il
venait d'arriver à l'endroit où les femmes sans défense avaient
été massacrées par les sauvages, et où les corps, déjà attaqués
par la corruption, étaient amoncelés. Quelque pénible que fût
cette tâche, Munro et Duncan eurent le courage d'examiner avec
attention tous ces cadavres plus ou moins mutilés, pour voir s'ils
n'y reconnaîtraient pas les traits d'Alice et de Cora. Cet examen
procura un peu de soulagement au père et à l'amant, qui non
seulement n'y trouvèrent pas celles qu'ils y cherchaient avec tant
de crainte de les apercevoir, mais qui même ne reconnurent, parmi
le peu de vêtements que les meurtriers avaient laissés à leurs
victimes, rien qui eût appartenu aux deux soeurs.
Ils n'en étaient pas moins condamnés aux tourments d'une
incertitude presque aussi pénible que la plus cruelle vérité. Ils
étaient debout, dans un silence mélancolique, devant cet horrible
amas de cadavres, quand le chasseur adressa la parole à ses
compagnons pour la première fois depuis leur départ.
-- J'ai vu plus d'un champ de bataille, dit-il le visage enflammé
de colère; j'ai suivi plus d'une fois des traces de sang pendant
plusieurs milles: mais je n'ai jamais vu nulle part la main du
diable si visiblement imprimée qu'elle l'est ici! L'esprit de
vengeance est un sentiment qui appartient particulièrement aux
Indiens, et tous ceux qui me connaissent savent qu'il ne coule pas
une goutte de leur sang dans mes veines; mais je dois dire ici, à
la face du ciel, que sous la protection du Seigneur, qui règne
même sur ces déserts, si jamais un de ces coquins de Français qui
ont souffert un tel massacre se trouve à portée de fusil, voici
une arme qui jouera son rôle tant que sa pierre pourra produire
une étincelle pour mettre le feu à la poudre. Je laisse le
tomahawk et le couteau à ceux qui ont un don naturel pour s'en
servir. Qu'en dites-vous, Chingachgook, ajouta-t-il en delaware,
ces Hurons rouges se vanteront-ils de cet exploit à leurs squaws,
quand les grandes neiges arriveront?
Un éclair de ressentiment passa sur les traits du Mohican: il tira
à demi son couteau hors de sa gaine, et détournant ensuite les
yeux, sa physionomie redevint aussi calme que s'il n'eût été agité
par aucun mouvement de courroux.
-- Montcalm! Montcalm! continua le chasseur vindicatif, d'une voix
pleine d'énergie, les prêtres disent qu'il viendra un jour où tout
ce qu'on aura fait dans la chair se verra d'un coup d'oeil, et
avec des yeux qui n'auront plus rien de la faiblesse humaine.
Malheur à celui qui est né pour avoir à rendre compte de ce qui
s'est passé dans cette plaine!... Ah!... aussi vrai que mon sang
est sans mélange, voilà parmi les morts une Peau-Rouge à qui on a
enlevé sa chevelure!... Examinez-le, Chingachgook; c'est peut-être
un de ceux qui vous manquent, et en ce cas il faudrait lui donner
la sépulture, comme le mérite un brave guerrier... Je lis dans vos
yeux, Sagamore; je vois qu'un Huron vous paiera le prix de cette
vie avant que le vent ait emporte l'odeur du sang.
Le Mohican s'approcha du cadavre défiguré, et l'ayant retourné; il
reconnut sur lui les marques distinctives d'une des Six Nations
alliées, comme on les appelait, et qui, quoique combattant dans
les rangs des Anglais, étaient ennemies mortelles de sa nation.
Aussitôt, le repoussant du pied avec un air de dédain, il s'en
éloigna avec la même indifférence que si c'eût été le cadavre d'un
chien. Le chasseur comprit fort bien ce geste, et se livrant à la
suite de ses propres idées, il continua les déclamations que le
ressentiment lui inspirait contre le général français.
-- Il n'appartient qu'à une sagesse infinie et à un pouvoir sans
bornes, dit-il, de balayer ainsi tout à coup de la surface de la
terre une pareille multitude d'hommes; car Dieu seul sait quand il
doit frapper ou retenir son bras. Et quel être aurait le pouvoir
de remplacer une seule des créatures qu'il prive du jour? Quant à
moi, je me fais même scrupule de tuer un second daim avant d'avoir
mangé le premier, à moins que je n'aie à faire une longue marche,
ou à rester en embuscade. C'est tout autre chose quand on se
trouve sur un champ de bataille en face de l'ennemi; car alors il
faut qu'on meure le fusil ou le tomahawk à la main, suivant qu'on
a la peau blanche ou rouge. Uncas, venez par ici, et laissez ce
corbeau descendre sur le Mingo. Je sais par expérience que ces
créatures ont naturellement un goût particulier pour la chair d'un
Onéida: et à quoi bon empêcher l'oiseau de se satisfaire?
-- Hugh! s'écria le jeune Mohican en se levant sur la pointe des
pieds, et les yeux fixés sur la lisière du bois en face; et cette
interjection détermina le corbeau à aller chercher sa pâture un
peu plus loin.
-- Qu'y a-t-il donc? demanda le chasseur en baissant la voix, et
en se courbant comme une panthère qui va s'élancer sur sa proie.
Dieu veuille que ce soit quelque traîneur français qui rôde dans
les environs pour piller les morts, quoiqu'on ne leur ait pas
laissé grand chose: je crois que mon tueur de daims enverrait en
ce moment une balle droit au but.
Uncas ne répondit rien; mais bondissant avec la légèreté d'un
faon, il fut en un instant sur la lisière du bois, brisa une
branche d'épines, et en détacha un lambeau du voile vert de Cora,
qu'il agita en triomphe au-dessus de sa tête. Le second cri que
poussa le jeune Mohican et ce léger tissu eurent bientôt attiré
près de lui ses autres compagnons.
-- Ma fille! s'écria Munro d'une voix entrecoupée; qui me rendra
ma fille!
-- Uncas le tâchera, répondit le jeune Indien avec autant de
simplicité que de chaleur.
Cette promesse et l'accent avec lequel elle fut faite ne
produisirent aucun effet sur le malheureux père, qui avait à peine
entendu les paroles d'Uncas. Saisissant le lambeau du voile de
Cora, il le serra dans sa main tremblante, tandis que ses yeux
égarés se promenaient sur les buissons voisins, comme s'il eût
espéré qu'ils allaient lui rendre sa fille, ou qu'il eût craint de
n'y retrouver que ses restes ensanglantés.
-- Il n'y a point de morts ici, dit Heyward d'une voix creuse et
presque étouffée par la crainte; il ne paraît pas que l'orage se
soit dirigé de ce côté.
-- Cela est évident et plus clair que le firmament, dit OEil-de-
Faucon avec son sang-froid imperturbable; mais il faut que ce soit
elle ou ceux qui l'ont enlevée qui aient passé par ici; car je me
rappelle fort bien que le voile qu'elle portait pour cacher un
visage que tout le monde aimait à voir était semblable à cette
gaze.
-- Oui, Uncas, vous avez raison, répondit-il à quelques mots que
celui-ci lui avait adressés en delaware; je crois que c'est elle-
même qui a passé par ici. Elle aura fui dans les bois comme un
daim effarouché; et dans le fait, quel est l'être qui, ayant des
jambes, serait resté pour se faire assommer? Maintenant cherchons
les traces qu'elle a dû laisser, et nous les trouverons; car je
croirais volontiers quelquefois que les yeux d'un Indien
reconnaîtraient dans l'air les marques du passage d'un oiseau-
mouche.
-- Que le ciel vous bénisse, digne homme! s'écria le père vivement
agité; que Dieu vous récompense! Mais où peuvent-elles avoir fui?
où trouverons-nous mes deux filles?
Pendant ce temps, le jeune Mohican s'occupait déjà avec activité
de la recherche dont OEil-de-Faucon venait de parler; et Munro
avait à peine fini une question à laquelle il ne pouvait guère
espérer une réponse satisfaisante, qu'il poussa une nouvelle
exclamation de joie à peu de distance le long de la même lisière
du bois. Ses compagnons coururent à lui et il leur remit un autre
fragment du même voile, qu'il avait trouvé accroché à la dernière
branche d'un bouleau.
-- Doucement! doucement! dit OEil-de-Faucon en étendant sa longue
carabine pour empêcher Heyward de courir en avant: il ne faut pas
que trop d'ardeur risque de nous détourner de la voie sur laquelle
nous sommes. Un pas fait sans précaution peut nous donner des
heures d'embarras. Nous sommes sur la piste; c'est ce qu'on ne
peut nier.
-- Mais par où faut-il prendre pour les suivre? demanda Heyward
avec quelque impatience.
-- Le chemin qu'elles peuvent avoir pris dépend de bien des
circonstances, répondit le chasseur: si elles sont seules, elles
peuvent avoir marché en tournant, au lieu de suivre une ligne
droite, et dans ce cas il est possible qu'elles ne soient qu'à une
douzaine de milles de nous. Si au contraire elles sont emmenées
par les Hurons ou par quelques autres Indiens alliés des Français,
il est à croire qu'elles sont déjà sur les frontières du Canada.
Mais qu'importe! ajouta-t-il en voyant l'inquiétude et le
désappointement se peindre sur tous les traits du colonel et du
major; nous voici, les deux Mohicans et moi, à un bout de leur
piste, et nous arriverons à l'autre, quand il serait à cent
lieues. Pas si vite! Uncas! pas si vite! vous êtes aussi impatient
que si vous étiez né dans les colonies. Vous oubliez que des pieds
légers ne laissent pas de traces bien profondes.
-- Hugh! s'écria Chingachgook qui s'occupait à examiner des
broussailles qu'on paraissait avoir froissées pour s'ouvrir un
passage dans la forêt, et qui, se redressant de toute sa hauteur,
dirigeait une main vers la terre, dans l'attitude et avec l'air
d'un homme qui voit un reptile dégoûtant.
-- C'est l'impression évidente du pied d'un homme! s'écria Duncan
en se baissant pour examiner l'endroit désigné. Il est venu sur le
bord de cette mare d'eau; on ne peut s'y tromper. Cela n'est que
trop sûr, elles sont prisonnières.
-- Cela vaut mieux que de mourir de faim en errant dans les bois,
dit tranquillement OEil-de-Faucon, et nous n'en serons que plus
sûrs de ne pas perdre leurs traces. Maintenant je gagerais
cinquante peaux de castor contre cinquante pierres à fusil, que
les Mohicans et moi nous trouverons les wigwams des coquins avant
qu'un mois soit écoulé. Baissez-vous, Uncas, et voyez si vous ne
pourrez rien faire de ce mocassin; car c'est évidemment la marque
d'un mocassin, et non celle d'un soulier.
Le jeune Mohican s'agenouilla, écarta avec beaucoup de précaution
quelques feuilles sèches qui auraient gêné son examen, qu'il fit
avec autant de soin qu'un avare considère une pièce d'or qui lui
semble suspecte. Enfin il se releva d'un air qui annonçait qu'il
était satisfait du résultat de ses recherches.
-- Eh bien! demanda le chasseur, que vous a-t-il dit? En avez-vous
pu faire quelque chose?
-- C'est le Renard-Subtil.
-- Encore ce maudit rôdeur! Nous n'en serons, débarrassés que
lorsque mon tueur de daims aura pu lui dire un mot d'amitié.
Cette annonce parut à Heyward un présage de nouveaux malheurs, et
quoiqu'il fût porté à en admettre la vérité, il exprima des doutes
dans lesquels il trouvait une consolation.
-- Il peut y avoir ici quelque méprise, dit-il: un mocassin est si
semblable à un autre!
-- Un mocassin semblable à un autre! s'écria OEil-de-Faucon;
autant vaudrait dire que tous les pieds se ressemblent, et
cependant tout le monde sait qu'il y en a de longs et de courts,
de larges et d'étroits; que ceux-ci ont le cou-de-pied plus haut,
ceux-là plus bas; que les uns marchent en dehors, les autres en
dedans. Les mocassins ne se ressemblent pas plus que les livres,
quoique ceux qui lisent le mieux dans ceux-ci ne soient pas les
plus capables de bien distinguer ceux-là. Tout cela est ordonné
pour le mieux, afin de laisser à chacun ses avantages naturels.
Faites-moi place, Uncas; qu'il s'agisse de livres ou de mocassins,
deux opinions valent toujours mieux qu'une.
Il se baissa à son tour, examina la trace avec attention, et se
releva au bout de quelques instants.
-- Vous avez raison, Uncas, dit-il: c'est la trace que nous avons
vue si souvent l'autre jour, quand nous lui donnions la chasse, et
le drôle ne manquera jamais de boire quand il en trouvera
l'occasion. Vos Indiens buveurs marchent toujours en étalant et en
appuyant le pied plus que le sauvage naturel, parce qu'un ivrogne
a besoin d'une base plus solide, que sa peau soit rouge ou
blanche. C'est justement la même longueur et la même largeur.
Examinez à votre tour, Sagamore; vous avez mesuré plus d'une fois
les traces de cette vermine, quand nous nous sommes mis à sa
poursuite depuis le rocher de Glenn jusqu'à la source de Santé.
Chingachgook s'agenouilla à son tour, et après un court examen il
se releva, et prononça d'un air grave, quoique avec un accent
étranger, le mot Magua.
-- Oui, dit OEil-de-Faucon, c'est une chose décidée; la jeune dame
aux cheveux noirs et Magua ont passé par ici.
-- Et Alice? demanda Heyward en tremblant.
-- Nous n'en avons encore aperçu aucune trace, répondit le
chasseur tout en examinant avec attention les arbres, les buissons
et la terre. Mais que vois-je là-bas? Uncas, allez chercher ce qui
est par terre, près de ce buisson d'épines.
Le jeune Indien obéit à l'instant, et dès qu'il eut remis au
chasseur l'objet qu'il venait de ramasser, celui-ci le montra à
ses compagnons en riant de bon coeur, mais d'un air de dédain.
-- C'est le joujou, le sifflet de notre chanteur, dit-il; il a
donc passé par ici, et maintenant nous aurons des traces qu'un
prêtre même pourrait suivre. Uncas, cherchez les marques d'un
soulier assez long et assez large pour contenir un pied capable de
soutenir une masse de chair mal bâtie, de six pieds deux pouces de
hauteur. Je commence à ne pas désespérer de ce bélître[54],
puisqu'il a abandonné ce brimborion[55], peut-être pour commencer
un métier plus utile.
-- Du moins il a été fidèle à son poste, dit Heyward, et Cora et
Alice ont encore un ami auprès d'elles.
-- Oui, dit OEil-de-Faucon en appuyant par terre la crosse de son
fusil et en baissant la tête sur le canon avec un air de mépris
évident; un ami qui sifflera tant qu'elles le voudront. Mais
tuera-t-il un daim pour leur dîner? Reconnaîtra-t-il son chemin
par la mousse des arbres? Coupera-t-il le cou d'un Huron pour les
défendre? S'il ne peut rien faire de tout cela, le premier oiseau-
moqueur[56] qu'il rencontrera est aussi adroit que lui. Eh bien!
Uncas, trouvez-vous quelque chose qui ressemble à l'impression
d'un pareil pied?
-- Voici une trace qui paraît avoir été formée par un pied humain,
dit Heyward, qui saisit avec plaisir cette occasion pour changer
le sujet d'une conversation qui lui déplaisait, parce qu'il savait
le meilleur gré à David de ne pas avoir abandonné les deux soeurs;
croyez-vous que ce puisse être le pied de notre ami?
-- Touchez les feuilles avec plus de précaution! s'écria le
chasseur, ou vous gâterez toute l'empreinte. Cela! c'est la marque
d'un pied, mais de celui de la chevelure noire, et il est assez
petit pour une si belle taille: le talon du chanteur le couvrirait
tout entier.
-- Où? Laissez-moi voir les traces des pieds de ma fille! s'écria
Munro en s'avançant à travers les buissons, et se mettant à genoux
pour en rapprocher ses regards.
Quoique le pas qui avait laissé cette marque eût été léger et
rapide, elle était pourtant encore suffisamment visible, et les
yeux du vétéran s'obscurcirent en la considérant; car, lorsqu'il
se releva, Duncan remarqua qu'il avait mouillé de ses larmes la
trace du passage de sa fille. Voulant le distraire d'une angoisse
qui menaçait d'éclater à chaque instant, et qui l'aurait rendu
incapable des efforts qu'il avait à faire, il dit au chasseur:
-- Maintenant que nous avons trouvé ces signes infaillibles, ne
perdons pas un instant pour nous mettre en marche. En de pareilles
circonstances, chaque minute doit paraître un siècle aux
malheureuses prisonnières.
-- Ce n'est pas toujours le chien qui court le plus vite qui
attrape le daim, répondit OEil-de-Faucon sans cesser d'avoir les
yeux attachés sur les indices de passage qui avaient été
découverts. Nous savons que le Huron rôdeur a passé par ici, ainsi
que la chevelure noire et le chanteur; mais la jeune dame aux
cheveux blonds et aux yeux bleus, qu'est-elle devenue? Quoique
plus petite et beaucoup moins brave que sa soeur, elle est bonne à
voir et agréable à entendre. D'où vient que personne ne parle
d'elle? N'a-t-elle pas d'amis ici?
-- À Dieu ne plaise qu'elle en manque jamais! s'écria Duncan avec
chaleur. Mais pourquoi une telle question? Ne sommes-nous pas
occupés à la chercher? Quant à moi, je continuerai ma poursuite
jusqu'à ce que je l'aie trouvée.
-- En ce pas, nous pourrons avoir à marcher par différents
chemins, dit le chasseur, car il est constant qu'elle n'a point
passé par ici. Quelque léger que puisse être son pas, nous en
aurions aperçu quelques traces.
Heyward fit un pas en arrière, et toute son ardeur parut
s'éteindre et céder à l'accablement. Le chasseur, après avoir
réfléchi un instant, continua sans faire la moindre attention au
changement de physionomie du major.
-- Il n'existe pas dans les bois, dit-il, une femme dont le pied
puisse laisser une pareille empreinte. Elle a donc été faite par
celui de la chevelure noire ou de sa soeur. Les deux haillons que
nous avons trouvés prouvent que la première a passé par ici; mais
où sont les indices du passage de l'autre? N'importe; suivons les
traces qui se présentent, et si nous n'en voyons pas d'autres,
nous retournerons dans la plaine pour chercher une autre voie.
Avancez, Uncas, et ayez toujours l'oeil sur les feuilles sèches;
je me charge d'examiner Les buissons. Allons, mes amis, en avant;
voilà le soleil qui descend derrière les montagnes.
-- Et moi, demanda Heyward, n'y a-t-il rien que je puisse faire?
-- Vous, dit OEil-de-Faucon qui était déjà en marche ainsi, que
ses deux amis rouges, marchez derrière nous, et si vous apercevez
quelques traces, prenez garde d'y rien gâter.
Il y avait à peine quelques minutes qu'ils marchaient quand les
deux Indiens s'arrêtèrent pour examiner de nouveau quelques signes
sur la terre; Le père et le fils se parlaient à voix haute et avec
vivacité; tantôt les yeux fixés sur l'objet qui occasionnait leur
discussion, tantôt se regardant l'un l'autre avec un air de
satisfaction non équivoque.
-- Il faut qu'ils aient trouvé le petit pied! s'écria OEil-de-
Faucon en courant à eux sans penser davantage à la part qu'il
s'était réservée dans la recherche générale. Qu'avons nous ici?
Quoi! il y a eu une embuscade en ce lieu? Eh non! par le meilleur
fusil qui soit sur toutes les frontières, voilà encore les chevaux
dont les jambes de chaque côté marchent en même temps! Il n'y a
plus de secret à présent, la chose est aussi claire que l'étoile
du nord à minuit. Ils sont à cheval. Voilà le sapin où les chevaux
ont été attachés, car ils ont piétiné tout autour, et voilà le
grand sentier qui conduit vers le nord, dans le Canada.
-- Mais nous n'avons encore aucune preuve qu'Alice, que miss Munro
la jeune, fût avec sa soeur, dit Duncan.
-- Non, répondit le chasseur, à moins que nous n'en trouvions une
dans je ne sais quoi que le jeune Mohican vient de ramasser.
Passez nous cela, Uncas, afin que nous puissions l'examiner.
Heyward reconnut sur-le-champ un bijou qu'Alice aimait à porter;
et avec la mémoire fidèle d'un amant, il se souvint qu'il le lui
avait vu au cou dans la fatale matinée du jour du massacre. Il se
hâta de l'annoncer à ses compagnons, et le plaça sur son coeur
avec tant de vivacité que le chasseur crut qu'il l'avait laissé
tomber, et se mit à le chercher par terre.
-- Ah! dit-il après avoir inutilement écarté les feuilles avec la
crosse de son fusil, c'est un signe certain de vieillesse quand la
vue commence à baisser. Un joyau si brillant, et ne pas
l'apercevoir! N'importe! j'y vois encore assez pour guider une
balle qui sort du canon de mon fusil, et cela suffit pour arranger
toutes les disputes entre les Mingos et moi. J'aurais pourtant été
bien aise de retrouver cette babiole, quand ce n'aurait été que
pour la rendre à celle à qui elle appartient; ce serait ce que
j'appelle bien rejoindre les deux bouts d'une longue piste; car à
présent le fleuve Saint-Laurent et peut-être même les grands lacs
sont déjà entre elles et nous.
-- Raison de plus pour ne pas nous arrêter, dit Heyward;
remettons-nous en marche sur-le-champ.
-- Jeune sang et sang chaud sont, dit-on, à peu près la même
chose, répliqua OEil-de-Faucon. Nous ne partons pas pour chasser
les écureuils ou pour pousser un daim dans l'Horican. Nous
commençons une course qui durera des jours et des nuits, et nous
avons à traverser des déserts où les pieds de l'homme ne se
montrent que bien rarement, et où toutes les connaissances de vos
livres ne pourraient vous guider. Jamais un Indien ne part pour
une pareille expédition sans avoir fumé devant le feu du conseil;
et quoique je sois un homme blanc, dont le sang est sans mélange,
j'approuve leur usage en ce cas, parce qu'il donne le temps de la
réflexion. D'ailleurs nous pourrions perdre notre piste pendant
l'obscurité. Nous retournerons donc sur nos pas; nous allumerons
notre feu cette nuit dans les ruines du vieux fort, et demain à la
pointe du jour nous serons frais, dispos, et prêts à accomplir
notre entreprise en hommes, et non comme des femmes bavardes ou
des enfants impatients.
Au ton et aux manières du chasseur, Heyward vit sur-le-champ qu'il
serait inutile de lui faire des remontrances. Munro était retombé
dans cette sorte d'apathie dont il sortait rarement depuis ses
dernières infortunes, et dont il ne pouvait être tiré
momentanément que par quelque forte émotion. Se faisant donc une
vertu de la nécessité, le jeune major donna le bras au vétéran, et
ils suivirent le chasseur et les deux Indiens, qui étaient déjà en
marche en se dirigeant du côté de la plaine.