Mais avant de combattre ouvrez donc cette lettre.
Shakespeare. Le Roi Lear.
Munro était seul avec ses deux filles lorsque le major entra dans
son appartement. Alice était assise sur un de ses genoux, et ses
doigts délicats s'amusaient à séparer les cheveux blancs qui
tombaient sur le front de son père. Cette sorte d'enfantillage fit
froncer le sourcil du vétéran; mais elle ramena la sérénité sur
son front en y appuyant ses lèvres de rose. Cora, toujours calme
et grave, était assise près d'eux, et regardait le badinage de sa
jeune soeur avec cet air de tendresse maternelle qui caractérisait
son affection pour elle.
Au milieu des plaisirs purs et tranquilles dont elles jouissaient
dans cette réunion de famille, les deux soeurs semblaient avoir
oublié momentanément, non seulement les dangers qu'elles avaient
si récemment courus dans les bois, mais même ceux qui pouvaient
encore les menacer dans une forteresse assiégée par une force si
supérieure. On eût pu croire qu'elles avaient voulu profiter de
cet instant de trêve pour se livrer à l'effusion de leurs plus
tendres sentiments, et tandis que les filles oubliaient leurs
craintes, le vétéran lui-même, dans ce moment de repos et de
sécurité, ne songeait qu'à l'amour paternel.
Duncan, qui, dans l'empressement qu'il avait dé rendre compte de
sa mission au commandant, était entré sans se faire annoncer,
resta une minute ou deux spectateur immobile d'une scène qui
l'intéressait vivement et qu'il ne voulait pas interrompre; mais
enfin les yeux actifs d'Alice virent son image dans une glace
placée devant elle, et elle se leva en s'écriant:
-- Le major Heyward!
-- Eh bien! qu'avez-vous à en dire? lui demanda son père sans
changer de position; il est à présent à jaser avec le Français
dans son camp, où je l'ai envoyé.
Duncan s'étant avancé vers lui: -- Ah! vous voilà, Monsieur!
continua-t-il; vous êtes jeune, et leste par conséquent. --
Allons, enfants, retirez-vous! que faites-vous ici? croyez-vous
qu'un soldat n'ait pas déjà assez de choses dans la tête, sans
venir la remplir encore de bavardages de femmes?
Cora se leva sur-le-champ, voyant que leur présence n'était plus
désirée, et Alice la suivit, un sourire sur les lèvres.
Au lieu de demander au major le résultat de sa mission, Munro se
promena quelques instants, les mains croisées derrière le dos et
la tête penchée sur sa poitrine, en homme livré à de profondes
réflexions. Enfin il leva sur Duncan des yeux exprimant sa
tendresse paternelle, et s'écria:
-- Ce sont deux excellentes filles, Heyward! Qui ne serait fier
d'être leur père!
-- Je crois que vous savez déjà tout ce que je pense de ces deux
aimables soeurs, colonel Munro.
-- Sans doute, sans doute, et je me rappelle même que le jour de
votre arrivée au fort vous aviez commencé à m'ouvrir votre coeur à
ce sujet d'une manière qui ne me déplaisait nullement; mais je
vous ai interrompu, parce que je pensais qu'il ne convenait pas à
un vieux soldat de parler de préparatifs de noces, et de se livrer
à la joie qu'elles entraînent, dans un moment où il était possible
que les ennemis de son roi voulussent avoir leur part du festin
nuptial sans y avoir été invités. Cependant je crois que j'ai eu
tort, Duncan. -- Oui, j'ai eu tort, et je suis prêt à entendre ce
que vous avez à me dire.
-- Malgré tout le plaisir que me donne cette agréable assurance,
mon cher monsieur, il faut d'abord que je vous rende compte d'un
message que le marquis de...
-- Au diable le Français et toute son armée! s'écria le vétéran en
fronçant le sourcil; Montcalm n'est pas encore maître de William-
Henry, et il ne le sera jamais si Webb se conduit comme il le
doit. Non, Monsieur, non; grâce au ciel, nous ne sommes pas encore
réduits à une extrémité assez urgente pour que Munro ne puisse
donner un instant à ses affaires domestiques, aux soins de sa
famille. Votre mère était fille unique de mon meilleur ami,
Duncan, et je vous écouterai en ce moment, quand même tous les
chevaliers de Saint-Louis, avec leur patron à leur tête, seraient
à la poterne, me suppliant de leur accorder un moment d'audience.
-- Jolie chevalerie, ma foi, que celle qu'on peut acheter avec
quelques tonnes de sucre! -- Et leurs marquisats de deux sous? On
en ferait de semblables par douzaines dans le Lothian. -- Parlez-
moi du Chardon[47], quand vous voudrez me citer un ordre de
chevalerie antique et vénérable; le véritable nemo me impunè
lacessit[48] de la chevalerie! Vous avez eu des ancêtres qui en ont
été revêtus, Duncan, et ils faisaient l'ornement de la noblesse
d'Écosse.
Heyward vit que son commandant se faisait un malin plaisir de
montrer son mépris pour les Français et pour le message de leur
général; sachant que l'humeur de Munro ne serait pas de longue
durée, et qu'il reviendrait de lui-même sur ce sujet, il n'insista
plus pour rendre compte de sa mission, et parla d'un objet qui
l'intéressait davantage.
-- Je crois, Monsieur, lui dit-il, vous avoir fait connaître que
j'aspirais à être honoré du nom de votre fils.
-- Oui, j'ai eu assez d'intelligence pour le comprendre; mais
avez-vous parlé aussi intelligiblement à ma fille?
-- Non, sur mon honneur, Monsieur! j'aurais cru abuser de la
confiance que vous m'aviez accordée si j'avais profité d'une
pareille occasion pour lui faire connaître mes désirs.
-- Vous avez agi en homme d'honneur, Heyward, et je ne puis
qu'approuver de tels sentiments; mais Cora est une fille sage,
discrète, et dont l'âme est trop élevée pour qu'elle ait besoin
qu'un père exerce quelque influence sur son choix.
-- Cora!
-- Oui, Monsieur, Cora! -- De quoi parlons-nous, Monsieur? N'est-
ce pas de vos prétentions à la main de miss Munro?
-- Je... je... ne crois pas avoir prononcé son nom, balbutia le
major avec embarras.
-- Et pour épouser qui me demandez-vous donc mon consentement? dit
le vétéran en se redressant, avec un air de mécontentement et de
dignité blessée.
-- Vous avez une autre fille, Monsieur, répondit Heyward; une
fille non moins aimable, non moins intéressante.
-- Alice! s'écria Munro avec une surprise égale à celle que Duncan
venait de montrer en répétant le nom de Cora.
-- C'est à elle que s'adressent tous mes voeux, Monsieur. Le jeune
homme attendit en silence le résultat de l'effet extraordinaire
que produisait sur le vieux guerrier une déclaration à laquelle il
était évident que celui-ci s'attendait si peu. Pendant quelques
minutes Munro parcourut sa chambre à grands pas, comme agité de
convulsions et absorbé par des réflexions pénibles. Enfin il
s'arrêta en face d'Heyward, fixa les yeux sur les siens, et lui
dit avec une émotion qui rendait ses lèvres tremblantes:
-- Duncan Heyward, je vous ai aimé pour l'amour de celui dont le
sang coule dans vos veines. -- Je vous ai aimé pour vous-même, à
cause des bonnes qualités que j'ai reconnues en vous. Je vous ai
aimé parce que j'ai pensé que vous pourriez faire le bonheur de ma
fille; mais toute cette affection se changerait en haine si
j'étais sûr que ce que j'appréhende soit vrai!
-- À Dieu ne plaise que je puisse faire, dire, ou penser la
moindre chose capable d'amener un si cruel changement! s'écria
Heyward, qui soutint d'un oeil ferme les regards fixes et
pénétrants de son commandant.
Sans réfléchir à l'impossibilité où se trouvait le jeune homme qui
l'écoutait de comprendre des sentiments qui étaient cachés au fond
de son coeur, Munro se laissa pourtant fléchir par l'air de
candeur et de sincérité qu'il remarqua en lui, et reprit la parole
d'un ton plus doux. -- Vous désirez être mon fils, Duncan, lui
dit-il, et vous ignorez encore l'histoire de celui que vous voulez
appeler votre père. Asseyez-vous, et je vais vous ouvrir, aussi
brièvement qu'il me sera possible de le faire, un coeur dont les
blessures ne sont pas encore cicatrisées.
Le message de Montcalm fut alors complètement oublié; et celui qui
en était chargé n'y songeait pas plus que celui à qui il était
destiné. Chacun d'eux prit une chaise, et tandis que le vieillard
gardait le silence pour rassembler ses idées, en se livrant à des
souvenirs qui paraissaient mélancoliques, le jeune homme réprima
son impatience, et prit un air et une attitude d'attention
respectueuse; enfin Munro commença son récit.
-- Vous savez déjà, major Heyward, dit l'Écossais, que ma famille
est ancienne et honorable, quoique la fortune ne l'ait pas
favorisée d'une manière proportionnée à sa noblesse. J'avais à peu
près votre âge quand j'engageai ma foi à Alice Graham, fille d'un
laird du voisinage, propriétaire de biens assez considérables;
mais divers motifs, peut-être ma pauvreté, firent que son père
s'opposa à notre union: en conséquence je fis ce que tout homme
honnête devait faire, je rendis à Alice sa parole, et étant entré
au service du roi, je quittai l'Écosse. J'avais déjà vu bien des
pays, mon sang avait déjà coulé dans bien des contrées, quand mon
devoir m'appela dans les îles des Indes occidentales: là le hasard
me fit faire la connaissance d'une dame qui avec le temps devint
mon épouse, et me rendit père de Cora. Elle était fille d'un homme
bien né, dont la femme avait le malheur, si le terme vous
convient, Monsieur, dit le vieillard avec un accent de fierté, de
descendre, quoiqu'à un degré déjà éloigné, de cette classe
infortunée qu'on a la barbarie de réduire à un infâme esclavage
pour fournir aux besoins de luxe des nations civilisées. -- Oui,
Monsieur, et c'est une malédiction qui a frappé l'Écosse même, par
suite de son union contre nature à une terre étrangère et à un
peuple de trafiquants. Mais si je trouvais parmi eux un homme qui
osât se permettre une réflexion méprisante sur la naissance de ma
fille, sur ma parole, il sentirait tout le poids du courroux d'un
père! -- Mais vous-même, major Heyward, vous êtes né dans les
colonies du sud, où ces êtres infortunés et tous ceux qui en
descendent sont regardés comme appartenant à une race inférieure à
la nôtre.
-- Cela n'est malheureusement que trop vrai, Monsieur, dit Duncan
avec un tel embarras qu'il ne put s'empêcher de baisser les yeux.
-- Et vous en faites un sujet de reproche à ma fille! s'écria le
père d'un ton où l'on reconnaissait en même temps le chagrin et la
colère, l'ironie et l'amertume; quelque aimable, quelque vertueuse
qu'elle soit, vous dédaignez de mêler le sang des Heyward à un
sang si dégradé, si méprisé?
-- Dieu me préserve d'un préjugé si indigne et si déraisonnable!
répondit Heyward, quoique la voix de sa conscience l'avertit en
secret que ce préjugé, fruit de l'éducation, était enraciné dans
son coeur aussi profondément que s'il y eût été implanté par les
mains de la nature: -- la douceur, l'ingénuité, les charmes et la
vivacité de la plus jeune de vos filles, colonel Munro, vous
expliquent assez mes motifs pour qu'il soit inutile de m'accuser
d'une injustice.
-- Vous avez raison, Monsieur, dit le vieillard, prenant une
seconde fois un ton radouci; elle est l'image parlante de ce
qu'était sa mère à son âge avant qu'elle eût connu le chagrin.
Lorsque la mort m'eut privé de mon épouse, je retournai en Écosse,
enrichi par ce mariage; et le croiriez-vous, Duncan? j'y retrouvai
l'ange qui avait été mon premier amour, languissant dans le
célibat depuis vingt ans, et uniquement par affection pour
l'ingrat qui avait pu l'oublier; elle fit encore plus, elle me
pardonna mon manque de foi, et comme elle était encore sa
maîtresse, elle m'épousa...
-- Et devint mère d'Alice! s'écria Heyward avec un empressement
qui aurait pu être dangereux dans un moment où le vieux militaire
aurait été moins occupé des souvenirs qui le déchiraient.
-- Oui, répondit Munro, et elle paya de sa vie le précieux présent
qu'elle me fit; mais c'est une sainte dans le ciel, Monsieur, et
il conviendrait mal à un homme sur le bord du tombeau de murmurer
contre un sort si désirable. Elle ne vécut avec moi qu'une seule
année, terme de bonheur bien court pour une femme qui avait passé
toute sa jeunesse dans la douleur.
Munro se tut, et son affection muette avait quelque chose de si
imposant et de si majestueux qu'Heyward n'osa hasarder un seul mot
de conversation. Le vieillard semblait avoir oublié qu'il n'était
pas seul, et ses traits agités annonçaient sa vive émotion, tandis
que de grosses larmes coulaient le long de ses joues.
Enfin il parut revenir à lui; il se leva tout à coup, fit un tour
dans l'appartement, comme pour se donner le temps de retrouver le
calme que ce récit lui avait fait perdre, et se rapprocha
d'Heyward avec un air de grandeur et de dignité.
-- Major, lui dit-il, n'avez-vous pas un message à me communiquer
de la part du marquis de Montcalm?
Duncan tressaillit à son tour, car ce message était alors bien
loin de ses pensées, et il commença sur-le-champ, quoique non sans
embarras, à rendre le compte qu'il devait de son ambassade. Il est
inutile d'appuyer ici sur la manière adroite, mais civile, avec
laquelle le général français avait su éluder toutes les tentatives
qu'avait faites Heyward pour tirer de lui le motif de l'entrevue
qu'il avait proposée au commandant de William-Henry, et sur le
message conçu en termes toujours polis, mais très décidés, par
lequel il lui donnait à entendre qu'il fallait qu'il vînt chercher
cette explication lui-même, ou qu'il se déterminât à s'en passer.
Pendant que Munro écoutait le récit détaillé que lui faisait le
major de sa conférence avec le général ennemi, les sensations que
l'amour paternel avait excitées en lui s'affaiblissaient
graduellement pour faire place aux idées que lui inspirait le
sentiment de ses devoirs militaires; et lorsque Duncan eut fini de
rendre compte de sa mission, le père avait disparu, il ne restait
plus devant lui que le commandant de William-Henry, mécontent et
courroucé.
-- Vous m'en avez dit assez, major Heyward, s'écria le vieillard
d'un ton qui prouvait combien il était blessé de la conduite du
marquis, assez pour faire un volume de commentaires sur la
civilité française. Voilà un monsieur qui m'invite à une
conférence, et quand je me fais remplacer par un substitut très
capable, car vous l'êtes, Duncan, quoique vous soyez encore jeune,
il refuse de s'expliquer et me laisse tout à deviner!
-- Mon cher monsieur, reprit le major en souriant, il est possible
qu'il ait une idée moins favorable du substitut. D'ailleurs,
faites attention que l'invitation qu'il vous a faite et qu'il m'a
chargé de vous réitérer s'adresse au commandant en chef du fort,
et non à l'officier qui commande en second.
-- Eh bien! Monsieur, répondit Munro, un substitut n'est-il pas
investi de tout le pouvoir et de toute la dignité de celui qu'il
représente? -- Il veut avoir une conférence avec le commandant en
personne! Sur ma foi, Duncan, j'ai envie de la lui accorder, ne
fût-ce que pour lui montrer une contenance ferme, en dépit de son
armée nombreuse et de ses sommations. Ce serait un coup de
politique qui ne serait peut-être pas mauvais, jeune homme.
Duncan, qui croyait de la dernière importance de connaître le plus
promptement possible le contenu de la lettre dont le batteur
d'estrade était chargé, se hâta d'appuyer sur cette idée.
-- Sans aucun doute, dit-il, la vue de notre air d'indifférence et
de tranquillité ne sera pas propre à lui inspirer de la confiance.
-- Jamais vous n'avez dit plus grande vérité. -- Je voudrais qu'il
vînt inspecter nos fortifications en plein jour, et en manière
d'assaut, ce qui est le meilleur moyen pour voir si un ennemi fait
bonne contenance, et ce qui serait infiniment préférable au
système de canonnade qu'il a adopté. La beauté de l'art de la
guerre a été détruite, major, par les pratiques modernes de votre
M. Vauban. Nos ancêtres étaient fort au-dessus de cette lâcheté
scientifique.
-- Cela peut être vrai, Monsieur, mais nous sommes obligés
maintenant de nous défendre avec les mêmes armes qu'on emploie
contre nous. -- Que décidez-vous, relativement à l'entrevue?
-- Je verrai le Français; je le verrai sans crainte et sans délai,
comme il convient à un fidèle serviteur du roi mon maître. --
Allez, major Heyward, faites-leur entendre une fanfare de musique,
et envoyez un trompette pour informer le marquis que je vais me
rendre à l'endroit indiqué. Je le suivrai de près avec une
escorte, car honneur est dû à celui qui est chargé de garder
l'honneur de son roi. Mais écoutez, Duncan, ajouta-t-il en
baissant la voix, quoiqu'ils fussent seuls, il sera bon d'avoir un
renfort à portée, dans le cas où quelque trahison aurait été
préméditée.
Heyward profita sur-le-champ de cet ordre pour quitter
l'appartement; et comme le jour approchait de sa fin, il ne perdit
pas un instant pour faire les arrangements nécessaires. Il ne lui
fallut que quelques minutes pour dépêcher au camp des Français un
trompette avec un drapeau blanc, afin d'y annoncer l'arrivée très
prochaine du commandant du fort, et pour ordonner à quelques
soldats de prendre les armes. Dès qu'ils furent prêts, il se
rendit avec eux à la poterne, où il trouva son officier supérieur
qui l'attendait déjà. Dès qu'on eut accompli le cérémonial
ordinaire du départ militaire, le vétéran et son jeune compagnon
sortirent de la forteresse, suivis de leur escorte.
Ils n'étaient qu'à environ cent cinquante pas des bastions quand
ils virent sortir d'un chemin creux, ou pour mieux dire d'un ravin
qui coupait la plaine entre les batteries des assiégeants et le
fort, une petite troupe de soldats qui accompagnaient leur
général. En quittant ses fortifications pour aller se montrer aux
ennemis, Munro avait redressé sa grande taille, et pris un air et
une démarche tout à fait militaires; mais dès qu'il aperçut le
panache blanc qui flottait sur le chapeau de Montcalm, ses yeux
s'enflammèrent; il sentit renaître en lui la vigueur de la
jeunesse.
-- Dites à ces braves gens de se tenir sur leurs gardes, Monsieur,
dit-il à Duncan à demi-voix, et d'être prêts à se servir de leurs
armes au premier signal; car sur quoi peut-on compter avec ces
Français? En attendant, nous nous présenterons devant eux en
hommes qui ne craignent rien. -- Vous me comprenez, major Heyward?
Il fut interrompu par le son d'un tambour des Français; il fit
répondre à ce signal de la même manière; chaque parti envoya en
avant un officier d'ordonnance, porteur d'un drapeau blanc, et le
prudent Écossais fit halte; Montcalm s'avança vers la troupe
ennemie avec une démarche pleine de grâce, et salua le vétéran en
ôtant son chapeau, dont le panache toucha presque la terre. Si
l'aspect de Munro avait quelque chose de plus mâle et de plus
imposant, il n'avait pas l'air d'aisance et de politesse
insinuante de l'officier français. Tous deux restèrent un moment
en silence, se regardant avec intérêt et curiosité. Enfin Montcalm
parla le premier, comme semblaient l'exiger son rang supérieur et
la nature de la conférence.
Après avoir fait un compliment à Munro, et adressé à Duncan un
sourire agréable comme pour lui dire qu'il le reconnaissait, il
dit à ce dernier en français:
-- Je suis doublement charmé, Monsieur, de vous voir ici en ce
moment; votre présence nous dispensera d'avoir recours à un
interprète ordinaire; car si vous voulez bien nous en servir,
j'aurai la même sécurité que si je parlais moi-même votre langue.
Duncan répondit à ce compliment par une inclination de tête, et
Montcalm, se tournant vers son escorte, qui, à l'imitation de
celle de Munro, s'était rangée derrière lui, dit en faisant un
signe de la main:
-- En arrière, mes enfants; il fait chaud; retirez-vous un peu.
Avant d'imiter cette preuve de confiance, le major Heyward jeta un
coup d'oeil autour de lui dans la plaine, et ce ne fut pas sans
quelque inquiétude qu'il vit des groupes nombreux de sauvages sur
toutes les lisières des bois, dont ils étaient sortis par
curiosité pour voir de loin cette conférence.
-- Monsieur de Montcalm reconnaîtra aisément la différence de
notre situation, dit-il avec quelque embarras, en lui montrant en
même temps ces troupes d'auxiliaires barbares; si nous renvoyons
notre escorte, nous restons à la merci de nos plus dangereux
ennemis.
-- Monsieur, dit Montcalm avec force, en plaçant une main sur son
coeur, vous avez pour garantie la parole d'honneur d'un
gentilhomme» français, et cela doit vous suffire.
-- Et cela suffira, Monsieur, répondit Duncan. Et se tournant vers
l'officier qui commandait l'escorte, il ajouta: -- En arrière,
Monsieur. Retirez-vous hors de la portée de la voix, et attendez
de nouveaux ordres.
Tout ce dialogue ayant eu lieu en français, Munro, qui n'en avait
pas compris un seul mot, vit ce mouvement avec un mécontentement
manifeste, et il en demanda sur-le-champ l'explication au major.
-- N'est-il pas de notre intérêt, Monsieur, de ne montrer aucune
méfiance? dit Heyward. Monsieur de Montcalm nous garantit notre
sûreté sur son honneur, et j'ai ordonné au détachement de se
retirer à quelque distance, pour lui prouver que nous comptons sur
sa parole.
-- Vous pouvez avoir raison, major; mais je n'ai pas une confiance
excessive en la parole de tous ces marquis, comme ils se nomment.
Les lettres de noblesse sont trop communes dans leur pays pour
qu'on puisse y attacher une idée d'honneur véritable.
-- Vous oubliez, mon cher Monsieur, que nous sommes en conférence
avec un militaire qui s'est distingué par ses exploits en Europe
et en Amérique. Nous n'avons certainement rien à appréhender d'un
homme qui jouit d'une réputation si bien méritée.
Le vieux commandant fit un geste de résignation; mais ses traits
rigides annonçaient qu'il n'en persistait pas moins dans une
méfiance occasionnée par une sorte de haine héréditaire contre les
Français, plutôt que par aucun signe extérieur qui pût alors
donner lieu à un sentiment si peu charitable. Montcalm attendit
patiemment la fin de cette petite discussion qui eut lieu en
anglais et à demi-voix, et s'approchant alors des deux officiers
anglais, il ouvrit la conférence.
-- J'ai désiré avoir cette entrevue avec votre officier supérieur,
Monsieur, dit-il en adressant la parole à Duncan, parce que
j'espère qu'il se laissera convaincre qu'il a déjà fait tout ce
qu'on peut exiger de lui pour soutenir l'honneur de son souverain,
et qu'il consentira maintenant à écouter les avis de l'humanité.
Je rendrai un témoignage éternel qu'il a fait la plus honorable
résistance, et qu'il l'a continuée aussi longtemps qu'il a eu la
moindre espérance de la voir couronnée par le succès.
Lorsque ce discours eut été expliqué à Munro, il répondit avec
dignité et avec assez de politesse:
-- Quelque prix que j'attache à un pareil témoignage, rendu par
monsieur de Montcalm, il sera encore plus honorable quand je
l'aurai mieux mérité.
Le général français sourit pendant que Duncan lui traduisait cette
réponse, et ajouta sur-le-champ:
-- Ce qu'on accorde volontiers à la valeur qu'on estime, peut se
refuser à une obstination inutile. Monsieur veut-il voir mon camp,
compter lui-même les soldats qu'il renferme, et se convaincre par
là de l'impossibilité de résister plus longtemps?
-- Je sais que le roi de France est bien servi, répondit
l'Écossais imperturbable, dès que Duncan eut fini sa traduction;
mais le roi mon maître a des troupes aussi braves, aussi fidèles
et aussi nombreuses.
-- Qui malheureusement ne sont pas ici, s'écria Montcalm emporté
par son ardeur, sans attendre que Duncan eût joué son rôle
d'interprète. Il y a dans la guerre une destinée à laquelle un
homme brave doit se soumettre avec le même courage qu'il fait face
à l'ennemi.
-- Si j'avais su que monsieur de Montcalm sût si bien l'anglais,
je me serais épargné la peine de lui faire une mauvaise traduction
de ce que lui a adressé mon commandant, dit Duncan d'un ton piqué,
en se rappelant le dialogue qu'il avait eu avec Munro un instant
auparavant.
-- Pardon, Monsieur, répondit le général français, il y a une
grande différence entre pouvoir comprendre quelques mots d'une
langue étrangère et être en état de la parler; je vous prierai
donc de vouloir bien continuer à me servir d'interprète. Ces
montagnes, ajouta-t-il après un instant de silence, nous procurent
toutes les facilités possibles pour reconnaître l'état de vos
fortifications, et je puis vous assurer que je connais leur état
actuel de faiblesse aussi bien que vous le connaissez vous-même. -
- Demandez au général, dit Munro avec fierté, si la portée de ses
télescopes peut s'étendre jusqu'à l'Hudson, et s'il a vu les
préparatifs de marche de Webb.
-- Que je général Webb réponde lui-même à cette question, répondit
le politique marquis en offrant à Munro une lettre ouverte. Vous
verrez dans cette épître, Monsieur, qu'il n'est pas probable que
les mouvements de ses troupes soient inquiétants pour mon armée.
Le vétéran saisit la lettre qui lui était présentée, avec un
empressement qui ne lui permit pas d'attendre que Duncan lui eût
interprété ce discours, et qui prouvait combien il attachait
d'importance à ce que pouvait contenir cette missive. Mais à peine
l'eut-il parcourue qu'il changea de visage: ses lèvres
tremblèrent, le papier lui échappa des mains, sa tête se pencha
sur sa poitrine.
Duncan ramassa la lettre, et sans songer à s'excuser de la liberté
qu'il prenait, il n'eut besoin que d'un coup d'oeil pour s'assurer
de la cruelle nouvelle qu'elle contenait. Leur chef commun, le
général Webb, bien loin de les exhorter à tenir bon, leur
conseillait, dans les termes les plus clairs et les plus précis,
de se rendre sur-le-champ, en alléguant pour raison qu'il ne
pouvait envoyer un seul homme à leur secours.
-- Il n'y a ici ni erreur ni déception, s'écria Heyward en
examinant la lettre avec une nouvelle attention: c'est bien le
cachet et la signature de Webb; c'est certainement la lettre
interceptée.
-- Je suis donc abandonné, trahi! s'écria Munro avec amertume:
Webb veut couvrir de honte des cheveux qui ont honorablement
blanchi! il verse le déshonneur sur une tête qui a toujours été
sans reproche!
-- Ne parlez pas ainsi! s'écria Duncan avec feu à son tour; nous
sommes encore maîtres du fort et de notre honneur. Défendons-nous
jusqu'à la mort, et vendons notre vie si cher que l'ennemi soit
forcé de convenir qu'il en a trop payé le sacrifice!
-- Je te remercie, jeune homme, dit le vieillard sortant d'une
sorte de stupeur; pour cette fois, tu as rappelé Munro au
sentiment de ses devoirs. Retournons au fort, et creusons notre
sépulture derrière nos remparts!
-- Messieurs, dit Montcalm en s'avançant vers eux avec un air de
véritable intérêt et de générosité, vous connaissez peu Louis de
Saint-Véran, si vous le croyez capable de vouloir profiter de
cette lettre pour humilier de braves soldats, et se déshonorer
lui-même. Avant de vous retirer, écoutez du moins les conditions
de la capitulation que je vous offre.
-- Que dit le Français? demanda le vétéran avec une fierté
dédaigneuse. Se fait-il un mérite d'avoir fait prisonnier un
batteur d'estrade, et d'avoir intercepté un billet venant du
quartier général? Major, dites-lui que s'il veut intimider ses
ennemis par des bravades, ce qu'il a de mieux à faire est de lever
le siège de William-Henry et d'aller investir le fort Édouard.
Duncan lui expliqua ce que venait de dire le marquis.
-- Monsieur de Montcalm, nous sommes prêts à vous entendre, dit
Munro d'un ton plus calme.
-- Il est impossible que vous conserviez le fort, répondit le
marquis, et l'intérêt du roi mon maître exige qu'il soit détruit.
Mais quant à vous et à vos braves camarades, tout ce qui peut être
cher à un soldat vous sera accordé.
-- Nos drapeaux? demanda Heyward.
-- Vous les remporterez en Angleterre, comme une preuve que vous
les avez vaillamment défendus.
-- Nos armes?
-- Vous les conserverez. Personne ne pourrait mieux s'en servir.
-- La reddition de la place? Notre départ?
-- Tout s'effectuera de la manière la plus honorable pour vous, et
comme vous le désirerez.
Duncan expliqua toutes ces propositions à son commandant, qui les
entendit avec une surprise manifeste, et dont la sensibilité fut
vivement émue par un trait de générosité si extraordinaire et
auquel il s'attendait si peu.
-- Allez, Duncan, dit-il, allez avec ce marquis, et il est
vraiment digne de l'être. Suivez-le dans sa tente, et réglez avec
lui toutes les conditions. -- J'ai assez vécu pour voir dans ma
vieillesse deux choses que je n'aurais jamais crues possibles: --
un Anglais refusant de secourir son compagnon d'armes; -- un
Français ayant trop d'honneur pour profiter de l'avantage qu'il a
obtenu.
Après avoir ainsi parlé, le vétéran laissa tomber sa tête sur sa
poitrine; et ayant salué le marquis, il retourna vers le fort avec
sa suite. Son air abattu et consterné annonçait déjà à la garnison
qu'il n'était pas satisfait du résultat de l'entrevue qui venait
d'avoir lieu.
Duncan resta pour régler les conditions de la reddition de la
place. Il rentra au fort pendant la première veille de la nuit, et
après un court entretien avec le commandant on l'en vit sortir de
nouveau pour retourner au camp français. On annonça alors
publiquement la cessation de toutes hostilités, Munro ayant signé
une capitulation en vertu de laquelle le fort devait être rendu à
l'ennemi le lendemain matin, et la garnison en sortir avec ses
drapeaux, ses armes, ses bagages, et par conséquent, suivant les
idées militaires, avec tout honneur.