Seule, seule! Quoi! seule?
Shakespeare.
Tandis qu'une des aimables dames dont nous venons d'esquisser le
portrait, s'égarait ainsi dans ses pensées, l'autre se remit
promptement de la légère alarme qui avait excité son exclamation;
et souriant elle-même de sa faiblesse, elle dit sur le ton du
badinage, au jeune officier qui était à son côté:
-- Voit-on souvent dans les bois des apparitions de semblables
spectres, Heyward? ou ce spectacle est-il un divertissement
spécial qu'on a voulu nous procurer? En ce dernier cas, la
reconnaissance doit nous fermer la bouche; mais, dans le premier,
Cora et moi nous aurons grand besoin de recourir au courage
héréditaire que nous nous vantons de posséder, même avant que nous
rencontrions le redoutable Montcalm.
-- Cet Indien est un coureur de notre armée, répondit le jeune
officier auquel elle s'était adressée, et il peut passer pour un
héros à la manière de son pays. Il s'est offert pour nous conduire
au lac par un sentier peu connu, mais plus court que le chemin que
nous serions obligés de prendre en suivant la marche lente d'une
colonne de troupes, et par conséquent beaucoup plus agréable.
-- Cet homme ne me plaît pas, répondit la jeune dame en
tressaillant avec un air de terreur affectée qui en cachait une
véritable. Sans doute vous le connaissez bien, Duncan, sans quoi
vous ne vous seriez pas si entièrement confié à lui?
-- Dites plutôt, Alice, s'écria Heyward avec feu, que je ne vous
aurais pas confiée à lui. Oui, je le connais, ou je ne lui aurais
pas accordé ma confiance, et surtout en ce moment. Il est, dit-on,
Canadien de naissance, et cependant il a servi avec nos amis les
Mohawks qui, comme vous le savez, sont une des six nations
alliées[11]. Il a été amené parmi nous, à ce que j'ai entendu dire,
par suite de quelque incident étrange dans lequel votre père se
trouvait mêlé, et celui-ci le traita, dit-on, avec sévérité dans
cette circonstance. Mais j'ai oublié cette vieille histoire; il
suffit qu'il soit maintenant notre ami.
-- S'il a été l'ennemi de mon père, il me plaît moins encore,
s'écria Alice, maintenant sérieusement effrayée. Voudriez-vous
bien, lui dire quelques mots, major Heyward, afin que je puisse
entendre sa voix? C'est peut-être une folie, mais vous m'avez
souvent entendue dire que j'accorde quelque confiance au présage
qu'on peut tirer du son de la voix humaine.
-- Ce serait peine perdue, répliqua le jeune major; il ne
répondrait probablement que par quelque exclamation. Quoiqu'il
comprenne peut-être l'anglais, il affecte, comme la plupart des
sauvages, de ne pas le savoir, et il daignerait moins que jamais
le parler dans un moment où la guerre exige qu'il déploie toute sa
dignité. Mais il s'arrête: le sentier que nous devons suivre est
sans doute près d'ici.
Le major Heyward ne se trompait pas dans sa conjecture. Lorsqu'ils
furent arrivés à l'endroit où l'Indien les attendait, celui-ci
leur montra de la main un sentier si étroit que deux personnes ne
pouvaient y passer de front, et qui s'enfonçait dans la forêt qui
bordait la route militaire.
-- Voilà donc notre chemin, dit le major en baissant la voix. Ne
montrez point de défiance, ou vous pourriez faire naître le danger
que vous appréhendez.
-- Qu'en pensez-vous, Cora? demanda Alice agitée par l'inquiétude;
si nous suivions la marche du détachement, ne serions-nous pas
plus en sûreté, quelque désagrément qu'il pût en résulter?
-- Ne connaissant pas les coutumes des sauvages, Alice, dit
Heyward, vous vous méprenez sur le lieu où il peut exister quelque
danger. Si les ennemis sont déjà arrivés sur le portage, ce qui
n'est nullement probable puisque nous avons des éclaireurs en
avant, ils se tiendront sur les flancs du détachement pour
attaquer les traîneurs et ceux qui pourront s'écarter. La route du
corps d'armée est connue, mais la nôtre ne peut l'être, puisqu'il
n'y a pas une heure qu'elle a été déterminée.
-- Faut-il nous méfier de cet homme parce que ses manières ne sont
pas les nôtres, et que sa peau n'est pas blanche? demanda
froidement Cora.
Alice n'hésita plus, et donnant un coup de houssine à son
narrangaset[12], elle fut la première à suivre le coureur et à
entrer dans le sentier étroit et obscur, où à chaque instant des
buissons gênaient la marche. Le jeune homme regarda Cora avec une
admiration manifeste, et laissant passer sa compagne plus jeune,
mais non plus belle, il s'occupa à écarter lui-même les branches
des arbres pour que celle qui le suivait pût passer avec plus de
facilité. Il paraît que les domestiques avaient reçu leurs
instructions d'avance, car au lieu d'entrer dans le bois, ils
continuèrent à suivre la route qu'avait prise le détachement.
Cette mesure, dit Heyward, avait été suggérée par la sagacité de
leur guide, afin de laisser moins de traces de leur passage, si
par hasard quelques sauvages canadiens avaient pénétré si loin en
avant de l'armée.
Pendant quelques minutes le chemin fut trop embarrassé par les
broussailles pour que les voyageurs pussent converser; mais
lorsqu'ils eurent traversé la lisière du bois, ils se trouvèrent
sous une voûte de grands arbres que les rayons du soleil ne
pouvaient percer, mais où le chemin était plus libre. Dès que le
guide reconnut que les chevaux pouvaient s'avancer sans obstacle,
il prit une marche qui tenait le milieu entre le pas et le trot,
de manière à maintenir toujours à l'amble les coursiers de ceux
qui le suivaient.
Le jeune officier venait de tourner la tête pour adresser quelques
mots à sa campagne aux yeux noirs, quand un bruit, annonçant la
marche de quelques chevaux, se fit entendre dans le lointain. Il
arrêta son coursier sur-le-champ, ses deux compagnes l'imitèrent,
et l'on fit une halte pour chercher l'explication d'un événement
auquel on ne s'attendait pas.
Après quelques instants, ils virent un poulain courant comme un
daim à travers les troncs des pins, et le moment d'après ils
aperçurent l'individu dont nous avons décrit la conformation
singulière dans le chapitre précédent, s'avançant avec toute la
vitesse qu'il pouvait donner à sa maigre monture sans en venir
avec elle à une rupture ouverte. Pendant le court trajet qu'ils
avaient eu à faire depuis le quartier général de Webb jusqu'à la
sortie du camp, nos voyageurs n'avaient pas eu occasion de
remarquer le personnage bizarre qui s'approchait d'eux en ce
moment. S'il possédait le pouvoir d'arrêter les yeux qui par
hasard tombaient un instant sur lui, quand il était à pied avec
tous les avantages glorieux de sa taille colossale, les grâces
qu'il déployait comme cavalier n'étaient pas moins remarquables.
Quoiqu'il ne cessât d'éperonner les flancs de sa jument, tout ce
qu'il pouvait obtenir d'elle était un mouvement de galop des
jambes de derrière, que celles de devant secondaient un instant,
après quoi celles-ci, reprenant le petit trot, donnaient aux
autres un exemple qu'elles ne tardaient pas à suivre. Le
changement rapide de l'un de ces deux pas en l'autre formait une
sorte d'illusion d'optique, au point que le major, qui se
connaissait parfaitement en chevaux, ne pouvait découvrir quelle
était l'allure de celui que son cavalier pressait avec tant de
persévérance pour arriver de son côté.
Les mouvements de l'industrieux cavalier n'étaient pas moins
bizarres que ceux de sa monture. À chaque changement d'évolution
de celle-ci, le premier levait sa grande taille sur ses étriers,
ou se laissait retomber comme accroupi, produisant ainsi, par
l'allongement ou le raccourcissement de ses grandes jambes, une
telle augmentation ou diminution de stature, qu'il aurait été
impossible de conjecturer quelle pouvait être sa taille véritable.
Si l'on ajoute à cela qu'en conséquence des coups d'éperon
réitérés et qui frappaient toujours du même côté, la jument
paraissait courir plus vite de ce côté que de l'autre, et que le
flanc maltraité était constamment indiqué par les coups de queue
qui le balayaient sans cesse, nous aurons le tableau de la monture
et du maître.
Le front mâle et ouvert d'Heyward était devenu sombre; mais il
s'éclaircit peu à peu quand il put distinguer cette figure
originale, et ses lèvres laissèrent échapper un sourire quand
l'étranger ne fut plus qu'à quelques pas de lui. Alice ne fit pas
de grands efforts pour retenir un éclat de rire, et les yeux noirs
et pensifs de Cora brillèrent même d'une gaieté que l'habitude
plutôt que la nature parut contribuer à modérer.
-- Cherchez-vous quelqu'un ici? demanda Heyward à l'inconnu, quand
celui-ci ralentit son pas en arrivant près de lui. J'espère que
vous n'êtes pas un messager de mauvaises nouvelles?
-- Oui, sans doute, répondit celui-ci en se servant de son castor
triangulaire pour produire une ventilation dans l'air concentré de
la forêt, et laissant ses auditeurs incertains à laquelle des deux
questions du major cette réponse devait s'appliquer. -- Oui, sans
doute, répéta-t-il après s'être rafraîchi le visage et avoir
repris haleine, je cherche quelqu'un. J'ai appris que vous vous
rendiez à William-Henry, et comme j'y vais aussi, j'ai conclu
qu'une augmentation de bonne compagnie ne pouvait qu'être agréable
des deux côtés.
-- Le partage des voix ne pourrait se faire avec justice; nous
sommes trois, et vous n'avez à consulter que vous-même.
-- Il n'y aurait pas plus de justice à laisser un homme seul se
charger du soin de deux jeunes dames, répliqua l'étranger d'un ton
qui semblait tenir le milieu entre la simplicité et la causticité
vulgaire. Mais si c'est un véritable homme, et que ce soient de
véritables femmes, elles ne songeront qu'à se dépiter l'une
l'autre, et adopteront par esprit de contradiction l'avis de leur
compagnon. Ainsi donc vous n'avez pas plus de consultation à faire
que moi.
La jolie Alice baissa la tête presque sur la bride de son cheval,
pour se livrer en secret à un nouvel accès de gaieté; elle rougit
quand les roses plus vives des joues de sa belle compagne pâlirent
tout à coup, et elle se remit en marche au petit pas, comme si
elle eût déjà été ennuyée de cette entrevue.
-- Si vous avez dessein d'aller au lac, dit Heyward avec hauteur,
vous vous êtes trompé de route. Le chemin est au moins à un demi-
mille derrière vous.
-- Je le sais, répliqua l'inconnu sans se laisser déconcerter par
ce froid accueil; j'ai passé une semaine à Édouard, et il aurait
fallu que je fusse muet pour ne pas prendre des informations sur
la route que je devais suivre; et si j'étais muet, adieu ma
profession. Après une espèce de grimace, manière indirecte
d'exprimer modestement sa satisfaction d'un trait d'esprit qui
était parfaitement inintelligible pour ses auditeurs, il ajouta
avec le ton de gravité convenable: -- Il n'est pas à propos qu'un
homme de ma profession se familiarise trop avec ceux qu'il est
chargé d'instruire, et c'est pourquoi je n'ai pas voulu suivre la
marche du détachement. D'ailleurs, j'ai pensé qu'un homme de votre
rang doit savoir mieux que personne quelle est la meilleure route,
et je me suis décidé à me joindre à votre compagnie, pour vous
rendre le chemin plus agréable par un entretien amical.
-- C'est une décision très arbitraire et prise un peu à la hâte,
s'écria le major, ne sachant s'il devait se mettre en colère ou
éclater de rire. Mais vous parlez d'instruction, de profession;
seriez-vous adjoint au corps provincial comme maître de la noble
science de la guerre? Êtes-vous un de ces hommes qui tracent des
lignes et des angles pour expliquer les mystères des
mathématiques?
L'étranger regarda un instant avec un étonnement bien prononcé
celui qui l'interrogeait ainsi; et changeant ensuite son air
satisfait de lui-même pour donner à ses traits une expression
d'humilité solennelle, il lui répondit:
-- J'espère n'avoir commis d'offense contre personne, et je n'ai
pas d'excuses à faire, n'ayant commis aucun péché notable depuis
la dernière fois que j'ai prié Dieu de me pardonner mes fautes
passées. Je n'entends pas bien ce que vous voulez dire
relativement aux lignes et aux angles; et quant à l'explication
des mystères, je la laisse aux saints hommes qui en ont reçu la
vocation. Je ne réclame d'autre mérite que quelques connaissances
dans l'art glorieux d'offrir au ciel d'humbles prières et de
ferventes actions de grâces par le secours de la psalmodie.
-- Cet homme est évidemment un disciple d'Apollon, s'écria Alice
qui, revenue de son embarras momentané, s'amusait de cet
entretien. Je le prends sous ma protection spéciale. Ne froncez
pas le sourcil, Heyward, et par complaisance pour mon oreille
curieuse, permettez qu'il voyage avec nous. D'ailleurs, ajouta-t-
elle en baissant la voix et en jetant un regard sur Cora qui
marchait à pas lents sur les traces de leur guide sombre et
silencieux, ce sera un ami ajouté à notre force en cas
d'événement.
-- Croyez-vous, Alice, que je conduirais tout ce que j'aime par un
chemin où je supposerais qu'il pourrait exister le moindre danger
à craindre?
-- Ce n'est pas à quoi je songe en ce moment, Heyward; mais cet
étranger m'amuse, et puisqu'il a de la musique dans l'âme, ne
soyons pas assez malhonnêtes pour refuser sa compagnie.
Elle lui adressa un regard persuasif, et étendit sa houssine en
avant. Leurs yeux se rencontrèrent un instant; le jeune officier
retarda son départ pour le prolonger, et Alice ayant baissé les
siens, il céda à la douce influence de l'enchanteresse, fit sentir
l'éperon à son coursier, et fut bientôt à côté de Cora.
-- Je suis charmée de vous avoir rencontré, l'ami, dit Alice à
l'étranger en lui faisant signe de la suivre, et en remettant son
cheval à l'amble. Des parents, peut-être trop indulgents, m'ont
persuadé que je ne suis pas tout à fait indigne de figurer dans un
duo, et nous pouvons égayer la route en nous livrant à notre goût
favori. Ignorante comme je le suis, je trouverais un grand
avantage à recevoir les avis d'un maître expérimenté.
-- C'est un rafraîchissement pour l'esprit comme pour le corps de
se livrer à la psalmodie en temps convenable, répliqua le maître
de chant, en la suivant sans se faire prier, et rien ne
soulagerait autant qu'une occupation si consolante. Mais il faut
indispensablement quatre parties pour produire une mélodie
parfaite. Vous avez tout ce qui annonce un dessus aussi doux que
riche; grâce à la faveur spéciale du ciel, je puis porter le ténor
jusqu'à la note la plus élevée; mais il nous manque un contre et
une basse-taille. Cet officier du roi, qui hésitait à m'admettre
dans sa compagnie, paraît avoir cette dernière voix, à en juger
par les intonations qu'elle produit quand il parle.
-- Prenez garde de juger témérairement et trop à la hâte, s'écria
Alice en souriant: les apparences sont souvent trompeuses. Quoique
le major Heyward puisse quelquefois produire les tons de la basse-
taille, comme vous venez de les entendre, je puis vous assurer que
le son naturel de sa voix approche beaucoup plus du ténor.
-- A-t-il donc beaucoup de pratique dans l'art de la psalmodie?
lui demanda son compagnon avec simplicité.
Alice éprouvait une grande disposition à partir d'un éclat de
rire, mais elle eut assez d'empire sur elle-même pour réprimer ce
signe extérieur de gaieté.
-- Je crains, répondit-elle, qu'il n'ait un goût plus décidé pour
les chants profanes. La vie d'un soldat, les chances auxquelles il
est exposé, les travaux continuels auxquels il se livre, ne sont
pas propres à lui donner un caractère rassis.
-- La voix est donnée à l'homme, comme ses autres talents, pour
qu'il en use, et non pour qu'il en abuse, répliqua gravement son
compagnon. Personne ne peut me reprocher d'avoir jamais négligé
les dons que j'ai reçus du ciel. Ma jeunesse, comme celle du roi
David, a été entièrement consacrée à la musique; mais je rends
grâces à Dieu de ce que jamais une syllabe de vers profanes n'a
souillé mes lèvres.
-- Vos études se sont donc bornées au chant sacré?
-- Précisément. De même que les psaumes de David offrent des
beautés qu'on ne trouve dans aucune autre langue, ainsi la mélodie
qui y a été adaptée est au-dessus de toute harmonie profane. J'ai
le bonheur de pouvoir dire que ma bouche n'exprime que les désirs
et les pensées du roi d'Israël lui-même, car quoique le temps et
les circonstances puissent exiger quelques légers changements, la
traduction dont nous nous servons dans les colonies de la
Nouvelle-Angleterre l'emporte tellement sur toutes les autres par
sa richesse, son exactitude et sa simplicité spirituelle, qu'elle
approche autant qu'il est possible du grand ouvrage de l'auteur
inspiré. Jamais je ne marche, jamais je ne séjourne, jamais je ne
me couche sans avoir avec moi un exemplaire de ce livre divin. Le
voici. C'est la vingt-sixième édition, publiée à Boston, anno
Domini 1744, et intitulée: «Psaumes, Hymnes et Cantiques
spirituels de l'Ancien et du Nouveau-Testament, fidèlement
traduits en vers anglais pour l'usage, l'édification et la
consolation des saints en public et en particulier, et
spécialement dans la Nouvelle-Angleterre.»
Pendant qu'il prononçait l'éloge de cette production des poètes de
son pays, le psalmodiste tirait de sa poche le livre dont il
parlait, et ayant affermi sur son nez une paire de lunettes
montées en fer, il ouvrit le volume avec un air de vénération
solennelle. Alors, sans plus de circonlocutions, et sans autre
apologie que le mot -- Écoutez! -- il appliqua à sa bouche
l'instrument dont nous avons déjà parlé, en tira un son très élevé
et très aigu, que sa voix répéta une octave plus bas, et chanta ce
qui suit d'un ton doux, sonore et harmonieux, qui bravait la
musique, la poésie, et même le mouvement irrégulier de sa mauvaise
monture:
«Combien il est doux, ô voyez combien il est ravissant pour des
frères d'habiter toujours dans la concorde et la paix! tel fut ce
baume précieux qui se répandit depuis la tête jusqu'à la barbe
d'Aaron, et de sa barbe descendit jusque dans les plis de sa
robe[13].»
Ce chant élégant était accompagné d'un geste qui y était
parfaitement approprié, et qu'on n'aurait pu imiter qu'après un
long apprentissage. Chaque fois qu'une note montait sur l'échelle
de la gamme, sa main droite s'élevait proportionnellement, et
quand le ton baissait, sa main suivait également la cadence, et
venait toucher un instant les feuillets du livre saint. Une longue
habitude lui avait probablement rendu nécessaire cet
accompagnement manuel, car il continua avec la plus grande
exactitude jusqu'à la fin de la strophe, et il appuya
particulièrement sur les deux syllabes du dernier vers.
Une telle interruption du silence de la forêt ne pouvait manquer
de frapper les autres voyageurs qui étaient un peu en avant.
L'Indien dit à Heyward quelques mots en mauvais anglais, et celui-
ci, retournant sur ses pas et s'adressant à l'étranger,
interrompit pour cette fois l'exercice de ses talents en
psalmodie.
-- Quoique nous ne courions aucun danger, dit-il, la prudence nous
engage à voyager dans cette forêt avec le moins de bruit possible.
Vous me pardonnerez donc, Alice, si je nuis à vos plaisirs en
priant votre compagnon de réserver ses chants pour une meilleure
occasion.
-- Vous y nuirez sans doute, répondit Alice d'un ton malin, car je
n'ai jamais entendu les paroles et les sons s'accorder si peu, et
je m'occupais de recherches scientifiques sur les causes qui
pouvaient unir une exécution parfaite à une poésie misérable,
quand votre basse-taille est venue rompre le charme de mes
méditations.
-- Je ne sais ce que vous entendez par ma basse-taille, répondit
Heyward évidemment piqué de cette remarque; mais je sais que votre
sûreté, Alice, que la sûreté de Cora m'occupent en ce moment
infiniment plus que toute la musique d'Haendel.
Le major se tut tout à coup, tourna vivement la tête vers un gros
buisson qui bordait le sentier, et jeta un regard de soupçon sur
le guide indien, qui continuait à marcher avec une gravité
imperturbable. Il croyait avoir vu briller à travers les feuilles
les yeux noirs de quelque sauvage; mais n'apercevant rien et
n'entendant aucun bruit, il crut s'être trompé, et, souriant de sa
méprise, il reprit la conversation que cet incident avait
interrompue.
Heyward ne s'était pourtant pas mépris, ou du moins sa méprise
n'avait consisté qu'à laisser endormir un instant son active
vigilance. La cavalcade ne fut pas plus tôt passée que les
branches du buisson s'entrouvrirent pour faire place à une tête
d'homme aussi hideuse que pouvaient la rendre l'art d'un sauvage
et toutes les passions qui l'animent. Il suivit des yeux les
voyageurs qui se retiraient, et une satisfaction féroce se peignit
sur ses traits quand il vit la direction que prenaient ceux dont
il comptait faire ses victimes. Le guide, qui marchait à quelque
distance en avant, avait déjà disparu à ses yeux: les formes
gracieuses des deux dames, que le major suivait pas à pas, se
montrèrent encore quelques instants à travers les arbres; enfin le
maître de chant, qui formait l'arrière-garde, devint invisible à
son tour dans l'épaisseur de la forêt.