Préface de la première édition[4]

Le lecteur qui commence la lecture de ces volumes dans l'espoir

d'y trouver le tableau romanesque et imaginaire de ce qui n'a

jamais existé, l'abandonnera sans doute lorsqu'il se verra trompé

dans son attente. L'ouvrage n'est autre chose que ce qu'annonce

son titre, un récit, une relation. Cependant, comme il renferme

des détails qui pourraient n'être pas compris de tous les

lecteurs, et surtout des lectrices qu'il pourrait trouver, en

passant pour une fiction, il est de l'intérêt de l'auteur

d'éclaircir ce que les allusions historiques pourraient présenter

d'obscur. Et c'est pour lui un devoir d'autant plus rigoureux,

qu'il a souvent fait la triste expérience que, lors même que le

public ignorerait complètement les faits qui vont lui être

racontés, dès l'instant que vous les soumettez à son tribunal

redoutable, il se trouve individuellement et collectivement, par

une espèce d'intuition inexplicable, en savoir beaucoup plus que

l'auteur lui-même. Ce fait est incontestable; eh bien! cependant,

qu'un écrivain se hasarde à donner à l'imagination des autres la

carrière qu'il n'aurait dû donner qu'à la sienne, par une

contradiction nouvelle il aura presque toujours à s'en repentir.

Tout ce qui peut être expliqué doit donc l'être avec soin, au

risque de mécontenter cette classe de lecteurs qui trouvent

d'autant plus de plaisir à parcourir un ouvrage, qu'il leur offre

plus d'énigmes à deviner ou plus de mystères à éclaircir. C'est

par l'exposé préliminaire des raisons qui l'obligent dès le début

à employer tant de mots inintelligibles que l'auteur commencera la

tâche qu'il s'est imposée. Il ne dira rien que ne sache déjà celui

qui serait le moins versé du monde dans la connaissance des

antiquités indiennes.

La plus grande difficulté contre laquelle ait à lutter quiconque

veut étudier l'histoire des sauvages indiens, c'est la confusion

qui règne dans les noms. Si l'on réfléchit que les Hollandais, les

Anglais et les Français, en leur qualité de conquérants, se sont

permis tour à tour de grandes libertés sous ce rapport; que les

naturels eux-mêmes parlent non seulement différentes langues, et

même les dialectes de ces mêmes langues, mais qu'ils aiment en

outre à multiplier les dénominations, cette confusion causera

moins de surprise que de regret; elle pourra servir d'excuse pour

ce qui paraîtrait obscur dans cet ouvrage, quels que soient

d'ailleurs les autres défauts qu'on puisse lui reprocher.

Les Européens trouvèrent cette région immense qui s'étend entre le

Penobscot et le Potomac, l'Océan atlantique et le Mississipi, en

la possession d'un peuple qui n'avait qu'une seule et même

origine. Il est possible que sur un ou deux points les limites de

ce vaste territoire aient été étendues ou restreintes par les

nations environnantes; mais telles en étaient du moins les bornes

naturelles et ordinaires. Ce peuple avait le nom générique de

Wapanachki, mais il affectionnait celui de Lenni Lenape, qu'il

s'était donné, et qui signifie «un peuple sans mélange». L'auteur

avoue franchement que ses connaissances ne vont pas jusqu'à

pouvoir énumérer les communautés ou tribus dans lesquelles cette

race d'hommes s'est subdivisée. Chaque tribu avait son nom, ses

chefs, son territoire particulier pour la chasse, et même son

dialecte. Comme les princes féodaux de l'ancien monde, ces peuples

se battaient entre eux, et exerçaient la plupart des privilèges de

la souveraineté; mais ils n'en reconnaissaient pas moins une

origine commune, leur langue était la même, ainsi que les

traditions qui se transmettaient avec une fidélité surprenante.

Une branche de ce peuple nombreux occupait les bords d'un beau

fleuve connu sous le nom de «Lenapewihittuck». C'était là que d'un

consentement unanime était établie «la Maison Longue» ou «le Feu

du Grand Conseil» de la nation.

La tribu possédant la contrée qui forme à présent la partie sud-

ouest de la Nouvelle-Angleterre, et cette portion de New-York qui

est à l'est de la baie d'Hudson, ainsi qu'une grande étendue de

pays qui se prolongeait encore plus vers le sud, était un peuple

puissant appelé «les Mohicanni», ou plus ordinairement «les

Mohicans». C'est de ce dernier mot que les Anglais ont fait

depuis, par corruption, «Mohegans».

Les Mohicans étaient encore subdivisés en peuplades.

Collectivement, ils le disputaient, sous le rapport de

l'antiquité, même à leurs voisins qui possédaient «la Maison

Longue»; mais on leur accordait sans contestation d'être «le fils

aîné de leur grand-père». Cette portion des propriétaires

primitifs du sol fut la première dépossédée par les blancs. Le

petit nombre qui en reste encore s'est dispersé parmi les autres

tribus, et il ne leur reste de leur grandeur et de leur puissance

que de tristes souvenirs.

La tribu qui gardait l'enceinte sacrée de la maison du conseil fut

distinguée pendant longtemps par le titre flatteur de Lenape; mais

lorsque les Anglais eurent changé le nom du fleuve en celui de

«Delaware», ce nouveau nom devint insensiblement celui des

habitants. En général ils montrent beaucoup de délicatesse et de

discernement dans l'emploi des dénominations. Des nuances

expressives donnent plus de clarté à leurs idées, et communiquent

souvent une grande énergie à leurs discours.

Dans un espace de plusieurs centaines de milles, le long des

frontières septentrionales de la tribu des Lenapes, habitait un

autre peuple qui offrait les mêmes subdivisions, la même origine,

le même langage, et que ses voisins appelaient Mengwe. Ces

sauvages du nord étaient d'abord moins puissants et moins unis

entre eux que les Lenapes. Afin de remédier à ce désavantage, cinq

de leurs tribus les plus nombreuses et les plus guerrières qui se

trouvaient le plus près de la maison du conseil de leurs ennemis

se liguèrent ensemble pour se défendre mutuellement; et ce sont,

par le fait, les plus anciennes Républiques Unies dont l'histoire

de l'Amérique septentrionale offre quelque trace. Ces tribus

étaient les Mohawks, les Oneidas, les Cenecas, les Cayugas et les

Onondagas. Par la suite, une tribu vagabonde de la même race, qui

s'était avancée près du soleil, vint se joindre à eux, et fut

admise à participer à tous les privilèges politiques. Cette tribu

(les Tuscaroras) augmenta tellement leur nombre, que les Anglais

changèrent le nom qu'ils avaient donné à la confédération, et ils

ne les appelèrent plus les Cinq, mais les six Nations. On verra

dans le cours de cette relation que le mot nation s'applique

tantôt à une tribu et tantôt au peuple entier, dans son acception

la plus étendue. Les Mengwes étaient souvent appelés par les

Indiens leurs voisins Maquas, et souvent même, par forme de

dérision, Mingos. Les Français leur donnèrent le nom d'Iroquois,

par corruption sans doute de quelqu'une des dénominations qu'ils

prenaient.

Une tradition authentique a conservé le détail des moyens peu

honorables que les Hollandais d'un côté, et les Mengwes de

l'autre, employèrent pour déterminer les Lenapes à déposer les

armes, à confier entièrement aux derniers le soin de leur défense,

en un mot à n'être plus, dans le langage figuré des naturels, que

des femmes. Si la politique suivie par les Hollandais était peu

généreuse, elle était du moins sans danger. C'est de ce moment que

date la chute de la plus grande et de la plus civilisée des

nations indiennes qui occupaient l'emplacement actuel des États-

Unis. Dépouillés par les blancs, opprimés et massacrés par les

sauvages, ces malheureux continuèrent encore quelque temps à errer

autour de leur maison du conseil, puis, se séparant par bandes,

ils allèrent se réfugier dans les vastes solitudes qui se

prolongent à l'occident. Semblable à la clarté de la lampe qui

s'éteint, leur gloire ne brilla jamais avec plus d'éclat qu'au

moment où ils allaient être anéantis.

On pourrait donner encore d'autres détails sur ce peuple

intéressant, surtout sur la partie la plus récente de son

histoire; mais l'auteur ne les croit pas nécessaires au plan de

cet ouvrage. La mort du pieux et vénérable Heckewelder[5] est sous

ce rapport une perte qui ne sera peut-être jamais réparée. Il

avait fait une étude particulière de ce peuple; longtemps il prit

sa défense avec autant de zèle que d'ardeur, non moins pour venger

sa gloire que pour améliorer sa condition morale.

Après cette courte Introduction, l'auteur livre son ouvrage au

lecteur. Cependant la justice ou du moins la franchise exige de

lui qu'il recommande à toutes les jeunes personnes dont les idées

sont ordinairement resserrées entre les quatre murs d'un salon, à

tous les célibataires d'un certain âge qui sont sujets à

l'influence du temps, enfin à tous les membres du clergé, si ces

volumes leur tombent par hasard entre les mains, de ne pas en

entreprendre la lecture. Il donne cet avis aux jeunes personnes

qu'il vient de désigner, parce qu'après avoir lu l'ouvrage elles

le déclareraient inconvenant; aux célibataires, parce qu'il

pourrait troubler leur sommeil; aux membres du clergé, parce

qu'ils peuvent mieux employer leur temps.

Le dernier des mohicans: Le roman de Bas-de-cuir · 第 6 / 43 题