Le lecteur qui commence la lecture de ces volumes dans l'espoir
d'y trouver le tableau romanesque et imaginaire de ce qui n'a
jamais existé, l'abandonnera sans doute lorsqu'il se verra trompé
dans son attente. L'ouvrage n'est autre chose que ce qu'annonce
son titre, un récit, une relation. Cependant, comme il renferme
des détails qui pourraient n'être pas compris de tous les
lecteurs, et surtout des lectrices qu'il pourrait trouver, en
passant pour une fiction, il est de l'intérêt de l'auteur
d'éclaircir ce que les allusions historiques pourraient présenter
d'obscur. Et c'est pour lui un devoir d'autant plus rigoureux,
qu'il a souvent fait la triste expérience que, lors même que le
public ignorerait complètement les faits qui vont lui être
racontés, dès l'instant que vous les soumettez à son tribunal
redoutable, il se trouve individuellement et collectivement, par
une espèce d'intuition inexplicable, en savoir beaucoup plus que
l'auteur lui-même. Ce fait est incontestable; eh bien! cependant,
qu'un écrivain se hasarde à donner à l'imagination des autres la
carrière qu'il n'aurait dû donner qu'à la sienne, par une
contradiction nouvelle il aura presque toujours à s'en repentir.
Tout ce qui peut être expliqué doit donc l'être avec soin, au
risque de mécontenter cette classe de lecteurs qui trouvent
d'autant plus de plaisir à parcourir un ouvrage, qu'il leur offre
plus d'énigmes à deviner ou plus de mystères à éclaircir. C'est
par l'exposé préliminaire des raisons qui l'obligent dès le début
à employer tant de mots inintelligibles que l'auteur commencera la
tâche qu'il s'est imposée. Il ne dira rien que ne sache déjà celui
qui serait le moins versé du monde dans la connaissance des
antiquités indiennes.
La plus grande difficulté contre laquelle ait à lutter quiconque
veut étudier l'histoire des sauvages indiens, c'est la confusion
qui règne dans les noms. Si l'on réfléchit que les Hollandais, les
Anglais et les Français, en leur qualité de conquérants, se sont
permis tour à tour de grandes libertés sous ce rapport; que les
naturels eux-mêmes parlent non seulement différentes langues, et
même les dialectes de ces mêmes langues, mais qu'ils aiment en
outre à multiplier les dénominations, cette confusion causera
moins de surprise que de regret; elle pourra servir d'excuse pour
ce qui paraîtrait obscur dans cet ouvrage, quels que soient
d'ailleurs les autres défauts qu'on puisse lui reprocher.
Les Européens trouvèrent cette région immense qui s'étend entre le
Penobscot et le Potomac, l'Océan atlantique et le Mississipi, en
la possession d'un peuple qui n'avait qu'une seule et même
origine. Il est possible que sur un ou deux points les limites de
ce vaste territoire aient été étendues ou restreintes par les
nations environnantes; mais telles en étaient du moins les bornes
naturelles et ordinaires. Ce peuple avait le nom générique de
Wapanachki, mais il affectionnait celui de Lenni Lenape, qu'il
s'était donné, et qui signifie «un peuple sans mélange». L'auteur
avoue franchement que ses connaissances ne vont pas jusqu'à
pouvoir énumérer les communautés ou tribus dans lesquelles cette
race d'hommes s'est subdivisée. Chaque tribu avait son nom, ses
chefs, son territoire particulier pour la chasse, et même son
dialecte. Comme les princes féodaux de l'ancien monde, ces peuples
se battaient entre eux, et exerçaient la plupart des privilèges de
la souveraineté; mais ils n'en reconnaissaient pas moins une
origine commune, leur langue était la même, ainsi que les
traditions qui se transmettaient avec une fidélité surprenante.
Une branche de ce peuple nombreux occupait les bords d'un beau
fleuve connu sous le nom de «Lenapewihittuck». C'était là que d'un
consentement unanime était établie «la Maison Longue» ou «le Feu
du Grand Conseil» de la nation.
La tribu possédant la contrée qui forme à présent la partie sud-
ouest de la Nouvelle-Angleterre, et cette portion de New-York qui
est à l'est de la baie d'Hudson, ainsi qu'une grande étendue de
pays qui se prolongeait encore plus vers le sud, était un peuple
puissant appelé «les Mohicanni», ou plus ordinairement «les
Mohicans». C'est de ce dernier mot que les Anglais ont fait
depuis, par corruption, «Mohegans».
Les Mohicans étaient encore subdivisés en peuplades.
Collectivement, ils le disputaient, sous le rapport de
l'antiquité, même à leurs voisins qui possédaient «la Maison
Longue»; mais on leur accordait sans contestation d'être «le fils
aîné de leur grand-père». Cette portion des propriétaires
primitifs du sol fut la première dépossédée par les blancs. Le
petit nombre qui en reste encore s'est dispersé parmi les autres
tribus, et il ne leur reste de leur grandeur et de leur puissance
que de tristes souvenirs.
La tribu qui gardait l'enceinte sacrée de la maison du conseil fut
distinguée pendant longtemps par le titre flatteur de Lenape; mais
lorsque les Anglais eurent changé le nom du fleuve en celui de
«Delaware», ce nouveau nom devint insensiblement celui des
habitants. En général ils montrent beaucoup de délicatesse et de
discernement dans l'emploi des dénominations. Des nuances
expressives donnent plus de clarté à leurs idées, et communiquent
souvent une grande énergie à leurs discours.
Dans un espace de plusieurs centaines de milles, le long des
frontières septentrionales de la tribu des Lenapes, habitait un
autre peuple qui offrait les mêmes subdivisions, la même origine,
le même langage, et que ses voisins appelaient Mengwe. Ces
sauvages du nord étaient d'abord moins puissants et moins unis
entre eux que les Lenapes. Afin de remédier à ce désavantage, cinq
de leurs tribus les plus nombreuses et les plus guerrières qui se
trouvaient le plus près de la maison du conseil de leurs ennemis
se liguèrent ensemble pour se défendre mutuellement; et ce sont,
par le fait, les plus anciennes Républiques Unies dont l'histoire
de l'Amérique septentrionale offre quelque trace. Ces tribus
étaient les Mohawks, les Oneidas, les Cenecas, les Cayugas et les
Onondagas. Par la suite, une tribu vagabonde de la même race, qui
s'était avancée près du soleil, vint se joindre à eux, et fut
admise à participer à tous les privilèges politiques. Cette tribu
(les Tuscaroras) augmenta tellement leur nombre, que les Anglais
changèrent le nom qu'ils avaient donné à la confédération, et ils
ne les appelèrent plus les Cinq, mais les six Nations. On verra
dans le cours de cette relation que le mot nation s'applique
tantôt à une tribu et tantôt au peuple entier, dans son acception
la plus étendue. Les Mengwes étaient souvent appelés par les
Indiens leurs voisins Maquas, et souvent même, par forme de
dérision, Mingos. Les Français leur donnèrent le nom d'Iroquois,
par corruption sans doute de quelqu'une des dénominations qu'ils
prenaient.
Une tradition authentique a conservé le détail des moyens peu
honorables que les Hollandais d'un côté, et les Mengwes de
l'autre, employèrent pour déterminer les Lenapes à déposer les
armes, à confier entièrement aux derniers le soin de leur défense,
en un mot à n'être plus, dans le langage figuré des naturels, que
des femmes. Si la politique suivie par les Hollandais était peu
généreuse, elle était du moins sans danger. C'est de ce moment que
date la chute de la plus grande et de la plus civilisée des
nations indiennes qui occupaient l'emplacement actuel des États-
Unis. Dépouillés par les blancs, opprimés et massacrés par les
sauvages, ces malheureux continuèrent encore quelque temps à errer
autour de leur maison du conseil, puis, se séparant par bandes,
ils allèrent se réfugier dans les vastes solitudes qui se
prolongent à l'occident. Semblable à la clarté de la lampe qui
s'éteint, leur gloire ne brilla jamais avec plus d'éclat qu'au
moment où ils allaient être anéantis.
On pourrait donner encore d'autres détails sur ce peuple
intéressant, surtout sur la partie la plus récente de son
histoire; mais l'auteur ne les croit pas nécessaires au plan de
cet ouvrage. La mort du pieux et vénérable Heckewelder[5] est sous
ce rapport une perte qui ne sera peut-être jamais réparée. Il
avait fait une étude particulière de ce peuple; longtemps il prit
sa défense avec autant de zèle que d'ardeur, non moins pour venger
sa gloire que pour améliorer sa condition morale.
Après cette courte Introduction, l'auteur livre son ouvrage au
lecteur. Cependant la justice ou du moins la franchise exige de
lui qu'il recommande à toutes les jeunes personnes dont les idées
sont ordinairement resserrées entre les quatre murs d'un salon, à
tous les célibataires d'un certain âge qui sont sujets à
l'influence du temps, enfin à tous les membres du clergé, si ces
volumes leur tombent par hasard entre les mains, de ne pas en
entreprendre la lecture. Il donne cet avis aux jeunes personnes
qu'il vient de désigner, parce qu'après avoir lu l'ouvrage elles
le déclareraient inconvenant; aux célibataires, parce qu'il
pourrait troubler leur sommeil; aux membres du clergé, parce
qu'ils peuvent mieux employer leur temps.