MOYENS PRATIQUES DE PACIFICATION.

Supposons cependant que, sans renoncer au patriotisme, et d’autre part,

sans plus examiner si la guerre est un bien ou est un mal, les peuples,

par simple pitié pour eux-mêmes, cherchent désormais à vivre en paix. Y

peuvent-ils parvenir?

Il n’y a que deux moyens de supprimer la guerre: c’est de désarmer

simultanément et c’est de remplacer la guerre par l’arbitrage.

Ces deux solutions sont connexes; car pour désarmer simultanément il

faudra déjà qu’un arbitre accepté de tous ait décrété le désarmement et

fixé la quotité de forces armée que chaque nation pourra garder à

l’effet d’assurer l’ordre à l’intérieur; ou il faudra qu’après avoir

longtemps apaisé tous les différends par l’arbitrage, un arbitre accepté

par tous décide les peuples à renoncer à l’armement, démontré inutile

par cette longue série de querelles évitées sans coup férir.

Dans les deux cas l’arbitrage suprême est nécessaire et il est supposé

existant.

Examinons cependant, pour plus de clarté, les deux questions séparément.

Les peuples peuvent-ils désarmer? Peuvent-ils désarmer

proportionnellement, de telle manière que celui qui a deux millions de

soldats n’en ait plus que cent mille et celui qui en a deux cent mille

n’en ait plus que dix mille, ce qui les laisserait en face les uns des

autres dans la même situation, mais ce qui allégerait prodigieusement

leurs charges? Rien au monde n’est plus difficile et rien au monde ne

serait plus fertile en contestations, en différends, en querelles

incessantes conduisant droit à la guerre qu’il s’agit précisément

d’éviter.

M. Hanotaux rapporte ce propos de Bismarck à Crispi en 1877: «Le

désarmement? C’est irréalisable. Il n’y a pas de définition dans les

dictionnaires marquant la limite de l’armement et du désarmement. Les

institutions militaires des États sont différentes et quand vous auriez

réduit toutes les armées sur un pied équivalent [équivalent en

apparence], vous n’auriez pas encore mis les nations adhérant au

principe du désarmement dans les conditions d’égalité pour la défensive

et pour l’offensive. Laissons cela à la société des amis de la paix.»

Il voulait dire qu’il est impossible de savoir si un peuple est armé

autant qu’on lui a permis de l’être ou s’il l’est davantage. Pourquoi?

Parce qu’un vaisseau n’est pas une quantité de force égale dans un pays

et dans un autre, ni un canon, ni un fusil, ni une forteresse. Tel

croiseur d’un pays est plus puissant que tel cuirassé d’une autre

puissance; tel torpilleur d’ici vaut un croiseur de là-bas; tel canon

perfectionné vaut trois canons d’un autre modèle; tel fusil de même,

etc. Tâchez d’entrer dans ce détail pour arriver à faire qu’une nation

ne soit pas plus forte qu’une autre!

Prendrez-vous une autre méthode? Fixerez-vous le chiffre que telle et

telle nation ne pourront pas dépasser dans le budget de la guerre? Mais

le pouvoir de l’argent n’est pas le même dans tous les pays: avec la

même somme, le Japon pourrait bâtir une flotte deux fois plus forte que

l’Allemagne. Et comme a dit très bien M. Richet, quoique partisan du

désarmement, «on peut établir dans un budget des ressources

extraordinaires, des bons du Trésor, des emprunts à court terme, toutes

opérations de trésorerie à contrôle presque impossible, de manière à

faire croire qu’on n’a pas augmenté ses dépenses alors qu’on les a en

réalité doublées».

Notez encore que «une armée de deux cent mille hommes très solides, bien

pourvus d’armes, de munitions, de forteresses, avec un état-major

irréprochable, peut fort bien être supérieure à une armée de trois cent

mille hommes. Sur quoi portera la limitation? Sur la quantité des

troupes ou sur leur valeur?... Toute appréciation est impossible... La

limitation des armements est une prime donnée à la mauvaise foi», et

j’ajouterais une excitation à en user.

Et encore, où s’arrête le désarmement, où commence-t-il? «Les régiments

et les cuirassés ne sont pas les seuls instruments de guerre, dit très

justement M. Hanotaux. Les hommes, l’argent, l’industrie, les moyens de

transport, sont à la fois des outils et des armes... Un atelier [bien

organisé] est une compagnie; un bateau de commerce est un corsaire; les

murs d’une ferme, crénelés, sont une forteresse; la plus paisible des

bourgades devient une position stratégique...»

Sous le régime des armements limités, chaque nation cherche à tromper

l’autre, persuadée que celle-ci même cherche à tromper. Et ce qu’il y a

de plus grave, c’est que chaque nation fouille de tous ses yeux toutes

les autres pour voir si elles trompent. C’est à peu près ce qui se passe

déjà, chaque nation cherchant à savoir où en est l’armement des autres;

mais c’est plus grave; chaque nation, sous le régime des armements

limités, veut voir comme le dessous de toute l’organisation militaire et

le dessous de tous les budgets de toutes les nations. Le régime actuel,

c’est chaque nation chez elle tachant d’être forte; le régime rêvé,

c’est chaque nation chez les autres tâchant de les maintenir en

faiblesse. Dès lors, plus de causes de conflits que maintenant; dès lors

à chaque instant, la nation A dénonçant à la magistrature internationale

qui aura été instituée la nation B comme outrepassant la limite fixée,

et aussi à chaque instant la nation B dénonçant à la magistrature

internationale la nation A comme mettant son nez d’une façon indiscrète

et insupportable dans toutes les affaires intérieures de la nation B.

L’office de la magistrature internationale serait impossible à remplir;

elle y succomberait, à moins qu’elle ne fût formidablement armée, ce qui

est une question qui sera examinée plus tard; et les causes de heurt, de

choc et de guerre n’auraient été que multipliées à l’infini par ce

système.

--On me dira: vous supposez la mauvaise foi.

--D’abord il faut en effet supposer la mauvaise foi; car la bonne foi

n’existerait que si tous les peuples avaient renoncé à l’ambition, à la

volonté de puissance. Or, s’ils avaient tous renoncé à l’ambition et à

la volonté de puissance, imposer le désarmement serait inutile: il se

ferait de lui-même. Du moment que vous cherchez les moyens de l’imposer,

c’est donc que vous supposez la volonté de puissance vivace encore et

par conséquent tous les moyens d’éluder la loi de désarmement prêts,

très probablement, à entrer en jeu.

Ensuite ce n’est pas tant la mauvaise foi que je suppose que la crainte

de la mauvaise foi; ce n’est pas tant la mauvaise foi chez chacun que

chez chacun la crainte de la mauvaise foi des autres; et cela est tout

ce qu’il y a de plus naturel, et cela suffit pour que chaque État soit

porté et se croie obligé à ingérence continue dans les affaires

intérieures des autres.

Telles sont les difficultés insurmontables, ou à bien peu près, du

désarmement. On a fait remarquer que la conférence de la Haye de 1899

n’a pu qu’émettre un vœu en faveur du désarmement et que «depuis cette

époque le budget naval et militaire s’est partout accru plus rapidement

qu’en aucune période analogue de l’histoire du monde» (Stead). La

conférence de la Haye de 1907 a fait exactement la même chose et n’a

rien fait de plus. Aussi bien, les pacifistes s’entendent à peu près à

ajourner la question du désarmement et à la renvoyer, ce qui est très

méthodique, après la constitution d’une magistrature internationale,

après la constitution d’un tribunal permanent d’arbitrage.

Examinons donc la question d’arbitrage. Elle est en son fond la plus

simple du monde. Entre hommes, dans chaque nation, à la place de la

guerre on a mis la loi appliquée par des magistrats; pourquoi entre

nations ne remplacerait-on pas la guerre par la loi appliquée par une

magistrature? Il suffirait de le vouloir. Voulons!

Voilà qui est bien raisonné; mais avec un oubli ou une omission d’un des

éléments de l’affaire. Entre hommes dans chaque nation on n’a point

remplacé la guerre par la loi appliquée par des magistrats; on l’a

remplacée par la loi appliquée par des magistrats aidés de gendarmes.

Quel sera le gendarme de la magistrature internationale, ou la

magistrature internationale sera-t-elle une magistrature sans gendarme?

toute la question est là.

Oui, ou la magistrature internationale sera sans gendarme et dans ce

cas, non seulement impuissante, mais ridicule; ou il faudra lui en

trouver un, et c’est cela qui n’est pas facile.

Le premier terme de ce dilemme est nié par quelques-uns. M. Richet dit:

Voit-on que, un procès jugé par nos tribunaux, les plaideurs ne se

soumettent que sur intervention du gendarme? «Il paraîtra en droit

international aussi insensé à un État de se révolter contre la sentence

qu’il est insensé, en droit civil, à un plaideur de se révolter contre

le jugement. Les gendarmes n’ont pas besoin d’intervenir pour que le

plaideur vaincu se soumette. Il se soumet parce qu’il comprend que toute

résistance est absurde.»

Mais, s’il vous plaît, c’est bien parfaitement au gendarme et non au

magistrat que le plaideur condamné obéit. Il ne cède pas à

l’intervention du gendarme, non; mais il cède parce que le gendarme

existe, et c’est encore et c’est très précisément obéir au gendarme et

n’obéir qu’à lui. «Il se soumet parce qu’il comprend que toute

résistance est absurde», oui; mais toute résistance n’est absurde que

parce qu’il y a un gendarme. Au fond de tout nous trouvons la force, et

nous la trouvons ici comme ailleurs.

Loi, magistrature et gendarmerie ne sont autre chose que, dans une

nation, la majorité qui veut vivre selon des règles, s’imposant parce

qu’elle est la force collective à ceux qui voudraient vivre selon leurs

forces particulières:

«Je prends le champ de mon voisin parce que je suis plus fort que lui.

--Tu ne le prendras pas, répond la société, parce que c’est mon bon

plaisir que tu ne le prennes pas, et je t’impose mon bon plaisir parce

que je suis plus fort que toi.»

Le preneur obéit. A quoi cède-t-il? A la force, et point à autre chose.

Il n’attend pas, il est vrai, que cette force se manifeste. Cela prouve

seulement que cette force est si forte et si manifestement forte qu’elle

n’a pas besoin de se manifester. S’il faut un gendarme, même devenu

apparemment inutile, à la magistrature nationale pour se faire obéir, il

faudra un gendarme, même destiné à être un jour apparemment inutile, à

la magistrature internationale pour que ses décisions ne soient pas de

simples conseils.

M. Richet insiste encore. Après tout, dit-il, beaucoup de sentences

arbitrales entre nations ont été respectées sans que l’arbitre eût une

gendarmerie ou songeât à s’en servir. «Sur 275 sentences arbitrales déjà

prononcées, il n’y en a eu qu’une qui ait été récusée. Ainsi l’histoire

prouve que la sentence arbitrale est toujours acceptée. Pourquoi alors

supposer qu’à l’avenir il n’en sera pas ainsi?»

M. Richet ne doit pas lui-même attacher beaucoup d’importance à cet

argument, sachant bien que les cas litigieux que l’on soumet à la

sentence arbitrale de tel ou tel souverain tiers sont toujours des cas

insignifiants, des différends pour lesquels on est parfaitement résolu

des deux parts à ne pas faire la guerre et que l’on soumet à un tiers

simplement pour s’en débarrasser et ne pas éterniser une discussion sur

un rien. C’est une manière élégante et courtoise de tirer à pile ou

face; ce n’est pas autre chose.

Mais quand il s’agit d’affaires importantes il en va tout autrement et,

depuis même la conférence de la Haye de 1899, je ne sache pas que

l’Angleterre ait soumis à un arbitre la question du Transvaal, ni la

Russie la question japonaise.

M. Richet insiste. Songez, dit-il, à tout ce qui pèsera sur la nation

qui n’aura pas accepté la sentence de la magistrature nationale même

dépourvue de toute sanction. «L’Europe hostile, la nation [dont le

gouvernement se sera révolté contre la sentence arbitrale] incertaine,

prête à la révolte et même à la révolution, l’armée hésitante...»

Voyez sur quoi doivent compter ceux qui veulent une magistrature

internationale et qui la veulent sans sanction! Ils doivent compter sur

l’antipatriotisme de la nation et de l’armée! Ils doivent compter que

cette nation préférera une sentence, où elle aura pu être lésée, _à

elle-même_. Ils doivent compter, au moins, qu’elle préférera l’humanité

à elle-même. Ils supposent des nations qui n’auront plus de patriotisme

et des armées qui n’auront plus d’honneur militaire. Rien ne prouve

mieux que le pacifisme est inconsciemment à base d’antipatriotisme,

puisque, pour se voir adopté, il doit supposer d’abord que le

patriotisme n’existe plus.

Pour en mieux parler, le pacifisme est un état d’esprit où l’on ne se

rend pas compte de ce que c’est que le patriotisme encore aujourd’hui

dans la plupart des peuples et où l’on croit qu’il est si faible qu’il

suffirait _qu’on en condamnât une manifestation pour qu’il fléchît_,

proposition qui renferme un formidable contresens.

Car enfin le rêve que fait ici M. Richet est celui-ci. Une nation est

condamnée en ses prétentions par un tribunal composé en majorité

d’étrangers: elle est condamnée; aussitôt, pour ne pas faire la guerre

étrangère à quoi elle songeait, elle fait la guerre civile. Voilà une

nation que le patriotisme anime peu et que l’humanitarisme pousse loin!

C’est une nation, jusqu’à nouvel ordre, bien invraisemblable.

Ceci est pourtant une des idées qui viennent nécessairement quand on

recule devant le parti de donner au tribunal international une sanction.

Car encore est-il qu’il en faut une. Si cette sanction n’est pas une

force militaire mise à la disposition du tribunal, que reste-t-il? Que

les nations condamnées exécutent _elles-mêmes_ la sentence sur

elles-mêmes. S’il n’y avait pas de gendarme pour conduire le condamné en

prison, que resterait-il? Rien, sinon qu’il y allât tout seul. On

trouvera peu de condamnés de ce tempérament-là.

Mais encore il peut y avoir autre chose comme sanction que la contrainte

par les armes. Par exemple, ne pourrait-il pas être établi (Richet) que,

en cas par une puissance de refus d’exécution de la sentence, les autres

États ne sont plus liés par les traités de commerce conclus avec cette

puissance; que, dans le même cas, ils interdisent sur leur territoire la

souscription publique d’emprunts faits par cette puissance? Ne

pourrait-il pas être établi (_id._) qu’au moment où le litige est déféré

aux arbitres, chaque nation en procès remet à une tierce puissance un

cautionnement dont le chiffre sera fixé dans une première séance

préparatoire par la cour d’arbitrage?»

Ce sont là ce qu’on peut appeler les sanctions financières et

commerciales. Ceci est certainement beaucoup plus sérieux, et il est

très séduisant. Seulement, pour établir le tribunal international, il

faut d’abord le faire accepter par les nations. Or rien n’est de nature

à empêcher qu’il le soit comme l’énormité des prétentions qu’on lui

permet d’avoir et que l’on veut qu’il ait. Voilà un tribunal qui

forcera,--car s’il n’a pas le droit de les y forcer, il n’y a plus

rien,--qui forcera les nations neutres, toutes les nations neutres, à

rompre des traités de commerce dont elles tirent des avantages

considérables; car si elles n’en tiraient point, elles n’auraient pas

conclu ces conventions. Voilà un tribunal qui, avant tout débat, a le

droit de faire payer aux nations en procès, une indemnité de guerre, je

me trompe, une indemnité de paix, aussi considérable qu’il lui plaira,

et de ruiner, pour le bon motif, je le reconnais, des nations qui après

tout envisagent encore et sont bien obligées d’envisager une guerre à

faire. Voilà un tribunal qui, de ces deux façons, est absolument maître

de la fortune des nations, de toutes les nations!

Ou je crois qu’aucun peuple ne voudra d’un tribunal pareil; ou je crois,

et nous voilà y revenant, que pour avoir une pareille puissance, le

tribunal en question devra avant tout avoir été nanti d’une gendarmerie

colossale.

M. Richet est si convaincu au fond que ces sanctions sont du domaine de

l’impossible, qu’après les avoir énumérées et exposées très

lumineusement, il s’empresse d’ajouter: «Mais _il n’en sera pas

besoin_.»

Il n’en sera pas besoin! Qu’est-ce qui suffira donc? Il suffira de la

sanction morale. Il suffira du respect qu’inspirera à tous la majesté du

tribunal international.

On a vu plus haut que je ne m’arrête pas à cet argument, qui n’est qu’un

cercle. Ou les nations seront tellement, toutes, partisans de la paix à

tout prix, qu’elles obéiront toujours au tribunal, et dans ce cas le

tribunal est inutile; ou c’est parce que les nations sont de tempérament

à faire la guerre qu’on institue le tribunal, et alors il faut que le

tribunal ait une force en main pour les contraindre. Si, dans une

nation, il n’y avait que gens décidés à ne jamais se faire du tort

réciproquement, il n’y aurait pas besoin de tribunaux; parce qu’il y a

des gens qui sont de caractère à se faire du tort réciproquement, il

faut des tribunaux et aussi il faut qu’ils aient une force

contraignante. Donc, ou le tribunal international est inutile; ou, s’il

est nécessaire qu’il soit, il est nécessaire aussi qu’il soit armé.

Nous voilà donc acculés à cette solution: tribunal international ayant

une gendarmerie; tribunal international avant une armée. Mais un

tribunal international ayant une armée, c’est un État! Évidemment c’est

un État. De même que dans un groupe humain l’État existe quand

quelqu’un, prenant des décisions et, rendant des jugements, a une force

prépondérante pour faire exécuter tout cela, et que l’État n’existe que

dans ces conditions; de même quand vous aurez créé, au-dessus des

nations, quelqu’un rendant des jugements et prenant des décisions et

nanti d’une force matérielle suffisante à les faire exécuter, vous aurez

créé un État; ou plutôt, de toutes les nations, ou d’un grand nombre de

nations, de toutes les nations d’Europe par exemple, vous aurez formé un

seul État.

Il n’y a aucune exagération dans cette formule; car, comme en convient

très judicieusement M. Richet lui-même, ce n’est pas une petite armée

qu’il faudrait au tribunal international, c’est une armée colossale.

Voici pourquoi. L’armée du tribunal international est l’armée de la

paix, est l’armée du droit. L’armée du droit _ne doit jamais être

vaincue_. «Le gendarme doit toujours, quoi qu’il arrive, être le plus

fort», sans quoi il perd tout son prestige, et de même celui qui

l’emploie. A cause de cela il faudrait au tribunal international une

armée plus forte, aussi forte au moins que toutes les armées

particulières des diverses nations ensemble. Or, voyez-vous les

différents peuples de l’Europe prélevant chacun la moitié de son armée

pour la donner au tribunal international? Vous pouvez très bien le voir;

cela n’a rien d’impossible; mais si cela est, ce sera le signe que

toutes les nations d’Europe, d’esprit et de volonté, ne forment déjà

qu’un État et ne sont plus que des provinces de la même nation.

Donc le tribunal international et les États-Unis d’Europe, ce ne sont

pas deux choses, c’est la même chose; ou ce sont deux choses dont l’une

n’est que l’organisation de l’autre, dont l’une n’est que la

régularisation de l’autre, et qui doute que l’une soit possible doit

douter que l’autre le soit. En d’autres termes, le tribunal

international n’est possible qu’après les États-Unis d’Europe faits ou

en même temps qu’ils se feront. En d’autres termes, ce n’est pas le

tribunal international qui fera les États-Unis d’Europe; c’est les

États-Unis d’Europe qui feront le tribunal international.

Le vice de toute cette argumentation, c’est que, toujours, pour résoudre

le problème on suppose le problème résolu. Pour pacifier toutes les

nations on institue quelque chose qui suppose les nations pacifiées;

pour unifier toutes les nations on invente quelque chose qui suppose

toutes les nations unifiées. Voilà le cercle, d’où bien heureux celui

qui pourra sortir.

C’est bien pour cela que M. Richet, qui est très intelligent, se ramène

toujours à son idée de tribunal international désarmé. Pour désarmer il

faut que le tribunal soit désarmé lui-même. Oui, mais le tribunal

international désarmé, j’ai cru démontrer qu’il serait impuissant,

l’autorité morale étant nulle excepté sur ceux qui sont convaincus

d’avance, et ceux-ci n’ayant pas besoin de tribunal. Le tribunal

international sans sanction ne convertira que des convertis et ne

séparera que gens ne voulant pas se battre. Et le tribunal international

armé n’aura pu l’être que par gens décidés pour jamais et depuis

longtemps à ne jamais faire la guerre.

Donc, ou armé ou désarmé, aussi bien dans un cas que dans l’autre, le

tribunal international, s’il est possible, sera inutile; et s’il serait

utile qu’on le fît, il sera impossible de le faire.

On me dira: on sort des cercles logiques, parce que dans la réalité il

n’y a pas de cercles; il y a plutôt des spirales: on croit tourner,

mais, le circuit fait, on se trouve, non au point de départ, mais un peu

en avant ou un peu en arrière. Supposons institué le tribunal

international sans sanction. Il est très vrai qu’il est très impuissant;

mais il ne l’est pas tout à fait. Il y a chez les peuples de la volonté

de puissance et de la volonté de repos. Y eût-il beaucoup moins de

volonté de repos que de volonté de puissance, la volonté de repos est

encore un élément réel, qui existe et qui entre en compte. C’est cet

élément que le tribunal international ramasse en lui en quelque sorte et

de dispersé fait central et d’intermittent fait permanent. N’est-ce rien

que cela? L’habitude peut se prendre de soumettre au tribunal

international d’abord de très petits différends, au lieu de les

soumettre tantôt à un souverain tiers, tantôt à un autre; puis des

querelles plus considérables. Une certaine pudeur, un certain respect

humain, peuvent se répandre, qui feront qu’on n’osera guère se jeter

dans une lutte armée sans avoir au moins fait le geste de soumettre le

procès au tribunal international, et cette courtoisie toute de forme

finira par entraîner quelques bons effets, la forme ayant toujours

quelque influence sur le fond.

Tout cela est raisonnable, et je voudrais laisser à ces considérations

une certaine force. Le tribunal international ne sera jamais, à mon

avis, un pacificateur; mais il peut être un modérateur; il peut être un

atermoyeur; il peut faire perdre du temps, ce qui avant les hostilités

est une chose excellente. Si un tribunal international, auquel il eût

été d’usage de soumettre les différends avant de se battre, eût existé

en 1870, la guerre, par le seul fait du temps perdu en démarches

préliminaires, eût peut-être été évitée, et encore qu’il soit certain

qu’il y aura toujours des peuples qui feront sauter en pleine paix les

vaisseaux de leurs voisins et qui deux ans après seront conviés à signer

des traités d’alliance avec les peuples les plus civilisés du monde, ce

qui prouve que nous sommes en pleine barbarie, cependant il n’est pas

impossible que le tribunal international rende de temps en temps

quelques services.

Oui; seulement une chose reste qui m’inquiète à son égard, c’est qu’il

échouera souvent et qu’il serait presque nécessaire, pour qu’il

subsistât, qu’il n’échouât jamais. Cette autorité morale qu’on rêve pour

lui et dont on le voit déjà tout revêtu, il ne l’aura pas de lui-même et

du seul fait qu’il existera. Il ne l’aura que s’il réussit très souvent

et presque toujours, et un échec lui enlèvera plus d’autorité que vingt

succès ne lui en donneront. En somme, le tribunal international sera un

aréopage de vieillards illustres, de diplomates fatigués, d’hommes

d’État honoraires, parmi lesquels on pourra toujours dire et l’on dira

toujours que l’intrigue circule, autour desquels on dira toujours que

les sollicitations et les intimidations rôdent. Il n’aura pas beaucoup

d’autorité dans le monde.

Pour qu’il en eût, il faudrait que, dans un monde qui serait religieux,

il eût un caractère religieux, et, quand on songe au peu qu’a pu faire

la papauté au moyen âge dans le sens de la pacification, on s’excuse

d’être un peu sceptique sur le concile laïque permanent de la paix

européenne.

Combien vaudrait mieux, et c’est à quoi j’ai toujours songé, une ligue

des faibles! En gros et même à proprement parler, ce qu’on appelle «le

droit», c’est l’intérêt des faibles. Le droit n’a été inventé que pour

que le faible ne fût pas dévoré par le fort. Donc le faible est par

définition dépositaire du droit. C’est la coalition des faibles contre

les forts qui dans les États a créé le droit, c’est-à-dire la répression

des forts dans leurs entreprises ou dans leurs mauvaises intentions à

l’endroit des faibles. Tout de même, dans le monde entier, ou dans une

partie considérable du monde, comme l’Europe, les faibles, en se

considérant toujours comme solidaires, devraient créer le droit par leur

solidarité même. Considérant que les grands États ne songent qu’à

s’agrandir, les petits États devraient toujours, quelque petit peuple

qui fût attaqué, se tenir pour attaqués eux-mêmes (puisque cela doit

infailliblement leur arriver un jour) et créer des difficultés à

l’agresseur. Ils formeraient ainsi une ligue pour le droit et pour la

paix; ils formeraient précisément le tribunal international pourvu d’une

force très suffisante pour arrêter les entreprises de la force.

Mais je reconnais qu’en Europe, actuellement, il est bien tard, les

petits peuples étant désormais très peu nombreux et étant très

dispersés.

Quoi qu’il en soit, il n’y a que deux moyens pratiques pour arriver à la

paix, c’est ou la ligue des faibles contre les puissances ascendantes,

imposant à celles-ci de s’arrêter; ou, au contraire, la création d’un

empire si fort qu’il fera régner la paix comme l’Empire romain la

faisait régner. Il faut quelqu’un qui soit tel que pas un coup de canon

ne puisse se tirer sans sa permission, et ce quelqu’un peut être soit

une coalition de nains, soit un géant. Entre les deux, la chimère c’est

la création d’une personne morale, très respectable sans doute, mais qui

n’imposera jamais la paix qu’à la condition que personne ne veuille de

la guerre.

Le pacifisme · 第 20 / 22 题