LE PATRIOTISME INTERNATIONAL.

Entre le patriotisme et l’antipatriotisme, il existe un tiers parti, un

système mixte, qui consiste à combiner le patriotisme et l’humanitarisme

en proportions diverses et du reste assez difficilement déterminables.

N’est-il pas vrai, disent les partisans de cette doctrine, qu’il faut

aimer son pays et qu’il faut aussi aimer l’humanité? Sachons donc aimer

l’un et l’autre et trouvons le moyen d’aimer l’un et l’autre,

efficacement et sans que l’amour que nous portons à celle-ci fasse tort

à l’amour que nous portons à celui-là. Le problème, c’est d’être

européen tout en restant très français et très humain tout en restant

très européen. Est-il insoluble? Nous ne le croyons point. Il nous

paraît même très facile.

De cette pensée, ingénieuse et généreuse du reste, est né ce qu’on peut

appeler et ce que ses partisans eux-mêmes appellent le patriotisme

international, le patriotisme cosmopolite, le patriotisme

antinationaliste, tous mots bizarres et féconds en contresens et

équivoques et qu’il faudrait remplacer par ceux-ci, un peu plus longs:

«le patriotisme tempéré par l’amour de l’humanité» ou «l’humanitarisme

tempéré par l’amour de la patrie».

A différents degrés, car c’est ici qu’il y a une foule de degrés et de

nuances, M. Jaurès, M. Lavisse, M. Aulard et M. Naquet lui-même, moins

intransigeant qu’il ne nous a semblé être dans la citation que nous

avons faite plus haut de lui, sont les représentants de cette doctrine,

nécessairement un peu flottante et qui se cherche encore plus qu’elle ne

se saisit. M. Aulard a trouvé un «toast» de Danton où cette théorie se

montre déjà, il faut le reconnaître; mais, il faut le confesser aussi,

plutôt à l’état de phrase qu’à l’état d’idée. Le 20 juin 1790, Danton, à

la Société du Jeu de Paume, dit, d’après le procès-verbal de la fête:

«que le patriotisme ne devait avoir d’autres bornes que l’univers et

qu’il proposait de boire à la santé, à la liberté, au bonheur de

l’univers entier.» Il y avait là Barnave et Robespierre; «tous burent à

un patriotisme aussi large que le monde.» Les faits, moins de deux ans

après, ramenèrent Danton à un patriotisme moins large que cela; mais il

faut bien voir dans les paroles de Danton en 1790 une idée vague, non

pas de patriotisme s’étendant aux bornes de l’univers, ce qui, ce me

semble, ne signifie rien, mais de cosmopolitisme devant remplacer un

jour le patriotisme.

Personnellement M. Aulard dit quelque part (_Dépêche de Toulouse_, 9

décembre 1905) quelque chose de très intéressant dans cet ordre d’idées:

«Non, la patrie n’est pas un dogme auquel il faille croire sans

raisonner. Si nous aimons la France, _si nous sommes aussi patriotes

qu’internationalistes_, c’est que la France a des titres très réels,

vérifiables, démontrables, à l’amour de tous les Français et à la

gratitude du genre humain.»

Il me semble que cela veut dire qu’un patriote international n’aime son

pays que par reconnaissance personnelle et aussi qu’en tant que son pays

a rendu des services à l’humanité. Il en résulterait qu’un pauvre petit

pays qui n’aurait pas de gloire, qui n’aurait pas de littérature lue en

dehors de ses frontières, qui n’aurait pas proclamé les principes de

1789, n’aurait que la moitié ou le tiers des titres qu’il faut pour être

aimé, et qu’un pauvre petit pays qui n’aurait rendu à ses enfants que le

service de les mettre au monde n’aurait plus de titre du tout à leur

amour.

Quand le patriotisme se «raisonne» ainsi, il faut bien reconnaître qu’il

ne s’applique plus qu’aux grandes nations, qu’aux nations glorieuses et

qu’il est comme inapplicable aux nations faibles et aux nations

vaincues. Oh! je sais qu’_en fait_ il en est un peu ainsi et que le

patriotisme est plus fort chez les nations qui ont des titres à la

gratitude et surtout au respect et à la terreur de l’univers; mais de ce

fait faire une théorie, cela me paraît aller contre l’essence même du

patriotisme, qui a toujours consisté à aimer sa patrie telle qu’elle

est, comme on aime son père tel qu’il est. A le prendre ainsi, le

patriotisme international est un patriotisme conditionnel: «Je vous

aime, ô patrie, _si_ vous avez rendu des services réels, très réels,

démontrables et vérifiables; sinon, non, ou peu. Je vous aime, ô patrie,

surtout _si_ vous avez rendu des services à l’humanité; car je suis

homme avant d’être vôtre. Sinon, non, ou moins.»

Cela revient à dire que chez moi, patriote international, l’homme

s’oppose au citoyen d’abord, _puis_ consent à se combiner avec le

citoyen si la patrie satisfait les désirs et les fiertés de l’homme, se

refuse à cette combinaison dans le cas contraire. Qu’est ceci, sinon un

patriotisme indépendant et conditionnel?

Oui, le patriotisme tempéré par l’internationalisme est indépendant et

conditionnel, et c’est-à-dire qu’il n’est plus le patriotisme du tout,

ou ce qu’il s’en faut qu’il ne le soit plus est peu de chose. Il est

parfaitement vrai que le patriotisme, à se raisonner, peut s’accroître;

mais, à se raisonner, court encore plus de risques de se détruire. C’est

qu’il est un sentiment; et un sentiment qui devient une idée, comme tous

les sentiments; mais qui, en devenant une idée, risque de trop

s’analyser, et, en trop s’analysant, de se détendre. Introduire, pour

ainsi parler, l’humanitarisme dans le patriotisme, c’est y introduire un

dissolvant subtil et redoutable.

Ce même patriotisme international, je le trouve chez M. Gustave Naquet

dans le même article que j’ai cité plus haut et qui doit en effet être

cité dans deux chapitres différents de mon livre, puisqu’il est tantôt

purement antipatriotique, tantôt mi-parti patriotique, mi-parti

humanitaire. M. Gustave Naquet écrit donc: «Enseigner aux enfants à

aimer leur patrie, c’est, hélas! leur apprendre à respecter une

discipline odieuse; c’est leur dire, comme le fait à tout propos

l’empereur Guillaume, que le devoir du soldat est de tirer, sans

hésitation, sur son père si ses chefs le lui commandent... Nous avons vu

en 1870 et les Boërs ont montré au Transvaal, au contraire, ce que peut

faire pour se défendre un peuple indiscipliné, mais fort du sentiment de

son indépendance et de sa liberté. [Il me semble en effet qu’on a vu ce

qu’il peut: il peut être battu; cet éloge de l’indiscipline est

singulier; mais passons.] _Enseignez aux enfants l’amour de la patrie;

je le veux bien; mais de la patrie élargie, de la grande patrie se

confondant avec le monde civilisé_, en attendant qu’elle s’étende à

l’intégrité mondiale; enseignez-leur aussi le culte de la patrie morale,

de cette patrie que limitent, non plus les fleuves et les montagnes,

mais les idées, de cette patrie qui fait de nous, de Bebel, de Hyndmam

et de Bakounine des compatriotes... Mais abandonnez résolument le vieil

enseignement nationaliste qui est un anachronisme en France, 105 ans

après la grande explosion de 1789...»

Si l’on veut tirer quelque chose de précis de ces généralités un peu

vagues, on trouve ceci, à ce qu’il me semble: Tout homme a deux patries,

la sienne et puis l’humanité; il doit les aimer toutes les deux;

seulement il doit aimer la première en fonction de la seconde, autant

que la première peut contribuer à l’avènement de la seconde; et par

conséquent il ne doit aimer la première que conditionnellement et

provisoirement: conditionnellement, c’est-à-dire si l’on voit bien

qu’elle s’associe au mouvement humanitaire; provisoirement, c’est-à-dire

jusqu’au jour où la patrie humaine, la patrie mondiale, sera constituée.

On voit assez que ce patriotisme conditionnel, comme il l’était tout à

l’heure, et maintenant conditionnel et provisoire, ne peut être

qu’excessivement faible, comme en effet l’auteur le veut excessivement

faible. Car étant conditionnel, il mène à ceci: j’aimerai ma patrie si

je la vois tendre à se confondre avec le monde, et donc je ne l’aimerai

qui si elle tend à disparaître; je n’aimerai ma patrie que si elle n’est

pas patriote; ou je l’aimerai d’autant moins qu’elle sera plus patriote

et d’autant plus qu’elle le sera moins. Et cela ne peut être qu’un

patriotisme très hésitant et très circonspect. Que pouvez-vous tirer

d’un patriotisme hésitant et circonspect?

Et d’autre part, étant provisoire, le patriotisme sera profond tout

juste comme ces sentiments auxquels on ne songe qu’à renoncer: j’aime ma

patrie, mais avec l’espoir et le désir que le temps vienne où je n’aurai

plus à l’aimer; j’aime ma patrie, mais je souhaite d’être débarrassé le

plus tôt possible du soin de lui être dévoué; j’aime ma patrie, mais

puissé-je ne pas l’aimer!

Le patriotisme conditionnel et provisoire est tellement sur les limites

du patriotisme qu’il ne peut plus en vérité s’appeler de ce nom et être

considéré comme tel. Le patriotisme conditionnel et provisoire se charge

de tant de restrictions qu’il se détruit. Le patriotisme conditionnel et

provisoire est un patriotisme qui se corrige avec tant de soin qu’on

voit bien qu’il se défie de lui-même et qu’il se blâme profondément au

moment même qu’il s’affirme. C’est un patriotisme qui ne se saisit que

dans le remords qu’il a de se sentir. Il ressemble à l’amour que l’on a

pour une femme indigne: on l’aime avec tant de regret de l’aimer et tant

d’espoir qu’on ne l’aimera plus, qu’il est assez probable que l’on est

amoureux d’elle, mais qu’on ne l’aime pas.

Avec M. Jaurès, ce patriotisme international devient, autant que j’en

puis juger, car je ne comprends pas toujours M. Jaurès, dont je

n’incrimine que moi, une sorte de subordination du patriotisme à l’ordre

général, au moins à l’ordre européen et au mouvement général qui emporte

les peuples vers la démocratie pacifique ou la pacification

démocratique. Il me semble ainsi. M. Jaurès écrit: «... Mais ce

programme de civilisation, de liberté et de paix, comment la nation

allemande pourra-t-elle l’adopter tant que ses gouvernants pourront avec

quelque apparence lui faire peur des projets persistants de revanche

militaire de la France? Là est un des nœuds de l’ordre européen. Tant

que la France n’aura pas déclaré nettement _qu’elle ne compte que sur la

croissance de la démocratie européenne pour restituer à tous les

violentés le droit de disposer d’eux-mêmes_; tant qu’elle n’aura pas

décidément éliminé de sa politique toute pensée même secrète, toute

velléité même obscure, toute possibilité même lointaine, de revanche,

toute la politique européenne souffrira d’un malaise profond. C’est la

leçon éclatante, irrésistible, qui ressort de toute la politique de M.

Delcassé...»

Ceci est une correction, assez forte peut-être, du mot de Léon Gambetta.

Gambetta disait: «Pensons-y sans cesse; n’en parlons jamais.» M. Jaurès

dit: «N’en parlons jamais; n’y pensons jamais, même secrètement»; et

c’est la différence peut-être de la France d’il y a trente ans à celle

d’aujourd’hui.

Mais généralisons la question pour qu’elle soit moins brûlante. L’idée

de M. Jaurès est celle-ci: Les nations sont comme attelées à une grande

œuvre de civilisation, de liberté et de paix. C’est là l’essentiel,

c’est là le vrai, c’est là le but véritable auquel il convient de penser

que tous les autres sont subordonnés. On m’accordera cela. Or le souci

de développer sa nationalité autrement que par les œuvres de

civilisation, de liberté et de paix, le souci de développer sa

nationalité matériellement, _contrarie_, ne peut que contrarier l’œuvre

générale de la civilisation, de la liberté et de la paix. Plaçons-nous

en 1858. Il ne faut pas dire aux Italiens: «Tendez à l’unité et secouez

le joug de l’Autriche et de ses lieutenants; car le programme de

civilisation, de liberté et de paix, l’Autriche ne pourra pas l’adopter

tant que ses gouvernants pourront avec quelque apparence lui faire peur

des projets d’agression de l’Italie.» Il faut donc dire aux Italiens:

«Restez résignés sous le joug et ne comptez que sur la croissance de la

démocratie européenne pour restituer aux Vénitiens, aux Milanais et aux

Toscans le droit de disposer d’eux-mêmes.»

Plaçons-nous en 1865. Il ne faut pas dire aux Allemands: «Tendez à

l’unité et faites-vous une grande patrie contre la France toujours

conquérante; car le programme de civilisation, de liberté et de paix, la

France ne pourra pas l’adopter tant que ses gouvernants pourront avec

quelque apparence lui faire peur des projets d’agression allemande.» Il

faut dire aux Allemands: «Restez divisés et ne comptez que sur la

croissance de la démocratie européenne pour obtenir le droit de disposer

de vous-mêmes selon vos vœux.»

M. Jaurès subordonne le patriotisme de chacun au progrès de tous et,

s’avisant que le patriotisme de chacun est précisément un obstacle au

progrès de tous, il conclut ou laisse conclure que le patriotisme doit

toujours exister, sans doute, mais toujours s’effacer devant le progrès.

Donc ce patriotisme subordonné est un patriotisme latent et qui doit

rester latent, un patriotisme silencieux et qui doit toujours s’imposer

silence à lui-même, un patriotisme ardent, mais qui couve et qui doit

toujours couver, un patriotisme étouffé et de qui le premier devoir est

de s’étouffer continuellement.

Je ne dis point qu’à s’exercer ainsi et à exercer ainsi ses devoirs il

cessera d’être; mais certainement il finira par être faible. Subordonner

le patriotisme aux grands intérêts de l’humanité, soyons sincères et

j’entends par là soyons sincères avec nous-mêmes, c’est ne voir dans le

patriotisme qu’un obstacle et ne tendre, consciemment ou inconsciemment,

qu’à le supprimer. Subordination du patriotisme, c’est sacrifice du

patriotisme.

Avec M. Lavisse le patriotisme n’est plus subordonné et il n’est plus

conditionnel; mais il reste provisoire; et du reste on est autorisé,

tout en le considérant surtout comme provisoire, à le tenir pour un peu

conditionnel et pour partiellement subordonné. Il est tout en nuances.

M. Lavisse (discours de Nouvion-en-Thiérache, août 1905) veut qu’on aime

passionnément sa patrie, comme il le voulait jadis dans les textes de

lui que nous avons rapportés; mais 1º il se tourne vers l’humanité de

l’avenir comme vers le but où nous devons marcher et comme vers l’œuvre

que nous devons accomplir _par_ la patrie; la patrie n’est plus que

fonction de l’humanité, et voilà qui sent plus qu’un peu le patriotisme

subordonné;

2º Il admet la guerre; mais il proclame «qu’elle est en décadence», ce

qui comme fait est contestable, surtout quand on songe que, comme je le

dis toujours, c’est en paix que l’on fait la guerre et quand on songe

que les inventions belliqueuses se multiplient tous les jours chez tous

les peuples; et il s’écrie que «travailler contre la guerre c’est agir

dans le sens de l’avenir», et voilà qui sent très fort le patriotisme

conditionnel; car dire aux peuples et surtout aux enfants qu’il faut se

préparer à la guerre en la détestant d’avance, c’est les amener à

conclure qu’il ne faut que se résigner à la guerre à la dernière

extrémité et par conséquent ne servir sa patrie que s’il est vingt fois

prouvé qu’elle est absolument dans son droit; et oui, voilà qui est très

près du patriotisme conditionnel, du patriotisme qui est toujours en

train de se chicaner et de se marchander lui-même;

3º Il voit avec plaisir le drapeau «flotter haut dans le ciel»; mais il

salue avec amour le jour «où les peuples mettront en faisceau tous les

étendards et, après avoir salué une dernière fois ces vénérés symboles,

les brûleront en feu de joie», et ceci est nettement et formellement le

patriotisme provisoire. Ne va-t-il pas de soi que présenter un sentiment

qui n’est fort que s’il est simple, comme un sentiment provisoire,

imposé par les circonstances et dont il faut souhaiter ardemment qu’on

soit un jour débarrassé, et dont il faut travailler, sinon à se

débarrasser, du moins à agir de telle sorte qu’on en soit débarrassé un

jour; c’est moins de ce sentiment faire l’éloge qu’à ce sentiment faire

son procès. C’est présenter l’état d’âme patriotique comme une _étape_,

une étape douloureuse après laquelle viendra une ère de prospérité, de

grandeur, de bonheur et de feux de joie. Or présenter l’état d’âme

patriotique comme une étape, c’est, ou bien peu s’en faut, le taxer de

barbarie, comme faisait Lamartine, puisqu’on présente la civilisation

comme son contraire.

Patriotisme conditionnel, patriotisme subordonné, patriotisme

provisoire, tout cela est toujours, sans que les théoriciens de ces

doctrines s’en aperçoivent, de l’antipatriotisme déguisé, de

l’antipatriotisme qui se trompe sur lui-même et qui se prend naïvement

pour ce qu’il n’est pas; et, pratiquement surtout, mais même

théoriquement, comme je voudrais l’avoir prouvé, il n’y a de patriotisme

que le patriotisme sans épithète.

Avez-vous remarqué que l’épithète est presque une négation? «Je vous

aime bien» ne veut pas dire: «Je ne vous aime pas»; mais ne veut pas

dire: «Je vous aime.»

--N’appelez-vous donc patriotisme que le patriotisme aveugle?

--Certainement! _L’exercice du patriotisme_ doit être plein de

discernement; mais _le patriotisme_ doit être aveugle. Il faut avoir et

conserver tout son discernement pour savoir le moment où l’on exercera

son patriotisme, pour savoir, tranchons le mot, le moment où l’on se

battra, et jusqu’à quel moment il conviendra et il sera utile de se

battre, etc. Mais le patriotisme en soi doit être parfaitement aveugle;

il ne doit pas se discuter lui-même, se mesurer, se conditionner, se

subordonner, se nuancer, et s’il commence à faire une de ces opérations,

c’est déjà que, tout en croyant exister, il n’existe plus. Bismarck

était le plus avisé des hommes pour savoir jusqu’où il pouvait aller et

quand il était utile d’agir et quand il l’était de s’abstenir; mais sur

le patriotisme lui-même il ne discutait pas et ne songeait pas à

discuter; il ne le subordonnait à rien et il lui subordonnait tout; son

patriotisme était un bloc.

Ainsi le patriotisme doit être, s’il veut être. Le patriotisme, point du

tout en ses manifestations, mais en soi, sera aveugle ou il ne sera pas.

J’ai souvent songé, à quoi ses partisans n’ont point pensé sans doute,

que le patriotisme international était une manière de patriotisme

ecclésiastique. Je disais plus haut que les religions ne sont point

patriotiques par elles-mêmes, puisqu’elles prétendent à être

universelles et cosmopolites, et puisque par définition elles sont

cosmopolites et universelles; mais que, cependant, elles sont éléments

de patriotisme, parce que dans chaque nation elles prennent une couleur

particulière, parce que dans chaque nation elles sont une église et que

cette église a un caractère national. Il en est un peu de même du

patriotisme international. Dans le patriotisme international l’humanité

c’est la religion et la France c’est l’église. Le patriote international

est avant tout humanitaire; mais il est fier d’être de tel pays _en

tant_ que ce pays occupe une place brillante dans l’humanité. Il est

avant tout humanitaire, mais de quelle façon l’est-il? Il l’est à

l’anglaise, à l’allemande ou à la française, et de l’être de cette

façon, il est satisfait, et cette satisfaction est, j’en conviens, une

manière de patriotisme.

Quand M. Aulard dit: «Certes, je suis patriote français; mais je sais

pourquoi; c’est parce que la France a fait la Révolution de 1789,

laquelle est une grande œuvre humanitaire»; il raisonne exactement comme

le catholique,--et ce n’est pas à dire qu’il raisonne mal,--comme le

catholique qui dit: «Je suis patriote français; mais je sais pourquoi;

c’est parce que la France est la fille aînée de l’Église.»

Voilà ce que j’entendais en disant que le patriotisme international est

une manière de patriotisme ecclésiastique.

--Et par conséquent, il faut bien que vous conveniez que le patriotisme

international ne laisse pas d’être un patriotisme!

--J’en conviens parfaitement. Seulement je dois faire remarquer qu’entre

le patriotisme ecclésiastique proprement dit et le patriotisme

international, s’il y a des ressemblances, et considérables, il y a des

différences plus grandes encore.

Il y a des ressemblances. Comme le patriotisme et la religion peuvent

tirer le patriote croyant en divers sens et le partager, tantôt lui

donnant comme but la grandeur de sa religion, tantôt lui donnant comme

but la grandeur de sa patrie, d’où peuvent naître des conflits de

devoirs et des déchirements de conscience; de même l’humanitarisme et le

patriotisme peuvent écarteler le patriote international à tel point que,

par exemple, il se demande s’il doit porter les armes et quelquefois se

refuse, avec douleur, mais avec énergie, à les porter.

Comme le patriotisme et la religion peuvent lutter dans le cœur du

patriote croyant de telle sorte que l’un des deux soit vaincu, ce qui

aura pour résultat que le croyant, par exemple, reniera sa patrie

infidèle à sa religion et deviendra un émigré à l’intérieur; de même

l’humanité et le patriotisme peuvent se quereller dans le cœur du

patriote international, de telle sorte, par exemple, que le patriote

international sera amené à condamner sa patrie conquérante, querelleuse

et perturbatrice de la paix, du progrès et de la civilisation.

Voilà les ressemblances, qui sont frappantes.

Les différences sont cependant sensibles, et il est important de les

considérer. Le patriote croyant fait partie, en effet, d’une association

universelle qui peut entrer en conflit ou tout au moins en opposition

avec le pays auquel appartient le patriote croyant. Mais cette

association universelle a, par-dessus tout et avant tout, un but qui

n’est pas terrestre. Elle vise à associer tous les hommes dans l’amour

d’un Dieu et dans l’espérance d’un bonheur mérité qui ne sera atteint et

goûté qu’au delà de la tombe. Son royaume véritable n’est pas de ce

monde. Le but qu’elle indique du doigt et la «grande patrie» où elle

montre les hommes enfin réunis ne sont pas ici-bas. Il en résulte que

les conflits qui peuvent s’élever entre elle et une patrie terrestre ne

peuvent pas être très aigus, à moins qu’à les rendre aigus tel ou tel

homme ne s’applique avec une obstination qui, précisément, ne sera pas

d’un bon croyant.

Je suis chrétien et je suis français. La France entre en lutte avec le

christianisme. Il ne se peut point que mon amour pour la France n’en

soit pas refroidi; mais le christianisme est avant tout pour moi une

espérance et une confiance dans l’_au delà_, et il est au delà de la

France comme il est au delà de tout. Je suis uni à tous les chrétiens

dans le temps d’abord, mais surtout dans l’éternité. Je suis uni à tous

les chrétiens dans un sentiment et dans une foi qu’aucun fait humain ne

peut ni détruire, ni entamer, ni même contrarier d’une façon sensible.

Je suis uni à tous les chrétiens dans le divin, contre quoi rien de ce

qui est humain n’a de puissance. Quoique affligé des hostilités des

Français contre les chrétiens, je puis donc, en restant chrétien, rester

français, et en restant français rester chrétien. Je puis toujours

désirer la grandeur de la France, passionnément même, tout en restant

attaché passionnément à une religion qu’elle persécute.

Les chrétiens, bons soldats de l’empire romain, même aux temps des

persécutions, sont un exemple de cet état d’âme. Quand même il me serait

démontré, ce qui, je crois, ne l’a pas été, que ce dévouement des

chrétiens à l’empire romain est une légende à laquelle il ne faudrait

pas trop se fier, je dis que cet état d’âme est possible et j’ai montré

pourquoi il est très possible.

Le «royaume de Dieu» a cela de très excellent qu’il permet d’appartenir

à un royaume terrestre sans cesser d’appartenir au royaume de là-haut,

En mettant une patrie céleste _au-dessus_ des patries terrestres et non

pas en opposition avec elles, il permet à l’homme de se partager sans se

déchirer, le partage n’étant pas entre éléments de même nature. C’est

tout ce que j’ai d’éternel que je donne à ma religion et tout ce que

j’ai de périssable--et au besoin pour qu’il périsse--que je donne à mon

pays d’ici-bas. C’est l’homme éternel que je donne et que je consacre à

Dieu; c’est l’homme d’un jour que je sacrifie à ma patrie. Partage, oui;

conflit, point du tout, si, du moins, je sais comprendre, si je suis

vraiment religieux.

Et c’est le sens profond de la parole évangélique: «Rendez à César ce

qui appartient à César, à Dieu ce qui appartient à Dieu.»

Dans le cas du patriote international, les choses sont très différentes.

Ici tout se passe sur la terre; ici tout est d’ici-bas, strictement. Le

patriote international ne peut donc pas se partager; il faut qu’il

choisisse et qu’il se donne à tout l’un ou à tout l’autre, et qu’il soit

patriote ou qu’il soit cosmopolite. Il aura beau faire: s’il est

patriote _parce que_ cosmopolite, comme quelques-uns croient qu’ils le

sont, il faudra bien qu’il renonce à son patriotisme et au besoin qu’il

le maudisse, si sa patrie ne contribue pas à l’œuvre du progrès et de la

civilisation générale; s’il est cosmopolite _parce que_ patriote, comme

quelques-uns croient qu’ils le sont, s’il aime le monde en tant qu’homme

faisant partie d’une très belle partie du monde, «s’il élargit sa patrie

jusqu’aux limites de l’univers», il lui arrivera, comme à Danton, d’être

refoulé dans sa patrie par l’opposition que fera le monde à sa patrie à

un moment donné; car pour que l’on puisse élargir sa patrie jusqu’aux

limites de l’univers, encore faut-il que l’univers y consente, et pour

être compatriote de l’univers, encore faut-il que l’univers vous

accueille comme compatriote.

Les invasions, par exemple, dérangent bien un patriote international et

le ramènent à être un patriote pur et simple: «Plus je vis l’étranger,

plus j’aimai ma patrie», disait-on à un Français qui avait vu trois

invasions.--«Oui, répondit-il, surtout plus je l’ai vu chez moi.»

Le patriote croyant est donc un homme qui peut se partager; qui ne se

partage pas sans douleur ni sans difficulté, je le reconnais, mais qui

peut se partager. Le patriote international est un homme qui voudrait se

partager et qui ne le peut pas; parce que son patriotisme est de ce

monde et que sa religion en est aussi, ce qui met entre le patriote

croyant et lui une très considérable différence.

Le patriote international est un homme qui veut servir deux maîtres avec

un égal dévouement. Notez qu’il y réussit assez bien en temps ordinaire

et qu’il n’est pas très difficile de croire qu’on aime profondément son

pays et profondément l’humanité, et ces sentiments sont conciliables à

la condition qu’ils soient superficiels. On aime profondément son pays

et profondément l’humanité pourvu qu’on n’ait pas lieu d’approfondir. Si

l’on y est forcé, on se rend compte et l’on s’aperçoit que c’est l’un à

l’exclusion de l’autre que l’on aime, à moins que l’on n’aime ni l’un ni

l’autre, ce qui du reste est encore fréquent.

Le patriotisme international est tout en nuances changeantes, imprécises

comme celles «du cou de la colombe». Il va, de l’homme qui aime son pays

vraiment, mais qui aurait quelque honte et se croirait un peu «étroit»

s’il ne disait aimer aussi le genre humain; à l’homme qui aime son pays

et l’humanité, également, croit-il, un peu confusément, et sans

envisager volontiers l’antinomie possible et les conflits probables

entre ces deux tendances; à l’homme qui a un reste de patriotisme, mais

qui est dominé par les idées de paix, de civilisation et de progrès; à

l’homme qui n’a plus de patriotisme du tout et à qui ce sens manque,

mais qui ne peut pas rompre formellement avec ce vieux préjugé et qui le

maintient encore dans ses déclarations comme clause de style, ainsi que

les philosophes athées du XVIIIe siècle mêlaient à leurs dissertations

quelques formules religieuses; à l’homme enfin qui, n’aimant rien du

tout, ni sa patrie ni le genre humain, n’a aucune difficulté à dire

qu’il les aime tous deux, aucune difficulté même à les chérir tous les

deux avec la même indifférence.

Mais la vérité profonde, c’est que le patriotisme tempéré

d’internationalisme est un patriotisme entamé et que le patriotisme

entamé est énervé.

Patriotisme conditionnel, patriotisme subordonné, patriotisme

provisoire, sont patriotismes qui doutent de leur légitimité, et qui,

comme les rois qui doutent de leur légitimité, sont très près de

l’abdication.

Patriotisme conditionnel est patriotisme qui se refuse, ou qui se

prépare à se refuser; patriotisme subordonné est patriotisme qui voit

quelque chose au-dessus de lui et qui, par conséquent, ne se préférant

pas, ne s’aime guère; patriotisme provisoire est patriotisme qui

aimerait le jour où il ne serait plus et qui par conséquent prépare

amoureusement son suicide.

Le patriotisme international n’est pas toujours une hypocrisie; il n’est

pas toujours une illusion; il n’est pas toujours un état d’esprit confus

et obscur; il est toujours une antinomie qui ne se résout point et un

paradoxe qu’on a peine à mettre debout. Il se ruinerait à s’analyser. Il

se dissiperait à se regarder en face. S’il se considérait fixement, il

se dirait à lui-même: «Je crois bien, entre nous, que tu n’existes pas.»

Le patriotisme vrai ne se conditionne pas. Il est absolu. Le

patriotisme, comme l’altruisme, sera une foi, ou il ne sera point.

Le pacifisme · 第 18 / 22 题