L’ANTIPATRIOTISME.

Pour l’antipatriote le patriotisme est une erreur funeste à l’humanité

d’abord parce qu’il est générateur de la guerre et que la guerre est une

chose horrible; ceci est une question traitée plus haut et sur laquelle

nous ne reviendrons pas; ensuite il est une erreur funeste à l’humanité

parce qu’il est contraire à la nature humaine et contraire à la

civilisation, de sorte que les hommes, en adoptant ce _sentiment faux_

qui s’appelle le patriotisme, se mentent à eux-mêmes, à ce qu’ils sont

en soi; et d’autre part ne sont pas excusables sur ceci qu’ils se

violenteraient eux-mêmes pour arriver péniblement et noblement à une

civilisation plus élevée; car par le patriotisme et ce qui

malheureusement s’ensuit, ils tournent le dos à cette civilisation même

qu’ils prétendent poursuivre.

Le patriotisme est contraire à la nature même de l’homme, disent les

antipatriotes, pour les raisons suivantes. L’homme, pris isolément, ne

cherche, et avec pleine raison, qu’à vivre et à vivre mieux qu’il ne

vit, qu’à être et qu’à persévérer dans l’être. C’est donc par une sorte

d’aberration, qui s’explique du reste et que nous expliquerons plus

loin, qu’il fait abnégation de lui et qu’il vit non pour lui-même, mais

pour une collectivité dont il fait partie, non _en_ lui, mais _en_ une

collectivité dont il fait partie. Nous reconnaissons très bien que le

fond même du patriotisme est abnégation; mais c’est précisément cette

abnégation qui est absurde, qui est un sentiment mystique, c’est-à-dire

un sentiment qui ne peut pas donner raison de lui-même, qui ne peut pas

s’expliquer lui-même, qui se trouve absurde dès qu’il s’examine et qui,

par conséquent, n’est qu’un sentiment faux.

--Mais cependant l’homme est un animal sociable!

--Nions-nous qu’il soit sociable? Point du tout. Personne plus que nous

ne croit l’homme animal sociable; personne _autant que nous_ ne croit

l’homme animal sociable. Mais la sociabilité naturelle et normale de

l’homme n’est pas la _nationabilité_, c’est la solidarité libre. L’homme

est sociable et très sociable en ce sens qu’il s’associe à un, à

plusieurs, à un grand nombre de ses semblables pour accomplir une œuvre

dont _lui_, personnellement, tire profit, qu’il ne pourrait pas exécuter

seul et que par conséquent il a, personnellement, intérêt à exécuter de

concert avec d’autres. Mais il ne s’associe avec d’autres que pour cette

œuvre, puis pour une autre, puis pour une troisième, mais pour une seule

à la fois et se dégageant de l’association quand l’œuvre est accomplie,

et du reste étant toujours libre, en prévenant longtemps d’avance ses

collaborateurs, de s’en dégager, à moins qu’il ne se soit engagé à ne

s’en dégager jamais. En un mot, ce qui est normal et naturel entre

hommes et ce en quoi consiste la véritable sociabilité, ce sont des

engagements très fermes et très loyaux, mais libres, temporaires et

résiliables entre des hommes; ce n’est pas un engrenage universel, qui

lie, même contre leur volonté, tous les hommes d’un pays entre eux et

même entre elles les générations successives, ce qui devient quelque

chose de fou. Ce qui est naturel c’est le contrat, non la loi; ce qui

est naturel, en d’autres termes, ce n’est pas le contrat social, c’est

le contrat interpersonnel; ce qui est naturel et normal, c’est de

s’obéir à soi-même, du reste en s’associant à d’autres pour s’obéir à

soi-même plus utilement; et non d’obéir à un je ne sais quoi, tout

abstrait, qui s’appelle la Patrie et qui vous commande, on ne sait à

quel titre, du fond de la tombe des morts.

Vous nous dites: «Mais la loi aussi est un contrat libre, du moins dans

les pays démocratiques, puisque vous la faites et défaites et refaites

continuellement en toute liberté, et puisque la génération qui s’en va

ne lie point la génération qui vient.» A quoi nous répondons que c’est

là une froide plaisanterie, puisque la loi par laquelle nous voudrions,

nous Normands, nous séparer de la France, nous ne pouvons pas la faire,

et puisque la loi par laquelle nous voudrions, nous Bretons, vivre sous

le régime de l’union de l’Église et de l’État, nous ne pourrions pas la

faire; puisque «la patrie» nous impose parfaitement, d’une part des lois

qui sont des créations du passé, des établissements du passé et que

personne ne peut ni annuler ni enfreindre; et d’autre part nous impose

des lois qui sont l’expression d’une volonté générale à laquelle nous

n’adhérons pas et qui par conséquent émanent du contrat social et non de

contrats interpersonnels et sont purement des oppressions.

La patrie donc, par cela seul qu’elle existe, est un attentat à la

liberté. Voilà pourquoi nous disons: sociabilité, oui, mais par contrats

libres entre les personnes, et c’est la sociabilité naturelle; contrat

social, non, parce que le contrat social lie des gens qui, comme la

comtesse de Pimbêche, ne veulent pas être liés et considèrent leur

liberté comme inaliénable.

--Mais, c’est l’anarchie!

--Évidemment. L’anarchie, au sens scientifique du mot, c’est simplement

les conventions libres remplaçant les lois, et les contrats

interpersonnels remplaçant le contrat social; les contrats

interpersonnels, toujours légitimes puisqu’ils sont comme pénétrés de

liberté individuelle et toujours féconds puisqu’ils sont comme chargés

de volonté individuelle et actuelle, remplaçant le contrat social qui ne

peut exciper d’aucun droit ni d’aucun titre, infécond du reste ou peu

fécond, puisqu’en son fond il n’est qu’une volonté ancestrale, une

volonté très lointaine excitant tant mal que bien et gênant plus qu’il

ne les excite des volontés actuelles.

Maintenant il faut que nous nous expliquions, cependant, pourquoi les

patries existent, pourquoi les contrats sociaux existent; car de dire

qu’ils sont antinaturels quand ils existent partout, cela paraît

paradoxal au premier regard. Les contrats sociaux sont précisément cette

aberration de la sociabilité véritable que nous indiquions plus haut et

dont nous disions que nous aurions à nous rendre compte. L’homme est né

pour vivre en société et il se trompe, non point sur la sociabilité, qui

est bien véritablement sa nature, mais sur la forme que sa sociabilité

doit prendre. Sa sociabilité, pour rester souple et vivante, et du reste

pour qu’il n’en soit ni la dupe ni la victime, doit prendre la forme de

contrats interpersonnels; il lui laisse prendre la forme de contrat

social, ou plutôt, et nous voici bien au point, les contrats

interpersonnels, parce qu’ils sont nombreux, multipliés, entrelacés,

entremêlés, intriqués les uns dans les autres, deviennent insensiblement

un contrat social. Les conventions interpersonnelles, par suite d’une

paresse bien naturelle à l’homme, deviennent des lois fixes qui obligent

ceux qui ne les ont pas consenties; les arbitrages choisis par les

parties pour la solution des différends relatifs aux contrats libres

deviennent des magistratures fixes qui prétendent juger des gens qui ne

les ont nullement choisis comme juges; et de l’ensemble des lois et des

puissances exécutrices des lois se forme la société, le contrat social,

répressif, oppresseur et si opposé à la sociabilité véritable qu’il

faudrait l’appeler le contrat antisocial.

Les lois sont des conventions libres, qui se sont figées, en quelque

sorte; les magistratures sont des arbitrages qui se sont solidifiés et

ont perdu leur souplesse; le contrat social remplace en bloc tous les

contrats interpersonnels; mais il les remplace à peu près comme la glace

remplace l’eau vive.

Notez en marge que ce que nous décrivons ici, en le blâmant, c’est,

relativement, une cité idéale, qui se serait constituée spontanément et

régulièrement par son _processus_ naturel, et qui n’aurait pas reçu ses

lois, son organisation judiciaire et son prétendu contrat social d’une

nation envahissante, d’une aristocratie, d’un César vainqueur. Or le

plus souvent le prétendu contrat social a été imposé ainsi à la nation.

Mais, pour revenir, la nation, à supposer qu’il y en ait une, qui,

d’elle-même, se serait donné insensiblement le contrat social que nous

venons de décrire, nous disons que c’est une nation qui, par mollesse,

par insouciance, c’est-à-dire par insuffisant souci des libertés

individuelles, de l’autonomie individuelle, a laissé la sociabilité

prendre la forme de société fixe, d’État, de système arrêté et en grande

partie inflexible; a laissé la sociabilité devenir socialisation. Or la

socialisation est l’extrême, l’excès et le contraire de la sociabilité,

comme il arrive si souvent qu’une institution en évoluant aboutisse à

être exactement le contraire de ce qu’elle était. De même--ceci à ne

prendre que comme comparaison--de même que la famille à père souverain,

à père ayant droit de vie et de mort sur ses enfants, est l’extrême,

l’excès et le contraire de la famille ayant pour unique lien l’amour

mutuel et l’entr’aide libre; de même qu’une religion, qu’une société

religieuse composée de maîtres imposant à des subordonnés un dogme et

une discipline, est l’extrême, l’excès et le contraire d’une religion de

frères s’inspirant et s’édifiant les uns les autres; tout de même une

société est la décadence et la corruption d’une sociabilité instinctive,

spontanée, naturelle. La société est antisociale.

Nous ne disons donc rien de faux, ni même d’excessif, en assurant que le

patriotisme, sacrifice de l’individu à l’État, abnégation de l’individu

devant l’État, quoique parti d’un sentiment naturel, comme toute chose

humaine part d’un sentiment naturel, est cependant, à son point

d’arrivée, au dernier terme de son évolution et c’est-à-dire, quand il

est le patriotisme, directement et absolument contraire à la nature

humaine.

* * * * *

Le patriotisme est aussi tout à fait contraire à la civilisation.

Entendons-nous sur ce mot de civilisation. La civilisation est

l’épanouissement des facultés humaines dans tous les arts pouvant

procurer à l’humanité le bien-être et les plaisirs esthétiques. La

civilisation est dans la nourriture bien préparée, dans les saines et

commodes habitations, dans la littérature, dans la poésie, dans tout ce

qu’on appelle les beaux-arts. Nous disons que le patriotisme est

directement contraire à tout cela.

Que fait-il en effet? _Sous toutes ses formes_, sous ses formes les plus

pacifiques comme sous ses formes les plus belliqueuses, il détruit les

petites patries pour en faire de grandes. Afin d’être _forts_, afin

d’être _grands_, afin de satisfaire leur volonté de puissance: ou les

peuples déjà assez grands annexent des peuples plus petits, et c’est là

un bel effort de patriotisme; et parviennent du reste, assez souvent, à

créer chez leurs annexés un nouveau patriotisme, l’amour de la «grande

patrie» nouvelle, constituée par la conquête;--ou des peuples petits

s’unissent et se conglomèrent pour former une «grande patrie» et

s’admirent dans cette grandeur et se font un patriotisme nouveau qui a

pour objet la «grande patrie» nouvelle, constituée par l’union.

Dans les deux cas, dans le cas du patriotisme belliqueux et dans le cas

du patriotisme pacifique, qu’est-ce qui a été fait? Il a été fait ceci

que cinq ou six foyers de civilisation originale, autochtone, locale

(nous dirons presque personnelle) et par conséquent vivante, ont été

détruits, pour en allumer ou plutôt pour n’en _laisser_ qu’un seul, et

qui sera moins original, moins personnel et moins vivant.

Les Romains s’annexent les Étrusques. Cela veut dire qu’une civilisation

s’éteint, celle des Étrusques, qui pourra être remplacée, et beaucoup

plus tard, par la civilisation romaine; mais encore, là où il pouvait y

avoir deux civilisations, il n’y en aura qu’une.

Les Romains conquièrent les Grecs. Cela veut dire qu’une civilisation

s’éteint ou est profondément troublée, celle des Grecs, et que là où il

pourrait y avoir deux civilisations, il n’y en aura qu’une.

Et complexe, remarquez-le, et hybride. On dit la civilisation

gréco-romaine. Cela signifie qu’il y a là une civilisation faite de deux

et qui n’a ni le caractère qu’aurait eu la civilisation romaine, ni

celui qu’aurait eu la civilisation grecque, et que les Grecs se sont mal

romanisés et les Romains grécisés très médiocrement.

Les Français conquièrent le midi de l’ancienne Gaule. Il y avait là une

civilisation charmante. Les Français l’éteignent pour cinq cents ans,

c’est-à-dire pour jusqu’au moment où les populations du midi auront été

francisées; pour plus longtemps même, car une population ne vit avec

aisance que dans la civilisation qu’elle s’est faite et non dans celle

qui lui à été imposée, ou même qu’elle a empruntée, ou même qu’elle a

adoptée. Au fond il y a là, vraiment, une civilisation qui a été

supprimée.

Américains des États du Nord et Américains des États du Sud se

conglomèrent. Les uns sont anglo-saxons, les autres latins; les uns

parlent anglais, les autres français. Ils ont, les uns d’un côté, les

autres d’un autre, des civilisations très différentes. Quand ils se sont

séparés, c’était pour des intérêts commerciaux; mais c’étaient aussi

deux civilisations différentes qui voulaient l’une se développer selon

son caractère, l’autre que celle-là disparût. Et par la victoire du

Nord, c’est précisément ce qui est arrivé, et les États-Unis deviendront

purement _yankee_ d’un bout à l’autre. Un foyer de civilisation a été

éteint.

Même chose s’est produite en Allemagne. Pour former une «grande nation»

dix petits peuples, dont chacun était un foyer très vif de lumière et de

chaleur, se sont placés sous l’hégémonie d’un peuple fort qui commence à

leur soutirer la vie et qui les éteindra peu à peu. Voilà les beaux

effets du patriotisme.

Il arrivera peut-être, il arrivera sans doute que toute l’Europe ne

formera qu’une nation... Vous nous dites: «Ce n’est pas le patriotisme

qui nous conduira là, c’est l’absence de patriotisme chez les peuples

qui se laisseront conquérir.»

--Pardon! Ce qui paraît antipatriotisme avant paraît patriotisme après.

L’Europe rangée définitivement sous la loi d’un vainqueur, le vainqueur

félicitera les peuples vaincus de leur patriotisme européen qui les aura

amenés à ne former qu’un magnifique peuple européen, et les peuples

vaincus eux-mêmes se féliciteront, sinon d’avoir été vaincus, du moins

d’avoir accepté patriotiquement leur défaite pour former une nation

grande et belle comme l’Empire romain, tout comme les Prussiens

d’aujourd’hui félicitent les petits peuples allemands d’avoir constitué

par leur résignation patriotique la grande Allemagne, et tout comme les

petits peuples allemands se glorifient d’avoir constitué cette Allemagne

intégrale. Du reste, nous nous plaçons tout aussi bien dans l’hypothèse

d’une conglomération pacifique et spontanée et volontaire des peuples

d’Europe, et dans ce cas, c’est bien de patriotisme européen pur et

simple qu’il s’agirait.

Or dans les deux cas, cinq, six, sept ou huit civilisations

disparaîtraient pour faire place à celle du peuple qui, soit

belliqueusement, soit pacifiquement, serait arrivé à l’hégémonie.

Partout ailleurs langueur, torpeur et progressif abandonnement; et du

reste au centre, quel qu’il soit, d’abord pléthore et congestion,

ensuite civilisation hybride, parce qu’elle sera faite d’apports trop

divers et trop hétérogènes.

On ne s’aperçoit pas en voyant une grande capitale qu’elle est

anticivilisatrice. Elle l’est au plus haut degré; car sa civilisation

complexe, enchevêtrée, mêlée d’éléments qui se contrarient, est

grossière en soi; et elle est faite d’une dizaine ou d’une centaine de

civilisations pures, précises, nettes, gracieuses, fines ou fortes,

qu’elle a tuées, qui ont été, qui auraient pu se développer et fleurir

d’une façon éclatante et qui ne renaîtront jamais. Il n’y a rien de plus

anticivilisateur que la capitale d’un «grand peuple». Ce qui a créé cela

c’est le patriotisme ou belliqueux ou même pacifique.

Voilà les effets du patriotisme.

Il consiste primitivement en ceci qu’un peuple défend sa personnalité,

et rien de mieux; mais il consiste ensuite en ceci qu’il la fait perdre

aux autres, et enfin qu’en la faisant perdre aux autres il perd la

sienne même. Il consiste à coudre ensemble deux animaux très sains pour

en faire un monstre, et à joindre à ce monstre un troisième animal très

sain pour faire du tout un monstre plus horrible, et ainsi de suite.

Ce qui est bon, ce qui est sain et ce qui est beau, ce n’est pas le

patriotisme, c’est le civisme; c’est l’amour du citoyen pour sa petite

cité, pour sa ville, pour ce lieu qu’il connaît tout entier et pour

lequel il peut avoir une attache vraie. Ce sentiment-là, nous ne le

blâmons pas, puisque d’une part il est naturel; puisque d’autre part il

est créateur et garant d’une civilisation véritable et non artificielle

et d’une civilisation délicate et non pas d’une civilisation barbare. Ce

sentiment, nous ne le blâmons pas. Déclarons cependant franchement que

nous nous en défions à cause des excès auxquels il semble qu’il tende

toujours, des altérations apparemment inévitables qu’il est toujours

destiné à subir, des chemins mauvais à l’entrée desquels il est et où il

paraît presque impossible qu’il ne s’engage pas. Le patriotisme est

toujours haïssable; le civisme aimable toujours; mais toujours aussi un

peu suspect parce que déjà il est dangereux.

Avons-nous besoin d’ajouter que, si nous sommes égalitaires, et nous le

sommes presque tous, nous sommes forcés, nous serions forcés, quand bien

même nous ne le voudrions pas, d’être antipatriotes; car les patries

sont un des principaux obstacles, sont même le principal obstacle, à

l’égalité entre les hommes. L’égalité réelle, et c’est à savoir ceci que

personne ne possède plus qu’un autre, ne peut s’établir qu’_une fois_

les patries détruites. En effet, supposez l’égalité réelle établie dans

un pays, soit sous forme de collectivisme, soit sous forme de

partagisme, soit sous telle autre forme que vous pourrez supposer, mais

l’égalité bien réelle, constituée de telle sorte que personne ne possède

plus qu’un autre, ni ne puisse acquérir plus qu’un autre de manière à

arriver à posséder plus qu’un autre. Supposez cela, immédiatement

l’activité de ce pays s’affaiblit, ce qui ne nous émeut pas et ce qui

est précisément ce que nous désirons, l’émulation cesse, la production

se ralentit; le pays tombe dans ce que les antisocialistes appellent

«léthargie» et ce que nous appelons l’état heureux; la nation, comme

nation, passe immédiatement à l’état de nation faible. Encore une fois,

nous n’en sommes que très satisfaits; seulement cette nation, parce que

la nation voisine n’en a pas fait autant et a continué à préférer la

force au bonheur et est restée nation forte, sera conquise en six mois

par la nation voisine, et il n’y aura rien de fait. Tout au contraire,

l’absorption de la nation égalitaire par la nation antiégalitaire n’aura

fait que constituer sur la planète une nation antiégalitaire plus

grande, plus forte, obstacle plus considérable au progrès que nous

rêvons.

C’est donc mettre la charrue devant les bœufs que d’être socialiste

avant d’être antipatriote, que de s’attacher à l’œuvre socialiste avant

de s’attacher à l’œuvre de la destruction des patries, que de faire de

l’égalité _pour rien_ ou pour un triomphe local du principe

antiégalitaire, avant le moment où l’on pourra faire de l’égalité solide

et destinée à subsister. On ne pourra établir le socialisme quelque part

qu’en l’établissant partout; on ne pourra l’établir partout que quand il

n’y aura de patrie nulle part.

A la vérité, socialiser une nation et _par conséquent_ la faire

conquérir par un pays voisin non socialisé; socialiser alors ce pays-ci

et le faire par conséquent conquérir par un troisième, ainsi de suite

jusqu’au moment où il n’y aura dans le monde qu’un pays, lequel on

socialisera sans danger qu’il soit conquis, c’est un procédé comme un

autre et qui mène aux mêmes fins que nous cherchons. Mais il est long,

le jeu, très long et peut-être s’interromprait-il, parce que cette

victoire du socialisme faite de défaites successives du socialisme

dégoûterait l’humanité de ce socialisme toujours vaincu et n’espérant sa

victoire définitive que de son dernier succès; et ce qui s’établirait

avant la consommation des temps nécessaires pour la victoire socialiste,

ce serait un «empire romain» très fort qui aurait annexé tous les

peuples égalitaires et qui vivrait et les ferait vivre sous un régime

aussi antiégalitaire que possible.

Le procédé vrai, c’est donc de combattre d’abord l’idée de patrie, comme

le procédé vrai est toujours d’aplanir l’obstacle avant de faire le

chemin et de défricher avant de semer. «Socialisons, et cela détruira

les patries»; c’est cela qui n’est pas sûr; détruisons les patries, et

le socialisme se fera ensuite tout seul; c’est ce qui est beaucoup plus

probable. Le procédé «socialisme d’abord, antipatriotisme ensuite» est

très comparable au procédé du docteur Adler, socialiste autrichien du

reste très distingué. Le docteur Adler veut faire sortir

l’antimilitarisme du militarisme lui-même et le socialisme du

militarisme également. Il dit: «L’extension de l’armement du peuple, le

peuple armé, l’armée moderne en un mot, c’est un acheminement

merveilleux vers le socialisme et vers l’antimilitarisme. De même que le

suffrage universel rendra les parlements socialistes, de même le service

universel démocratisera, puis socialisera l’armée. Il faut apprendre à

nous mettre dans l’esprit _la valeur révolutionnaire du militarisme_.»

Ceci est ingénieux et du reste n’est pas faux; mais c’est ce que nous

appelons un chemin détourné. Confier à l’armée, même très démocratisée,

le soin de démocratiser et de socialiser la nation après s’être

socialisée elle-même, c’est un peu plus long et c’est, tout compte fait,

beaucoup moins sûr que de supprimer l’armée elle-même, qui, destinée

peut-être un jour à être agent de socialisation, en attendant y est

obstacle.

De même socialiser les pays pour les affaiblir, les affaiblir pour les

faire conquérir, les faire conquérir pour en arriver à ce qu’ils soient

_tous conquis_, et alors avoir libre voie et route ouverte pour la

socialisation universelle et le socialisme intégral, c’est extrêmement

long et ce n’est pas peu dangereux. Détruisons les patries d’abord,

c’est le plus sûr et le plus court, et ensuite la socialisation se fera

d’elle-même et pour ainsi parler par mouvement automatique.

On nous dira: «C’est la même chose. De même qu’on ne peut établir le

socialisme quelque part qu’en l’établissant partout; de même on ne peut

détruire une patrie qu’en les détruisant toutes; car à en détruire une,

vous jetez ce pays sous la dépendance du pays qui sera resté une patrie,

et vous ne faites que créer une patrie plus grande; et ainsi de suite,

comme tout à l’heure; jusqu’au jour possible où il n’y aura plus qu’une

patrie et par conséquent où il n’y en aura plus, comme tout à l’heure;

ou jusqu’au jour plus probable où il y en aura une très grande, mais non

unique, qui, parce qu’elle ne sera pas unique, aura les mêmes façons

d’exister que les patries d’aujourd’hui: l’empire romain que tout à

l’heure nous envisagions.»

Non, ce n’est pas la même chose; ce n’est pas, au fond, extrêmement

différent, mais ce n’est pas la même chose, parce que dans notre système

les difficultés sont moins grandes. Oui, on ne peut établir le

socialisme quelque part qu’en l’établissant partout; et, oui encore, on

ne peut détruire utilement une patrie qu’en les détruisant toutes; mais

il est beaucoup plus facile de détruire toutes les patries à peu près en

même temps que d’établir le socialisme partout en même temps. Ce peut

être une traînée de poudre ou quelque chose d’approchant, que

l’antipatriotisme se répandant de nation en nation, tandis que ce ne

peut pas être une contagion rapide que l’idée socialiste s’emparant des

nations diverses.

Pourquoi? Parce que dans la question sociale il y a des intérêts

personnels et des intérêts de classe qui sont énormes et qui sont

extrêmement résistants, tandis que dans la question de patrie, il n’y a

qu’une _erreur_ à détruire, une idée à démontrer fausse. C’est encore

beaucoup; nous le savons bien; mais c’est moins grande tâche, c’est

moins dur. Les peuples peuvent plus facilement arriver à peu près tous

ensemble à l’idée antipatriotique qu’à l’idée socialiste. Or «à peu

près» nous suffit.

Oui, «à peu près» nous suffit; car si un peuple devient antipatriote il

ne sera pas immédiatement conquis, comme certains le prétendent, par un

autre; les choses ne vont pas comme dans l’antiquité; le réseau des

intérêts diplomatiques soutient pendant un long temps à l’état

indépendant un peuple qui pourrait facilement être conquis et qui, à

cause de cela, ne l’est point; donc un peuple antipatriote et désarmé

par lui-même subsisterait, et, avant qu’il fût conquis, répandrait fort

vite chez les autres l’idée antipatriotique, plus vite certainement

qu’un peuple socialisé ne pourrait répandre l’idée socialiste; et c’est

ainsi que tous les peuples pourraient venir à l’idée antipatriotique à

peu près ensemble, ce qui suffit.

Avons-nous besoin de dire que même si le premier pays arrivé à l’idée

antipatriotique devait périr d’y être arrivé, ce pays fût-il le nôtre,

nous nous en consolerions tout de suite? Comme l’a dit magnifiquement M.

Alfred Naquet: «Le sacrifice d’un peuple voué en holocauste au progrès

humain me remplit d’admiration... Je voudrais voir la France désarmer

sans s’occuper de ce que font les autres. Il se pourrait qu’elle

succombât sous quelque agression monstrueuse. Mais alors même elle ne

périrait pas tout entière. Sous l’apparence de la mort, elle serait

immortelle. Elle demeurerait comme une étoile polaire dans la mémoire

des hommes et son sang ne tarderait pas à lever pour le bonheur de

l’humanité.»

Il est vrai que M. Naquet ajoutait immédiatement: «Ceci n’implique pas

que le jour où les despotes répondraient à notre acte de confiance et de

fraternité par l’envahissement de nos frontières je fusse pour une

résignation à la Tolstoï; ce jour-là j’estime que nous aurions le devoir

de résister jusqu’au dernier homme, fût-ce dans une guerre au couteau,

et que, plus nous aurions fait preuve d’abnégation, plus nous serions

autorisés à nous montrer implacables.» M. Naquet ajoutait cela; mais en

l’ajoutant il ne se montrait pas très logique. Car ce qui est conseillé

par ces deux passages rapprochés l’un de l’autre et considérés ensemble,

c’est de désarmer conditionnellement, puisque, si le désarmement que

nous faisons ne désarme pas les autres, nous armerons immédiatement de

nouveau, ce qui revient à ne désarmer qu’à la condition que les autres

désarment. Et ce qui est conseillé encore par ces deux passages

considérés ensemble, c’est de désarmer d’abord et de _réarmer_ ensuite

avec l’infériorité énorme d’avoir désarmé d’abord et d’être réduits au

«couteau» après avoir cassé les mitrailleuses. Aussi ne prenons-nous pas

tout à fait au sérieux le second passage de M. Naquet, et nous en

revenons au premier, que nous ne doutons pas qui ne soit le fond de sa

pensée. Il faut désarmer au risque de périr, d’abord parce que, comme

nous l’avons montré, on ne risque pas absolument de périr en effet,

ensuite parce qu’il serait beau de périr ainsi et d’être transformés en

étoile polaire.

Et c’est ce qui fait que nous applaudissons aux paroles du même M.

Naquet dans le même article: «Quelques instituteurs se préoccupent,

paraît-il, de fortifier dans l’âme des jeunes générations le sentiment

patriotique. Il ne me semble pas que le besoin s’en fasse sentir. Des

maîtres républicains devraient bien plutôt se préoccuper de saper ce

dogme qui, ni plus ni moins que les dogmes religieux, est un legs du

passé, propre seulement à retarder l’affranchissement de notre espèce.»

Toujours est-il que pour nous le patriotisme est contraire, malgré les

apparences, à la nature humaine elle-même et est une de ces mille

erreurs où est tombée l’humanité et d’où elle a su sortir; qu’il est

essentiellement contraire à la civilisation; qu’enfin il est un obstacle

à l’avènement de l’égalité parmi les hommes, et que par conséquent il

doit être détruit avant que l’on travaille à l’établissement de

l’égalité parmi les hommes ou tout au moins en même temps que l’on y

travaille et avec autant d’énergie.

* * * * *

Telles sont les raisons principales que l’antipatriotisme allègue et

qu’il soutient. Cette doctrine, en sa netteté au moins et ayant pris

conscience d’elle, est très nouvelle; car, s’il est bien certain que les

philosophes français du XVIIIe siècle étaient _indifférents_ à l’idée de

patrie et à leur patrie elle-même, du moins n’ont-ils jamais institué

une théorie de l’antipatriotisme, et si le socialisme, en bonne méthode

et étant connu l’art de sérier les questions, doit venir après

l’antipatriotisme, du moins il est bien certain qu’historiquement il

n’est venu qu’après.

Le premier texte considérable, à ma connaissance, où l’antipatriotisme

apparaisse nettement, c’est un texte poétique, c’est la _Marseillaise de

la paix_, de Lamartine. Les formules définitives de la théorie sont déjà

dans cette pièce de 1841, en termes du reste qui n’ont pas été égalés et

qu’il n’est pas probable qu’on égale jamais:

Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races

Ces bornes ou ces eaux qu’abhorre l’œil de Dieu?

De frontières au ciel voyons-nous quelques traces?

Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu?

_Nations! mot pompeux pour dire barbarie_,

L’amour s’arrête-t-il où s’arrêtent vos pas?

Déchirez ces drapeaux; une autre voix vous crie:

_L’ignorance ou l’erreur a seule une patrie,

La fraternité n’en a pas._

Il est vrai que, par une contradiction qu’on retrouvera facilement dans

bien d’autres déclarations de ce genre, les formules patriotiques se

mêlaient aux formules antipatriotiques dans cet ouvrage, du reste

improvisé. Et Lamartine disait:

Ma patrie est partout où rayonne la France,

Où son génie éclate aux regard éblouis!

Chacun est du climat de son intelligence...

pour en arriver à dire immédiatement après:

Je suis concitoyen de tout homme qui pense.

La vérité, c’est mon pays.

Ce qui signifierait en prose: «Je suis Français et si Français que je ne

me trouve à l’aise que dans les pays où le génie français a pénétré; car

chaque homme a un climat intellectuel qui est celui de son pays»,

formules patriotiques et qui même donnent raison du patriotisme et

expliquent qu’il soit _indépouillable_;--«et du reste je suis concitoyen

de tout homme qui pense juste et je n’ai de pays que la vérité»,

formules cosmopolitiques par excellence. Mais enfin l’idée générale de

la pièce va directement contre l’idée de patrie et les textes définitifs

de l’antipatriotisme sont trouvés.

De nos jours deux peuples seulement ont vu se propager chez eux d’une

façon assez sensible les doctrines antipatriotiques, c’est à savoir la

Russie et la France. En Russie M. Tolstoï et ses disciples, qui du reste

sont plutôt ses admirateurs que ses disciples, et en France M. Gustave

Hervé et ses disciples, qui du reste sont plutôt ses disciples que ses

admirateurs, ont répandu avec conviction et avec ardeur cette doctrine.

Il y a cette différence, parmi quelques autres, entre M. Tolstoï et M.

Hervé, que M. Tolstoï est plutôt antipatriote par évangélisme et M.

Hervé plutôt antipatriote par socialisme. Avant tout, M. Tolstoï ne veut

pas que les hommes s’entretuent, sous aucun prétexte quel qu’il puisse

être, et il répudie les armées comme instruments de mort, et il répudie

le sentiment patriotique comme pouvant exciter à donner la mort. M.

Hervé, qui n’est nullement opposé à la guerre, à la condition que ce

soit la guerre civile, est un socialiste très clairvoyant et très

logique, qui voit très bien que le principal obstacle à l’évolution du

socialisme est dans les patries, et qui veut, avant tout, ce qui me

paraît très juste quand je me place à son point de vue, détruire les

patries en éteignant le patriotisme.

Le raisonnement est celui-ci: le socialisme c’est la guerre de classes,

le socialisme c’est les prolétaires voulant, avec raison, ne plus être

subordonnés; ce qui les empêche de secouer le joug, c’est que dans

chaque pays ils sont encadrés par la classe bourgeoise et ses clients et

dirigés éventuellement contre leurs frères de misère qui sont de l’autre

côté des frontières. Par conséquent, ce qu’il faut qu’ils détruisent

d’abord, c’est la frontière. A eux tous, Anglais, Allemands, Français,

c’est la misère qui est la patrie, et c’est la cause de cette patrie-là

qu’ils doivent défendre contre leurs exploiteurs. Plus de guerre de

peuple à peuple; mais guerre universelle de classe à classe. Pour cela,

que d’abord les patries disparaissent.

Ces théories se sont répandues en France, pour nous borner à ce pays

pris comme exemple, avec rapidité, et elles me semblent avoir touché

toutes les classes de la société.

Je néglige ce qu’on appelait autrefois les «hautes classes», parce

qu’elles n’ont plus aucune influence sur la masse du peuple; mais il

faut dire cependant pour mémoire qu’individuellement beaucoup de

Français appartenant aux classes élevées, ou n’ont aucune sensibilité

patriotique, ou sont formellement hostiles à l’idée de patrie. Ils n’ont

point de sensibilité patriotique, parce qu’ils sont cosmopolites par

leur genre de vie et leurs coutumes; et assez souvent ils sont hostiles

à l’idée de patrie, par antimilitarisme et souvenirs du service

militaire. Cet état d’esprit, plus ou moins avoué, sans être très

répandu, l’est beaucoup plus qu’on ne croit.

Un grand nombre de «bourgeois», surtout de bourgeois jeunes, sont dans

un état d’esprit à peu près semblable, étant ardemment individualistes

et ne désirant que se faire une situation et étant peu satisfaits que

l’impôt militaire les écarte pendant un certain temps d’études utiles et

profitables. Ils sont confirmés dans ce sentiment par la vue de jeunes

étrangers qui viennent en France faire leurs études, qui ne sont pas

forcés de les interrompre, qui les finissent avant leurs condisciples

français et qui s’établissent dans l’exercice d’un métier avec une

avance.

Les paysans sont encore, en très grande majorité, assez patriotes.

Cependant les candidats aux élections savent qu’il ne faut toucher cette

corde qu’avec d’extrêmes ménagements. Un candidat conservateur me

disait: «Il faut leur répéter toujours la même chose, parce qu’il n’y a

qu’une chose qui les touche. Il ne faut leur parler que du

collectivisme, qu’ils redoutent passionnément. Il ne faut leur parler,

si ce n’est courtement, ni de religion ni de patrie. La religion est

pour eux un frein moral qui ne laisse pas de les gêner; et la patrie,

c’est la guerre, qu’ils feraient, je crois, avec courage, mais dont ils

n’aiment pas à entendre parler.» J’ai vérifié, autant que j’ai pu, et

j’ai reconnu que ces paroles sont trop pessimistes, mais contiennent du

vrai.

Les ouvriers sont très atteints. On a pu lire en décembre 1905 les

comptes rendus d’une élection législative qui s’est faite à Reims. Le

candidat dit «progressiste» évoquait l’éventualité d’une apparition de

l’ennemi sur les Vosges. Du groupe révolutionnaire on lui criait: «Nous

nous en f...», et quand il insistait, disant: «Mais, cependant, les

Vosges sont la frontière de la France; si le jour dont je parle

arrive...», on l’interrompait pour dire: «Tant mieux!»--Le candidat

révolutionnaire lui-même déclarait: «Pourquoi repousserions-nous le

drapeau germanique s’il doit nous apporter plus de bien-être? Ce ne

serait après tout qu’un simple changement de fonctionnaires.» Le

candidat révolutionnaire ne fut pas élu, mais ces diverses paroles,

prononcées à Reims, sont très significatives.

Les ouvriers d’État surtout, ouvriers des manufactures, ouvriers des

arsenaux, sont, sinon en majorité, du moins en grand nombre pénétrés de

l’idée antipatriotique. En 1905 les ouvriers de la manufacture d’armes

de Tulle décidèrent qu’en cas de guerre ils feraient sauter la

manufacture, et ils demandèrent à leurs camarades de Châtellerault, de

Chateaudun, de Ruelle et de Saint-Étienne de se solidariser avec eux. En

janvier 1906, à Brest, l’ouvrier Penjam ayant été acquitté par le jury

pour un méfait antimilitariste, les ouvriers du port, dont quelques-uns

avaient rang de sous-officiers et d’officiers, tinrent des réunions où

les paroles suivantes furent prononcées: «M. Goude: Si les gouvernants

veulent nous empêcher de répandre nos idées, ils armeront nos bras et

nous marcherons.--M. Le Borgne veut qu’on supprime tous les arsenaux et

toutes les armes.--M. Le Gall félicite les fondeurs qui, lors de la

dernière grève des arsenaux, ont laissé une coulée dans les fours,

occasionnant ainsi un préjudice à l’État, et il annonce pour un temps

prochain la révolution sociale.»--Et l’ordre du jour qui fut voté fut

celui-ci: «... Considérant qu’en cette affaire les véritables idées

humanitaires des travailleurs ont été exposées avec netteté et fermeté:

que le procès intenté à Penjam a donc été une occasion heureuse de

propager les principes antimilitaristes et prolétariens, d’affirmer la

haine profonde du peuple pour la guerre et les boucheries humaines,

remercient la bourgeoisie de l’aide puissante qu’elle vient de nous

donner en nous prouvant que tous, monarchiques ou républicains, se

valent par leur répression contre les travailleurs... réclament le

dédommagement des victimes de l’autocratie préfectorale et lèvent la

séance en affirmant leurs principes solidaires et antimilitaristes. A

bas toutes les patries! à bas les guerres! à bas les fusillades

prolétariennes!»

N’oublions pas le plus important, qui est que la Confédération générale

du travail, syndicat des syndicats ouvriers, gouvernement prolétarien à

qui obéissent ponctuellement la plupart des ouvriers français, fait

formellement profession d’antipatriotisme dans toutes ses déclarations

et dans tous ses manifestes.

Dans l’armée elle-même la propagande antipatriotique a pénétré,

semble-t-il, profondément, plus profondément qu’ailleurs, sans doute

parce que c’est sur l’armée, comme il est naturel, qu’a porté le plus

grand effort de la propagande antimilitariste, soit étrangère, soit

intérieure.

Au mois de mai 1907, le ministre de la guerre, M. le général Picquart,

déclarait qu’il n’y avait pas l’ombre, dans l’armée française,

d’éléments antimilitaristes. Il est probable que cette parole était un

pieux mensonge destiné à rassurer l’opinion; car de croire que M. le

général Picquart ne sût pas un mot de ce qui se passait dans l’armée,

c’est une impertinence qui ne saurait me venir à l’esprit. Ce qu’il y a

de certain, ce sont les faits suivants.

Au mois de juin 1906, la revue l’_Énergie française_ a publié la

photographie de petites affiches conviant les soldats à ne pas marcher

contre l’ennemi en cas de guerre. «Il s’agit, disait cette revue,

d’affiches-étiquettes gommées que les propagandistes se mettent à coller

sur les murs _intérieurs_ des divers locaux de nos casernes. De ceci il

résulte une première constatation: c’est que ce sont les soldats

eux-mêmes et non plus seulement les civils qui agissent, ce qui aggrave

encore la portée de cette propagande.»

Au Sénat, M. le général Langlois faisait tout récemment cette révélation

fort curieuse: «M. le général Langlois: Permettez-moi, Messieurs, de

vous citer un fait d’une gravité tout à fait exceptionnelle, qui m’a été

affirmé par un homme digne de foi et absolument sûr. Dernièrement, à une

table d’officiers, à Paris, on vint à parler guerre. Un officier déclara

tout net que l’armée française ne pouvait faire qu’une campagne

défensive et que lui, quelque ordre qu’il reçût, ses principes

philosophiques s’y opposant, il ne passerait pas la frontière.--M. de

Lamarzelle: Et il n’a pas été mis à la porte par ses camarades?--M. le

général Langlois: Non; il n’a pas été mis à la porte par ses camarades.

On discuta posément et courtoisement la question; on vota même sur la

motion de l’honorable préopinant et la vérité m’oblige à dire--ajoute

mon correspondant--que la majorité rejeta, _après pointage_, la

proposition qui était faite.»

En juin 1907 la _France militaire_ imprimait ceci: «Le ministre de la

guerre a signalé aux généraux commandants de corps d’armée qu’il arrive

fréquemment que des prospectus commerciaux, _et autres_, ou placards

anarchistes et antimilitaristes, soit sous bande, soit sous enveloppe,

sont adressés à des militaires ou à des groupes militaires, d’une

manière impersonnelle, le destinataire n’étant désigné que par le grade

ou la fonction. Il les invite à donner l’ordre pour qu’à l’avenir

[attendu qu’il y aurait quelque difficulté à le donner pour le passé] le

vaguemestre remette les plis de cette nature au bureau du chef de corps

ou de service: ceux-ci décideront, après avoir fait examiner ces plis,

quelle destination devra leur être donnée.»

En juin 1907, à Perpignan, une partie du 17e régiment d’infanterie se

révolta au chant de l’_Internationale_ («nos balles pour nos généraux»)

et au cri: «A bas l’armée!» Dans le même temps une partie du 100e

régiment d’infanterie, à Narbonne, se mutina au chant de

l’_Internationale_ et menaça les officiers; le général même fut insulté.

Dans le même temps une partie du 58e régiment d’infanterie, à Avignon,

se mutine dans les mêmes conditions; et enfin quelques centaines de

soldats cantonnés au camp de Larzac désertèrent après avoir pillé une

cartoucherie.

Ces faits furent énergiquement applaudis par M. Gustave Hervé, membre de

la commission administrative du parti socialiste unifié; mais désavoués,

désapprouvés et punis par le gouvernement, qui semble en être alarmé. M.

Hervé écrivit dans la _Guerre sociale_: «L’attitude du 17e et du 100e de

ligne, l’état d’esprit de beaucoup d’autres régiments, tout indique que

la propagande antimilitariste a entamé l’armée, que le chien de garde

n’est plus sûr, que, les circonstances devenant propices, l’armée, sauf

la cavalerie, pourrait bien imiter les gardes françaises de 1789 et les

soldats des généraux Lecomte et Clément Thomas [qui fusillèrent ces

généraux] le 18 mars 1871... Si nous sommes vraiment pour la révolution

sociale, il faut savoir la préparer; la guerre, entre États comme entre

classes sociales, ne s’improvise pas. Donc, que dans chaque groupe

révolutionnaire, quelle que soit son étiquette, les militants échangent

leurs vues, discrètement; qu’ils se demandent quelles seraient les

besognes nécessaires un jour d’effervescence et comment les exécuter.

Que la prochaine occasion nous trouve prêts à agir utilement.»

Le gouvernement, lui, parut enfin s’inquiéter et poussa le cri d’alarme

par la bouche de M. Clemenceau. Le 25 juin M. Clemenceau disait à la

Chambre des députés: «Il faut parler net. Il s’est produit dans le Midi

et ailleurs des faits qui nous ont inquiétés sur l’état de la discipline

dans l’armée. Eh bien, c’est là pour tous les Français, à quelque parti

qu’ils appartiennent,--je peux dire le mot, je ne crains pas de le

dire,--un sujet d’angoisse.»--Et il terminait par cette affirmation que

personne sans doute ne trouvera paradoxale: «Si la discipline faiblit

dans l’armée, c’en est fait de la France.»

L’existence de l’antimilitarisme dans l’armée française est désormais un

fait officiel.

Mais c’est surtout parmi les instituteurs français que l’antipatriotisme

gagne du terrain depuis environ dix ans d’une façon très intéressante.

Le journal le plus répandu sans doute parmi les instituteurs, la _Revue

de l’Enseignement primaire_, qui compte 15.000 abonnés (peut-être plus à

l’heure où j’écris) et qui par conséquent a une quarantaine de milliers

de lecteurs, et qui se flatte d’avoir quatre-vingt mille adhérents, est

nettement antipatriotique. Elle fut dirigée autrefois par M. Hervé et,

quoique plus mesurée dans la forme depuis qu’elle l’est par M. Jaurès,

elle ne manque aucune occasion d’attaquer et de railler «le chauvinisme»

et le «militarisme» encore plus que le cléricalisme. Ce sont choses

qu’elle ne disjoint pas dans ses haines. Elle donnait un jour (26

février 1905) la composition d’une bibliothèque pédagogique qui lui

semblait excellente à ces deux points de vue: «Baronne de Suttner: _Bas

les armes!_--Margueritte: _Les femmes nouvelles_;--Zola: _Vérité,

Travail_;--Hervieu: _Les Tenailles_;--Dide: _La fin des

religions_;--Maurellet: _Vers l’idéal laïque_;--Bertrand: _La

Mue_;--Clemenceau: _La mêlée sociale_;--Michelet: _Le prêtre, la

femme et la famille_;--da Costa: _La Commune_;--Ancey: _Ces

Messieurs_;--Fabre: _Lucifer_ (mœurs du clergé), etc.»--Ce n’est pas une

mauvaise bibliothèque; mais c’est une bibliothèque de combat, et comme

bibliothèque pédagogique elle peut être qualifiée de «tendancieuse».

Une petite statistique intéressante s’est trouvée faite par suite de

l’incident suivant. Un instituteur allemand fait depuis deux ou trois

ans une propagande antimilitariste fort active dans tous les pays du

monde, et il a sollicité des adhésions partout, et il lui en est venu de

toutes parts. Voici dans quelles proportions: États-Unis d’Amérique:

1;--Belgique: 1;--Grande-Bretagne: 3;--Italie: 4;--Danemark:

16;--Portugal: 108;--Espagne: 118;--Autriche-Hongrie: 128;--Allemagne:

163;--France: _462_.--Et il faut songer que les instituteurs allemands

sont approximativement deux fois plus nombreux que les instituteurs

français.

Un fait très significatif est encore le vote des instituteurs réunis au

congrès de Nîmes en 1904. Il s’agissait du cas d’un soldat qui par

motifs de conscience avait refusé de porter les armes. C’était le cas

des devoirs envers la patrie qui se posait. M. Niel déposa un ordre du

jour «rendant hommage aux scrupules de la conscience et déclarant

l’incompétence du congrès pour résoudre des problèmes de l’ordre moral

individuel». M. Arnaud déposa un ordre du jour commençant par ces mots:

«Le congrès est d’avis que tous les Français doivent se soumettre sans

restriction aux obligations militaires que leur impose la loi

française.» _Cet ordre du jour fut repoussé._ Et l’on revint à l’ordre

du jour de M. Niel modifié de la manière suivante: «Le congrès,

_admirant les actes de courage de ceux qui ne veulent pas porter les

armes_, affirmant d’autre part le principe de l’égalité devant la loi,

déclare qu’il est incompétent pour indiquer une conduite quelconque dans

des cas qui relèvent uniquement de la conscience individuelle.»--Il est

difficile que cela ne veuille pas dire: «Les Français sont égaux devant

la loi; mais le devoir de porter les armes ne relève que de la

conscience de chacun, et du reste nous admirons ceux qui se refusent à

les porter.» Il est vrai, comme M. Ferdinand Buisson tient beaucoup,

avec raison du reste, à ce qu’on le dise, que comme _vote final et

synthétique_ le congrès vota ceci: «Le congrès estime que l’éducation

laïque et républicaine peut et doit développer _en même temps_ les

sentiments patriotiques et les sentiments humanitaires, le devoir envers

la patrie étant la première forme et la plus concrète des devoirs envers

l’humanité. Il exhorte tous les éducateurs de la jeunesse à ne rien

négliger pour inspirer à leurs élèves le souci de remplir fidèlement et

courageusement les obligations que la loi militaire leur impose, _tout

en leur rappelant_ qu’ils conservent comme citoyens le droit et le

devoir de contribuer à la propagande et à la défense des idées

pacifiques, comme de toutes celles sur lesquelles repose la République

démocratique et sociale.» Ceci rentre dans un autre ordre d’idées que

j’examinerai plus loin, dans la théorie du _patriotisme international_,

nouveauté curieuse qui mérite d’être étudiée à part.

D’autre part, M. G. Goyau signale une «Amicale» (association

d’instituteurs) du Midi qui en septembre 1905 affirmait comme règles

d’enseignement sur cette question: «que l’amour de la patrie, enseigné

pendant longtemps dans les écoles du monde civilisé, _conforme peut-être

aux intérêts de quelques-uns_, mais non à ceux de la masse, a été cause

de conflagrations terribles entre nations; que les mots de France,

Allemagne, Russie, ne doivent, dans l’avenir, pas plus avoir de

signification en ce qui concerne l’Europe que les mots de Bretagne,

Provence, Champagne en ce qui concerne la France; que le mot de patrie

pour les Français réfléchis et sages a perdu son sens primitif qui

voulait que la patrie s’arrêtât aux Pyrénées, aux Alpes et au Rhin...»

On trouvera dans les deux livres de M. Émile Bocquillon: _La Crise du

Patriotisme à l’école_ et _Pour la patrie_, un très grand nombre de

«petits faits» caractéristiques au même égard. Un groupe d’instituteurs

syndicalistes de l’Yonne blâme les poursuites engagées (en 1906) contre

les signataires d’une affiche antimilitariste.--Dans le même

département, une institutrice fait en classe même chanter

l’_Internationale_ par ses élèves.--Le gouvernement ayant interdit un

numéro de la _Voix du Peuple_ qui prêche l’indiscipline et la désertion,

la gendarmerie saisit à B..., en Seine-et-Marne, un ballot d’exemplaires

de ce numéro. Elle s’aperçoit que ce ballot est expédié à un instituteur

de la localité.--Deux soldats se présentent, munis de billets de

logement, chez un instituteur de Baccarat. Il refuse obstinément de les

recevoir et accompagne son refus de leçons antimilitaristes.--Dans une

commune de la Savoie, le jour du tirage au sort, un instituteur se rend

au café avec les conscrits et leur dit que l’armée est l’école du vice

et qu’il ne faut plus de soldats parce qu’il n’y a plus de patries.--Un

instituteur publie et signe dans l’_Ouvrier syndiqué_ de Marseille le 15

décembre 1905 une déclaration ainsi conçue: «Toute notre admiration,

toute notre estime vont au camarade Hervé pour avoir eu la sincérité et

le réel courage de proclamer tout haut ce que beaucoup disent tout bas.

En admettant même l’hypothèse de la conquête de notre pays par notre

belliqueux voisin, le kaiser allemand, les prolétaires français

n’auraient rien à perdre à ce changement de régime. Ils ne seraient ni

plus heureux ni plus malheureux... Nous sommes syndicalistes, nous

sommes antimilitaristes et internationalistes sans restriction, parce

que révolutionnaires.»--Dans _les Temps nouveaux_ du 15 septembre 1906

un instituteur écrit: «Nous, instituteurs révolutionnaires, saboterons

l’idée de patrie d’abord; puis, quand la poussée populaire nous le

permettra, nous saperons tous les autres dogmes.» Le même dans le numéro

du 25 août 1906 indique la méthode à suivre dans les écoles primaires

sur ce sujet: «Beaucoup d’entre nous ont déjà supprimé les chants

guerriers et les poésies patriotiques... Faire aux élèves des leçons

nettement antipatriotiques, c’est trop dangereux. Ne pourrait-on pas

passer sous silence cette question? Le but est atteint; le moyen n’est

pas très crâne, j’en conviens; mais ici l’attitude carrée, nette,

franche, produirait souvent un résultat désastreux. Travaillons sans

casser les vitres.»

En juillet 1907, M. Nègre, instituteur, ayant été révoqué pour avoir

signé un manifeste antimilitariste, 7 instituteurs du Conseil

départemental de la Seine, pour protester contre cette révocation, faite

malgré leur avis, donnèrent leur démission. De nouvelles élections

durent avoir lieu. Les sept démissionnaires se présentèrent à nouveau.

Une liste soutenue par ceux des instituteurs qui ne veulent pas se

solidariser avec la Confédération générale du travail ni avec M. Hervé

fut opposée à celle des sept démissionnaires. Cette liste fut

complètement battue, et la liste des démissionnaires passa

triomphalement. Les sept démissionnaires obtinrent 1370 voix contre 735.

Au moment où je corrige les épreuves de ce volume, les nouvelles

suivantes nous arrivent de Clermont-Ferrand. Séance de clôture du

Congrès des instituteurs, 14 août 1907:

M. Comte, au nom de ses camarades Fournier, Bocquillon, Trautner,

demande au Congrès de voter l’adresse suivante:

«Les institutrices et instituteurs français, réunis en Congrès à

Clermont-Ferrand, envoient un souvenir ému aux héroïques marins morts à

Casablanca et adressent l’expression de leur admiration aux vaillants

soldats et officiers qui ont sauvé les Européens du massacre et

glorieusement servi la cause de la patrie et de la civilisation.»

L’orateur n’a pas achevé la lecture que ses auditeurs, la grande

majorité du moins, poussent des huées, sifflent, l’injurient

ignominieusement. On se croirait en présence d’une foule d’épileptiques.

Ce sont de véritables hurlements. On crie: «A la porte! Enlevez-le! A

l’eau!»

M. Comte, les bras croisés, tient tête, très calme. Plusieurs, parmi les

plus exaltés, veulent se jeter sur lui.

M. Bocquillon vient alors lui serrer la main. Le déchaînement d’injures

redouble.

Le président agite désespérément sa sonnette et, quand il parvient à

obtenir un calme relatif, il essaye de sauver la situation:

«Sans doute, dit-il, c’est la personnalité de l’auteur de la motion plus

que la motion elle-même qui a causé cet émoi.»

Certains applaudissent, d’autres continuent leurs injures et demandent

qu’on passe à l’ordre du jour.

M. Montjolin insiste, disant que s’il s’agit seulement d’adresser une

marque de sympathie aux familles des victimes, tout le monde sera

d’accord. «Non! non!» crie-t-on encore, et finalement la motion Comte

_n’est pas mise aux voix_.

Il est très difficile d’évaluer le nombre des instituteurs français à

tendances antipatriotiques. On a parlé de quarante pour cent. Je ne

crois pas qu’il soit exagéré d’estimer que sur cent instituteurs

français quarante parlent contre la patrie et cinquante n’en parlent

jamais. Le mot de M. Naquet, comme constat de faits, me paraît assez

juste: «_Quelques_ instituteurs se préoccupent, paraît-il, de fortifier

dans les jeunes générations le sentiment patriotique...»

L’antipatriotisme commence même à prendre la forme enfantine que toutes

les idées se sont efforcées plus ou moins gauchement de prendre pour

pénétrer plus tôt dans l’esprit des hommes. La _Revue de l’enseignement

primaire_ du 27 février 1906 publiait le dialogue suivant: «_Bébé_: Dis

donc, Monsieur, pourquoi que tu n’as qu’un bras?--Parce que j’ai perdu

l’autre à la guerre, mon petit ami.--Qu’est-ce que c’est que la

guerre?--C’est quand les hommes trouvent nécessaire de se battre et de

se tuer pour appuyer leurs droits...--Tout de même c’est très méchant de

faire la guerre. Dis, Monsieur, toi, tu n’as jamais tué personne,

n’est-ce pas?--Si, peut-être; je ne sais pas.--Ah! toi! Tu as tué aussi.

Alors, si tu n’as plus qu’un bras, c’est bien fait!»--Dans l’_Almanach

de la Chanson du peuple_, de 1907, on trouve cette curieuse litanie:

Enfants, les soldats sont des bêtes,

Il ne faut pas les imiter...

Enfants, les soldats sont des brutes

Avec fusils, sabres, canons.

Tous les jours ce ne sont que luttes,

Le soir que vadrouilles sans nom.

Enfants, les soldats sont des lâches,

La discipline, leur...

A su faire de ces bravaches

Des valets n’ayant rien d’humain...

Enfants, les soldats assassinent,

Pillent, sèment partout la mort.

C’est avec amour qu’ils chourinent

Quand ils se sentent les plus forts.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quant aux hommes politiques, aux politiciens, comme on dit maintenant,

ils sont très gênés en France relativement à cette question. Ils ne

peuvent pas être antipatriotes, par une sorte de respect humain d’abord,

ensuite par cette excellente raison qu’ils forment une manière

d’aristocratie dans la nation et que toute aristocratie sent bien que si

la nation disparaissait, c’est elle, aristocratie, qui disparaîtrait

tout d’abord, et complètement, et que le pays serait exploité par

d’autres; ensuite, il faut certainement le dire, par sentiment national

encore très fort, et ce fut un soulèvement de toute la Chambre des

députés, presque sans exception, quand M. de Pressensé prononça les

paroles fameuses: «Cette revanche, à laquelle personne ne pense».--Mais,

d’autre part, les politiciens français ne peuvent pas être _très

patriotes_ et redoutent un peu le patriotisme, à cause de leur terreur

de la victoire et de leur terreur du général vainqueur. On peut dire que

le souvenir du 18 brumaire, ou plutôt du 19 brumaire, est le fond des

idées politiques de la plupart de nos parlementaires. Patriotisme ardent

et militarisme sont choses qui les inquiètent et qui les hantent d’une

fâcheuse obsession. D’autre part encore, ils subissent la pression

d’électeurs très peu intelligents, qui pour la plupart, je crois, se

battraient fort bien s’il y avait guerre, mais qui supportent

impatiemment les obligations militaires en temps de paix, ne pouvant se

mettre en l’esprit cette idée si simple, et qui est celle des peuples

qui ont compris les temps modernes, que c’est pendant la paix qu’on fait

la guerre, comme je l’ai assez dit plus haut. Ainsi pressés en divers

sens, les politiciens français hésitent et oscillent, pour ainsi dire.

Ils suppriment les périodes d’exercices militaires pour les réservistes

(«28 jours, 13 jours») dans une assemblée, celle qui est la plus

subordonnée aux électeurs (Chambre des députés) et les rétablissent dans

l’autre (Sénat). Ils licencient prématurément les classes de 1903 et

1904. Ils ont un patriotisme inquiet et timoré et qui a comme peur de

lui-même.

Ce qui marque assez combien ce patriotisme, encore réel, est assez

faible, c’est leur conduite dans la question religieuse. Il était

évident, il sautait aux yeux que faire la guerre au catholicisme en

France, c’était désobliger profondément l’Alsace catholique, très

catholique et où les curés ont une influence très considérable. Cela n’a

pas arrêté les politiciens français, et ce qui pouvait être si

facilement prévu est arrivé, à savoir que les curés alsaciens, de

protestataires qu’ils étaient de 1870 à 1880, sont devenus favorables à

l’Allemagne, laquelle a fait du reste beaucoup pour se les concilier.

Faire la guerre au catholicisme en France, c’était donc germaniser

l’Alsace. Que les politiciens français n’aient pas eu cette idée, c’est

ce qui est peu vraisemblable. Qu’ils l’aient eue et qu’elle n’ait eu

aucune influence sur eux, c’est ce qui montre que leur patriotisme est

au moins peu susceptible, peu éveillé, peu puissant, puisqu’il ne

triomphe pas de leurs passions et de leurs intérêts et même ne leur sert

pas de frein.

C’est à ce propos qu’il faut faire cette réflexion générale que, sans

que nous puissions, comme je l’ai dit, mesurer l’affaiblissement du

patriotisme dans les couches profondes de la nation française, toutefois

nous avons des signes que cet affaiblissement existe, à n’en pas douter,

et que, seulement, on ne peut pas savoir jusqu’à quel point il est allé.

Car enfin, bon nombre d’instituteurs sont antipatriotes et parlent,

écrivent et agissent en ce sens; mais voit-on qu’ils pussent l’être et

se montrer tels, si les parents de leurs élèves ne le permettaient pas?

A coup sûr ils ne s’y risqueraient point. L’antipatriotisme des

instituteurs suppose donc et révèle un sans-patriotisme relatif des

parents.--Et les politiciens montrent que le patriotisme n’est qu’au

second rang de leurs préoccupations; mais ne voit-on pas bien qu’il n’en

est ainsi que parce que leurs électeurs ont eux-mêmes une foule de

préoccupations avant celle-ci? Car la principale, sinon la seule passion

du député, est d’être réélu, et il est avant tout l’homme qui, quoi que

veuillent ses électeurs, le veut encore plus qu’eux. On peut donc

conjecturer que, s’il est assez froidement patriote, c’est que les

électeurs ne le sont pas de très chaude façon.

Par ainsi l’on peut dire que la France est le pays où le patriotisme est

évidemment en baisse, et les antipatriotes peuvent tirer de là beaucoup

de vanité d’abord et aussi des arguments considérables; car si l’idée

antipatriotique a entamé si fortement, en une vingtaine d’années, à ce

qu’il semble, un pays qui était le plus patriote de l’univers, que ne

peut-on pas espérer bientôt sur toute la terre?

Il est vrai; mais le malheur, pour les antipatriotes, c’est que la

France semble être le seul pays où leurs doctrines soient relativement

en faveur; ou tout au moins c’est qu’aucun peuple ascendant ne se montre

disposé à accueillir les doctrines antipatriotiques. Or, pour que les

patries disparussent, il faudrait que, non pas les peuples vaincus, mais

les peuples vainqueurs, abandonnassent l’idée de patrie. Sinon, non

seulement il n’y a rien de fait; mais il n’y a rien de commencé.

Je suppose que l’Autriche-Hongrie n’ait plus qu’un lien national très

lâche. Cela ne fera rien, sinon qu’à un moment donné l’Allemagne

s’emparera de la partie allemande de l’Autriche-Hongrie, et le

sans-patriotisme de l’Autriche-Hongrie n’aura rien changé au régime

général de l’univers.

Je suppose que le patriotisme disparaisse d’ici à dix ans en France. Il

n’en résultera rien que ceci que la France sera conquise par un seul

peuple ou partagée entre deux ou trois; et rien ne sera changé à la

direction générale des esprits dans la planète.

Les nations qui se renoncent n’existent plus comme nations; mais

n’empêchent point qu’il y en ait, ce qu’il faudrait pour que leur

renoncement servît à quelque chose.

Peut-être me dira-t-on que le renoncement des nations descendantes sert

à ceci que, disparaissant et se fondant dans les nations fortes, elles

laissent derrière elles un moindre nombre de nations, de telle sorte que

peu à peu il n’y aura plus au monde que trois nations, puis deux

seulement, puis une seule; que par conséquent le renoncement d’une

nation est un sacrifice utile sur l’autel de l’humanité. Mais cela même

n’est pas vrai. Cela ne serait vrai que s’il n’y avait jamais de

régression, que si tout peuple absorbé restait absorbé pour toujours, et

c’est ce que l’histoire montre qui n’est pas. Les grands empires ainsi

formés se disloquent. Les «petites patries» absorbées dans les «grandes

patries» renaissent et redeviennent des patries pures et simples. La

Norvège n’est plus une partie de la Suède-Norvège; l’Italie n’est plus

une partie de l’Empire; la Belgique n’est plus une partie des Pays-Bas.

Les pays qui se renoncent n’ont donc pas même l’excuse de servir un

grand dessein qui les dépasse et ne sont pas bien venus à déguiser leur

abandonnement en sacrifice. Ils ne sont rien moins que sûrs d’amener par

leur effacement l’unité du genre humain sous la prise définitive du plus

fort.

Donc--je reviens--il faudrait que la cause de l’antipatriotisme, pour

être bien servie, le fût par les peuples qui montent et non par ceux qui

descendent. Or c’est ce qu’on ne voit pas qui se produise. En face de la

France fléchissant sur ce point, l’Allemagne s’affirme au contraire et

se confirme et se renforce. En Allemagne les partis les plus avancés

sont tout aussi patriotes que les autres. Que ce soit M. Bebel, que ce

soit M. Bernstrein, que ce soit M. de Vollmar, les socialistes se

réclament avec une égale énergie de l’idée de patrie. M. de Vollmar

déclare que «lorsqu’il s’agira de défendre la patrie, les socialistes

seront les meilleurs soldats de l’armée allemande». M. Bebel déclare que

«la Social Démocratie est le parti qui est le plus résolument _parti

d’empire_; qu’aucun parti n’a plus d’intérêt que lui confier à l’empire

le soin de faire de nouvelles lois et à élargir son pouvoir; que le

parti national-libéral, considéré comme le défenseur le plus énergique

de l’idée d’empire, n’est que particulariste auprès de la Social

Démocratie». M. Bebel, interrogé au mois de janvier 1906 par un

journaliste belge sur la question de savoir si les socialistes allemands

accepteraient la proposition de M. Vaillant, consistant, en cas de

guerre, à déclarer la grève générale pour empêcher la collision

internationale, répond sans hésitation et avec une extrême énergie:

«Nous ferons dans ce cas ce que nous avons fait aux congrès de Bruxelles

en 1891 et de Zurich en 1893 à l’égard des propositions de Domela

Nieuwenhuis; nous repousserons de la façon la plus catégorique toute

proposition de ce genre. Car ici, nous atteignons la limite de ce que,

en Allemagne et en dehors de l’Allemagne, il est permis à un sujet

allemand de dire ou d’écrire... _Les conditions primordiales du libre

développement du socialisme restent, dans chaque pays, l’indépendance et

l’autonomie de la nation._» Ainsi M. Bebel, au lieu de considérer le

patriotisme comme un obstacle au socialisme, appuie le socialisme sur le

patriotisme, ce qui est (précisément parce que c’est un contresens) le

signe caractéristique au plus haut point d’un patriotisme impérieux,

contraignant et qui s’impose; et quand un journal allemand appelle

spirituellement M. Jaurès «Bebel, moins le patriotisme», il est

peut-être injuste; mais il a une vue qui au fond n’est pas complètement

fausse.

Au congrès socialiste de Stuttgart, à l’heure où je corrige ces

épreuves, MM. Hervé, Vaillant et Jaurès plaident, séparés seulement par

des nuances, du reste insaisissables, la cause de l’antipatriotisme; et

MM. Bebel et de Vollmar les criblent d’arguments et de sarcasmes, aux

applaudissements unanimes des Allemands.

Et pourquoi les socialistes allemands sont-ils dans ces idées-là?

D’abord parce qu’ils y sont, et je n’ai aucune raison de ne les pas

croire sincères; mais ensuite, ils doivent bien un peu s’en douter,

parce qu’ils ne peuvent guère faire autrement pour conserver leurs

positions de combat. De même que je disais que le patriotisme hésitant

de nos politiciens français est le signe d’un patriotisme assez froid

dans les masses profondes de la nation, de même il est visible que le

patriotisme énergique des socialistes allemands leur est imposé par le

patriotisme populaire lui-même. Qu’a dit lui-même M. Bebel quand on l’a

interrogé sur les causes de la défaite des socialistes aux élections

générales de 1906? Il a dit: «Que voulez-vous? Les maîtres d’école ont

fait rage contre nous.» Les maîtres d’école allemands avaient fait rage

contre les socialistes au nom du «salut de l’empire», au nom du grand

patriotisme allemand, et ils avaient rallié au drapeau avec emportement.

Ainsi, malgré les protestations multipliées de patriotisme de la part

des socialistes allemands, parce qu’ils sont toujours soupçonnés de

préférer quelque chose à la patrie et à l’empire, parce que, quoique

nationalistes convaincus et impérialistes décidés, ils sont encore

considérés comme ne l’étant point assez, les instituteurs allemands ont

ameuté le peuple contre eux et le peuple les a suivis. Comment veut-on

que les socialistes allemands ne soient pas patriotes; et, outre qu’ils

le sont naturellement, n’éclate-t-il point qu’ils le sont par nécessité?

Les peuples ascendants sont donc patriotes, ce qui est assez naturel, et

poussent très vite leur patriotisme jusqu’à l’impérialisme, ce qui l’est

aussi; et les peuples descendants ont quelquefois une tendance à

l’abandonnement, et cette tendance est le signe même d’une première

décadence et ensuite la cause d’une décadence plus profonde. Or, pour

que le patriotisme fût abandonné généralement et que la cause de

l’antipatriotisme triomphât, il faudrait précisément le contraire, et

c’est à savoir que le succès endormît surtout les vainqueurs. C’est

quand les renards à longue queue couperont leur queue que l’ère des

renards sans queue pourra venir.

Il ne sert donc de rien à un peuple vaincu de prêcher l’antipatriotisme.

Il ne peut qu’être soupçonné d’être dupe; il ne peut qu’être soupçonné

d’être leurré par de savantes ruses de guerre de la part de l’étranger.

Le général Picquart a eu un jour une parole très patriotique, certes,

mais très imprudente, et dont il me semble qu’il n’a pas mesuré toute la

portée, à moins qu’il ne l’ait parfaitement mesurée au contraire et

n’ait ainsi parlé que pour faire réfléchir sur beaucoup plus de choses

que sur ce qui était en question. Interpellé sur les atrocités

prétendues dont les «compagnies de discipline» étaient le théâtre, il a

répondu: «Prenez garde! La campagne contre les compagnies de discipline

me paraît le résultat de menées venues de l’étranger à l’effet

d’empêcher les engagements dans la Légion étrangère.» Il est possible en

effet; mais la supposition va loin. Toutes les campagnes

antimilitaristes, toutes les campagnes antipatriotiques, tous les

«hervéismes» possibles, et Dieu sait s’il y en a de différents modes,

peuvent être considérés comme n’étant que le résultat de menées

étrangères à l’effet d’affaiblir le ressort de la France; et c’est bien

dans ce cas qu’on ferait la guerre en pleine paix, dans un autre sens

que celui où j’employais ce mot plus haut. Pour mon compte et parce que

je vis très mêlé à plusieurs mondes français, je suis très persuadé

qu’il n’en est rien, et que toutes ces campagnes sont très autonomes et

autochtones. De ce qu’un homme fait une chose telle qu’il semble qu’il

est impossible qu’il la fasse sans être payé pour la faire, ce n’est pas

du tout une raison pour qu’on le paye en effet dans ce dessein; et la

psychologie de M. le général Picquart était bornée, à moins que ce ne

fût sa malice qui fût infernale. Beaucoup de gens agissent de manière à

faire les affaires des autres, mais non pas dans l’intention de les

faire, et l’on dit souvent d’un homme: «il serait acheté pour agir ainsi

qu’il n’agirait pas autrement», sans qu’il soit vrai qu’en effet il

reçoive un salaire; et la différence entre les gens intelligents et ceux

qui le sont moins, c’est que ceux-ci font gratuitement ce que ceux-là ne

feraient que contre royale récompense. Je crois donc que M. le général

Picquart se trompait; mais je retiens de ceci que les peuples vaincus

qui prêchent l’antipatriotisme ont si peu d’influence sur la marche du

monde que non seulement ils ne convertissent personne, mais qu’encore on

ne croit pas même à leur sincérité.

Et ainsi l’antipatriotisme professé par les peuples descendants ne mène

à rien, si ce n’est eux à leur ruine; et il ne semble pas qu’il soit

jamais professé par les peuples ascendants. C’est donc une doctrine

condamnée à la stérilité là où elle peut être et à la non-existence là

où elle pourrait porter fruit.

Ajoutez ceci, c’est que, si l’antipatriotisme peut, dans une nation

longtemps labourée de révolutions où elle aurait perdu sa personnalité,

et devenue anarchique, ce qui n’est pas autre chose précisément que la

perte de la personnalité nationale, se répandre assez vite et pénétrer

assez profondément, pour un temps, mais pour un temps assez long

quelquefois, de telle sorte qu’il peut amener la disparition de cette

nation; d’une manière générale, et ceci s’applique presque autant aux

peuples ascendants qu’aux peuples en décadence, il est tellement à

contre-fil de la civilisation ou plutôt de la manière dont un peuple,

quel qu’il soit, entend la civilisation, que c’est toute la civilisation

d’un peuple que le patriotisme doit battre en brèche et battre en ruine

pour s’installer et faire son œuvre. Ce que nous avons dit des éléments

principaux du patriotisme doit revenir ici pour faire comprendre tout ce

que l’antipatriotisme doit détruire pour pénétrer jusqu’au fond intime

d’un peuple. Si le patriotisme se compose, outre l’instinct primitif

d’association entre frères, de langue commune, de religion commune, de

coutumes communes, de souvenirs historiques, etc., c’est tout cela que

l’antipatriotisme a à extirper de l’esprit, du tempérament et pour ainsi

dire des entrailles d’un peuple.

L’antipatriotisme, s’il veut réussir autrement que d’une façon

superficielle, doit abolir dans un peuple la langue de ce peuple, sa

religion, ses coutumes nationales, son histoire, sa littérature et son

art, ou faire oublier tout cela, ou inspirer pour tout cela un profond

mépris. Le grammairien qui enseigne la langue et qui la maintient dans

sa pureté fait grandement œuvre de patriote, quelquefois sans s’en

douter, et est un ennemi très redoutable de l’antipatriote; le prêtre

qui, tout en enseignant une religion universelle, maintient les

traditions de son Église nationale, en fait admirer les beautés, en cite

et en commente les grands docteurs, fait goûter Luther, Calvin ou

Bossuet, ce prêtre est patriote, travaille puissamment au maintien et à

l’entretien du patriotisme, et c’est encore un ennemi que l’antipatriote

trouve devant lui; tout homme qui garde les coutumes ancestrales, qui

vit à la française en France, à l’allemande en Allemagne, à l’anglaise

en Angleterre, maintient son pays et est pour l’antipatriote une gêne,

un obstacle et un adversaire; l’historien, le professeur d’histoire,

l’étudiant en histoire, sont au premier rang, presque bon gré malgré

qu’ils en aient, de l’armée patriotique et des ennemis que

l’antipatriote doit abattre; le pauvre instituteur, dans sa petite

sphère, ou plutôt à son poste qui est peut-être le plus important de

tous, peut tant qu’il voudra omettre dans son enseignement le sentiment

patriotique et l’histoire belliqueuse, l’histoire-batailles, comme ils

disent; il suit qu’il enseigne la langue, l’histoire et la part prise

dans la civilisation par le peuple dont il est, pour qu’il soit un

générateur de patriotisme; l’artiste, ancien ou contemporain, qui a

laissé ou qui donne une œuvre glorieuse pour le pays dont il est, excite

autant d’amour pour le pays que d’admiration pour lui-même, et voilà

encore un homme, quelles que soient du reste ses opinions, que

l’antipatriote trouve devant lui.

Langue, religion, coutumes, histoire nationale, littérature nationale,

art national, voilà tout ce que l’antipatriote aurait à détruire, voilà

les bastions et citadelles qui se dressent contre lui et qui l’arrêtent.

Pour dire tout d’un mot, le patriotisme est la forme même que pour

chaque peuple la civilisation a prise; la patrie est la forme de la

civilisation propre à chaque peuple et par conséquent la manière dont

chaque peuple comprend la civilisation elle-même. C’est donc, non

seulement l’anarchie, s’il peut y avoir quelque chose qui soit pire que

l’anarchie, c’est une sorte de barbarie, de sauvagerie, c’est au moins

une indifférence à l’égard de la civilisation, que l’antipatriote doit

exciter et faire naître et développer dans l’âme d’un peuple. Ce n’est

la faute de personne si la civilisation s’est faite, non

universellement, _mondialement_, mais par peuples, par nations, par

groupements humains différents, par foyers divers; mais il en est ainsi,

de telle sorte qu’on ne peut toucher à la patrie, où que ce soit, sans

toucher à la civilisation, à la manière dont ce peuple sur lequel vous

travaillez la comprend, l’admire et l’aime. Pour _dénationaliser_, il

faut commencer par _déshumaniser_.

Supposez un antipatriote très convaincu et très ardent en Italie à

l’époque de la Renaissance. Si, en même temps que convaincu et ardent,

il est intelligent, il est éperdu de fureur contre les artistes du

temps. Il se dit: «Tout cela n’est que de la civilisation, sans doute,

et la plupart de ces artistes sont peu sensibles à l’idée de patrie;

mais cela profite ou profitera à l’idée de patrie; tout cela c’est une

patrie qui se fait et qui éclatera un jour toute faite et toute solide,

à l’étonnement de ceux qui ne savent pas prévoir; n’encourageons pas ces

artistes; décourageons-les et empêchons-les de nuire.»--L’antipatriote

logique doit agir dans chaque peuple comme le conquérant dans le peuple

qu’il a conquis. Quelque partisan des «lumières» que je le suppose, il

est condamné d’abord à les éteindre, quitte à les rallumer beaucoup plus

tard, quand, les patries ayant disparu, il n’y aura pas à craindre

qu’une civilisation particulière crée une patrie particulière.

Or ce temps est loin, et encore viendra-t-il? C’est très douteux. C’est

par groupes que les hommes se sont civilisés; voilà le fait; c’est par

groupes qu’ils continueront à se civiliser, voilà la prévision

raisonnable. Il se pourrait donc que l’œuvre anticivilisatrice de

l’antipatriotisme fût nécessaire, extrêmement difficile à réaliser et en

définitive inutile; que l’antipatriotisme sentît le besoin de combattre

la civilisation sous forme de civilisation particulière en tout pays;

qu’il n’y réussît, triste succès, qu’avec des difficultés inouïes et

qu’au moment où il se préparerait à refaire la civilisation sous forme

mondiale, il se formât quelque part une civilisation particulière qu’il

s’agirait, encore celle-là, et toujours ainsi, de démolir.

Je sais bien que tout cela revient à dire que, s’il est difficile de

détruire les patries, c’est qu’elles existent et qu’elles se défendent

comme par elles-mêmes. Je le sais bien; mais c’est un fait, et c’est un

fait tellement universel et qui fut toujours tellement universel, qu’il

n’est guère téméraire d’y voir une loi éternelle de l’humanité.

Tout compte fait, ce qui détruit des patries en crée d’autres.

L’affaissement d’un peuple amène une réunion à un autre peuple plus

fort, et voilà une patrie nouvelle qui se forme lentement; la

désorganisation et désagrégation d’un grand peuple amène des sécessions,

et voilà plusieurs patries nouvelles qui se forment lentement sur le

territoire occupé autrefois par une seule nation. Ce qui détruit des

patries en fait naître d’autres, soit d’une certaine façon, soit d’une

autre manière. Il est extrêmement probable que c’est une loi de

l’humanité que la civilisation se fait par patries distinctes, que le

développement général de l’humanité se fait par patries distinctes,

qu’il ne pourrait pas se faire autrement, qu’il ne se fera jamais

autrement et que l’effort pour abolir les patries ne peut réussir qu’à

en détruire quelques-unes, celles qui déjà sont épuisées, sans faire

avancer d’un pas le monde vers l’unité, peut-être souhaitable, mais

destinée à reculer indéfiniment devant les souhaits qu’on en peut faire.

Le pacifisme · 第 16 / 22 题