Le patriotisme est un sentiment et une idée, ou plutôt il est un
sentiment qui devient une idée et qui, comme sentiment, se renforce
d’éléments nouveaux que l’idée lui apporte.
Le patriotisme, comme sentiment, est une passion qui pousse un certain
nombre d’hommes à vouloir vivre ensemble parce qu’ils se sentent en
communauté, en une communauté analogue à celle de la famille. Ce
sentiment peut être confus, il peut être précis; il peut être fort, il
peut être faible; mais il a toujours existé aussi loin que nous
puissions remonter dans l’histoire. Il est une extension du sentiment
familial. La tribu se reconnaît comme grande famille à certains signes
dénonçant une commune origine, ou même à de simples apparences, mais qui
suffisent à faire naître et à entretenir le sentiment dont nous parlons
et qui consiste essentiellement dans le désir d’avoir un plus grand
nombre de frères. L’homme est égoïste et altruiste. Comme égoïste il
poursuit son intérêt; comme altruiste il aime faire partie d’une
association assez grande pour qu’il soit heureux et fier de compter tant
de frères et amis autour de lui, assez restreinte encore pour qu’il la
connaisse et pour qu’elle n’échappe pas, pour ainsi dire, à son regard
et à sa pensée. Voilà le sentiment patriotique élémentaire et primitif.
Le voilà en soi, sans que l’on envisage encore tout ce qui peut le
développer, l’enrichir, le fortifier et l’aviver.
Comme idée, et je crois que ce sentiment devint très vite une idée,
comme idée, le patriotisme est cette conception qu’il est très beau et
qu’il est utile que ce sentiment existe. Je dis très beau d’abord, et
peut-être ai-je tort de mettre en première ligne une conception
esthétique; cependant j’y ai tendance. Je croirais assez volontiers que
les hommes ont trouvé beau, avant tout, de se voir réunis en grand
nombre, pour fête, réjouissance, agapes ou autres choses de ce genre, et
ont remporté de ces réunions une impression de beauté, de grandeur,
d’harmonie, en somme une impression esthétique. Il est beau d’être, en
si grand nombre, d’accord et se sentant quelque chose comme les membres
d’un seul grand corps. Se prolonger pour se sentir plus grand est une
des passions de l’homme. C’est pour cela qu’il crée, qu’il fait des
œuvres. Il se prolonge dans l’ouvrage de ses mains et il s’y admire
naïvement. C’est pour cela aussi qu’il s’unit à d’autres hommes; il se
prolonge dans l’association et il s’y admire. «Je suis tout cela; je le
suis un peu, puisque j’en fais partie et que tout le monde me reconnaît
comme en faisant partie. Or cela est grand et beau; cela prend une
grande place sur la terre et brille noblement sous le ciel.» Voilà
l’idée esthétique.
Quand on songe que l’homme s’est paré avant de se vêtir, tout au moins
dans le même temps, il faut se dire qu’il y a lieu de toujours tenir
compte de l’idée esthétique dans les premières démarches intellectuelles
de l’humanité.
Et le patriotisme comme idée encore c’est la conception d’utilité. Unie
par le sentiment familial prolongé, la tribu s’est dit qu’il était très
salutaire qu’elle le fût--ceci sans qu’il soit question encore d’ennemis
humains, et à les supposer non existants--elle s’est dit que pour
combattre contre les fauves, que pour défricher une partie de forêt, que
pour dessécher un marais, il était bien utile et même nécessaire que
l’on s’aimât un peu et que l’on pût compter les uns sur les autres d’un
bout à l’autre de la vallée ou de la plaine.
Cette idée de l’utilité n’a pas eu toute son importance tout d’abord;
mais elle en a pris une de plus en plus considérable à mesure que la
_civilisation se faisait_, c’est-à-dire à mesure que s’imposait la
division du travail, à mesure que chaque homme, au lieu de faire mal
tous les métiers, n’en faisait plus que sept ou huit, un peu moins mal;
puis n’en faisait plus que deux ou trois assez bien; puis n’en faisait
plus qu’un, très habilement pour l’époque. Alors, phénomène de la plus
haute importance, chaque homme ne s’est plus senti seulement _prolongé_;
il s’est senti à la fois _diminué et engrené_, et par conséquent à la
fois plus petit et plus grand.
Il s’est senti plus petit; car il a bien reconnu qu’il n’était qu’une
moitié d’homme, qu’un cinquième d’homme, qu’un dixième d’homme,
puisqu’il ne faisait plus qu’un métier ayant besoin pour vivre d’en
faire dix ou que dix se fissent. «Je ne contribue plus à ma vie que pour
un dixième de ce qu’elle exige.»
Mais il s’est senti plus grand en ce sens que, par contre, neuf hommes
travaillaient pour lui et qu’il avait neuf hommes comme tributaires ou
au moins comme auxiliaires. Dès lors l’idée de solidarité étroite et
d’étroite interdépendance est née; et c’est bien alors que, plus
précisément que tout à l’heure, qu’aussi précisément que possible,
l’homme a dû se dire: «Ceux-ci sont moi, et moi je suis les autres;
l’individualité disparaît ou s’atténue singulièrement. A certains égards
et du reste continuellement, à tous les moments du temps, nous ne
formons tous qu’un seul être dont les membres vivent chacun de
l’activité de tous, et tous de l’activité de chacun.»
Cette fois le patriotisme existait à l’état complet, de sentiment,
d’idée et de fait, et il ne pouvait plus être que développé, enrichi et
avivé.
Quels sont les éléments qui l’ont en effet développé, qui sont entrés en
lui, du reste pour ce qui est de quelques-uns dès les premiers temps, de
manière à le renforcer?
C’est d’abord la langue commune. La langue commune est comme le signe
même de la patrie. A parler la même langue les hommes ont le sentiment
instinctif, confus, mais qui semble ne pas se tromper et qui vraiment ne
se trompe pas, qu’ils remontent à la même origine, que leurs pères les
plus éloignés ont habité le même sol et aussi qu’ils sont les uns et les
autres de même tempérament, de même complexion et conformation physique,
ce qui forme un lien très puissant. Un mystique dirait: «La preuve que
Dieu a voulu qu’il y ait des patries distinctes, c’est qu’il a donné
mille idiomes différents aux êtres composant l’humanité.» Traduit en
langage réaliste, cela veut dire que l’humanité est constituée pour
vivre par groupes séparés les uns des autres, puisque chacun de ces
groupes a cette raison de se concentrer et de rester concentré, que ses
membres s’entendent sans effort, et cette raison de rester séparé des
autres groupes qu’il en coûte beaucoup à chacun de ses membres pour
entrer en relation avec qui que ce soit appartenant à un autre groupe
humain. La langue forme un lien qui est fort de toute la facilité que
nous avons de nous entendre entre compatriotes et de toute la difficulté
que nous rencontrons à vouloir nous faire entendre de l’étranger.
L’étranger est avant tout l’homme d’un autre idiome, d’un autre accent
et d’un autre son de voix.
Et sans doute ceci n’est qu’un signe, et pour ainsi dire qu’un
signalement; mais combien sensible et combien fort, et de quelle
puissance sur la sensibilité et sur l’imagination! La patrie entre en
nous par les oreilles avant d’y entrer par les yeux et par la mémoire et
par la pensée et par tant d’autres chemins. La patrie est une musique,
avant d’être tableau, histoire, etc.; et c’est la première musique que
nous entendions. Or on sait quelle prise a la musique, la chose
entendue, sur tout notre être sensible.
Si l’on trouvait trop littéraire et «propos poétique» cette
considération, je prierais de remarquer que chaque langue a son rythme,
sa cadence, sa ligne mélodique, que chaque langue se chante, de quoi
nous ne nous apercevons pas quand il s’agit de la nôtre; mais de quoi
nous nous avisons très bien quand nous entendons parler une langue
étrangère; que même chaque province d’un même pays chante la langue
nationale sur un rythme particulier; qu’il y a donc pour chaque homme
une musique de la petite patrie et une musique de la grande patrie, et
que celle-ci lui est chère, celle-là plus chère encore, de telle sorte
cependant qu’il ne se sent en face de l’étranger que quand il est en
présence et d’une langue qu’il ne comprend pas et d’un rythme qui
désoriente complètement son oreille, ce qui lui fait bien reconnaître la
grande patrie comme étant la vraie.
Les Grecs se battaient les uns contre les autres pour des motifs
d’intérêt pécuniaire et de volonté de puissance. Mais ils avaient très
bien le sentiment que c’étaient là des guerres civiles et qu’ils se
battaient de cité grecque à cité grecque comme de parti à parti dans
l’intérieur d’une cité, puisqu’ils s’honoraient du titre de grecs,
puisqu’ils méprisaient tout ce qui n’était pas grec et puisque, ce qui
est bien éminemment patriotique, ultra-patriotique pour ainsi dire, ils
divisaient l’humanité en deux parties seulement: les Grecs et les
Barbares. Il y a eu toujours un patriotisme grec. Je reconnais qu’il n’a
pas été assez fort pour ramasser, si ce n’est par moments, toute la
nation grecque contre ses ennemis; je reconnais que la Grèce n’a pas
assez duré sans doute pour qu’il en arrivât d’elle comme il en est
arrivé de l’Allemagne, pour qu’elle se fondît dans une grande et durable
unité nationale; je fais observer seulement que le patriotisme grec a
existé, réel, sinon assez fort; et que c’est principalement à la langue
commune qu’il s’est reconnu, dans la langue commune qu’il prenait
conscience de soi-même.
La langue est élément essentiel de la patrie. Elle ne suffit pas; car on
voit encore et l’on verra, ce semble, toujours, d’une part tel peuple
bilingue ou trilingue, comme la Suisse ou comme les États-Unis
d’Amérique, qui est très ardemment patriote et où il n’y a nul rêve de
sécession et de particularisme; d’autre part des peuples parlant la même
langue, Belgique et France, États-Unis du Nord et Angleterre, qui ne
songent nullement à se réunir. La langue commune n’est ni élément
nécessaire ni élément suffisant de patriotisme, ce qui prouve en passant
que le patriotisme tient à des causes plus profondes encore; mais la
langue commune est élément considérable au moins de patriotisme, et
c’est certainement un des plus anciens, un de ceux qui aux temps
primitifs avaient le plus d’influence.
La religion commune est aussi un élément de connexion, de rattachement
des hommes aux autres et par conséquent de patriotisme. Mais ici, comme
il y a entre les religions des différents temps de très grandes
différences, et _d’essence même_, il faut distinguer avec soin. La
religion était-elle chez les anciens un élément de patriotisme? Si
paradoxale que cette assertion puisse paraître, je ne le crois pas, je
ne le crois guère, ou je ne le crois que d’une certaine façon, que l’on
verra bien. La religion n’était pas chez les anciens élément de
patriotisme, pour cette raison, assez forte selon moi, qu’elle était le
patriotisme lui-même. Le Dieu du pays, le Dieu indigète, c’était le pays
lui-même divinisé. Athené c’était Athènes. La divinité ou les divinités
étaient locales. Elles n’étaient donc, à le bien prendre, que le pays
lui-même adoré. Ce n’était donc pas à cause d’elles qu’on adorait le
pays, mais plutôt à cause du pays qu’on les adorait, ou plutôt on
vénérait et adorait exactement le même objet dans l’acte de foi
religieux et dans l’acte de foi patriotique. On ne peut donc pas dire
que la religion aidât le patriotisme, le secondât, l’affirmât, l’avivât,
puisqu’elle n’était que le patriotisme, puisqu’elle en était non un
élément, mais une forme.
Je reconnais cependant que la forme influe sur le fond, en cela comme en
tant d’autres choses, et qu’adorer son pays en lui-même, parce qu’on le
regarde et qu’on le respire, et l’adorer sous la forme d’un être
supérieur, se détachant de lui quoique restant lui, ce n’est pas
absolument le même état d’esprit, et que le second peut être plus ardent
et plus fécond que le premier. Figurez-vous, pour nous servir d’une
analogie, un homme qui adore, sérieusement et sincèrement, et
superstitieusement sa conscience; mais seulement sa conscience.
Figurez-vous-en un autre qui voit ou qui sent tomber le commandement
moral d’un Dieu, d’un Dieu du Bien, d’un Bien personnifié. Au fond ces
deux hommes ont bien la même croyance, la même foi et la même règle de
vie. Le second ne fait que transposer et objectiver ce qu’il a en lui,
ce qu’ils ont tous deux en eux. On peut dire cependant que le second,
précisément parce qu’il a ainsi divinisé son sens moral, est en quelque
sorte d’une moralité plus vive et plus vibrante, et aussi on peut dire
qu’une fois qu’il a ainsi divinisé sa conscience, sa conscience le
commande avec plus de force et plus d’autorité. Tout de même le Grec ou
le Romain n’adorait dans ses Dieux que son pays, mais il adorait son
pays sous cette forme, avec un peu plus, peut-être, de ferveur, et il y
a là la différence du dévouement à la dévotion.
Cependant il reste bien que la religion des anciens n’est qu’une _forme_
du patriotisme.
A la considérer à un autre point de vue, il en serait encore de même. A
côté de leurs dieux représentatifs de leur patrie, les anciens adoraient
les héros, les demi-dieux ou les quasi-dieux. C’étaient, dans leur
pensée, les plus illustres de leurs concitoyens disparus, les
bienfaiteurs du pays, les fondateurs de la grandeur nationale. Ceci est
simplement le «culte des héros», le culte des grands hommes qui ont
honoré la patrie, et c’est donc encore le culte de la patrie même,
considérée dans sa durée, dans son développement continu. Nous
retrouverons cela quand nous nous occuperons des souvenirs historiques
considérés comme éléments du patriotisme. Le «héros» est un souvenir
légendaire tenu pour souvenir historique.
A tous les points de vue, donc, la religion antique se confondait avec
le patriotisme et ne peut guère être considérée comme en étant un
principe, puisqu’elle n’en était qu’un aspect.
Les religions modernes sont tout autres. Elles dépassent les frontières,
elles dépassent les limites de la patrie. Dès lors elles peuvent être
antipatriotiques tout aussi bien que patriotiques. Elles peuvent
dissocier les citoyens aussi bien que les associer. Rien de plus vrai.
Un peuple, parce qu’il serait, par exemple, plus catholique que
français, catholique avant d’être français, pourrait manquer aux lois et
aux devoirs du patriotisme, appeler l’étranger, par exemple, pour le
mêler à ses querelles, etc. Et j’en dirai autant d’un peuple qui serait
protestant avant d’être attaché à son pays.
Seulement il est remarquable comme cela arrive rarement, comme cela dure
peu et en vérité est accidentel. La raison en est celle-ci. La religion,
telle religion, est internationale, est cosmopolite, et toutes les
religions modernes ont ce caractère. Soit; _la religion est cosmopolite;
mais l’église est nationale._ L’église est toujours nationale, même
quand elle voudrait ne pas l’être. Qu’est-ce à dire? C’est-à-dire qu’il
se crée dans chaque nation un personnage collectif et continu, un
personnage collectif et séculaire, qui prêche telle religion,
cosmopolite du reste, d’une manière particulière et d’une manière
conforme au pays auquel il appartient. Il y a la religion catholique;
mais il y a l’Église de France, qui depuis des siècles prêche la
religion catholique à la française, et, ne le voulût-elle point, elle ne
peut pas faire autrement. Cette Église française, comme l’Église
espagnole, comme l’Église américaine, elle a ses traditions, ses
coutumes, son tour d’esprit particulier, ses grands hommes surtout et
ses grandes œuvres qui font qu’elle est une personne morale très
distincte, et cette personne morale, parce qu’elle est française,
rattache à la France ses auditeurs, ses disciples, ses fidèles. Le
catholique français dit et se dit: «Je suis de la religion catholique et
de l’Église de France; je suis de l’Église des saint Bernard, des saint
François de Sales, des saint Vincent de Paul, des Bossuet et des
Fénelon. Sa religion, qui pourrait le détacher de son pays, l’y rattache
donc. Sa religion, qui en soi du reste n’est d’aucun pays, et qui ne
pourrait le détacher de son pays que par le concours et la conspiration
de circonstances particulières, le rattache à son pays par l’organe que
dans ce pays elle s’est créé et qui ne peut être, en vérité bon gré mal
gré, que profondément national.
Il y a plus. La religion donne à tout ce qu’elle touche un caractère
religieux. C’est même son caractère essentiel de rendre mystiques tous
les sentiments naturels. Il y a comme trois degrés: l’état intellectuel,
l’état sentimental, l’état mystique. L’état sentimental est comme placé
entre l’état intellectuel et l’état mystique. Si le sentiment, naturel,
instinctif, héréditaire, tombe--c’est une façon de parler--dans l’idée,
souvent il s’y dissout, l’intelligence étant analytique et par
conséquent pouvant être dissolvante; souvent il s’y confirme et s’y
fortifie, l’intelligence étant analytique et par conséquent précisante,
et le sentiment devenu idée sans cesser d’être sentiment étant un
sentiment qui prend conscience de lui-même et qui s’arrête, se
circonscrit et se fixe dans une définition nette. Et quand le sentiment
monte,--et c’est encore une façon de parler,--dans la région mystique,
il s’y échauffe, il s’y émeut, il s’y élargit; c’est un sentiment qui
s’exalte; c’est un sentiment qui devient passion. Or la religion fait
des sentiments exaltés et passionnés, fait des sentiments à caractère
mystique, de tous les sentiments qu’elle approuve. En ôtant au mot son
caractère odieux et en le prenant au sens étymologique, elle _fanatise_
les sentiments. Elle les prend, pour ainsi parler, là où ils sont, ne
les laisse pas tomber dans l’idée, dans les analyses dangereuses de
l’intelligence et les emporte dans cette région mystique où ils
deviennent quelque chose de sacré qui s’impose, qui commande, qui fait
trembler et qui ravit.
Elle transforme ainsi tous les sentiments, depuis l’amour sexuel, dont
elle fait une union des âmes dans l’éternité, jusqu’à l’altruisme
général, dont elle fait une fraternité sacrée des enfants de Dieu. Elle
transforme tout de même le patriotisme, dont elle fait un devoir sacré,
une piété, une religion, pour mieux parler une partie de la religion. Or
toutes les parties de la religion sont comme traversées du même courant
magnétique, du même souffle religieux, de la même émanation de l’âme
religieuse.
Ainsi le patriotisme trouve dans la religion nationale un adjuvant et un
excitant, quelquefois très fort, d’abord parce que si, à la différence
des religions antiques, les religions modernes sont cosmopolites, les
églises sont nationales et forcément nationales; ensuite parce que tout
ce que la religion adopte, elle le sanctifie, et parce que tout ce que
la religion sanctifie elle l’agrandit et le renforce.
Seulement il faut faire ici une remarque très importante: la religion ne
_donne_ pas le patriotisme, elle le confirme et le renforce là où il
est. Elle ne peut pas le donner; car en elle-même elle est universelle
et humaine, et par conséquent humanitaire. Elle ne le donnerait pas s’il
n’y avait qu’elle pour le donner. Elle le trouve, elle en tient compte,
elle l’approuve, elle le consacre; en le consacrant elle l’augmente;
mais là où il ne serait pas elle ne l’inventerait pas, elle ne
l’administrerait pas et ne songerait aucunement ni à l’administrer ni à
l’inventer, Il faudra se souvenir de ceci quand nous en serons à
examiner un autre genre de cosmopolitisme.
Le patriotisme prend encore conscience de lui et se confirme lui-même
dans les mœurs et coutumes nationales. Les mœurs et coutumes d’un pays
sont des signes de tempérament et de caractère. Or on se reconnaît comme
frères à se trouver réciproquement des traits de caractère commun. On ne
s’y trompe pas du tout, et la communauté des idées a beaucoup moins
d’influence sur ce sentiment de confraternité que la ressemblance des
complexions. _Eadem velle, eadem nolle amicitia est._ Cicéron ne dit pas
_eadem intelligere_. Il a raison. Comprendre les mêmes choses et les
comprendre de la même façon est un lien moins fort qu’être attirés vers
les mêmes choses et avoir à l’égard d’autres choses mêmes répulsions. Il
semble que l’intelligence ait quelque chose de froid et la sensibilité
je ne sais quelle chaleur pénétrante et envahissante, et que comprendre
en commun, si vif que soit certainement ce plaisir, unit beaucoup moins
que sentir ensemble. Or avoir les mêmes coutumes, les mêmes mœurs, c’est
sentir ensemble, et sentir ensemble depuis très longtemps, depuis des
siècles. Une coutume commune est une chaîne entre les hommes et entre
les temps. C’est _vouloir les mêmes choses, s’écarter des mêmes choses_
au moment présent, et c’est _avoir voulu les mêmes choses et s’être
écarté des mêmes choses_, de pères en fils, depuis des temps très
éloignés.
C’est à cela qu’on se reconnaît comme de même sang, si sang veut dire
ensemble des dispositions naturelles, innées et héréditaires. C’est pour
cela que les révolutions sont choses très graves et terribles,
relativement au patriotisme et relativement au maintien de la nation, si
elles changent les coutumes, presque insignifiantes ou au moins choses
dont on revient, si elles ne les changent point. De la république
romaine _italienne_ à la république romaine _méditerranéenne_ (après
Carthage détruite et Grèce conquise), il n’y a pas eu révolution; mais
il y a eu changement de coutumes, et ce changement de coutumes a amené
un changement de régime. De Pompée à César il y a eu une révolution,
mais il n’y a pas eu changement de coutumes, et le nouveau régime a
subsisté avec une certaine force et des périodes heureuses. Plus tard il
y a eu changement plus profond encore de coutumes et de mœurs, et la
décadence a été rapide sans que le régime changeât. La Révolution
française n’a presque pas changé, on l’a remarqué, les coutumes du
peuple français. Aussi n’a-t-elle entamé nullement le patriotisme
français. Les coutumes ont changé et extrêmement en France au cours du
XIXe siècle, sous de multiples influences que je pourrai énumérer et
examiner une autre fois; aussi est-ce à partir du milieu et surtout de
la fin du XIXe siècle que le patriotisme a fléchi, pour un temps
peut-être, dans les populations françaises.
C’était une stupidité sans doute aux empereurs romains de persécuter les
chrétiens; mais il faut se rendre compte que cette stupidité n’était pas
un caprice. Les Romains, si tolérants pour toutes les religions
possibles, persécutaient le christianisme, d’abord parce que le
christianisme n’était pas, comme les autres religions, une religion qui
s’ajoutait au Polythéisme et qui par conséquent en confirmait le
principe, mais une religion qui posait Dieu unique en face des dieux
multiples et qui niait le principe même du Polythéisme au lieu de le
confirmer, et j’ai souvent insisté sur cette essentielle
différence;--ensuite, et peut-être tout autant, peut-être plus, parce
que le christianisme changeait, et profondément, les coutumes et les
mœurs, et que cela, au point de vue conservateur, et c’est-à-dire au
point de vue patriotique, était très grave. «N’abandonnez pas les
vieilles coutumes», est le cri de tous les patriotes inquiets, parce
qu’ils sentent instinctivement que ce sont de vieilles coutumes que
s’entretient et que se nourrit le patriotisme lui-même.
_Moribus antiquis res stat romana virisque._
Les persécutions des chrétiens par les Empereurs étaient simplement une
vue fausse, assez naturelle d’ailleurs, qui rattachait trop étroitement
les anciennes coutumes aux anciennes mœurs, et les anciennes mœurs aux
anciennes religions; ceci n’étant pas compris que de nouvelles coutumes
peuvent couvrir la renaissance précisément des anciennes mœurs et
qu’aussi sous une nouvelle religion précisément les anciennes mœurs
peuvent renaître.
Comme il n’est pas toujours facile devant un tableau de savoir si l’on a
affaire à une aurore ou à un crépuscule, on peut se tromper sur une
décadence ou une renaissance, et les Romains ont pu très
consciencieusement se demander si le christianisme contenait pour
l’humanité et pour eux-mêmes l’une ou l’autre. De semblables erreurs
peuvent avoir lieu en bien des époques, peut-être à toutes. Ce qui est
sinon sûr, du moins assez exclusif d’erreur, c’est de toujours
considérer à la fois les coutumes _et les mœurs_ et de ne s’inquiéter
que quand il est visible que les mœurs elles-mêmes sont atteintes.
En un mot, ce qui est grave c’est que le _caractère_ même d’un peuple
change. Ce peuple ne perdra peut-être pas pour cela son patriotisme,
puisque nous voyons que le patriotisme a beaucoup d’autres éléments;
mais il perdra un des éléments du moins du patriotisme et un élément
bien considérable. Reconnaître son caractère actuel à travers les âges
lointains, c’est de quoi en partie se forme et se compose la conscience
d’un peuple, et son caractère il le reconnaît dans les coutumes et, par
delà les coutumes, dans les mœurs, et les mœurs ont beaucoup plus
d’importance que les coutumes; mais les coutumes mêmes sont importantes.
Si, quand j’entends dire à quelqu’un: «Mon patriotisme a évolué», je
suis inquiet, à me supposer patriote, ou plein d’espérance, à me
supposer cosmopolite; c’est que le patriotisme est fait en grande partie
de ce qui n’évolue pas et de l’amour pour les choses qui n’évoluent
point. Il est fait des vieilles mœurs, revivant en nous, des vieilles
coutumes conservées par nous, et d’un désir secret et profond et très
fort que ces mœurs et coutumes ne changent point.
Ce n’est pas à dire que conservatisme et patriotisme soient synonymes,
et l’on peut très bien être très novateur et très patriote; mais ce
commencement de défiance qu’a le patriote à l’égard du novateur est un
sentiment naturel et légitime. Il ne doit céder que sur un bon garant et
devant l’évidence que le novateur ne cherche qu’à faire réaliser un
progrès à son pays. Il est bien certain que les révolutionnaires
français étaient novateurs et non moins certain qu’ils étaient
patriotes; mais c’est aussi qu’en tant que patriotes, ils n’étaient
point novateurs du tout, étant patriotes tout à fait à l’ancienne mode
et peut-être trop, ce qui n’est point à examiner pour le moment, mais
absolument à la façon d’un grossier Jean Bart ou d’un vulgaire Turenne.
Bref, l’amour du passé est un des principes constitutifs du patriotisme,
ce qui n’avait peut-être pas besoin d’être démontré si longuement. Il
n’y a pas de mot plus patriotique que celui de Tite-Live lisant les
vieilles chroniques de son pays et disant: _Vetus fit animus meus._
C’est pour cela que l’histoire proprement dite et l’histoire littéraire
et l’histoire de l’art, etc., sont des aliments si forts et des ferments
si puissants de patriotisme, comme le mot de Tite-Live nous l’indiquait
déjà tout à l’heure. Un peuple patriote est un peuple qui sait
l’histoire de son pays et qui aime à la lire, à la relire et à s’en
pénétrer. Les historiens et les professeurs d’histoire sont, même quand
ils n’y tiendraient pas, des professeurs de patriotisme. On peut dire,
et j’ai dit dans une sorte de définition qui n’est pas fausse, encore
qu’elle soit incomplète: «La Patrie, c’est l’histoire de la Patrie.»
C’est dans ce sentiment que j’admirais la belle page de M. Lavisse, que
j’aime à citer toujours et qu’il est de moins en moins inutile de citer:
«C’est à l’École de dire aux Français ce que c’est que la France.
Qu’elle le dise avec autorité, avec persuasion, avec amour... Elle
repoussera les conseils de ceux qui disent: «Négligez ces vieilleries,
que nous importent les Mérovingiens, les Carlovingiens, Capétiens même?
Nous datons d’un siècle à peine. Commençons à notre date.» Belle méthode
pour former des esprits solides et calmes que de les emprisonner dans un
siècle de luttes ardentes où tout besoin veut être satisfait et toute
haine assouvie sur l’heure! Ne pas enseigner le passé! Mais il y a dans
le passé une poésie dont nous avons besoin pour vivre [et surtout une
réalité dont nous vivons comme l’arbre de sa racine et du sol où sa
racine plonge, et sans le passé, et si nous ne le connaissons pas, nous
sommes comme en l’air et sans soutien et sans nourriture, _variis
ludibria ventis_]. Il faut verser dans l’âme du paysan la poésie de
l’histoire. Contons-lui les Gaulois et les Druides, Roland et Godefroy
de Bouillon, Jeanne d’Arc et le Grand Ferré et tous les héros de la
France ancienne avant de lui parler des héros de la France nouvelle...
Faisons pénétrer dans son esprit cette juste idée que les choses
d’autrefois ont eu leur raison d’être; qu’il y a _des légitimités
successives_ au cours de la vie d’un grand peuple et qu’on peut aimer la
France sans manquer à ses obligations envers la République... On ajoute
à l’énergie nationale quand on donne à un peuple l’orgueil de son
histoire.»
La patrie c’est donc l’histoire de la patrie plus que toute autre chose.
L’histoire de la patrie c’est la patrie à l’état pur.
Car remarquez que la langue que vous parlez peut être la langue d’un
autre peuple et ne vous donne pas la sensation de la patrie sans
mélange; que la religion que vous professez peut être, est très souvent
la religion d’autres peuples et, comme je l’ai montré, ne vous donne la
sensation de la patrie qu’indirectement; que les coutumes mêmes et les
mœurs peuvent vous être plus ou moins communes avec d’autres nations,
quoique non jamais complètement, et que du reste mœurs et coutumes,
coutumes surtout, ont tendance à devenir générales et uniformes à
travers le monde. Rien donc autant que l’histoire nationale ne verse en
vous la patrie et ne vous en pénètre; et aussi bien l’histoire
nationale, c’est la patrie même qui vit devant vous et qui vous parle
avec la voix.
Aussi celui qui a dit: «Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire»,
aurait dit une chose très antipatriotique s’il n’avait dit un pur
non-sens; mais il a dit un pur non-sens, parce que tous les peuples ont
une histoire. Il a voulu dire sans doute: «Heureux les peuples qui n’ont
pas d’histoire sanglante»; et encore il n’y en a pas. Mais soit, heureux
peut-être ces peuples-là, si l’on en trouve; mais tous les peuples ont
une histoire et une histoire extrêmement intéressante pour eux et où ils
puisent les énergies dont ils ont besoin. Les peuples, s’il en est, qui
n’ont pas d’histoire de victoires, conquêtes et revers, ont l’histoire
de leurs institutions, de leurs lois, de leurs dieux, de leurs héros, de
leurs bienfaiteurs. C’est cette histoire même qui est leur patrie. On
habite son pays dans le présent par ses actes, dans le passé par ses
souvenirs, et il n’y a pas de vie spirituelle qui ne soit composée
d’autant de souvenirs que d’actes et d’autant de passé que de présent,
et ajoutez que la vie la plus humble est une vie en grande partie
spirituelle et n’a de valeur que par là.
Pour reprendre la comparaison que j’introduisais au cours d’une citation
de M. Lavisse, l’arbre vit du sol par ses racines et de l’air par ses
feuilles; un peuple qui ne vivrait que de son présent serait comme un
arbre ne vivant que par ses feuilles, et c’est-à-dire qu’il ne vivrait
pas. Le vers de Lamartine (il en a fait d’autres en sens tout opposé)
restera toujours la formule exacte autant que sublime du patriotisme:
C’est la cendre des morts qui créa la patrie.
Or l’histoire, comme l’a dit Michelet, réveille et ranime précisément
cette cendre et a pour devise: _Pulvis veterum renovabitur._ Rien ne me
paraît donc plus juste que cette parole de Fustel de Coulanges. «Le
véritable patriotisme n’est pas l’amour du sol, c’est l’amour du passé,
c’est le respect des générations qui nous ont précédés.»
On me dira que tout cela n’est vrai que de l’histoire oratoire,
poétique, romanesque, à la Michelet, que de l’histoire, en un mot,
écrite par des littérateurs, et que l’histoire scientifique et traitée
selon les méthodes scientifiques, n’inspire aucun patriotisme, aucun
sentiment quel qu’il soit, du reste, non plus que l’algèbre et la
zoologie; et que l’historien digne de ce nom n’étant et ne pouvant être
qu’un savant, ne devant être, par conséquent, comme le disait déjà
Fénelon, «ni d’aucun temps, ni d’aucun pays», ne saurait aucunement
faire des patriotes, jusque-là que, s’il en faisait, ce serait
précisément la marque qu’il n’est pas un historien, mais un orateur ou
un poète.
Je ne crois pas que ce raisonnement soit très juste. D’abord à cause de
ceci: l’historien français, par exemple, a le tempérament français, et
parce qu’il a le tempérament français, quelque homme de science qu’il
soit et d’une absolue probité scientifique, il verra les choses de
France de manière à les trouver bonnes, excepté celles qui seront
absolument mauvaises; et belles, excepté celles qui seront absolument
affreuses, mais toujours d’une façon plutôt favorable, et il en
résultera pour lui, tout compte fait, un très grand amour de la France.
Ensuite, à cause de ceci: l’étudiant à qui l’on aurait, je dirai presque
par impossible, enseigné l’histoire de France d’une manière
mathématiquement impartiale, littéralement scientifique, cet étudiant,
avec son tempérament français, trouvera comme fatalement les choses
françaises, mêmes exceptions que tout à l’heure étant faites, plus
grandes et plus belles que celles des autres pays. Les choses ici, comme
en tant d’autres cas, sont causes et effets, et l’histoire rend patriote
et le patriotisme fait qu’on prend l’histoire par un biais qui rend
patriote; et l’histoire ne rend patriote qu’à la condition qu’on le soit
déjà; mais, pourvu qu’on le soit déjà, pour peu qu’on le soit déjà, elle
vous fait patriote davantage; et elle rend au centuple le patriotisme
que, pour ainsi dire, elle reçoit.
Il faudrait donc, pour que l’histoire ne vous fît pas patriote, que vous
ne le fussiez strictement pas du tout, et c’est, pour toutes les raisons
que nous avons vues plus haut, ce qui est extrêmement rare. On aborde
toujours l’histoire au moins avec une tendance patriotique qui, du
moment qu’elle existe, ne peut, du commerce avec l’histoire, que sortir
confirmée et renforcée.
D’autres, dont l’opinion n’est pas sans quelque poids, disent ceci:
«L’étude de l’histoire altère et finit par complètement détruire le
sentiment patriotique. De quelque pays qu’on soit, l’histoire du pays où
l’on a reçu le jour est un tel tissu d’horreurs, d’iniquités, de
férocités, d’impudicités, de triomphes du crime et d’écrasements de la
vertu, qu’il est impossible, à moins qu’on ne soit né avec l’âme d’un
scélérat, de ne pas reculer d’horreur devant elle! Il en est de cela
comme du spectacle même, du spectacle actuel, de notre pays. Pourquoi,
pourvu que nous ayons l’âme un peu bien située, ne disons-nous du mal
que de notre pays, à quelque pays du reste que nous appartenions? La
raison en est claire; c’est que nous ne voyons distinctement que lui et
que nous en apercevons toutes les tares. Les autres peuples ont les
leurs; mais nous les apercevons moins nettement et elles ne nous sautent
pas, pour ainsi dire, aux yeux. De même, quoique non pas tout à fait de
même, l’histoire de notre pays, par tout ce qu’elle nous présente de
révoltant nous révolte contre lui. Ce n’est pas tout à fait la même
chose, parce que, en même temps que nous étudions l’histoire de notre
pays, nous pouvons étudier celle des autres et voir que celle-ci est
aussi épouvantable que celle-là, tandis que nous ne pouvons pas habiter
à la fois les autres pays et le nôtre de manière à avoir horreur autant
des autres hommes que de nous-mêmes; et ce qui serait assez naturel ce
serait un homme qui parce qu’il vivrait dans son pays et l’observerait
et parce qu’il aurait étudié l’histoire de tous les peuples
considérerait le passé de son pays comme très semblable au passé de tous
les peuples, et son pays à l’état actuel comme le dernier de l’univers.
Oui, sans doute; mais encore, comme il est assez naturel aussi de
remonter du présent au passé, l’homme qui est témoin du triste spectacle
que lui donne son pays sous sa forme actuelle et qui compte ses défauts
par ses doigts, retrouve tous ces défauts en lisant l’histoire dans le
passé de son pays, et il les voit plus nets, oui, même dans le passé, il
les voit beaucoup plus nettement qu’il ne voit ceux des autres peuples,
parce que ceux des autres peuples n’ont pas ce je ne sais quoi de
sensible et de vivant que la connaissance et la sensation du défaut
présent communique au même défaut vu dans le passé. Donc rien n’est
propre à couper le patriotisme jusque dans ses racines comme la lecture
de l’histoire, et il faut interdire cet exercice si l’on veut avoir de
bons patriotes. Il n’y a rien de plus beau que le pays ni de plus
aimable, à la condition de ne le point connaître, et c’est un très grand
danger et comme une folle gageure de le faire connaître pour le faire
aimer.»
Tout le monde reconnaîtra qu’il y a une haute raison dans ces
considérations philosophiques; mais je ferai remarquer qu’elles se
réduisent à dire ceci, qui n’est pas une nouveauté, à savoir que
l’histoire est immorale. Elle l’est certes, et pour cette raison, que
j’ai un certain nombre de fois produite, que tout est immoral, excepté
la morale elle-même. L’histoire est certainement immorale et éducatrice
d’immoralité, comme la nature; mais d’abord _elle l’est moins_; car elle
contient des exemples de haute moralité et même d’héroïsme comme elle
contient des exemples de férocité, de perfidie et de platitude, et il
est à remarquer en passant que les ouvrages les plus moraux du moraliste
Plutarque ne sont pas ses ouvrages de morale, mais ses ouvrages
d’histoire. Ensuite, il est assez naturel à l’homme, exception faite de
ceux-là qui sont pessimistes de tempérament, de chercher, ou plutôt de
trouver sans les chercher, dans l’histoire, les exemples de vertu plutôt
que les exemples de crime et des encouragements plutôt que des
découragements: il en est de l’histoire comme des souvenirs de famille,
et ce qu’on se rappelle de ses parents, qui furent aussi mauvais qu’on
l’est soi-même, ce qu’on se rappelle d’eux plus volontiers, et ce qu’on
finit par se rappeler d’eux uniquement, ce sont leurs vertus; et ainsi
l’histoire, et je dis la plus scientifique, se dégage d’elle-même de ses
scories et éclate surtout en beauté et en splendeur; l’histoire s’épure
en se faisant; et si «ce que nous faisons actuellement, c’est de
l’histoire», ce qui dégoûte de l’histoire, de ce que nous faisons en ce
moment c’est le meilleur qui surnagera, ce qui permettra à nos neveux de
pouvoir nous contempler sans horreur et peut-être même avec respect.
Et enfin, pour serrer de plus près notre sujet, à lire l’histoire
nationale, l’histoire de notre pays, nous avons une tendance invincible
à voir _surtout celle-ci_ par ses beaux côtés, et, sans fermer les yeux
aux autres, à n’en prendre et à n’en garder dans notre mémoire que ce
qui nous réconforte et ce qui nous permet de l’aimer.
--Mais ce qui nous donne cette «tendance invincible», c’est notre
patriotisme, et par conséquent pour puiser le patriotisme dans
l’histoire, il faut commencer par l’y mettre.
--Je l’ai déjà dit, et c’est précisément ce phénomène complexe et à
double courant qui fait la force du patriotisme historique: la chaîne
est bien serrée.
Et enfin je ferai remarquer brièvement que ce sont les jeunes gens
surtout qui lisent l’histoire, n’y ayant pour la lire, parmi les hommes
mûrs, que ceux qui en font leur métier ou qui ont beaucoup de loisirs.
Or, les jeunes gens sont généralement optimistes, et ce sont eux qui ont
la tendance invincible dont je parlais tout à l’heure, et ce sont eux
qui n’éprouvent pas en lisant l’histoire cette impression triste et ce
noir chagrin des pessimistes, que je retraçais plus haut. L’histoire
pour eux est donc réconfortante; elle est morale; et elle est
excitatrice de patriotisme. Or c’est là la première impression, celle
qui peut s’atténuer; mais qui ne s’efface jamais. Un peuple où les
jeunes gens lisent l’histoire nationale sera toujours un peuple
patriote.
--Mais il est des temps où les jeunes gens naissent vieux.
--Je le sais; mais ces temps sont rares. Quand ils se prolongent, la
chose devient grave; mais ces temps sont rares, et j’envisage en ce
moment la question dont je traite en sa généralité. En général, il faut
donc dire qu’un des éléments les plus considérables et les plus
puissants du patriotisme, c’est l’histoire nationale et le goût qu’on a
de la lire. Le patriotisme, comme tant d’autres choses, étant une
sensation qui devient un sentiment, un sentiment qui devient une idée et
une idée qui devient un art, le patriotisme est l’art de se faire
contemporain de tous les siècles pendant lesquels a vécu la patrie et de
les aimer tous en ce qu’ils ont de plus beau. Michelet pourrait dire de
la France ce que Beethoven disait de la jeune fille dont il était épris:
«Mon _éternelle_ bien-aimée.»
* * * * *
Moins peut-être que l’histoire proprement dite, mais très sensiblement
encore et quelquefois avec une extrême puissance, l’histoire littéraire
et l’histoire artistique contribuent au développement et au maintien du
patriotisme. Un peuple est fier de lui, ou tout simplement prend
conscience de lui, en lisant les belles choses qui ont été écrites dans
sa langue ou les belles œuvres qui ont été faites par gens de la même
race et de la même nationalité que lui. Le plaisir artistique est
individualiste, je ne ferai aucune difficulté d’en convenir; mais il est
national aussi en ce sens qu’il se rattache facilement à un état
d’esprit patriotique, et soit le fait naître, soit le réveille, soit
simplement le flatte; toujours, ou presque toujours, a quelque commerce
au moins avec lui. Une bibliothèque, un musée est une fête nationale
permanente. Tous les peuples patriotes ont bien connu ce mystère, et il
n’en est pas un qui se soit contenté de ses victoires, ni même de ses
trophées. Le trophée n’est encore qu’une page d’histoire politique. Ils
ont voulu que la patrie éclatât pour ainsi dire dans des monuments
grandioses ou splendides, par où elle se perpétuerait dans le souvenir
des hommes. Ils ont voulu agir, dans le sens national et au profit du
sentiment national, sur les imaginations des hommes. Les Parthénon sont
des victoires au même titre que les Salamine. Si Salamine signifie que
les Grecs sont plus vaillants et plus intelligents que les Asiatiques,
le Parthénon signifie que les Athéniens sont plus inventeurs de beauté
que les Barbares, et aussi que les Spartiates. Les peuples patriotes
aiment à donner ces démonstrations.
Elles sont singulièrement utiles du reste, j’entends à leur point de
vue. La littérature et l’art, dans l’histoire d’un peuple qui tombe et
qui peut se relever, _interrompt la prescription_. Si l’Italie,
partagée, morcelée, opprimée, foulée par vingt peuples envahisseurs, n’a
pas cessé d’être un peuple, s’est toujours souvenue qu’elle en était un
et a pu en redevenir un réellement, la cause en est dans sa littérature
et dans son art. Elle était politiquement une «poussière humaine», comme
a dit trop cruellement Lamartine; mais par ses poètes, ses prosateurs,
ses sculpteurs, ses architectes et ses peintres, elle restait une
personne morale; le mot «Italie» correspondait à quelque chose, ou
plutôt à quelqu’un, et n’était pas, comme on le disait, injustement
encore, «une simple expression géographique». On n’exagérera point en
disant que ce sont les grands artistes italiens, et même sans qu’ils
l’aient voulu, et à quelque parti qu’ils aient appartenu, qui ont créé à
nouveau l’Italie, en lui donnant, par l’orgueil qu’elle avait d’eux, la
volonté d’être. C’est de la Renaissance qu’est sorti directement le
_Risorgimento_. L’Italie, quelque pulvérisée qu’elle fût, n’était pas
seulement, ce qui est déjà quelque chose (lien national de la langue
commune) «le pays ou résonne le _si_»; elle était surtout le pays où le
_si_ avait été prononcé par des hommes très grands par la pensée et par
la faculté créatrice.
C’est ce que j’appelle interrompre la prescription. Un peuple a des
chances, des chances seulement, mais enfin des chances de se relever
comme peuple tant qu’il a subsisté, tant qu’il subsiste comme
population, d’abord gardant sa langue, ensuite ayant une littérature qui
conserve la langue et qui l’illustre, enfin ayant un art qui est comme
un prolongement éclatant de sa langue et de sa littérature. M.
Sienkiewicz est un élément de patriotisme et de relèvement national qui
n’est pas négligeable. Remarquez que les Grecs, si complètement vaincus
et absorbés par les Romains, ont eu leur revanche. Ce fut l’Empire
byzantin. Pourquoi le grand Empire romain s’est-il, à un moment donné,
coupé en deux? Parce qu’il était trop vaste pour être mené par une seule
main. Sans doute; mais pourquoi est-ce au milieu des Grecs que, même
avant le partage définitif, Constantin transporta le siège du
gouvernement? Parce que l’Orient, c’est-à-dire la Grèce, était un foyer
de lumières, de sciences, d’art, de haute civilisation. Il y a eu, de
146 avant Jésus-Christ à 395, une éclipse seulement de la Grèce, assez
longue à la vérité, mais d’où elle est sortie, et si elle en est sortie
et pour une période singulièrement brillante encore, c’est qu’elle
n’avait pas cessé de vivre d’une vie littéraire, scientifique,
artistique et philosophique qui faisait d’elle un centre d’attraction.
Le monde ancien avait deux pôles, et quoique toute la force militaire
fût concentrée en l’un des deux, l’autre conservait encore, par la seule
force de la pensée, une puissance de concentration à sa manière. Le
monde ancien avait deux âmes, l’une en pleine activité; l’autre
comprimée, mais invincible; quand il s’est partagé en deux corps, l’un
des deux a comme retrouvé son âme toute prête à l’animer. Que le monde
grec eût continué de produire en tout ordre de production
intellectuelle, cela avait interrompu la prescription et établi aux yeux
du monde que la Grèce, comme nation, n’était pas morte, et que, par
conséquent, même comme nation politique elle pouvait renaître.
Ç’a été, même en nos temps, où les forces morales ont peu d’influence
sur la marche des événements, ç’a été une idée profonde de la part des
séparatistes du Midi de la France de créer ou de vouloir créer une
littérature méridionale en langue méridionale. Si un art très nettement
et très précisément méridional, surtout si une littérature méridionale
avec sa langue à elle, s’organisaient, se développaient, se
prolongeaient dans le temps, le détachement du Midi deviendrait une
chose possible, je ne dis point une chose souhaitable, deviendrait une
chose possible en un temps donné, et dont aussi, dans un temps donné,
pourraient profiter l’Italie d’un côté et l’Espagne de l’autre; mais
enfin deviendrait une chose qui serait dans la nature des choses.
Qui a créé à nouveau la nationalité norvégienne, qui a, sinon fait
naître, du moins accru chez les Norvégiens le désir de se séparer de la
Suède? Ne doutez pas que, pour une grande part au moins, ce ne soit M.
Ibsen et même M. Bjornson. Avoir une littérature qui compte en Europe et
dans le monde, qui est admirée et dont on dit, non pas: «c’est la
littérature scandinave» mais: «c’est la littérature norvégienne», cela
crée une Norvège, fait que la Norvège se distingue du groupe ethnique
dont elle fait partie; tout au moins, et c’est tout ce que je veux
mettre en lumière, cela crée un patriotisme norvégien.
--D’où il suit que si l’art contribue à faire des nations, il contribue
aussi à disloquer celles qui se sont faites.
--Certainement! Il entre comme facteur important dans le jeu des grandes
forces qui font et défont les peuples. S’il contribue à créer l’unité
italienne et l’unité allemande, il contribue à dissocier le groupement
scandinave, le groupement autrichien et le groupement russe. Je ne veux
pour le moment montrer qu’une chose, c’est qu’il est créateur et
conservateur du sentiment patriotique, et sans doute tantôt du sentiment
de la «grande patrie», tantôt du sentiment de la «petite patrie», mais
toujours d’un sentiment national.
Ce sont là par parenthèse, et cette parenthèse sera la dernière de ce
chapitre, les vrais rapports tant cherchés entre l’art et la morale. Il
n’y a pour moi aucun rapport direct entre la morale et l’art; mais on
pourrait en trouver par ce biais à la rigueur. L’art n’est pas moral;
mais il est social éminemment. Il rapproche les hommes en un groupement
qui probablement existe déjà, qui probablement est ethnique; mais qu’il
fait plus fort en le faisant plus spirituel, en le spiritualisant. Il
fait des sociétés ou il contribue très puissamment à les faire. Il fait,
dans une certaine mesure, vivre un certain nombre d’hommes d’une seule
âme. Et cela est-il moral, cela est-il moralisant? Je n’en sais trop
rien; mais on peut le soutenir. Il peut y avoir là, oui, c’est vraiment
possible, des transpositions confuses et des acheminements obscurs. De
ce que l’on goûte en commun un art qui nous est chose commune, on peut,
quoique ce ne soit pas du tout la même chose, s’aimer les uns les autres
ou croire s’aimer les uns les autres, ce qui est le commencement de
s’aimer les uns les autres. Transposition de sentiments. Et s’aimer les
uns les autres, c’est bien de la morale véritable. On peut, de ce que
l’on goûte un art en commun, s’habituer à se rapprocher, écarter peu à
peu ce qui divise. Acheminement à l’affection mutuelle. Et l’affection
mutuelle, c’est de la morale véritable. En démontrant l’art comme
social, démontrer l’art comme moral, c’est chose dont je ne me
chargerais peut-être pas, mais que j’admets que l’on entreprenne. Ce
n’est pas tout à fait irrationnel.
* * * * *
Enfin, un élément très important du patriotisme et si considérable qu’on
le prend souvent pour le patriotisme lui-même, pour le patriotisme tout
entier, c’est l’aversion à l’égard de l’étranger. Cette aversion--je
prends à dessein le terme le plus vague, et j’en voudrais un plus vague
encore--est faite, selon les circonstances, d’une foule de sentiments
divers. Il n’y a souvent dans cette aversion que la sensation d’une
différence: «Différence engendre haine», a dit Stendhal, et c’est sans
doute aller trop loin; mais différence engendre au moins étonnement et
méfiance. De cela seul qu’un peuple s’habille autrement que nous et
parle une autre langue, il ne faut pas dire que nous le haïssons; mais
on peut dire que nous ne l’aimons pas. «Il nous est étranger.» Il choque
notre vue et notre oreille. Je crois bien ce sentiment peu profond et
assez faible: car il est combattu en nous par l’instinct de la
curiosité, et la curiosité est une attraction, et si «différence
engendre haine», différence aussi engendre curiosité et curiosité
implique une certaine inclination. Je suis porté à croire ceci, c’est
que l’aversion pour l’étranger n’est pas un sentiment primitif. Il
n’existerait pas,--y ayant autant de raisons pour qu’il soit que pour
qu’il ne soit point;--il n’existerait pas, s’il n’était pas comme
soutenu sourdement par le vague souvenir d’injures reçues. Pour avoir
été lésée par une peuplade qui était vêtue autrement et qui parlait une
autre langue, une peuplade ne peut pas voir une tribu, _quelle qu’elle
soit_, parlant une autre langue et vêtue autrement qu’elle, sans entrer
en méfiance et sans ressentir un commencement de haine. J’ai toujours
été frappé par ce fait que Christophe Colomb et ses compagnons furent
très bien reçus par les naturels de l’île San Salvador; que ceux-ci leur
apportèrent des aliments, des fruits, des produits curieux du sol.
Était-ce altruisme pur et simple? Oh! les braves gens! Était-ce
faiblesse de peuple pacifique souvent envahi par des voisins hardis et
qui avait pris l’habitude d’apaiser les envahisseurs par des tributs?
Était-ce vénération et adoration pour des hommes qui avec leurs
vaisseaux à voiles, leurs forteresses ailées, leur paraissaient des
dieux? Toutes ces hypothèses sont possibles. Mais le même fait a été
remarqué plusieurs fois et porte à croire que les peuplades qui n’ont
subi aucune agression (ou qui ont perdu le souvenir des agressions
subies) n’ont aucune haine _de premier abord_ à l’égard de l’étranger.
Mais différence engendre haine, cette fois, formellement, lorsque le
peuple A découvre dans le peuple B des coutumes et des mœurs très
fortement différentes des siennes, un tour d’esprit très différent, une
mentalité imprévue et inattendue, car l’inattendu inquiète, et, même
quand il n’inquiète pas, il choque. On ne peut pas s’imaginer très
facilement que des hommes constitués physiquement comme nous se
distinguent de nous d’une façon si forte par la façon de penser, par la
façon de croire et par la façon de vivre entre eux. Il nous semble bien
que c’est là précisément le signe que la nature n’a pas voulu que tous
les hommes vécussent comme compatriotes et comme frères, et nous avons
comme le sentiment que nous obéissons à une loi naturelle en restant
divisés.
Ce sentiment, sans aller plus loin, de l’existence proche de peuples qui
ne sont pas faits comme nous ne crée pas le patriotisme, mais il le
confirme et le précise, en ce qu’il est un des moyens par lesquels le
patriotisme prend conscience de lui-même, comme l’histoire était un de
ces moyens aussi. «Une nation, a dit Hegel, ne se pose qu’en
s’opposant.» C’est peut-être un peu trop dire; mais il est vrai, et
c’est presque la même chose, qu’elle ne se pose qu’en se comparant.
Toute nation dirait volontiers, en répétant avec une légère variante le
mot célèbre: «Je m’aime... assez quand je me considère, beaucoup quand
je me compare.» Quand nous envisagions le peuple lisant son histoire,
nous le voyions devenir patriote par orgueil collectif, par orgueil
national: nous le voyons maintenant devenir patriote par «orgueil de
comparaison», lequel est le plus excitant peut-être parmi les différents
genres d’orgueil. La grandeur ou la petitesse du peuple n’y fait rien.
Un tout petit peuple s’estimera plus grand qu’un très grand parce qu’il
s’estimera meilleur, et il fera toujours ce petit calcul de proportions,
souvent assez légitime: «_Pour ce que nous sommes_, nous faisons des
choses plus grandes que tel grand peuple et donc nous avons raison
d’être fiers en face de lui.»
Rien même n’excite plus le patriotisme que ce sentiment d’avoir une
grandeur intellectuelle et une grandeur morale devant lesquelles les
grandeurs matérielles ont pour ainsi parler quelque chose de grossier.
Un petit peuple aimera mieux mourir que de cesser d’être moralement
lui-même, que de cesser d’être une personne, que de cesser d’être cette
personne qu’il était fier d’être; et, en vérité, il me semble que ce
serait s’enfuir hors de l’humanité que de trouver ce sentiment
condamnable.
Et enfin j’ai à peine besoin d’ajouter que le souvenir des injures
reçues et des maux soufferts est le plus vif, et malheureusement le plus
commun élément du patriotisme. «La guerre, disent les antipatriotes,
n’existerait pas sans le patriotisme, et le patriotisme n’existerait pas
sans la guerre, et c’est pour cela qu’il faut les combattre l’un et
l’autre.» Je dis, pour l’avoir, je crois, prouvé: le patriotisme
existerait sans la guerre; mais la guerre, je le reconnais, ravive
périodiquement le patriotisme. Il est des peuples modernes, comme
l’Italie et l’Allemagne, qui ont été _créés_ par les guerres qu’on leur
a faites. Ils ont été créés peuples par la nécessité de l’être. Ce sont
les blessures reçues qui les ont nationalisés. C’est le souvenir des
blessures reçues qui est leur sentiment national lui-même. «C’est la
cendre des morts qui créa la Patrie», disait Lamartine tout à l’heure.
Il y a des cas où il faut dire: «C’est le cri des mourants qui créa la
patrie,--et c’est l’écho prolongé de ce cri dans le cœur du peuple qui
la conserve.»
Voilà, et quoique l’énumération soit encore incomplète, elle est
suffisante, voilà de quoi se compose, selon moi, le sentiment
patriotique.
* * * * *
Pour ce qui est de ce qui le caractérise, son _caractère_ essentiel et
pour ainsi dire unique, est ceci: abnégation, renoncement à soi pour la
communauté dont on est membre et dont on est passionnément fier d’être
membre; vie transposée, en ce sens que l’on vit plus en la patrie qu’on
ne vit en soi; sacrifice continuellement consenti de son existence
individuelle à l’existence nationale. Le patriotisme est donc un
_idéalisme_ très élevé. Seulement il est aussi un égoïsme, un intérêt
personnel très bien entendu. Car c’est la condition même de la nature
humaine, condition très particulière, que le véritable égoïsme,
l’égoïsme ayant le sens commun, est le sacrifice du moi, et que l’homme
ne vive qu’à la condition d’accepter la mort. Quand Nietzsche a dit son
mot profond, et je permets qu’on ajoute: son mot sublime: «Il faut vivre
dangereusement», il donnait la formule de la vie humaine, non pas
seulement telle qu’elle doit être, aux yeux du philosophe, mais telle
_qu’elle est_. Non seulement il faut vivre dangereusement; mais l’homme
ne vit que dangereusement, et s’il ne vit pas dangereusement, il périt.
L’homme est un être qui, pour vivre, doit se dévouer, qui, pour vivre,
doit accepter la mort, qui, pour vivre, doit dire: mourons! S’il ne fait
pas abnégation de sa vie en considération des autres, s’il ne songe qu’à
se conserver personnellement, il s’isole, il se terre, il ne crée pas
une famille, il ne fait partie d’aucun groupe, il ne coopère à aucune
œuvre collective, de peur du danger, de la dépense de forces dépassant
sa mesure, de peur du risque. Seulement, s’il agit ainsi, d’abord il
s’atrophie et mène une vie semblable à la mort et qui, du reste, ceci
est scientifique, se termine bientôt; et ensuite, si tout le monde agit
de la sorte, tout le monde périt.
Pour ce qui est de la patrie, il en va tout de même. Se dévouer à sa
patrie est un sentiment, n’est qu’un sentiment, même chez les plus
réfléchis, et il est très heureux que ce soit un sentiment. Mais si
c’était une idée, ce serait une idée très juste; car, parce qu’on se
dévoue à sa patrie on la fait grande et forte et il vous en revient les
bénéfices de n’être ni opprimé, ni molesté personnellement; d’être,
personnellement, respecté partout; de n’être pas écrasé d’impôts qui
sont la répercussion des avantages que prennent sur vous les nations
fortes et exigeantes parce qu’elles sont fortes; d’avoir le gouvernement
que vous voulez et non pas un gouvernement plus ou moins imposé, soit
par la nation forte qui vous menace, soit par la nation forte dont vous
sollicitez l’alliance et dont vous devenez le client. La condition
misérable d’un peuple abaissé devient condition misérable pour tous les
citoyens de ce peuple abaissé. Donc en vous dévouant à la patrie, vous
risquez la mort, sans doute, mais pour vivre; et ce dévouement ne serait
qu’une forme supérieure de l’égoïsme, s’il s’analysait lui-même et s’il
se rendait compte de soi. L’abnégation n’est qu’une forme inconsciente
de l’intérêt, et c’est parce qu’elle est inconsciente qu’elle est
sublime; mais elle n’en est pas moins, très précisément, un intérêt
admirablement entendu. Le vrai égoïsme se moque de l’égoïsme; le vrai
égoïsme c’est l’esprit de sacrifice, qui atteint tout ce que l’égoïsme
désire; et il se moque de l’égoïsme proprement dit qui sottement va
directement contre toutes ses fins.
Le patriotisme est donc une des formes, et une des plus nettes de
l’instinct qui pousse l’homme à risquer sa vie pour pouvoir vivre; à
risquer sa vie, ce qui est une condition même de sa vie; instinct
paradoxal et parfaitement juste, instinct qui ne se trompe pas et qui
n’a besoin, comme tous les instincts, que d’être réglé par la raison
pour ne pas se déchaîner à l’aveugle et pour ne pas devenir une folie;
mais instinct très sûr en soi et qu’il y aurait infiniment plus de péril
à détruire qu’à laisser aller sans frein. Chercher le danger pour le
danger est évidemment une démence, c’est-à-dire l’exercice sans objet
d’une de nos facultés; mais vivre dangereusement c’est simplement une
condition, _la_ condition, absolue aux temps primitifs, restée
essentielle aux temps civilisés, de la vie humaine. Par conséquent le
patriotisme c’est simplement l’acceptation, sérieuse et virile, de la
vie telle qu’elle est.
* * * * *
Si fort qu’on le voie pour tant de raisons et apparemment si
indéracinable, le patriotisme est chose assez délicate, assez instable
et peut fléchir, soit pour un temps, soit pour toujours, assez
facilement. Si les éléments essentiels du patriotisme: sentiment de
famille agrandi, solidarité dans le travail et l’effort, langue commune;
ne disparaissent point; les éléments que j’ai considérés comme seulement
auxiliaires peuvent disparaître ou s’atténuer, comme déjà je l’ai
indiqué: la religion commune peut être abandonnée ou avoir moins
d’influence sur les âmes; les coutumes peuvent changer et des coutumes
des peuples voisins être empruntées, ce qui est à la fois un signe et
une cause de dépérissement du patriotisme; on peut cesser d’étudier
l’histoire, et nous savons tel pays où, pour des raisons politiques, on
ne donne plus à étudier aux écoliers que celle des cent dernières
années, comme si l’on voulait absolument leur persuader qu’ils font
partie d’un peuple tout neuf, sans racines, improvisé, et auquel il n’y
a, par conséquent, pas grande raison de tenir; on peut cesser d’avoir
l’admiration des grandes œuvres littéraires et artistiques, et pour des
raisons politiques nous savons tel pays où les œuvres de ce genre
remontant à un temps où ce pays était en régime monarchique, sont,
quoique très belles, écartées des yeux de la jeunesse qu’il y aurait
péril de corrompre à les lui montrer. Ces éléments divers du patriotisme
s’affaiblissant, le patriotisme peut s’affaiblir d’autant.
Mais surtout l’affaiblissement des caractères, le trop grand souci des
intérêts matériels et le découragement sont les facteurs essentiels de
la décadence du sentiment national. L’affaiblissement des caractères,
qui se marque particulièrement à deux traits: demander tout à l’État et
faire pour lui le moins possible; tient à des causes très obscures, très
probablement physiologiques, à des coutumes aussi, comme celle de
l’alcoolisme; et il est certainement plus facile de le diagnostiquer que
d’en donner l’étiologie exacte. Le souci des intérêts matériels n’a rien
de blâmable en soi, et l’État même en profite; mais il va sans dire
qu’il y a là comme une limite, laquelle dépassée tout se renverse. Si
vous aimez vos intérêts matériels en fonction surtout des intérêts de
l’État et autant pour rendre l’État fort de votre force que pour être
fort vous-même, vous êtes un très bon citoyen et un excellent patriote;
si vous les aimez de telle sorte que l’intérêt de l’État ne soit
absolument rien pour vous, le patriotisme vivant d’abnégation, comme
nous avons vu, il périt en vous et par votre exemple chez ceux qui vous
entourent. Il n’y a pas lieu d’insister sur ce _truism_.
Enfin, le découragement, la lassitude, après beaucoup de revers, peut
briser le ressort. Il est des peuples que les défaites excitent et
renforcent, tonifient, pour ainsi parler, et cela est si vrai que nous
avons vu qu’il y en a qui sont créés par la défaite; il y en a qui
s’abandonnent et qui croient avoir assez fait, trop peut-être, et qui
s’enlizent. Ajoutez que l’abandonnement est une maladie contagieuse.
Dans un peuple qui devient antipatriote, ne le devînt-il qu’en
apparence, et ne le devînt-il qu’en minorité, d’une part ceux qui ne
sont patriotes que par respect humain, et le respect humain est une
force de quatrième ordre, mais une force encore, cessent de l’être quand
ils ne sont plus comme tenus de se montrer tels; et d’autre part les
vrais patriotes se laissent aller à ce sentiment bien naturel: «Il n’y a
pas lieu d’être plus royaliste que le roi et de prétendre faire vivre un
peuple qui veut mourir.» De par cette contagion, c’est comme du jour au
lendemain qu’un peuple peut passer, soit en apparence, mais je viens de
montrer combien les apparences sont périlleuses, soit en réalité, du
patriotisme le plus vif à une sorte de torpeur.
C’est ce qui me faisait dire que le patriotisme est plus _instable_
qu’on ne croirait au premier regard. Il y a comme une ligne de partage
des eaux presque invisible, presque insensible et vaguement tracée, en
deçà de laquelle un peuple est encore en état patriotique et capable d’y
rester longtemps; au delà de laquelle, presque sans avoir marché, il en
est quasi aussi loin que s’il n’y avait jamais été, et l’on est étonné
d’avoir fait tant de chemin sans qu’il paraisse qu’on ait remué. C’est
l’affaire, quelquefois, du passage d’une génération à une autre, et la
génération précédente ne se reconnaît pas dans celle qui la suit;
_matremque suus conterruit infans_. Ce sont jeux des grandes forces
historiques et ce sont effets instantanés de causes qui ont agi
sourdement et silencieusement pendant de très longues périodes. En
langage mystique, qui n’est jamais qu’une simple transposition du
langage positif, réaliste et comme naturaliste, Dieu transporte le
patriotisme d’un peuple à l’autre quand un peuple a achevé son destin,
tiré de lui tout ce qu’il en pouvait tirer et rendu à l’humanité la
somme de services qu’il avait comme assignation de lui rendre.