BREF HISTORIQUE

Sous ce titre: _le Rôle de la guerre_, M. Lagorgette a publié en 1906 un

ouvrage aussi considérable que volumineux, ce qui est rare, où la

question de la guerre et de la paix entre les hommes est vraiment

traitée, et avec talent, sous tous ses aspects. D’autre part, M. Charles

Richet a publié en 1907 un livre très documenté et très intéressant

intitulé _le Passé de la guerre et l’Avenir de la paix_. J’examinerai

avec soin ces deux ouvrages, qui sont de très bonne foi et de très

diligente recherche, et je passerai en revue les différentes questions

qu’ils soulèvent, sommairement, mais aussi attentivement et clairement

qu’il me sera possible. Les livres que je viens de désigner et de

recommander au lecteur en valent la peine, et, plus encore, le sujet la

vaut.

J’entends par «Pacifisme» le désir que la guerre disparaisse de la

terre, quand il est accompagné au moins d’un commencement de

considération des moyens propres à la faire disparaître.

A le définir ainsi, ce qui me paraît assez juste, le Pacifisme a été à

peu près inconnu de l’antiquité. En effet, on y trouve bien des gens qui

voudraient que la guerre ne fût pas, ce qui est assez naturel; mais on

n’en trouve point, en vérité, qui seulement nous indiquent quelle

méthode il faudrait suivre pour arriver à ceci qu’elle disparût.

Isaïe attend ce bonheur d’un coup d’État de la Providence suscitant un

dominateur universel: «Un prince doit venir qui brisera l’arbre de

discorde; les nations feront de leurs glaives des charrues et de leurs

lances des hoyaux.»

Michée semble croire que toutes les nations, en se convertissant au Dieu

de Jacob, se convertiront du même coup à la paix dans la fraternité:

«Mais dans les derniers temps la montagne sur laquelle se bâtira la

maison du Seigneur sera fondée sur le haut des monts et s’élèvera

au-dessus des collines; les peuples y accourront en disant: «Allons à la

montagne du Seigneur et à la maison du Dieu de Jacob; il nous enseignera

ses voies et nous marcherons dans ses sentiers, parce que la loi sortira

de Sion et la parole du Seigneur de Jérusalem; il exercera son jugement

sur plusieurs peuples et il châtiera des nations puissantes jusqu’aux

pays les plus éloignés; ils feront de leurs épées des socs de charrue et

de leurs lances des instruments pour remuer la terre; un peuple ne

tirera plus l’épée contre un autre peuple et ils ne s’exerceront plus à

combattre. Chacun se reposera sous sa vigne et sous son figuier, sans

avoir aucun ennemi à craindre. C’est ce que le Seigneur _des armées_ a

dit de sa bouche.»

Jésus n’a point annoncé l’avènement de la paix universelle; mais il a

donné le moyen véritable d’y parvenir si les hommes étaient unanimes à

l’adopter, par ses trois paroles essentielles: «La paix soit avec

vous.--Aimez-vous les uns les autres.--Aimez vos ennemis.» Les Évangiles

respirent la paix, la commandent et ne paraissent pas l’espérer. En

attendant, c’est le livre le plus pacifiste qui ait été écrit et le seul

vraiment pacifiste de toute l’antiquité.

Chez les Grecs l’idée pacifiste a été à peu près inconnue. M. Lagorgette

fait remarquer que dans la mythologie populaire (littéraire plutôt, mais

il n’importe) la Paix était fille de Thémis. Je lui ferai observer qu’il

s’agit ici de la paix dans la Cité, et que ce n’est pas ici d’une idée

internationale qu’il est question. Comme il l’a très bien reconnu

lui-même, de peuple à peuple les Grecs n’ont, somme toute, reconnu que

la force. Socrate, d’après Xénophon, que, du reste, il ne faut pas

beaucoup plus croire sur Socrate que Platon lui-même, conseillait de

faire le plus de mal possible à ses ennemis vaincus, de les dépouiller

de leurs biens et de leur liberté. Le même Xénophon fait parler ainsi

son roi idéal: «Prenez! Tout ce qui est dans la ville vous appartient,

corps et biens; vous serez philanthropes en laissant quelque chose aux

vaincus.»

De même Platon--tout au moins à l’égard du Barbare--ne met aucune borne

au droit de la guerre.

De même Aristote dit précisément: «La guerre est une espèce de chasse

dirigée contre les hommes nés pour obéir et qui refusent l’esclavage; le

fort puise dans sa supériorité le droit de dominer.»

Si l’on voulait chercher quelque chose de l’idée pacifiste chez les

Grecs, ce serait chez les Stoïciens et les Cyniques, qui ont, ceux-là

une inclination, ceux-ci une tendance assez forte à écarter l’idée de

patrie, à se considérer comme citoyens du monde et qui à ce titre

peuvent être considérés comme pacifistes passifs, si je puis dire, et

j’entends par cela comme des hommes qui ne cherchent aucun moyen

d’établir la paix parmi les peuples, mais qui acceptent la force, la

conquête, l’oppression d’où qu’elle vienne et ne croient pas qu’il

vaille la peine de se défendre contre elle.

Quant aux philosophes de moyen ordre, pour ainsi dire, et d’esprit

tempéré, ils considèrent la guerre: 1º comme un fléau et comme une sorte

de bestialité; 2º comme un pis-aller nécessaire; et ils disent avec

Cicéron: «Comme il y a deux manières de débattre, l’une par discussion,

l’autre par la violence, et comme celle-ci est celle des bêtes féroces

et l’autre celle des hommes, il faut se ranger à la seconde si l’on ne

peut pas user de la première.--_Cum sint duo genera decertandi, unum per

disceptationem, alterum per vim, confugiendum est ad posterius si uti

non licet superiore._» A la fois condamnation de la guerre en principe

et aveu qu’elle peut être une nécessité. On tirerait de ce texte la

distinction, fameuse depuis, des guerres offensives, qu’il ne faut

jamais faire, et des guerres défensives qu’il faut accepter quand on ne

peut les éviter d’aucune manière.

Mais l’esprit romain, l’esprit général de la nation romaine n’est

nullement ici.

Les Romains ont eu, à l’égard de l’idée de paix, une évolution assez

intéressante. Ils ont été d’abord, comme tous les peuples de

l’antiquité, de simples belliqueux, obéissant aux suggestions de la

volonté de puissance et cherchant à tout asservir. Admirablement servis

par les circonstances qui ont fait que jamais, ou presque jamais, deux

peuples à la fois n’ont été en guerre contre eux, ils ont créé un empire

très considérable; ils ont même cru avoir soumis le monde entier,

illusion dont ils durent revenir plus tard; et l’idée impérialiste est

née en eux. L’idée impérialiste est celle-ci. Il y a un peuple qui,

parce qu’il a plus de cohésion, de sévère police et de forte discipline

qu’un autre et que tous les autres, a droit de commander à tous les

autres. C’est sa mission et sa vocation.

_Tu regere imperio populos, Romane, memento.

Hæ tibi erunt artes._

Cette vocation lui donne tous les droits sur les autres peuples, droits

dont, du reste, et précisément pour commander plus sûrement et mieux, il

doit user avec intelligence; et par exemple associer les peuples vaincus

aux peuples vainqueurs au lieu de les pressurer bêtement est de bonne

politique et de bonne économie administrative.

Cette vocation lui impose des devoirs aussi, et non seulement celui de

traiter doucement les peuples vaincus, et l’on doit tenir les Verrès

pour des ennemis publics; mais encore celui de modifier sa constitution

selon les indications de l’histoire; et par exemple les Romains aiment

la république, mélange assez heureux d’aristocratie et de démocratie;

mais l’immensité de leur empire exigeant une concentration du pouvoir,

ce sera leur devoir de passer de la république à une sorte de monarchie,

et ils devront accepter ce changement dans un esprit patriotique.

Telles sont les grandes lignes de l’idée impérialiste chez les Romains.

Enfin, à partir d’un certain moment les Romains, comme il arrive

toujours aux hommes de se demander après avoir fait quelque chose

pourquoi ils l’ont fait, se sont demandé la raison et comme la cause

finale de tant d’efforts. Ils se sont dit alors que la conquête du monde

avait été faite, que l’empire romain avait été fait pour établir sur la

terre le règne de la paix; que leur œuvre c’était la _Pax romana_; et

ils se sont admirés, non sans quelque raison, dans ce grand ouvrage. Ni

les Metellus ni les Scipions n’avaient songé à cela; mais, après coup,

les Romains découvraient en eux-mêmes des conquérants pacificateurs,

imposant à l’univers la paix par la guerre et poursuivant pendant des

siècles, par les armes, la pacification universelle. Ils se justifiaient

ainsi et justifiaient la force et montraient le droit éminent de la

force. Vérité ou sophisme, tous les impérialismes et tous les

militarismes qui devaient venir plus tard se sont inspirés de cette

maxime ou s’en sont couverts.

Les Romains doivent être en vénération auprès des pacifistes

superficiels et en exécration chez les pacifistes réfléchis. Ils ont

créé la paix et ils l’ont aimée et vénérée, s’aimant et se vénérant en

elle, ce qui est gage de vraie vénération et de vrai amour, et voilà

pour les pacifistes superficiels.--Mais ils ont été persuadés que la

paix ne pouvait être obtenue que par la guerre et par la conquête,

puisque c’était la seule façon dont ils l’eussent faite; et en cela ils

seront toujours en horreur aux pacifistes réfléchis qui verront bien que

la «Paix romaine» est d’un très mauvais exemple et qu’elle sera

toujours, ou le rêve sincère des conquérants, ou le prétexte qu’ils

invoqueront pour conquérir, et dans les deux cas la paix romaine est

féconde en guerres éternelles.

Tous les «impérialismes» dérivent directement de l’Empire romain et n’en

sont qu’une imitation. Ils s’appuient de ce grand exemple pour se

justifier à la fois et pour s’exciter; pour dire qu’ils doivent être

honorés comme un bienfait ou comme le commencement d’un grand bienfait

et pour s’entretenir eux-mêmes dans cette pensée que plus ils sont

vastes dans leurs projets, plus ils sont dans l’idéal de leur principe,

et que plus ils sont excessifs, plus ils sont dans le vrai.

Donc les Romains ont pénétré le monde d’esprit guerrier d’autant plus

qu’ils l’ont pénétré d’esprit de paix. Ils ont donné à la guerre le

mérite, la noblesse et la grandeur de la paix elle-même. Les guerres de

pillage des nations barbares _et des Grecs eux-mêmes_, remarquez-le

(comme l’a très bien remarqué Proudhon), ne peuvent pas séduire les

esprits; la guerre romaine en tant que considérée comme œuvre de paix,

peut séduire tous les individus et aussi tous les peuples. Elle ôte à la

volonté de puissance le scrupule qu’elle pourrait avoir; elle la

satisfait et elle l’excuse et elle la justifie. Elle lui dit, non

seulement: «tu es et l’on ne peut pas te méconnaître», mais: «tu es

droite et ton œuvre est bonne», d’où il suit qu’elle lui dit, non

seulement: «tu as le droit d’être», mais: «tu as le devoir de

t’exercer.» Si la seule paix que le monde ait connue est sortie de la

guerre, la guerre se justifie par sa fille, et à l’inverse de telle

autre noblesse, ses titres de noblesse sont dans ce qui vient d’elle et

non dans ce dont elle vient. Les Romains sont peut-être les créateurs du

droit; mais ils le sont tout particulièrement du droit de la force.

Toute auréole dont la guerre voudra se parer lui vient directement des

sept collines.

Le moyen âge n’a connu le Pacifisme que par le Saint-Siège. Gouvernement

romain encore et se sentant romain, se considérant à certains égards

comme successeur de l’Empire, César spirituel, la Papauté a eu, elle

aussi, du moins en intention, sa Paix romaine. Sous deux formes elle a

tenté de l’établir. Par la trêve de Dieu elle cherchait à atténuer les

«guerres privées», qui étaient un fléau plus redoutable encore que les

guerres générales et qui décimaient continuellement toutes les

populations de l’Europe. Par ses prétentions à être comme un tribunal

des rois, elle essayait une sorte d’impérialisme spirituel qui n’est pas

autre chose que la plus grande pensée et le plus grand dessein qui ait

traversé le monde. Si l’impérialisme temporel peut se défendre par la

beauté de son but, l’impérialisme spirituel peut se défendre par la

sainteté du sien. S’il serait très acceptable qu’une grande force

matérielle, qu’une force matérielle incomparable imposât la tranquillité

au genre humain, fût-ce à son profit à elle, mais évidemment aussi à son

profit à lui; il serait bien plus beau encore et plus sûr et plus

salutaire qu’une grande force, toute morale, imposât cette tranquillité

par le seul moyen du respect dont elle serait l’objet de la part de

tous.

Non seulement je trouverais bonne la «Paix romaine» imposée par le

respect, mais en vérité je n’aurais rien à redire à une sorte de

«terreur romaine». L’Église interdisant l’Enfer ici-bas et l’empêchant

d’être par la peur qu’elle ferait aux hommes de l’Enfer diabolique; et

persuadant à l’humanité que créer l’Enfer sur la terre n’est pas le

moyen de l’éviter ailleurs, mais le sûr moyen de le retrouver autre

part; ce serait une chose que je ne trouverais aucune raison de juger

mauvaise.

Ç’a été l’intention de l’Église, mais la religion, quoi qu’on en pense,

a toujours été si faible chez les hommes qu’elle a été impuissante à les

empêcher de s’entre-tuer, toute leur nature les y poussant

invinciblement et tant ils y trouvaient de plaisir; et non seulement ils

n’ont pas puisé dans leur religion un motif de respecter la vie humaine,

mais ils y ont puisé un prétexte de s’entre-tuer plus encore.

Les guerres de religion, quelque mêlées de politique qu’elles aient

toujours été et à tel point que pour l’historien il n’est pas sûr

qu’aucune guerre de religion ait été une guerre de religion, sont, à les

considérer comme guerres religieuses au moins de par le prétexte

invoqué, un des objets de méditations que je recommande le plus aux

pacifistes et aux bellicistes. Une guerre de religion est une guerre qui

est faite pour tel ou tel motif, mais qui est toujours faite par des

hommes qui ont de la religion. Or ces hommes religieux, poursuivant leur

but très pratique, qui est le pouvoir, la puissance, la domination, non

seulement ne sont pas entravés dans leur élan par une religion qui

recommande la paix et qui en fait un devoir; mais trouvent dans leur

religion même une excitation belliqueuse qui s’ajoute à toutes les

autres! Il semble donc que toute idée et tout sentiment--sauf la

peur--qui traverse l’esprit de l’homme tend naturellement ou est amené

naturellement à tendre à l’agression. Le cœur humain serait comme un

vase, où, à cause d’une première goutte d’acide qu’il contiendrait, tout

ce qu’on verserait tournerait en vinaigre.

Je crois en entrevoir la raison, qui n’est pas horriblement pessimiste.

L’homme n’est pas précisément «combatif», foncièrement, primitivement.

Il est inquiet. Comment ne le serait-il pas, puisqu’il n’a pu sortir de

l’état affreux où évidemment sa faiblesse constitutionnelle l’a maintenu

longtemps, que par une défiance perpétuelle à l’égard de tout danger, de

tout ennemi, et Dieu sait s’il était entouré d’ennemis et de dangers!

Cette défiance, cette inquiétude, survivent en lui; et de même que,

parce qu’il n’a pu sortir de l’état primitif qu’à force d’inventions

habiles, il continue d’inventer alors que toutes ses inventions

nouvelles sont parfaitement inutiles pour son bonheur; de même, parce

qu’il a vécu, des centaines de siècles, peut-être, dans une angoisse

perpétuelle, il vit encore en cette angoisse et se persuade qu’il n’est

jamais assez fort ni assez garanti.

De là sa manie de voir des ennemis partout et partout des ennemis si

redoutables qu’on ne saurait prendre trop de précautions à leur endroit:

«Cet homme ne pense pas comme moi.

--Qu’est-ce que cela vous fait? dit la sagesse.

--Mais s’il ne pense pas comme moi, il peut être un ennemi, comme s’il

parlait une autre langue, comme s’il était d’un autre pays.

--Pourquoi?

--Parce que différence engendre haine, et à me voir penser d’une autre

façon que lui, il va me haïr et m’attaquer.

--Pourquoi vous haïrait-il?

--Parce qu’à le voir penser d’une autre façon que moi, moi je le hais.»

Cercle vicieux qui naît de la défiance toujours en éveil, laquelle est

née de l’inquiétude primitive, laquelle est née de dangers trop réels.

Les dangers primitifs ont créé l’inquiétude éternelle qui voit des

périls quand il n’y en a plus et qui à les voir les crée, ce qui fait

qu’il y en a en effet, de quoi l’inquiétude redouble. Une guerre de

religion, abstraction faite des motifs politiques qui y étaient toujours

mêlés, est une guerre où chaque homme voit dans l’homme d’en face un

être différent de lui, ce qui n’est pas sûr, ce qui est toujours

inquiétant, toujours redoutable. L’amour du semblable pour le semblable

est certainement à mon avis un sentiment primitif, naturel, fondamental,

irréductible; seulement le semblable _n’est jamais assez semblable_ et

la moindre différence éveille l’inquiétude. Être semblables comme

enfants de Dieu devrait suffire, être semblables comme disciples du

Christ devrait suffire; mais non, celui-ci est enfant de Dieu et je le

suis; mais il ne l’est pas de la même manière; celui-ci est disciple du

Christ, ce que je suis aussi; mais il ne l’interprète pas de la même

façon. De quelles différences profondes de complexion et de tempérament

cette différence d’interprétation doit-elle être le signe! Et s’il est

si différent de moi, que n’en ai-je pas à craindre!

Chacun faisant le même raisonnement de son côté...

Les guerres de religion sont un exemple de ce que peut ajouter à la

bellicosité humaine ce qui serait le plus propre à l’adoucir, simplement

parce que, si la religion est principe d’apaisement, les différences de

religion sont un élément nouveau d’_inquiétude_.

Il est à remarquer que les _sages_ de la Renaissance, s’ils ont tous

maudit les guerres religieuses, ce qui est assez naturel et ce que je ne

songe probablement pas à leur reprocher, ne se sont guère prononcés

formellement contre la guerre elle-même. Peut-être sont-ils trop

disciples de cette antiquité où il est incontestable que la guerre était

surtout en honneur. Rabelais et Montaigne, que M. Lagorgette appelle à

son secours, rendent peu. On ne peut pas considérer comme condamnation

philosophique de la guerre le chapitre où est raillée la monomanie

conquérante de Picrochole, ni le chapitre où Rabelais recommande, non

point de ne pas conquérir, mais de conquérir avec douceur, bienveillance

et charité à l’égard des vaincus (Pantagruel, III, 1). M. Lagorgette a

une tendance à voir du pacifisme partout où il n’y a point de férocité;

c’est un peu forcer les textes.

De même Montaigne, qui a tout dit et dans tous les sens, a pu écrire et

il a écrit: «Quant à la guerre qui est la plus grande et pompeuse des

actions humaines, je ne saurais volontiers si nous nous en voulons

servir pour argument de quelque prérogative, ou, au rebours, pour

témoignage de notre imbécillité et imperfection, comme de vrai la

science de nous entre-défaire et entre-tuer et ruiner et perdre notre

propre espèce, il semble qu’elle n’a pas beaucoup de quoi se faire

désirer aux bêtes qui ne l’ont pas»; mais il ajoute immédiatement: «...

elles n’en sont pas universellement exemptes pourtant, témoin les

furieuses rencontres des mouches à miel...»--Et l’on sait assez que le

plus bel éloge de la vie des camps et des vertus qu’elle entretient dans

l’homme a été écrit par Montaigne: «Il n’est occupation plaisante comme

la militaire: occupation et noble en exécution (car la plus forte,

généreuse et superbe de toutes les vertus est la vaillance) et noble en

sa cause: il n’est point d’utilité ni plus juste ni plus universelle que

la protection du repos et grandeur de son pays. La compagnie de tant

d’hommes vous plaît, nobles, jeunes, actifs; la vue ordinaire de tant de

spectacles tragiques, la liberté de cette conversation sans art et une

façon de vie mâle et sans cérémonie; la variété de mille actions

diverses; cette courageuse harmonie de la musique guerrière qui vous

entretient et échauffe les oreilles et l’âme; l’honneur de cet exercice,

son âpreté même et sa difficulté... Qui serait fort à porter vaillamment

les accidents de la vie commune n’aurait pas à grossir son courage pour

se rendre homme d’armes. _Vivere, mi Lucili, militare est._»

Grotius, un peu plus tard, a été un pacifiste très décidé. Son but est

surtout, je le sais, de rendre la guerre humaine, et de la rendre en

quelque sorte régulière et juridique en en traçant une sorte de code qui

la restreint et la réprime dans certaines limites; jusqu’où l’on peut

aller dans la guerre et jusqu’où l’on ne doit pas aller, et des justes

motifs de déclaration de guerre et des injustes motifs d’agression,

c’est de quoi surtout il se préoccupe et nous entretient; et opposer

toujours énergiquement le Droit à la Force et dénier tout droit à la

Force et condamner expressément ce qu’on appellera plus tard «le Droit

de la Force», c’est surtout à quoi il vise.--Mais il est bien certain

qu’il déteste tellement la guerre qu’il en vient, au moins quelquefois,

à la condamner même quand elle est l’expression du droit, même quand

elle est incontestablement juste. Il dira qu’il ne faut faire la guerre

que quand, non seulement elle est juste et opportune, mais encore

présente de grandes, de très grandes chances de succès. Il condamne la

résistance insensée des Sagontins contre les Carthaginois et celle de

Caton contre César; il ne craint pas de dire: «La vie étant le plus

grand des biens et valant mieux que la liberté, il n’est pas sage de

l’exposer pour la liberté et autres choses semblables. Il faut préférer

l’esclavage.»--Voilà du vrai pacifisme.

Grotius ne songe point qu’à parler ainsi il ruine sa théorie et proclame

en vérité le droit de la force. Nous verrons bien en dernière analyse

que le droit de la force c’est l’infériorité du faible acceptée et

déclarée par lui. «Je suis votre maître si vous ne me résistez jamais,

tant, par ne me résister jamais, vous me proclamez votre supérieur et

vous vous reconnaissez d’une nature inférieure à la mienne. Si vous

préférez toujours la vie à la liberté, vous proclamez que moi qui en

vous attaquant, quoique plus fort que vous, risque toujours quelque

chose, je suis d’une espèce supérieure à la vôtre.»

La non-résistance c’est une sainteté, peut-être; mais c’est surtout,

selon toutes les apparences, une servilité. Elle proclame le droit de

l’assaillant en montrant l’assailli indéfiniment prêt à ne point se

réclamer du droit. Quel droit ai-je sur un animal? Un droit fondé sur

ceci que je puis lui commander et qu’il ne songe qu’à m’obéir.

Ce droit de la supériorité de l’espèce est assez incontestable. Un

peuple qui ne résiste pas signe une déclaration d’infériorité d’espèce à

l’égard du peuple qui l’attaque et reconnaît ainsi le droit de la force.

Il me semble que Grotius la reconnaît aussi quand il recommande au

faible de ne pas résister au fort. Nous aurons assez l’occasion de

revenir sur ces questions.

En dehors de Grotius (et de ses commentateurs, dont le plus notable est

Barbeyrac), vraiment personne au XVIIe siècle ne s’est occupé du droit

de guerre et de paix. Bourdaloue, Bossuet, Fénelon, ont proféré quelques

banalités sur ce sujet, qui ne sont que de vagues souhaits de paix parmi

les hommes, ou condamnations de l’esprit de conquête. Trois mots

énergiques de Pascal sur le droit de tuer selon l’endroit où la

frontière est placée ne nous donnent évidemment pas le fond de sa pensée

sur cette question qu’il ne semble pas du reste avoir beaucoup étudiée.

Le Pacifisme, peu approfondi encore, mais réel, mais déjà un peu

consistant, apparaît au XVIIIe siècle, très nettement, surtout en

France. Montesquieu est pour M. Lagorgette un pacifiste, parce que M.

Lagorgette lit toujours tout le texte mais n’en reçoit guère que ce qui

lui est favorable. Donc Montesquieu est un pacifiste; mais c’est un

pacifiste très relatif. Je reconnais qu’il repousse toute guerre fondée

sur les principes arbitraires de gloire, de bienséance et d’utilité.

C’est condamner, ce que je ne lui reproche pas, neuf guerres sur dix. Il

réduit le droit de faire la guerre au cas de nécessité de conservation.

Je ne dis pas au droit de légitime défense; car il est trop intelligent

pour ne pas savoir que souvent l’attaque n’est qu’une forme de la

défense: «Entre les sociétés le droit de défense naturelle entraîne

quelquefois la nécessité d’attaquer lorsqu’un peuple voit qu’une plus

longue paix en mettrait un autre en état de le détruire et que l’attaque

est en ce moment le seul moyen d’empêcher cette destruction.» (Voltaire

a blâmé cette déclaration.) Montesquieu admet donc que l’on se défende

d’avance et accepte ce que j’appellerai les guerres offensives de

défense.

Il est amené par là à admettre la conquête, en tant que la conquête est

un moyen, en s’annexant un peuple, de se créer un rempart contre un

autre peuple redoutable et menaçant; et, admettant la conquête, il est

conduit à en tracer les justes lois, les lois rationnelles et procédant

de l’idée d’ordre. Un peuple conquérant ne doit pas exterminer le peuple

conquis; il ne doit pas en disperser les citoyens; il doit: ou lui

donner un gouvernement particulier et ne conserver qu’un droit de

suzeraineté, ou le gouverner lui-même politiquement, mais en lui

laissant ses lois civiles particulières. Du reste, le droit de

destruction et le droit de dispersion étant sévèrement écartés,

Montesquieu, qui n’a jamais pu renoncer à être romain, trace un tableau

infiniment séduisant et où il se complaît, de la conquête salutaire,

bienfaisante, régénératrice du peuple vaincu et que tout peuple faible

devrait souhaiter de toute son âme. «Au lieu de tirer du droit de

conquête des conséquences si fatales, les politiques auraient mieux fait

de parler des avantages que ce droit peut apporter quelquefois aux

peuples vaincus. Les États que l’on conquiert ne sont pas ordinairement

dans la force de leur institution: la corruption s’y est introduite; les

lois y ont cessé d’être exécutées; le gouvernement est devenu

oppresseur. Qui peut douter qu’un État pareil ne gagnât et ne tirât

quelque avantage de la conquête même, si elle n’était pas destructive?

Un gouvernement parvenu au point où il ne peut plus se réformer

lui-même, que perdrait-il à être refondu? Un conquérant qui entre chez

un peuple où, par mille ruses et par mille artifices, le riche s’est

insensiblement pratiqué une infinité de moyens d’usurper; où le

malheureux qui gémit, voyant ce qu’il croyait des abus devenu des lois

est dans l’oppression et croit avoir tort de la sentir, un conquérant,

dis-je, peut dérouter tout (?), et la tyrannie sourde est la première

chose qui souffre la violence (?). On a vu, par exemple, des États

opprimés par des traitants, être soulagés par le conquérant qui n’avait

ni les engagements ni les besoins qu’avait le prince légitime. Les abus

se trouvaient corrigés sans même que le conquérant les corrigeât.

Quelquefois la frugalité de la nation conquérante l’a mise en état de

laisser aux vaincus le nécessaire qui leur était ôté sous le prince

légitime. Une conquête peut détruire les préjugés nuisibles et mettre,

si j’ose ainsi parler, une nation sous un meilleur génie... C’est à un

conquérant à réparer une partie des maux qu’il a faits. Je définis ainsi

le droit de conquête: _un droit nécessaire, légitime et malheureux_, qui

laisse toujours à payer une dette immense pour s’acquitter envers la

nature humaine.»

Ceci est tout simplement une proclamation complète du droit de la force

saine et du droit de la guerre civilisatrice. Je dis complète et qui va

singulièrement loin. Relisez. Tout peuple qui n’est plus ou qui n’est

pas encore dans la force de son institution, c’est-à-dire tout peuple

faible; tout peuple qui a un mauvais gouvernement; tout peuple corrompu;

tout peuple opprimé; tout peuple en anarchie; tout peuple où il y a de

mauvais riches; tout peuple où l’impôt est mal établi; tout peuple où

les gouvernants sont dévorants, ou seulement ne sont pas frugaux; tout

peuple où règnent des préjugés jugés funestes;--peut être conquis, pour

son plus grand bien, en vertu d’un droit nécessaire et légitime, et cela

est «malheureux», mais c’est «légitime et nécessaire». Nous avons ici la

pure théorie de l’impérialisme romain, de l’impérialisme anglais, de

l’impérialisme allemand, de l’impérialisme américain, et de tous les

impérialismes. Il n’est pas un peuple faible qui ne tombe sous un des

articles ci-dessus énumérés ou sous plusieurs et dont, par conséquent,

la conquête par un autre ne soit justifiée par avance. Et donc, en

dernière analyse, la force pouvant toujours trouver, prouver et montrer

son droit, il n’y a que la force.

Concluons que Montesquieu est un pacifiste, puisqu’il n’admet que les

guerres de défense; mais concluons que par sa théorie de la conquête il

est pacifiste et belliciste, pacifiste chez les peuples faibles,

puisqu’il leur conseille, à tout prendre, de se laisser conquérir avec

résignation et espérance; belliciste chez les peuples forts, puisqu’il

leur conseille, dans l’intérêt de l’humanité et dans l’intérêt même des

peuples faibles, de conquérir les peuples faibles pour peu qu’il y ait

prétexte à cela et en leur montrant que les prétextes ne manquent

jamais. Après cela je ne me charge pas de dire dans quel parti il faut

ranger le Président.

Les autres philosophes du XVIIIe siècle sont plus nettement pacifistes,

mais ils n’entrent pas assez dans le détail de leurs raisons. Voltaire,

le marquis d’Argenson, Frédéric II lui-même, se piquent de pacifisme et

déplorent la folie de la guerre. Diderot, en son article _Paix_ du

_Dictionnaire encyclopédique_, n’a guère écrit qu’un lieu commun sur les

bienfaits de la paix et les horreurs de la guerre sans aucune idée

considérable; c’est du Malherbe délayé en prose assez plate. Il est du

moins plus intéressant dans sa _Promenade du sceptique_, où il démontre

que toutes les guerres viennent des prêtres: «Parcourez l’histoire

ecclésiastique et vous serez convaincu que si la religion chrétienne eût

conservé son ancienne simplicité; que si l’on n’eût exigé des hommes que

la connaissance de Dieu et l’amour du prochain; que si l’on n’eût point

embarrassé le christianisme d’une infinité de superstitions qui l’ont

rendu dans les siècles à venir (?) indigne d’un Dieu aux yeux des gens

sensés, en un mot que si l’on n’eût prêché aux hommes qu’un culte dont

ils eussent trouvé les premiers fondements dans leur âme; ils ne

l’auraient jamais rejeté et ne se seraient point querellés après l’avoir

admis. L’intérêt a engendré les prêtres, les prêtres ont engendré les

préjugés, les préjugés ont engendré les guerres et les guerres dureront

tant qu’il y aura des préjugés, les préjugés tant qu’il y aura des

prêtres et les prêtres tant qu’il y aura de l’intérêt à l’être.»--Cette

conception est certainement originale; mais elle manque peut-être un peu

de profondeur.

L’abbé de Saint-Pierre, que je place ici pour le rapprocher de son

commentateur Jean-Jacques Rousseau, avait, comme on le sait assez, conçu

et dressé un projet de «Paix perpétuelle». Je le rapporte ici

sommairement, parce que, si chimérique qu’on le puisse trouver, il sort

des banalités théoriques et au moins cherche à être pratique; parce que

les projets modernes qu’on trouvera à la fin de cet écrit ne diffèrent

pas essentiellement de celui de l’abbé, et enfin parce que les œuvres de

l’abbé de Saint-Pierre ne sont pas dans toutes les bibliothèques.

«Il y aura désormais entre les souverains d’Europe qui auront signé les

articles suivants une alliance générale et perpétuelle: premièrement

pour former le corps de l’arbitrage européen; secondement pour avoir

sûreté parfaite et perpétuelle contre toutes les guerres civiles et

étrangères; troisièmement pour avoir sûreté parfaite et perpétuelle de

leur conservation personnelle et de la conservation de leur postérité

sur le trône; quatrièmement, pour avoir sûreté parfaite et perpétuelle

de la conservation de leurs États et de leurs droits en l’état qu’ils

les possèdent actuellement et suivant les derniers traités;

cinquièmement pour avoir une grande diminution de leur dépense militaire

afin de s’employer plus utilement à augmenter les richesses et le

bonheur de leurs sujets; sixièmement pour avoir toujours la plus grande

liberté qu’il soit possible dans leur commerce; septièmement pour avoir

toujours sûreté parfaite de l’exécution entière et perpétuelle de leurs

promesses réciproques tant passées que futures; huitièmement pour avoir

sûreté entière que leurs différends présents et futurs seront toujours

terminés sans aucune guerre.--Les membres du corps européen, pour

terminer entre eux leurs différends présents et à venir, ont renoncé et

renoncent pour eux et leurs successeurs à la voie funeste et ruineuse

des armes et sont convenus de prendre toujours la voie de la

conciliation ou de la diète européenne par la médiation de quelques

plénipotentiaires des membres du corps européen; et, en cas que cette

médiation ne suffise pas, _ils sont convenus de s’en rapporter au

jugement des autres membres représentés à la diète européenne par leurs

plénipotentiaires_, à la pluralité des voix pour la provision et aux

trois quarts des voix pour le jugement définitif qui ne s’y fera que

cinq ans après le jugement provisoire... Les dix-neuf plus puissants

souverains de l’Europe... [suit l’énumération de ceux-ci]... auront tous

chacun une voix et contribueront chacun selon leurs revenus et leurs

charges aux dépenses communes _pour les subsistances des troupes de

l’Alliance générale_ sur les frontières, et cette contribution sera

réglée au congrès à la pluralité des voix des alliés... Si quelqu’un des

associés _ou autres souverains_ refusait l’arbitrage de la diète et

d’exécuter le jugement de la grande alliance, s’il faisait des

préparatifs de guerre, s’il tentait de faire des négociations pour

diviser les alliés, la grande alliance le regardera comme perturbateur

du repos de l’Europe et agira contre lui offensivement jusqu’à ce qu’il

ait accepté l’arbitrage, exécuté le jugement et donné sûreté de réparer

le tort qu’il aura causé et de rembourser les frais de guerre des

alliés.»

En un mot l’abbé de Saint-Pierre, comme certains logiciens prouvent la

chose à prouver par la chose à prouver elle-même, établissait la

concorde de l’Europe sur la concorde de l’Europe. Il mettait la paix

européenne à faire entre les mains d’un corps européen qui la supposait

faite et voulue par tous.

Je ne dis pas cela pour le railler ni le blâmer; car je suis persuadé

que c’est précisément ainsi que se font les choses. La justice s’établit

dans un peuple quand déjà elle y existe et qu’elle n’a plus qu’à

s’organiser; un gouvernement despotique s’établit dans un peuple quand

déjà les mœurs y sont despotistes; l’anarchie est spontanée avant d’être

normale, et, comme a dit très bien Chateaubriand, la Révolution était

faite lorsqu’elle éclata. Donc l’abbé de Saint-Pierre ne pouvait

organiser les États-Unis d’Europe qu’en les supposant désirés ou

acceptés déjà, c’est-à-dire existants. Mais c’est précisément cette

supposition philanthropique qui était fausse.

Jean-Jacques Rousseau examina ce projet, déjà bien oublié quand il y

jeta les yeux, avec le ferme bon sens et le sang-froid dont il n’était

pas dépourvu quand il lui plaisait de se résigner à les avoir. Rousseau

fait remarquer qu’il n’est pas très probable que tous les souverains

d’Europe ni même quelques-uns abdiquent, car c’est le mot qu’il n’a pas

employé, mais qu’il aurait pu écrire, en se soumettant à une diète où

chacun n’aurait qu’une voix sur dix-neuf: «Les souverains se

soumettront-ils dans leurs querelles à des voies juridiques, _que toute

la rigueur des lois n’a jamais pu forcer les particuliers à admettre

dans les leurs_? Un simple gentilhomme offensé dédaigne de porter ses

plaintes au tribunal des maréchaux de France, et vous voulez qu’un roi

porte les siennes à la diète européenne? Encore y a-t-il cette

différence que l’un pèche contre les lois et expose doublement sa vie,

au lieu que l’autre n’expose guère que celle de ses sujets.»--Rousseau

se demande aussi si les grands avantages qui doivent résulter d’une paix

perpétuelle pour le commerce seront bien sentis des intéressés et sa

remarque sur ce point est au moins ingénieuse: «Les grands avantages qui

doivent résulter pour le commerce d’une paix générale et perpétuelle

sont bien, en eux-mêmes, certains et incontestables: mais _étant connus

à tous ils ne seront réels pour personne_, attendu que de tels avantages

_ne se sentent que par leurs différences_ et que pour augmenter sa

puissance relative, on ne doit chercher que des biens exclusifs.»

Il faut encore tenir compte des intérêts des ministres qui ont encore

plus de raison que les princes de pouvoir faire la guerre à leur gré, à

un moment donné et à un moment choisi par eux: «Les ministres ont besoin

de la guerre pour se rendre nécessaires, pour jeter le prince dans des

embarras dont il ne se puisse tirer sans eux et pour perdre l’État, s’il

le faut, plutôt que leur place; ils en ont besoin pour vexer le peuple

sous prétexte des nécessités publiques; ils en ont besoin pour placer

leurs créatures, gagner sur les marchés et foires, en secret, mille

odieux monopoles; ils en ont besoin pour satisfaire leurs passions et

s’expulser mutuellement; ils en ont besoin pour s’emparer du prince en

le tirant de la cour quand il s’y forme contre eux des intrigues

dangereuses; ils perdraient toutes ces ressources par la paix

perpétuelle.»

Notez encore, et il y faut bien venir, qu’à supposer de la bonne volonté

et des intentions droites et des sentiments philanthropiques de la part

des princes et des ministres, le moment ne viendra jamais où toutes ces

bonnes volontés se retrouveront _en même temps_ d’accord. Il y a là un

concours d’esprit de solidarité triomphant de l’intérêt particulier qui

est bien invraisemblable, qu’il est téméraire de supposer se produisant

tout à coup, plus téméraire encore de supposer se prolongeant. Pour

_aider_ un peu ce concours à se produire, il faudrait toujours persuader

un peu violemment quelques récalcitrants, tantôt ceux-ci, tantôt

d’autres, et nous voilà ramenés à la force: «Même avec la bonne volonté

que les princes ni leurs ministres n’auront jamais, il ne faut pas

croire qu’il fût aisé de trouver un moment favorable à l’exécution de ce

système; car il faudrait pour cela que la somme des intérêts

particuliers ne l’emportât pas sur l’intérêt commun, et que chacun crût

voir dans le bien de tous le plus grand bien qu’il peut espérer pour

lui-même. Or ceci demande un concours de sagesse dans tant de têtes et

_un concours de rapports dans tant d’intérêts_, qu’on ne doit guère

espérer du hasard l’accord fortuit de toutes les circonstances

nécessaires. Cependant si cet accord n’a pas lieu, il n’y a que la force

qui puisse y suppléer; et alors il n’est plus question de persuader mais

de contraindre, et il ne faut plus écrire des livres, mais lever des

troupes.»

Pour toutes ces raisons, Rousseau concluait que le projet de l’abbé de

Saint-Pierre n’avait formellement contre lui que l’impossibilité d’un

commencement d’exécution: «Quoique ce projet fût très sage, les moyens

de l’exécuter se sentaient de la simplicité de l’auteur. Il s’imaginait

bonnement qu’il ne fallait qu’assembler un congrès et proposer ses

articles: qu’on allait les signer et que tout serait fait. Convenons que

dans tous les projets de cet honnête homme, il voyait assez bien l’effet

des choses quand elles seraient établies; mais il jugeait comme un

enfant des moyens de les établir.»

Rousseau ne s’est pas contenté de réfuter l’abbé de Saint-Pierre, il a,

quoique beaucoup trop brièvement, donné son avis sur le fond de la

question. Rien n’est plus désirable, selon lui, que les États-Unis

d’Europe (excusez l’anachronisme), mais rien n’est plus certain que ceci

qu’ils ne peuvent être établis que par la force, et par conséquent on ne

sait point en dernière analyse s’il faut les désirer pour eux-mêmes ou

les craindre en considération des moyens qui seraient nécessaires pour

les fonder: «Qu’on ne dise point que si son système n’a pas été adopté,

c’est qu’il n’était pas bon; qu’on dise au contraire qu’il était trop

bon pour être adopté; car le mal et les abus, dont tant de gens

profitent, s’introduisent d’eux-mêmes; mais ce qui est utile au public

ne s’introduit guère que par la force, attendu que les intérêts

particuliers y sont toujours opposés. Sans doute la paix perpétuelle est

à présent un projet bien absurde; mais qu’on nous rende un Henri IV ou

un Sully, la paix perpétuelle deviendra un projet raisonnable. Ou plutôt

admirons un si beau plan; mais consolons-nous de ne pas le voir

exécuter; car cela ne peut se faire que par des moyens violents et

redoutables à l’humanité. On ne voit point de ligues fédératives

s’établir autrement que par des révolutions, et, sur ce principe, qui de

nous oserait dire si cette ligue européenne est à désirer ou à craindre?

Elle ferait peut-être plus de mal tout d’un coup qu’elle n’en

préviendrait pour des siècles.»

Ailleurs, saisissant très bien le nœud même de la question, Rousseau

insiste sur ceci que le droit civil régit les individus faisant partie

d’une nation; mais que le droit naturel, c’est-à-dire la force, continue

de régir les nations: «Le droit civil étant ainsi devenu la règle

commune des citoyens, la loi de nature n’a plus lieu qu’entre les

diverses sociétés... Les corps politiques restant entre eux dans l’état

de nature se ressentirent bientôt des inconvénients qui avaient forcé

les particuliers d’en sortir, et cet état devint encore plus funeste

entre ces grands corps qu’il ne l’avait été auparavant entre les

individus...» (_Inégalité._)

Il n’y a pas selon lui de société générale du genre humain, et il semble

bien qu’il est persuadé qu’il ne peut pas y en avoir. Cette société

n’est qu’une abstraction des philosophes. Si elle existait, même en

puissance, il y aurait une sorte de _sensorium commune_ servant à la

communication entre toutes les parties de cet ensemble; il y aurait une

langue universelle. Ce qui nous fait rêver d’une société universelle, ce

sont nos sociétés particulières; mais les sociétés particulières ont

seules une réalité concrète; «l’établissement des petites républiques

nous fait songer à la grande, et nous ne commençons proprement à devenir

hommes qu’après avoir été citoyens. Par où l’on voit ce qu’il faut

penser de ces prétendus cosmopolites qui, justifiant leur amour pour la

patrie par leur amour pour le genre humain, se vantent d’aimer tout le

monde pour avoir le droit de n’aimer personne[1].»

[1] _Contrat social_, rédaction primitive, édition Dreyfus-Brisac. Cf.

_Jean-Jacques Rousseau et le droit des gens_, par M.

Lassudrie-Duchêne.

Donc: «D’homme à homme nous vivons dans l’état civil et soumis aux lois,

de peuple à peuple chacun jouit de sa liberté individuelle.» (_Ibid._)

En l’absence d’un droit international que précisément l’existence des

nations empêche d’exister, puisque si ce droit existait il n’y aurait

qu’une nation, il ne peut y avoir que guerre ou conventions pacifiques

toutes temporaires: «La raison sans guide assuré, se pliant toujours

vers l’intérêt personnel, dans les choses douteuses, _la guerre serait

encore inévitable quand même chacun voudrait être juste_. Tout ce qu’on

peut faire avec de bonnes intentions c’est de décider ces sortes

d’affaires par la voie des armes ou de les assoupir par des traités

passagers.» (_Gouvernement de Pologne._) «Les alliances, les traités, la

foi des hommes, tout cela peut lier le faible au fort et ne lie jamais

le fort au faible.» (_Œuvres inédites_, Ed. Streckeinsen-Moultou, p.

62.) «Quant à ce qu’on appelle droit des gens, il est certain que faute

de sanction, ses lois ne sont que des chimères plus faibles encore que

la loi de nature. Celle-ci parle au moins au cœur des particuliers, au

lieu que le droit des gens, n’ayant d’autre garant que l’utilité de

celui qui s’y soumet, ses décisions ne sont respectées qu’autant que

l’intérêt les confirme... et tenant à des institutions humaines et qui

n’ont point de terme absolu, il varie et doit varier de nation à

nation.» (_Fragment relatif à l’état de guerre_. Ed. Dreyfus-Brisac.)

Non comme assiette d’une paix perpétuelle, mais comme frein pouvant

quelquefois arrêter la guerre, Rousseau songea à une ligue des petits

États, à une «république confédérative des petits États»[2]. Nous

retrouverons cette idée dans le cours du présent livre.

[2] Voir M. Lassudrie-Duchêne, ouvrage cité.

Voltaire, comme sur toutes les questions, a eu plusieurs avis différents

sur la guerre. Plusieurs fois il la maudit, en philosophe humanitaire

qu’il était et qu’il était très sincèrement. Quelquefois il la reconnaît

comme une nécessité et une loi de l’espèce. Ailleurs sa verve s’excite

contre les songe-creux qui rêvent de paix perpétuelle. Il faut lire

surtout de lui sur ce sujet l’article _Guerre_ dans le _Dictionnaire

philosophique_ et le _Dialogue entre A. B. C._ En voici, rapidement, les

passages les plus caractéristiques: «Philosophes moralistes, brûlez tous

vos livres. Tant que le caprice de quelques hommes fera loyalement

égorger des milliers de nos frères, la partie du genre humain consacrée

à l’héroïsme sera ce qu’il y a de plus affreux dans la nature entière...

Ce qu’il y a de pis c’est que la guerre est un fléau inévitable. Si l’on

y prend garde, tous les hommes ont adoré le dieu Mars. Le célèbre

Montesquieu, qui passait pour humain, a pourtant dit qu’il est juste de

porter le fer et la flamme chez ses voisins dans la crainte qu’ils ne

fassent trop bien leurs affaires. Si c’est là l’esprit des lois, c’est

celui des droits de Borgia et de Machiavel. Si malheureusement il a dit

vrai, il faut écrire contre cette vérité quoiqu’elle soit prouvée par

les faits...»--«Voilà de tristes alternatives. Quoi! point de loi de la

guerre? point de droit des gens?--J’en suis fâché; mais il n’y en a

point d’autre que de se tenir continuellement sur ses gardes. Tous les

rois, tous les ministres pensent comme nous; et c’est pourquoi douze

cent mille hommes en Europe font aujourd’hui la parade tous les jours en

temps de paix. Qu’un prince licencie ses troupes; qu’il laisse tomber

ses fortifications en ruine et qu’il passe son temps à lire Grotius,

vous verrez si, dans un an ou deux, il n’aura pas perdu son royaume.--Ce

sera une grande injustice.--D’accord.--Et point de remède à

cela?--Aucun, sinon de se mettre en état d’être aussi injuste que ses

voisins. Alors l’ambition est contenue par l’ambition; alors les chiens

d’égale force montrent les dents et ne se déchirent que lorsqu’ils ont à

disputer une proie...--Quelle funeste condition que celle des

hommes!--Celle des perdrix est pire; les renards, les oiseaux de proie

les dévorent, les chasseurs les tuent, les cuisiniers les rôtissent, et

cependant il y en a toujours. La nature conserve les espèces et se

soucie très peu des individus.--Vous êtes dur et la morale ne

s’accommode pas de ces maximes.--Ce n’est pas moi qui suis dur; c’est la

destinée.»

Vauvenargues, qui est rarement de l’avis de ses contemporains, pense peu

de bien de la paix. Tout en s’affligeant de ce que les armées de son

temps ne soient animées ni par l’intérêt de la guerre qu’ils

soutiennent, ni par l’amour de la gloire, ou de la patrie, mais

simplement menées et ramenées par le tambour, ce qui, du reste, ne

signifie pas grand’chose; il méprise la paix «qui borne les talents et

amollit le peuple» et il exalte la vertu militaire: «Il n’y a pas de

gloire achevée sans celle des armes.»

Quoique cette étude soit surtout consacrée au Pacifisme en France, on

s’étonnerait avec quelque raison que le nom de Kant ne s’y trouvât

point. Kant, jeune encore à la vérité, et tout à fait, ce semble, sous

l’influence de Rousseau, constate que chaque société repose sur un

contrat et qu’il n’y a aucun contrat _entre_ les sociétés, qu’en

conséquence le droit des gens n’existe pas et que le mot lui-même de

droit des gens est un vocable pédantesque qui devrait être banni de la

langue politique. Le droit des gens n’existe pas; mais il devrait

exister, et les sociétés sont précisément les unes en face des autres

aujourd’hui comme étaient les hommes les uns en face des autres avant

que la société existât; et il faut conclure le contrat intersocial comme

on a conclu le contrat social, sans quoi l’on n’a que déplacé la

barbarie. «Comme les particuliers ont renoncé à la liberté anarchique

des sauvages, de même les États doivent renoncer à la liberté anarchique

des sauvages pour se soumettre à des lois coercitives et former ainsi un

«état de nations» qui tende à embrasser insensiblement tous les peuples

de la terre[3].»--C’est cet état de nations que Kant réclame comme

solution de la question, et il est parfaitement certain qu’il n’y en a

pas d’autre, en ce sens que la guerre existera tant que tous les peuples

ne seront pas confédérés ou conquis, tant qu’ils ne seront pas arrivés

par l’entente ou obligés par la force à n’en former qu’un.--Ailleurs, du

reste, Kant range la guerre dans la catégorie des maux nécessaires et

indéfiniment nécessaires, en ce sens du moins que leur nécessité

diminuera toujours et ne cessera absolument jamais. En conquérant la

liberté l’homme a introduit le mal dans les conditions de son existence

(idée de la «chute», transposée en théorie philosophique; Rousseau déjà,

inconsciemment peut-être, était pénétré de cette idée). Ce mal c’est la

civilisation: labeur, effort, concurrence, rivalité, lutte, guerre. Mais

ce mal lui-même est condition et facteur d’un bien, d’un bien relatif,

le seul dont l’humanité soit capable depuis la chute, mais d’un bien

relatif et qui doit toujours aller s’augmentant et se rapprochant du

bien absolu, sans jamais l’atteindre.

[3] Voir Victor Delbos: _les Idées de Kant sur la paix perpétuelle_,

Nouvelle Revue, 7 août 1899.

Une des formes de ce mal condition d’un bien, c’est la guerre. La guerre

est un des moyens par lesquels l’humanité, avec aveu de la Providence,

se tire d’un état de stagnation et de corruption: «Il faut avouer que

les plus grands maux qui pèsent sur les peuples civilisés nous sont

attirés par la guerre et non pas tant par la guerre passée ou présente

que par les préparatifs ininterrompus et même sans cesse multipliés de

la guerre future. Mais... y aurait-il cette culture, cette étroite union

des classes de l’État et l’accroissement de la population et même ce

degré de liberté qui, quoique très resserré par des lois, existe encore,

si cette guerre toujours redoutée n’imposait pas même aux chefs de

l’État le respect de l’humanité? Qu’on en juge par la Chine, qui, par sa

situation, peut redouter sans doute quelque incursion imprévue; mais non

un ennemi puissant, et où, en conséquence, toute trace de liberté est

anéantie [et, pourrait-il ajouter, tout souci de progrès dans la culture

absent]. Au degré, donc, de culture où l’espèce humaine se trouve

encore, la guerre est un moyen indispensable de conduire cette culture

plus avant encore; et ce n’est qu’après une culture achevée--qui le sera

Dieu sait quand--que la paix perpétuelle nous serait salutaire, et ce

n’est d’ailleurs que par cette culture achevée que cette paix

perpétuelle serait possible[4].»

[4] Cf. Victor Delbos, _la Philosophie pratique de Kant_.

Comment Kant conciliait-il ces idées en apparence assez contradictoires?

Je n’en sais rien. Peut-être ainsi: la guerre est un mal condition

nécessaire d’un bien, comme, du reste, tous les biens de l’humanité, en

son état d’imperfection, sont sous la condition de certains maux. La

guerre existera toujours, et il ne faut pas souhaiter qu’elle

disparaisse complètement. Mais le progrès de l’humanité consiste à

diminuer indéfiniment la nécessité des maux comme condition des biens,

la nécessité du mal comme condition du bien. De même que le travail,

l’effort, sont depuis la chute une condition de la vie saine, mais

peuvent être progressivement réduits jusqu’à un minimum nécessaire mais

suffisant; de même la guerre à la fois est nécessaire et peut être

réduite à un minimum suffisant. Remarquez que ce minimum pourrait être,

non pas même la guerre, mais seulement la crainte de la guerre, l’idée

de la guerre considérée comme pouvant venir. Ce minimum suffirait

vraisemblablement pour que le genre humain ne retombât point dans

l’incurie et la stagnation. Donc il n’est pas inconciliable d’affirmer

la guerre comme saine, salutaire et même nécessaire et de pousser tous

les peuples à n’en former qu’un. Quand ils n’en formeront qu’un, ils

seront encore tenus en éveil par la crainte que cette unité ne se brise

et par la pensée que cette unité est une réussite peut-être éphémère. La

guerre alors existerait encore, à l’état virtuel, pour ainsi parler;

c’est là son minimum, vers lequel il faut tendre; mais ce minimum

suffirait encore à remplir l’office que la guerre réelle remplit

aujourd’hui. De même que l’instinct social, ardent quand il s’agit de

constituer une société, ne périt pas quand cette société est faite; mais

subsiste, encore très puissant, à cause du sentiment que l’on a que la

société peut se dissoudre, si bien qu’au fond c’est l’individualisme, sa

présence et le sentiment qu’on a de sa présence qui soutient la société;

de même «l’état de nations» subsisterait et le contrat international

serait fort par le seul sentiment que l’on aurait que cet état pourrait

se dissoudre et ce contrat se relâcher; si bien que ce serait encore,

sinon la guerre, du moins l’idée de la guerre qui, après avoir _suggéré_

la paix, la maintiendrait.

Il est possible que Kant ait _concilié_ ainsi.

* * * * *

Pendant la Révolution française l’esprit public en France fut

généralement belliqueux; cependant il y eut des pacifistes. En mai 1790,

quand se posa la fameuse question du droit de paix et de guerre,

c’est-à-dire de savoir qui dans une nation libre a le droit de déclarer

la guerre, la question plus générale de la guerre elle-même se posa

incidemment et les pacifistes manifestèrent leur sentiment. Le duc de

Lévis, s’efforçant de réfuter Montesquieu, déclara que la guerre

défensive était seule légitime; le curé Jallet affirma, peut-être sans

tenir assez compte de l’histoire, qu’il n’y aura plus de guerre lorsque

toutes les nations seront libres; les frères Lameth, Robespierre,

indiquèrent quel grand danger c’était pour la liberté qu’une diversion

par le moyen d’une guerre, et le duc d’Aiguillon trouvant la formule des

démocraties jalouses (comme des aristocraties jalouses), s’écria, comme

Hannon dut faire à Carthage: «Un roi victorieux est un grand danger pour

la liberté.»

L’Assemblée, sans être cosmopolite, n’était pas d’un patriotisme très

intransigeant; car, lorsque Cazalès, attaquant sans ménagement «les

adages de la philosophie moderne», proclama que la guerre offensive peut

être juste et exalta l’amour de la patrie s’écriant: «Le sang d’un seul

de mes concitoyens m’est plus précieux que celui de tous les peuples du

monde», l’Assemblée protesta par des clameurs qui couvrirent sa voix, et

il dut faire des excuses. Mirabeau, comme presque toujours, dit le mot

de la situation, et d’une situation qui devait être la même bien

longtemps après lui: «Je me demande si, parce que nous changeons tout à

coup notre système politique, nous forçons les autres nations à changer

le leur. Jusque-là, cependant, la paix perpétuelle demeure un rêve, et

un rêve dangereux s’il entraîne la France à désarmer devant une Europe

en armes.»

Pendant la suite de la Révolution française je n’ai pas besoin de dire

que l’esprit public en France fut généralement très belliqueux; mais il

le fut de plusieurs manières qu’il faut savoir distinguer et dont il

faut essayer de mesurer l’importance relative.

Pour les uns la France se défendait, n’avait qu’à se défendre et ne

devait songer qu’à se défendre, elle, son territoire et ses

institutions.

Pour les autres elle faisait une guerre ou une suite de guerres qui,

défensives en leur commencement, devenaient et devaient devenir

conquérantes. Ce point de vue a été admirablement mis en lumière par

Albert Sorel. Les chefs de la Révolution, suivant lui, ne sont pas autre

chose que les continuateurs de la monarchie française, et le rêve de

frontières élargies, de France dominant par tout pays de langue

française et suzeraine de l’Italie, ils le reprennent et le réalisent en

profitant des forces nouvelles que la secousse révolutionnaire leur a

mises en main. Et il n’y a rien de plus juste que cette analyse.

Pour d’autres enfin, qu’il ne faut pas confondre avec les précédents,

quoiqu’il soit bien clair que ces deux conceptions ont pu se mêler et

s’entrelacer dans quelques esprits, pour d’autres, la pensée de

l’ancienne monarchie est dépassée et une idée «impérialiste» est née,

une idée essentiellement et éminemment impérialiste. Cette idée est

celle-ci: les Français, par la Révolution qu’ils viennent de faire, se

sont révélés le premier peuple du monde. Ils vont conquérir l’Europe par

droit de souveraineté intellectuelle et morale, «le peuple souverain

s’avance»; ils vont conquérir l’Europe, mais pour lui donner la paix et

la liberté, pour renverser tous les tyrans et pour faire une Europe

républicaine, démocratique, égalitaire, sous des lois inspirées par la

_Déclaration des droits de l’homme_ et sous l’hégémonie protectrice de

la France.

Cette dernière conception où se mêlent, tout comme chez les Romains d’un

certain temps, le patriotisme, l’esprit de conquête, l’impérialisme, la

volonté de puissance, la bonne volonté humanitaire, l’amour de la guerre

et l’amour de la paix, a été, à mon avis, la pensée la plus répandue à

l’époque révolutionnaire, et personne, à mon sentiment, n’a exprimé plus

juste l’âme de la France à cette époque que M.-J. Chénier:

Et partout dans la nuit profonde

Plongeant l’infâme royauté,

Les Français donneront au monde

Et la paix et la liberté.

Cet état d’âme impérialiste n’a rien du reste que de très noble et fait

honneur aux Français de 1793. Chaque peuple, quand il est arrivé à

l’apogée de sa force, fait son rêve d’impérialisme à sa manière et selon

son tempérament. L’Anglais voudrait que le monde lui appartînt pour

qu’il fût anglais et pour qu’il fût protestant; l’Allemand voudrait que

le monde lui appartînt pour qu’il fût allemand et pour qu’il fût moral;

l’Américain voudrait que le monde lui appartînt pour qu’il fût américain

et pour qu’il fût énergique, entreprenant et exploiteur intensif de la

planète; le Français de 1793 voulait que le monde lui appartînt pour

qu’il fût français et pour qu’il fût républicain et égalitaire.

L’impérialisme est toujours un composé d’orgueil national et

d’apostolat. Les Romains, les Arabes et les modernes sont à cet égard

dans des états d’esprit, sinon identiques, du moins très peu différents.

C’est ce qui fait bien comprendre et l’engouement des Français pour le

Premier Empire et certaines illusions longtemps persistantes à l’endroit

du Premier Empire. Le Premier Empire a été pour beaucoup de Français,

avant et après 1815, la continuation de la Révolution française. Aucune

opinion n’est plus fausse, mais il y a en elle beaucoup d’apparences. Le

Premier Empire a été pour le paysan français la continuation de la

Révolution française parce qu’il lui garantissait la propriété des biens

nationaux; le Premier Empire a été la continuation de la Révolution

française pour les hommes qui, en 1793, voyaient dans la Révolution

française la conquête des limites naturelles du peuple français; le

Premier Empire a été la continuation de la Révolution française même

pour ceux qui avaient eu dans l’esprit «l’impérialisme de 1793». Au fond

de cet impérialisme-là il y avait surtout l’idée de l’hégémonie

française, et c’était cette hégémonie que Napoléon Ier fondait; il y

avait aussi l’idée de l’Europe réparée et refondue à l’imitation de la

_Déclaration des droits de l’homme_, et c’est à quoi l’œuvre du Premier

Empire répondait peu; _mais encore_ l’Empire remplaçait les vieilles

monarchies par des monarchies nouvelles avec monarques sans aïeux, et

cela avait quelque chose de démocratique, et, s’il n’imposait aux

Européens rien qui ressemblât à la _Déclaration des droits de l’homme_,

il leur imposait le code civil, lequel contenait quelques principes de

quasi-égalité ou de pseudo-égalité. C’était assez, le prestige de la

gloire aidant, pour que le Premier Empire fît figure de continuateur de

la Révolution dans des esprits qui ne se piquaient pas d’une très grande

rigueur.

L’impérialisme français réduit à ces termes: hégémonie de la France,

Europe modernisée à l’imitation de la France et pacifiée par la

prépondérance de la France, a échauffé les têtes françaises de 1793

environ jusqu’en 1815 et y a laissé des traces profondes depuis 1815

jusqu’en 1848.

Cependant, dès le lendemain même de la chute du Premier Empire, des

traces de pacifisme et de propagande pacifique se laissent voir en

France. Des sociétés des amis de la paix se forment dès 1816.

Saint-Simon s’écrie en 1820: «Plus d’honneurs pour les Alexandres!

Vivent les Archimèdes! Plus d’honneurs pour les conquérants, pour les

dévastateurs de l’espèce humaine! Vivent ses bienfaiteurs, les savants

et les travailleurs!»--Auguste Comte rapporte ce propos qu’il a souvent

entendu de la bouche de Saint-Simon: «Grâce au progrès des lumières et

de la civilisation, ce qui passait autrefois pour rêve peut commencer à

se réaliser. La guerre, le luxe, la misère, le pillage légal et organisé

peuvent disparaître peu à peu; on peut, par des moyens doux et faciles,

établir la paix et l’aisance du plus grand nombre...» Après Saint-Simon

la plupart de ses élèves, mais particulièrement Enfantin et Arlès

Dufour, poursuivirent la solution pacifique avec la plus grande

persévérance[5]. Le 3 juin 1840, Arlès Dufour écrivait au duc d’Orléans:

«Monseigneur, vous m’avez accueilli avec tant de bienveillance, vous

avez paru si bien sentir que je ne suis pas un solliciteur ordinaire,

que j’ose venir troubler les premiers moments d’un repos si bien mérité

pour rappeler à votre pensée le sujet des entretiens dont vous m’avez

honoré. Prince, c’est beau la guerre et ses dangers! C’est beau et noble

le soldat et la guerre! Mais ce sera bien beau, le travail, quand on

l’aura régularisé et glorifié comme la guerre. Il sera bien beau, bien

grand et bien noble l’ouvrier lorsqu’une organisation aussi parfaite que

celle des armées aura remplacé ses haillons physiques, intellectuels et

moraux par de brillants uniformes. Et quelle gloire pour la France, ce

cœur du monde, d’entrer la première dans cette immense et noble

carrière! Et pour le prince qui donnera l’impulsion à la France et au

monde, que de bénédictions! Que sont les lauriers sanglants de Napoléon

comparés aux trophées vivifiants du travail pacifique? Une dynastie

nouvelle doit imprimer une direction nouvelle et, pour vivre et

vieillir, ne peut faire du mort et du vieux. Votre auguste père l’a bien

compris; mais il a dû temporiser, gêné par les débris des vieilles

époques, des vieilles idées, des vieux besoins, débris qui tombent en

poussière et que le temps aura emportés quand vous arriverez au pouvoir

suprême. Alors les temps seront venus, parce que les hommes seront

prêts. Tout ce que vous avez trouvé en naissant à la vie politique, tout

le passé de vos aïeux, tout le passé du pays et même du monde a dû

attirer vos études, vos méditations, vos illusions vers la guerre; mais

_vous l’avez dit ici_, vous êtes de votre époque par l’esprit et par le

cœur aussi bien que par l’âge, et vous entrevoyez, à travers

l’atmosphère militaire qui environne encore le prince, un autre

entourage pour les rois; c’est _ce qui vous a fait nous accueillir avec

âme_, c’est ce qui nous a tant émus en vous écoutant... Prince, au

milieu du prestige de gloire militaire qui vous entoure et des fanfares

qui vont résonner sur votre passage, n’oubliez pas le travail et les

travailleurs, et je vous en supplie, ne traitez pas d’utopie la

possibilité de leur organisation...»--A cette lettre et à d’autres le

duc d’Orléans répondait, par la plume de son secrétaire Boismilon: «8

juillet 1840.--Lorsque vous viendrez à Paris, le prince royal vous

entretiendra avec d’autant plus d’intérêt des questions d’humanité qui

sont le sujet de vos lettres et pour lesquelles vous savez toute sa

sympathie. La mission même, toute militaire d’abord, qu’il vient

d’accomplir en Algérie, n’est à ses yeux que le prélude nécessaire d’une

œuvre de travail, de culture et d’industrie, en un mot de civilisation

que cette nouvelle France attend et qui ne lui manquera pas.» «28

octobre 1840.--Le prince royal attache un grand prix aux communications

que vous me chargez de lui transmettre... Quand on songe avec quelle

peine et quels efforts cette pauvre humanité, dans les circonstances les

plus heureuses, peut lutter contre les rigueurs de la vie et les

difficultés opposées par la nature même des choses, _on se demande

comment il peut se faire qu’il y ait tant d’esprits pour qui patriotisme

et amour de la guerre sont synonymes_. Il a fallu toute une génération

pacifique pour amener quelques rudiments d’amélioration dans le sort des

classes laborieuses et deux ou trois ans de guerre déferaient et au delà

l’œuvre de ces vingt-cinq années.»

[5] Voir une étude de E. Sakellaridès (documents inédits) dans le

_Siècle_ du 20 juin 1907.

Après la grande tristesse que la mort du duc d’Orléans donna à Arlès

Dufour et à ses amis, la Révolution de 1848 les réconforta quelque peu.

Si Dufour au retour d’une revue, en 1848, écrit à Enfantin: «... J’ai vu

défiler quelques régiments et je vous assure que j’ai eu le cœur gros en

pensant à ce beau pays, à ce bon peuple de France que l’on croit ne

pouvoir gouverner qu’avec des armées qui sucent le plus pur de son

travail»; Enfantin, le 22 août 1849, salue avec enthousiasme, dans son

journal _le Crédit_, l’ouverture du congrès des _Amis de la paix_: «Bien

des gens ne se doutent pas que ces réunions sont infiniment plus

importantes que toutes nos séances d’assemblée législative constituante

(_sic_). Les _Amis de la paix_ ont raison de croire à l’influence de

cette agitation naissante sur l’opinion publique et sur les

gouvernements de l’Europe. Ils ont raison de penser que l’expression si

modérée, si régulière des sentiments qui les animent, proclamés

hautement par une réunion d’hommes éclairés et pleins de foi dans leur

croyance fera réfléchir les hommes politiques sur l’avenir prochainement

réservé à ces doctrines pacifiques.»

Sous le Second Empire l’idée «impérialiste» n’a pas disparu, mais elle

n’a presque plus aucune force, et le pacifisme gagne décidément du

terrain. Il est remarquable que pour faire accepter l’Empire, qu’il

préparait du reste avec le consentement et l’encouragement tacite de la

nation, le prince Louis-Napoléon se crut obligé de dire très haut:

«l’Empire c’est la paix.»

L’idée impérialiste ne fut nullement ranimée, ce me semble, par la

guerre de Crimée, guerre politique, menée avec le concours de

l’Angleterre, ce qui étonnait le sentiment national, et à laquelle on

peut bien dire que le gros de la nation française ne comprit absolument

rien.

L’idée impérialiste fut plutôt un peu réveillée par la guerre d’Italie,

guerre populaire qui flatta à la fois l’anticléricalisme français et la

vieille haine nationale contre l’Autriche. Le peuple français ou plutôt

le peuple en France vit dans la guerre d’Italie une guerre

révolutionnaire, dirigée contre l’empire d’Autriche despotique, nous

créant un allié anticlérical et anti-ancien-régime de l’autre côté des

Alpes, nous replaçant au premier rang des puissances «modernes» et

«avancées» et nous remettant dans notre ancien rôle de libérateurs des

peuples.

Mais cet état d’esprit dura peu. Le gouvernement impérial ne l’entretint

pas, étant devenu bientôt hostile plutôt que favorable au mouvement

italien, et d’autre part l’opposition démocratique ou soi-disant telle

ayant commencé à cette époque à être résolument pacifique.

L’opposition démocratique, sous le Second Empire, était dans l’état

d’esprit que voici. Elle n’avait pas d’autre sentiment un peu net que la

haine à l’égard de Napoléon III qui avait étranglé la république de

1848; elle était persuadée, non sans raison, que les souvenirs de la

gloire du Premier Empire avaient été pour beaucoup dans le succès du

prince Louis; elle détestait donc la gloire militaire passée, comme

fondatrice du Second Empire, et craignait toute gloire militaire à venir

comme confirmatrice de ce gouvernement. Tout militarisme lui était donc

odieux et excitait sa défiance.

Aussi demanda-t-elle avec obstination le désarmement, malgré Adolphe

Thiers qui donnait de salutaires avertissements et malgré

l’agrandissement foudroyant de la Prusse qui en était un autre et

retentissant.

Elle n’obtint pas le désarmement, mais elle obtint que l’armée ne fût

pas réorganisée et augmentée; tout au moins,--car il serait injuste de

faire porter cette responsabilité à une opposition qui comptait au plus

quarante voix contre trois cents et qu’il était facile de ne pas

écouter,--tout au moins elle contribua à ce résultat que le gouvernement

d’alors mit peu de hâte à réaliser la réorganisation des forces

militaires qu’il avait conçue.

Après 1870 la France, passant au rang de puissance de second ordre, ne

pouvait plus guère nourrir de rêve impérialiste; mais elle pouvait

s’attacher énergiquement à une pensée de réparation et de relèvement.

C’est ce qu’elle fit et avec une ardeur admirable pendant environ quinze

ans.

Deux idées populaires régnèrent alors, sans rencontrer, en vérité,

aucune contradiction: avoir une armée aussi forte, aussi entraînée et

aussi bien outillée que les ressources du pays, non ménagées, pourraient

le permettre; avoir, parce que «c’était l’instituteur allemand qui avait

vaincu à Sedan», une armée d’instituteurs favorisés, soutenus,

encouragés, traités comme les enfants chéris du pays, pour enseigner et

inspirer le patriotisme aux générations nouvelles. Tel fut l’esprit

public pendant environ quinze ans, peut-être un peu davantage.

Depuis dix-huit ou vingt ans les choses ont changé par suite de

différentes causes. Une partie de la nation est restée patriote et par

conséquent militariste; une partie, plus grande, plus petite, il serait

assez difficile de le déterminer, est devenue plus ou moins indifférente

à l’idée de patrie et plus ou moins défiante à l’égard de l’armée;

j’entends par l’armée le corps des officiers, puisque le reste de

l’armée est la nation elle-même passant sous les armes.

Les causes de ce changement me paraissent être celles-ci. C’est d’abord

le temps qui passe. Sur une nation entêtée, comme l’Allemagne, et sur

une nation frivole comme la France les effets d’une défaite sont

exactement les mêmes, seulement ils ne sont pas les mêmes pour la même

longueur de temps. L’Allemagne voudra toujours nous punir de la bataille

d’Iéna et même de l’incendie du Palatinat; en Allemagne on n’oublie

point. En France, quinze ans est une longue période de vie humaine, et

au bout de quinze ou vingt ans Sedan était, sinon oublié, du moins très

lointain dans les souvenirs.

Ajoutez, ce dont il faut toujours tenir compte en France, l’esprit

d’impatience et un peu l’esprit de mépris chez la génération qui arrive

à l’égard de la génération qui précède. Il suffisait presque que de 1871

à 1889 environ on eût trop parlé de réparation et de relèvement, pour

que ces mots fussent fastidieux et ces pensées presque insupportables

aux jeunes gens, à beaucoup de jeunes gens, du moins, de 1890.

Ajoutez le prestige des idées simples qui est si grand chez nous: le

patriotisme aussi est une idée simple; mais le cosmopolitisme ou plutôt

cette idée que tous les hommes peuvent bien vivre en paix sans être

sensibles à la volonté de puissance, est une idée plus simple encore,

puisqu’elle supprime l’histoire, ne s’en inquiète pas, en fait

abstraction et laisse l’esprit s’exercer _in vacuo_, ce qu’il aime

infiniment quand il est paresseux. Rousseau tout à l’heure soulignait la

simplicité de l’excellent abbé de Saint-Pierre.

Ajoutez, quoique plus obscure, l’influence de l’anticléricalisme. On

peut être anticlérical et militariste. Cependant, dans beaucoup

d’esprits, anticléricalisme et antimilitarisme vont assez naturellement

ensemble. L’Église est corps constitué et hiérarchie; l’armée est corps

constitué et hiérarchie. La haine de l’une mène assez facilement à la

haine de l’autre. Il n’est pas nécessaire pour cela que l’on ait

l’esprit anarchique. Un simple, d’esprit droit, quoique limité, peut

être bon citoyen passif, pour ainsi parler, respectueux de la loi et des

ministres de la loi, s’engrener assez bien, suffisamment, dans l’état

social, et ne point aimer ce qui l’engrène et l’enchaîne plus

étroitement, une hiérarchie très apparente et très sensible, où il est

très nettement à un rang très déterminé, lequel n’est pas très élevé,

une hiérarchie où il est simple fidèle ou simple soldat et qui prétend

le forcer soit à penser, soit à agir d’une manière très précise, très

arrêtée et très uniforme. Ces similitudes ou ces analogies entre

l’Église et l’armée font très souvent d’un anticlérical un

antimilitariste qui ne croit pas être un antipatriote et qui peu à peu

le devient. C’est au type que je viens d’indiquer que se rattachent la

plupart de ceux des instituteurs français qui glissent à

l’antipatriotisme ou qui y sont arrivés.

Songez encore aux socialistes logiques et intrépides qui comprennent

très bien, pour les raisons que j’ai données ailleurs, que le principal

obstacle à l’établissement du régime collectiviste est dans la

répartition de l’humanité en diverses patries et qui en arrivent à dire:

«périsse donc l’obstacle!» sans savoir se dire que cet obstacle ne

disparaîtra jamais, et que s’il était un jour abattu il se reformerait

le lendemain.

Enfin et pour abréger, il y a en France comme dans toutes les

démocraties, mais il y a particulièrement en France depuis les souvenirs

du 18 brumaire, une terreur du général vainqueur qui, amenant à

considérer toute guerre comme un immense péril pour la démocratie, pour

la République, fait souhaiter au bon républicain et au bon démocrate

qu’il n’y ait jamais aucune guerre; et de là et de terreurs en terreurs

et de faiblesse en faiblesse jusqu’à désarmer partiellement ou

totalement, au moins jusqu’à favoriser la diffusion dans le peuple des

théories pacifistes au risque qu’elles conduisent au désarmement, il y a

comme une pente assez rapide où tout démocrate et tout républicain

jalousement épris de l’objet de son culte est plus ou moins engagé.

Voilà quelques-unes des raisons pourquoi les théories pacifistes se sont

assez généralement, assez profondément répandues en France, et ce qui

donne quelque intérêt aux études que l’on fait sur ce sujet.

Le pacifisme · 第 6 / 22 题