maman qui sanglotait. Madeleine était comme une statue. Quant à Pierre,
il nous entraîna dans une ronde folle avec Barbe, en prenant la queue
de Phœbus qui sautait après nous. Naturellement, Phœbus n'aime pas du
tout cette plaisanterie; il trouve cela offensant, mais Pierre criait
si fort: «Tu sais, ton maître est en France, tu le verras bientôt», que
Phœbus se mit à aboyer. Alors ce fut un tumulte effroyable.
Mme Moreau et Mme Mase se bouchaient les oreilles en nous faisant signe
de nous taire. Seulement, comme leurs yeux riaient, nous avons continué
à danser et Phœbus à aboyer.
Enfin le calme s'est rétabli. Pierre a commencé par dire que
certainement papa avait été chargé d'un message pour le roi et que,
grâce à son intelligence et à son sang-froid, il était arrivé sans
encombre à la Panne.
«Non, cela n'est pas possible, il aurait été fusillé en route.
--Il a été renvoyé par les Boches.
--Il s'est enfui.»
Oh! pour cela non.... On continuait à discuter, quand maman déclara
qu'il fallait attendre, sans chercher à deviner ce qui était arrivé à
papa; que nous aurions sûrement une lettre de lui nous expliquant le
mystère, que nous devrions être contentes de le savoir en bonne santé.
Pierre était tout à fait enthousiaste! Il soutenait que le «Mystère de
la Panne», comme il l'appelait, serait un honneur pour nous et que papa
était un héros. Moi, je trouvais que Pierre était tout à fait gentil et
j'étais bien de son avis. Nous avons ainsi passé deux jours dans une
attente et une agitation incroyable. Pierre allait à la poste quatre
fois par jour. Comme il est très bien avec tous les employés, on lui
disait de suite s'il y avait des lettres pour nous quand il entrait
dans le bureau avec Phœbus.
La dame du téléphone parlait à Phœbus.
«Non, mon bon chien, il n'y a pas de lettre de ton maître aujourd'hui!
Tiens, voilà un sucre.»
Et elle lui donnait un morceau de sucre, et Phœbus lui tendait la
patte pour la remercier. Enfin, le 18 juillet, nous avons reçu une
longue lettre de papa. Je la copie entièrement, car Pierre avait
raison, papa est un héros.
«_La Panne, 16 juillet._
«Mes chers enfants,
«Enfin, me voici sur ce petit bout de Belgique qui nous reste à nous
et qui n'est pas foulé par nos barbares ennemis! Je suis au milieu
des restes de notre vaillante armée qui a défendu notre patrie pied à
pied, pouce à pouce.
«_Ils_ ont envahi notre pays, _ils_ ont brûlé les villages; mais
ils n'ont pu éteindre le patriotisme et l'ardeur qui remplissent
nos cœurs. _Ils_ ne prendront pas ce petit coin, et ils en seront
chassés un jour, soyez-en certaines, comme je le suis moi-même.
«Quand on voit ces hommes qui m'entourent, ces hommes qui ont
combattu depuis un an, qui sont amaigris et harassés, on regarde leur
yeux et alors... oh! alors, il n'y a plus de doute, on sent son cœur
tressaillir de joie en se disant qu'_on les aura_.
[Illustration: «NON, MON BON CHIEN, IL N'Y A PAS DE LETTRE DE TON
MAÎTRE!»]
«Mais vous êtes impatientes, vous voulez savoir comment je suis ici.
Oui, je comprends, mais mon cœur est si plein qu'il faut d'abord
qu'il s'épanche.
«Et cette population d'Anvers, si vous saviez son courage, sa
dignité, sa fermeté, et son espérance! Ah! les Allemands nous croient
vaincus! Je vous assure qu'ils ont du fil à retordre avec nos braves
Belges, depuis le dernier gamin jusqu'au bourgmestre. Je vous
raconterai des faits héroïques et des faits amusants que Noémie sera
contente de mettre dans son journal.
«Vous avez su par Désiré que je faisais partie du comité formé à
l'Hôtel de Ville pour la défense des intérêts d'Anvers et de ses
habitants. Dire les difficultés que nous avons rencontrées en toutes
choses serait trop long à narrer. Qu'il vous suffise de savoir que
nous avons subi toutes les peines: injures, vols, cruautés, horreurs
et douleurs. Tout allait de mal en pis, nous n'avions plus d'argent,
plus de pain. La ville avait payé rançon sur rançon. Pourtant, on
s'aidait mutuellement et personne ne paraissait démoralisé.
«Un soir, le bourgmestre me fait demander, et dans son cabinet nous
nous trouvons réunis tous les membres du comité, neuf au total. Et le
bourgmestre nous fait part qu'un fait extrêmement important, qu'un de
nos espions venait de lui apprendre, devait être communiqué à notre
gouvernement, le plus tôt possible. Ce fait ne serait divulgué qu'à
la personne qui porterait le message. Après discussion, car les neuf
membres s'étaient proposés immédiatement, le bourgmestre déclara:
«M. Hollemechette va remplir cette mission. Il sait parfaitement
l'allemand. Il a toutes les qualités nécessaires... et puis il est
de Louvain, et ne croyez-vous pas qu'on lui doive cet honneur à lui,
victime de l'incendie de sa chère Université?» Oui, mes enfants,
moi qui n'avais pas pleuré depuis le jour où les Allemands sont
entrés chez nous, mes yeux se sont remplis de larmes et nous nous
sommes brusquement embrassés le bourgmestre et moi. Après, il m'a
expliqué la mission verbalement et je suis parti. C'était pendant
la nuit. Je me suis habillé en paysan et me suis rendu à la gare,
où un envoi important de veaux venait d'arriver de Hollande. Il y
avait là un groupe de Hollandais en blouse à qui l'on faisait des
difficultés pour leur laisser reprendre un train qui allait partir
pour Rozendaal. J'aurais mieux aimé aller en Hollande par la Clinge,
mais il était préférable de sortir de Belgique de n'importe quelle
manière. Je me mêlai aux paysans après m'être emparé d'un énorme
bâton, dont on se sert pour frapper les veaux et les bœufs et que
j'avais trouvé par terre près d'un tas de fumier. Le commandant de
la gare, un grand officier très bête, semblait ne savoir où donner
de la tête. Pensez donc! Des troupes qui arrivaient d'un côté, des
bestiaux de l'autre et les Hollandais qui voulaient rentrer chez eux!
Je me mis avec les crieurs et je criais dans ce patois hollandais que
je m'amusais à apprendre avec M. Nijmegen lorsqu'il venait à Louvain
pour suivre les cours de notre Université. Et pour que tout parût
plus vraisemblable je bégayais, aussi. Enfin le commandant, excédé,
nous fit tous monter dans un train en donnant l'ordre au conducteur,
un Allemand, de regarder nos papiers en cours de route. Je sortais
d'Anvers!
[Illustration: NOUS AVONS FAIT UNE RONDE FOLLE TANDIS QUE PHŒBUS
ABOYAIT.]
«Le train s'arrêtait toutes les demi-heures et nous ne sommes arrivés
à la frontière que le lendemain soir vers huit heures. Les autorités
voulaient remettre à plus tard l'examen de nos papiers. Mais les
paysans recommencèrent à réclamer en disant qu'ils avaient besoin
d'être chez eux et qu'ils se plaindraient. Enfin un petit lieutenant
très jeune, prit un ton autoritaire et déclara que l'on allait viser
les passeports. Je n'en avais pas et malgré la complaisance de mes
compagnons, je n'avais pas voulu leur confier qui j'étais. Mais je
comptais sur l'ivresse des Boches. Nous étions une quarantaine.
Le lieutenant ainsi que deux secrétaires restaient au moins une
demi-heure à regarder chaque papier. Je me plaçai en queue. Au bout
de deux heures environ, je vis un de mes compagnons hollandais qui,
après avoir fait viser son passeport, s'était profondément endormi
sur un banc, son paquet posé à côté de lui. A la faveur du tumulte,
je me mis près de lui, je pris ses papiers et me plaçai parmi ceux
qui attendaient. Mon tour vint. Mon cœur battait. Le lieutenant qui
commençait à perdre la tête prit mon passeport et y appliqua son
visa, lorsque son secrétaire, en le regardant, me cria:
«Mais, imbécile, il est déjà visé.»
«Très fort, je bégayais en patois:
«Le lieutenant a signé, mais, pas vous, Monsieur le secrétaire.
«--Triple idiot, tête d'abruti, ma signature n'est pas nécessaire. Va
et tais-toi.
«--Bah! vous savez, avec vous j'aime mieux deux signatures qu'une!»
«Il ne comprit pas, mais mes voisins sourirent. Je replaçai les
papiers dans le paquet du Hollandais et je montai dans le train.
Je n'ai respiré que dans la gare de Rozendaal, car je ne craignais
plus les Allemands! Pourtant, par excès de prudence, j'ai gardé mes
vêtements de paysan et je suis parti pour Flessingue où je me suis
embarqué pour l'Angleterre. Dans la semelle de ma chaussure j'avais
placé mes papiers d'identité d'origine belge. Ils me servirent alors
et je pus atteindre la Panne où j'ai rempli ma mission. Je reste
ici pour le moment. A Anvers, ma disparition a passé inaperçue; en
tout cas, le bourgmestre devait dire que j'étais malade. Le mieux,
mes enfants, est de venir me rejoindre au Havre. J'ai une situation
qui pourra nous faire vivre, et si nos ressources sont trop minimes,
on trouvera à travailler pour nos soldats. Je préfère que nous
soyons de nouveau réunis en attendant le moment où nous retournerons
reconstruire nos foyers détruits!
«Je vous embrasse comme je vous aime.
«HOLLEMECHETTE.»
Cette lettre avait été lue au milieu d'une grande émotion. Pierre
bondissait de temps en temps en poussant des hurrahs! et des «Vive papa
Hollemechette!» Maman était obligée de s'arrêter de temps en temps, car
la voix lui manquait.
«Tu vois bien, me dit Pierre, que ton père avait une mission de la plus
haute importance!»
En disant cela, il tira une des boucles de Barbe. Elle se retourna en
criant:
«Tu es un sale Boche.»
Pierre, furieux, lui donna une claque. Naturellement Barbe se mit à
hurler. Tantine Berthe la prit et l'emmena dans sa chambre.
Nous avons quitté Montbrison le lendemain du jour où nous avons reçu la
lettre de papa. Nous avions beaucoup de chagrin de quitter Mme Moreau
et nos petites amies qui ont été si bonnes pour nous. Mais nous avons
promis de nous écrire souvent en attendant de nous revoir.
Malgré notre impatience de retrouver papa, nous avons été obligés de
rester deux jours à Paris, parce que Tantine Berthe était fatiguée
du voyage. A la gare nous avons trouvé Mlle Suzanne qui nous a tous
conduits rue Bonaparte dans la maison où nous avions habité avant
d'aller à Montbrison. Seulement, les propriétaires étaient revenus. Ils
nous ont reçus avec tant de joie que nous pensons que tous les Français
sont bons. Pierre, qui est avec nous--car son papa, ne se remettant pas
de sa blessure, est actuellement en service aux ateliers de Harfleur où
se fabriquent les canons français--Pierre me dit:
«Tous les Français sont épatants!»
[Illustration: M. HOLLEMECHETTE REMIT LES PAPIERS A LEUR PLACE.]
M. et Mme Lemarie ont une petite fille très jolie et très gentille.
Elle n'a que trois ans et Barbe veut toujours jouer avec elle. Elle a
des cheveux blonds, de grands yeux bleus et parle très distinctement.
Dans la journée, elle s'amuse à balayer les petits cailloux des allées
de son jardin. Phœbus reprend sa place au soleil sur le perron et
Barbe remplit les seaux de sable.
Nous avons été faire une visite à M. Le Peltier, au séminaire de
Saint-Sulpice. Il y avait à ce moment-là beaucoup de petits enfants qui
arrivaient d'Arras et du nord de la France et qui n'avaient plus leurs
parents!
Je pensais que nous étions encore bien heureux d'avoir notre papa et
notre maman, car quand on a son papa et sa maman, on a encore tout au
monde.
_Le Havre, août 1915._
Nous avons revu notre papa chéri et nous voilà de nouveau tous
réunis. Nous ne sommes pas chez nous, dans notre pays, ni dans notre
chère maison, mais, comme dit papa, «nous y retournerons et nous
reconstruirons nos maisons détruites.»
Oh! comme nous avons été émues en retrouvant papa!
Au Havre, il nous attendait à la gare. Nous avions pris un train qui
partait à huit heures du matin de Paris et qui devait arriver au Havre
à onze heures.
Pierre et Mme Mase sont restés à Paris; ils nous ont dit qu'ils avaient
encore des emplettes à faire; mais je sais bien qu'au fond, ils ont
voulu nous laisser seules avec papa pour les premiers jours.
Pierre nous avait accompagnées à la gare. Naturellement nous n'avions
pas de bagages; seulement des paquets qui contenaient notre linge et
une valise dans laquelle nous avions mis nos robes.
La gare était pleine de monde et les trains bondés. Impossible de
trouver des places, surtout parce que nous avions notre vieux Phœbus
avec nous. Quelques personnes ne semblaient pas contentes et nous
disaient presque des choses désagréables, mais d'autres étaient
aimables et expliquaient que toutes les places étaient prises. Quant
aux soldats, des permissionnaires comme nous, expliqua Pierre, ils
voulaient tous prendre Phœbus avec eux. Quand ils apprirent qu'il
avait eu la patte emportée par un boulet, ils s'écrièrent:
[Illustration: PAPA NOUS SAISIT DANS SES BRAS TANDIS QUE PHŒBUS SAUTAIT
SUR LUI.]
«Mais, c'est un frère!
--C'est un poilu! Vient-il de permission ou sort-il de l'ambulance?
--Retourne-t-il au dépôt pour repartir sur le front?»
Enfin, c'était un tas de plaisanteries qui m'amusaient beaucoup et je
remarquais que maman et Tantine Berthe souriaient.
Ah! ce n'était pas le voyage triste que nous avions fait en allant à
Montbrison.
Enfin, grâce à Pierre, on nous installa dans un compartiment de
deuxième classe, bien que nous ayons des billets de troisième, et
Phœbus s'est assis près de Barbe qui tenait Francine dans ses bras.
Il y avait une très grosse dame avec ses deux filles et deux Anglaises.
Celles-ci ne disaient rien. Quant à la grosse dame, elle voulut tout
de suite connaître l'histoire de Phœbus, avant la nôtre. Elle se
mit à déclarer avec enthousiasme qu'elle n'avait jamais vu un chien
semblable, que ses aventures étaient surprenantes et très touchantes
et qu'elle voudrait bien caresser cette bête extraordinaire. Je
dis à Phœbus de donner sa patte à cette excellente dame. Phœbus
immédiatement lui tendit sa fausse patte en lui léchant la main.
«Mon Dieu! mon Dieu! s'écriait-elle, dire que je voyage avec un chien
héros!»
Quand elle sut que Madeleine était partie de Louvain le lendemain de
l'arrivée des Allemands, elle sembla absolument bouleversée et s'écria:
«Ah! mais nous les tiendrons, soyez sûres que nous les tiendrons!»
Elle nous offrit ensuite de partager son déjeuner avec nous. Maman lui
dit que nous avions aussi des provisions. Mais elle voulut absolument
donner à Barbe et à moi des gâteaux aux amandes qu'elle avait faits
elle-même. Elle en fit manger un tout entier à Phœbus.
Maman lui demanda si elle avait des fils à la guerre.
«Moi, madame, j'ai cinq fils qui se battent, et mon mari dirige un
atelier où l'on fabrique des obus. Deux de mes garçons ont été décorés
de la Légion d'honneur sur le champ de bataille, le troisième a reçu
la médaille militaire, le quatrième est grièvement blessé et le dernier
est prisonnier! C'est le quatrième que je vais voir au Havre. Il y
a tant de Françaises cruellement frappées que je pense que je suis
heureuse de les avoir tous encore vivants!»
[Illustration: PHŒBUS DONNA SA PATTE A LA GROSSE DAME ÉMERVEILLÉE.]
Nous sommes enfin arrivées au Havre. Nous perdions la tête, tant nous
étions émues. Les mains de Tantine tremblaient en essayant de prendre
les paquets; quant à maman, elle était toute pâle. Pourtant, elle
souriait. La grosse dame nous aida à descendre de wagon. Sur le quai,
il y avait une foule de voyageurs, on pouvait à peine circuler. Tout
à coup, je me trouvai dans les bras d'un grand monsieur qui était mon
papa et qui m'embrassait en disant:
«Ma petite Noémie, ma petite Noémie!»
Et puis Phœbus sauta sur les épaules de papa, lui lécha la figure,
lui renversa son chapeau, enfin ce fut un brouhaha terrible, parce
que Barbe se mit à pousser des cris de joie pendant que Madeleine
embrassait papa sur une joue, et maman sur l'autre.
Tantine seule restait calme.
Papa nous a conduites à l'écart, dans un endroit où il y avait moins
de monde. Il s'assit; il semblait ne plus pouvoir se tenir debout.
Il avait Barbe dans ses bras, moi contre lui et Phœbus à ses pieds.
Madeleine le regardait tranquillement. Elle semblait dire:
«Eh bien! maintenant, je suis contente, je suis de nouveau avec lui.»
«Et Désiré, demanda maman, as-tu de ses nouvelles?»
Papa soupira et dit:
«Le pauvre Désiré a été grièvement blessé au genou et dans le dos. Il
n'est plus en danger et on espère pouvoir lui conserver sa jambe. Il
est ici à l'ambulance de....
--Mon Dieu, dit maman, allons vite vers lui.»
Pauvre Tantine, elle était très agitée en pensant que Désiré était en
danger, et moi et Madeleine nous avions le cœur bien gros.
Papa regarda Phœbus et s'écria:
«Mais, mon vieux Phœbus, tu as donc une patte qui est devenue plus
noire que les autres?
--Papa, tu ne sais donc pas que Phœbus a perdu sa jambe à la guerre et
qu'on lui en a remis une autre à Lyon et qu'il a reçu la médaille de
guerre!»
Papa riait en caressant Phœbus. Non, il ne savait pas, il ne savait
rien! Comme nous avions des choses à nous dire!
Depuis que nous avons retrouvé papa, Phœbus ne veut plus le lâcher
d'une minute; il le suit pas à pas. Au commencement, nous voulions
le garder avec nous à la maison, mais, impossible. Il se sauvait et
arrivait toujours à rejoindre son bon maître. Par convenance, papa ne
voulait pas de lui au bureau. Aussi, le premier jour, nous l'avions
enfermé. Il n'a pas cessé d'aboyer, ç'a été affreux; le second jour, il
s'est mis devant la porte, et quand nous avons voulu le saisir il est
parti; papa a vite couru et Phœbus l'a rattrapé. Alors, maintenant,
il va avec lui, se met à ses pieds sous son bureau et ne bouge plus. Du
reste, tout le monde le connaît. On lui ouvre les portes, on lui parle
et il y a même des gens qui lui donnent des lettres à porter à papa.
Les bureaux du gouvernement belge sont gardés par des officiers et des
soldats. Phœbus est leur ami à tous. On lui a appris à grogner quand
on prononce le mot: _Boche_. Il hérisse ses poils et saute en fureur,
c'est drôle comme tout.
Pierre s'amuse quelquefois à dire d'un ton indifférent:
«Tiens, ça sent le Boche ici!»
Phœbus se met à aboyer si furieusement que nous sommes obligés de le
faire taire.
Il y a beaucoup de prisonniers boches au Havre. Ils sont sur des
bateaux et gardés par des soldats en convalescence qui ont été
blessés. Quand ils reviennent des quais où ils déchargent des bateaux,
spécialement du matériel de guerre, on cherche à les voir, mais il
faut des autorisations, car on leur dirait des injures. Un jour nous
sommes parvenus sur le quai. Quelques-uns ont un air arrogant, surtout
les officiers. Pierre se contient devant eux parce qu'il trouve que
les Français doivent être _magnanimes_ avec l'ennemi. Mais quelle vie
nous avons eue avec Phœbus! Nous ne pouvions imaginer qu'il aurait une
telle rage en voyant les Boches. Heureusement que papa était avec nous,
car il n'y a qu'à lui qu'il obéit un peu.
Pierre cria tout à coup:
«Tiens voilà les prisonniers boches; courons pour les voir.»
Papa n'a pas voulu marcher plus vite, il s'est arrêté simplement; il
me donnait la main, de l'autre il tenait Barbe. Phœbus, ne sachant
pourquoi, s'était assis tranquillement sur son derrière comme il fait
toujours quand nous restons en place.
Tout à coup, les Boches débouchent en face de nous. Phœbus lève la
tête, ses poils se hérissent et il bondit en avant. Papa a juste le
temps de l'appeler et de le saisir par son collier. Mais il a eu toutes
les peines du monde à le tenir. Alors, nous sommes partis et Phœbus
s'est calmé, mais en continuant de grogner pendant longtemps.
Barbe le prenait par le cou, en mettant sa poupée à cheval sur son dos,
et lui expliquait qu'il fallait être raisonnable et ne pas aboyer. Je
l'écoutais, elle lui répétait mot pour mot ce que Tantine lui avait dit
à propos d'un caprice qu'elle avait eu dernièrement.
Nous avons revu Louis Gersen, l'artilleur conducteur de chiens avec qui
Phœbus a fait la guerre. Il a été très grièvement blessé et il a été
soigné à l'ambulance où Madeleine va chaque jour. Il a été très heureux
de revoir Phœbus, «son premier compagnon de guerre».
Pierre taquine souvent Madeleine à propos de Louis Gersen. La première
fois, elle a seulement rougi et nous avons bien ri, et puis j'ai vu que
cela faisait de la peine à Madeleine. Alors j'ai dit à Pierre de ne
plus la contrarier.
Nous voici installés pour le moment au Havre, en attendant de retourner
dans notre cher Louvain. Papa a un emploi au siège du gouvernement
belge; il y passe toutes ses journées, et souvent le soir il rapporte
du travail à faire.
Tantine reste à la maison avec Barbe, tandis que je vais à l'école.
Maman et Madeleine sont dans un atelier où l'on confectionne des
vêtements militaires.
Nous habitons dans une jolie petite villa située entre Sainte-Adresse
et le Havre, boulevard du Roi-Albert, de façon à être tout près des
bureaux de papa. Nous vivons avec M. et Mme Mase et Pierre. Nous
prenons nos repas tous ensemble. C'est Tantine Berthe et Mme Mase qui
s'occupent du ménage, car nous n'avons qu'une servante pour faire les
gros ouvrages et, comme dit maman, il y a tant de choses à raccommoder
avec les enfants! Nous cousons bien un peu, mais nous n'avons pas
beaucoup de temps. Le dimanche nous sortons quelquefois avec papa;
c'est assez rare que nous ayons ce plaisir, car il va quelquefois à la
Panne où sont le Roi et la Reine des Belges, pour porter des rapports
ou recevoir des ordres. Nous allons aussi le dimanche dans un refuge où
l'on abrite des Belges. Maman et Madeleine font la soupe et s'occupent
des petits enfants. Je suis encore trop petite pour être très utile,
mais j'aide tout le monde à faire des commissions. Ce qui nous amuse
le plus c'est de voir, dans les rues, une quantité d'Anglais qui se
promènent. Ils ont l'air si gentils, si bons garçons avec leur canne à
la main et leur petite pipe de bruyère! Pierre arrive toujours à leur
parler, et bien qu'il ne sache pas l'anglais et que les soldats, eux,
ne sachent pas le français, ils se comprennent et ont même de longues
conversations ensemble.
Pierre est ici; son papa est toujours à l'usine de Harfleur et fabrique
des canons. Il continue à avoir mal à la jambe; on craint qu'il ne
puisse pas retourner sur le front; mais on n'ose pas le lui dire.
Désiré a pu conserver sa jambe, mais il boite et vient d'être réformé.
Il a trouvé aussi un emploi dans les bureaux avec papa.
Maintenant que nous sommes de nouveau tous ensemble, notre vie va
s'écouler sans que les événements soient assez intéressants pour les
noter. Je veux aussi beaucoup travailler à l'école, parce que je suis
avec des petites Françaises qui sont très intelligentes et que je
désire de tout mon cœur m'instruire sur tout ce qui touche à la France.
Pierre est au lycée. Le soir, nous avons nos devoirs à faire. Je n'ai
donc plus le temps d'écrire mon Journal. Mais quand nous reviendrons
à Louvain et que nous serons de nouveau dans notre cher pays, si le
directeur du _Journal des Enfants_ pense que le récit de notre retour
en Belgique peut encore toucher ceux que mon histoire a émus, je
l'écrirai et je lui enverrai mon cahier.
[Illustration]
TABLE DES MATIÈRES
Je commence mon journal 1
Pauvre Louvain 15
Parmi les ruines 31
Phœbus contre les Boches 51
Adieu Belgique! 65
Un nouvel ami 79
Première lettre de papa 91
Tristes nouvelles de Belgique 111
La patte noire de Phœbus 125
Papa est à Anvers 139
Les faits d'armes de Désiré 153
Tous réunis! 169
735-19.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--p12-19.
* * * * *
Liste des modifications:
Page 26: «chéris» remplacé par «chéries» (en nous appelant ses
chéris, ses pauvres chéries....)
Page 32: «pâlisait» par «pâlissait» (et a vu qu'elle pâlissait)
Page 45: «pas pas» par «pas» (maman n'a pas dormi)
Page 86: «rtès» par «très» (j'ai toujours le cœur très gros)
Page 118: «a a» par «» (il les a mis)
End of Project Gutenberg's Noémie Hollemechette, by Magdeleine du Genestoux