SECTION 1.--INTÉRIEUR (_at home_).

THÉOLOGIE HINDOUE

LE

KAMA SOUTRA

RÈGLES DE L'AMOUR

DE VATSYAYANA

(MORALE DES BRAHMANES)

TRADUIT PAR E. LAMAIRESSE

ANCIEN INGÉNIEUR EN CHEF

DES ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS DANS L'INDE

Traducteur de la Morale du Divin Pariah

INTRODUCTION

Les principes sur le juste et l'injuste sont les mêmes en tout temps et

en tout lieu, ils constituent la morale absolue; mais les principes sur

les moeurs varient avec les âges et les pays. Depuis la promiscuité sans

limites des tribus sauvages jusqu'à la prohibition absolue de l'oeuvre

de chair en dehors du mariage, que de degrés divers dans la liberté

accordée aux rapports sexuels par l'opinion publique et par la loi

sociale et religieuse! A l'exception des Iraniens et des Juifs, toute

l'antiquité a considéré l'acte charnel comme permis, toutes les fois

qu'il ne blesse pas le droit d'autrui, comme par exemple le commerce

avec une veuve ou toute autre femme complètement maîtresse de sa

personne. Toutefois la Chine, la Grèce et Rome ont honoré les vierges,

et l'Inde les ascètes voués à la continence à titre de sacrifice.

Au point de vue de la raison seule et d'une conscience égoïste, la

tolérance des Indiens et des païens parait naturelle et la règle sévère

des Iraniens semble dictée par l'intérêt social ou politique; aussi

cette règle n'a-t-elle été imposée qu'au nom d'une révélation par

Zoroastre et par Moïse.

De là deux grandes divisions entre les peuples sous le rapport des

moeurs; chez les uns la monogamie est obligatoire, chez les autres la

polygamie est permise sous toutes les formes qu'elle peut revêtir, y

compris le concubinage et la fornication passagère. Dans l'antiquité on

doit, entre les peuples qui n'admettent pas de révélation, distinguer

sous le rapport des moeurs: d'une part, les Ariahs de l'Inde chez

lesquels la religion et la superstition se mêlent intimement et

activement à tout ce qui concerne les moeurs, dans un intérêt politique,

avec absence de génie artistique; et d'autre part, les Ariahs

d'Occident, c'est-à-dire les Grecs et les Romains chez lesquels ce culte

a été seulement la manifestation extérieure des moeurs, sans direction

ni action marquée sur elles, et où le génie artistique a tout idéalisé

et tout dominé.

Ainsi le naturalisme des Brahmes, l'antiquité payenne et les principes

de l'Iran ou d'Israël, dont a hérité le Christianisme, forment trois

sujets d'études de moeurs à rapprocher et à faire ressortir par leurs

contrastes. La matière se trouve: pour le premier sujet, dans les

scholiastes et les poètes du brahmanisme; pour le second, dans la

littérature classique, principalement dans les poètes latins sous les

douze Césars; pour le troisième, dans les auteurs modernes sur les

moeurs, savants et théologiens. Ces auteurs sont universellement connus

et il suffira d'en citer quelques extraits. Mais il est nécessaire de

donner, dans cette introduction, d'abord des renseignements sommaires

sur les Iraniens, puis des détails plus complets sur les Brahmes.

LES IRANIENS.--Il paraît établi que le Mazdéisme est postérieur au

XIXe siècle avant Jésus-Christ, époque où commence l'ère védique, et

antérieure au VIIIe siècle avant Jésus-Christ; d'où l'on conclut

que l'auteur de l'Avesta a précédé la loi de Manou et n'a pu être

contemporain de Pythagore comme l'affirment quelques historiens grecs.

Peut-être d'ailleurs Zoroastre est-il un nom générique (comme l'ont

été probablement ceux de Manou et de Bouddha) qui désigne une série de

législateurs dont le dernier serait celui que Pythagore aurait connu à

Babylone et à Balk où il tenait école.

L'antique Iran était à l'est du grand désert salé de Khaver, autrefois

mer intérieure; son centre était Merv et Balk. Tout près était, sinon

le berceau de la race Aryenne, au moins sa dernière station, avant la

séparation de ses deux branches asiatiques.

On s'accorde à reconnaître dans Zoroastre un réformateur qui voulut

relever son pays succombant à l'exploitation des Mages (magiciens) et à

l'inertie, et le régénérer par le travail, surtout agricole, et par le

développement de la population fondé sur le mariage, les bonnes moeurs

et les idées de pureté. Voici ses deux préceptes essentiels que nous

retrouvons dans la loi de Moïse:

Eviter et purifier les souillures physiques et morales; avoir des moeurs

pures pour augmenter la population. Zoroastre recommande l'art de guérir

et proscrit la magie, son code n'est qu'une thérapeutique morale et

physique.

Il peut, ainsi que quelques-uns le prétendent de Moïse, avoir emprunté

à l'Égypte une grande partie de ses préceptes sur les souillures et les

purifications.

Ce qui domine dans la morale de Zoroastre, c'est l'horreur du mensonge;

ce trait ne se trouve dans aucune des religions de l'Orient ni dans le

caractère d'aucune de ses races, sauf les Iraniens et les Bod (anciens

Scythes).

Comme principe, il paraît dériver de la quasi-adoration de la lumière,

qui fait le fond du Mazdéisme. On doit certainement aussi en faire

honneur à la droiture et à l'élévation de caractère de son fondateur.

Les aspirations morales du Mazdéen, sa conception de la vie, du devoir

et de la destinée humaine, sont exprimées dans la prière suivante:

«Je vous demanderai, ô Ozmuzd, les plaisirs, la pureté, la sainteté.

Accordez-moi une vie longue et bien remplie. Donnez aux hommes des

plaisirs purs et saints, qu'ils soient _toujours engendrant, toujours

dans les plaisirs_.»

«Défendez le sincère et le véridique contre le menteur et _versez la

lumière_.»

Après le mensonge, le plus grand des crimes, aux yeux de Zoroastre, est

le libertinage, tant sous la forme d'onanisme ou d'amour stérile que

sous celle d'amour illégitime et désordonné.

La perte des germes fécondants est la plus grande faute aux yeux de la

société et de Dieu.

L'Iranien sans femme est dit «_au dessous de tout_.»

Le père dispose de sa fille et le frère de sa soeur.

La jeune fille doit être vierge. Le prêtre dit au père: «Vous donnez

cette vierge pour la réjouissance de la terre et du ciel, pour être

maîtresse de maison et gouverner un lieu.»

L'acte conjugal doit être sanctifié par une prière: «Je vous confie

cette semence, ô Sapondamad» (la fille d'Ozmuzd).

Chaque matin, le mari doit invoquer Oschen (qui donne abondamment les

germes).

Si l'amant se dérobe, la femme qu'il a rendue mère a le droit de le

tuer.

L'infanticide et le concubinage sont punis de mort, mais la loi n'édicte

rien contre les femmes «publiquement amoureuses, gaies et contentes, qui

se tiennent par les chemins et se nourrissent au hasard de ce qu'on leur

donne.» Cette tolérance est une sorte de soupape ouverte aux passions

pour empêcher le concubinage et l'adultère.

Zoroastre recommande aussi l'accouplement des bestiaux.

Il prescrit de traiter les chiens presque aussi bien que les hommes;

sera damné celui qui frappera une chienne mère. Dans tout l'Orient on ne

retrouve qu'au Thibet ce soin presque pieux pour les chiens. Outre les

préceptes sur le mariage et les souillures, il y a beaucoup d'autres

points de ressemblance entre l'Avesta et la Bible. M. Renan en a conclu

qu'il y a eu certainement un croisement entre le développement iranien

et le développement juif. M. de Bunsen a publié un livre pour démontrer

que le Christianisme n'est autre chose que la doctrine de Zoroastre,

transmise par un certain nombre d'intermédiaires jusqu'à saint Jean dont

l'évangile est, selon quelques uns, l'expression de la doctrine secrète

de Jésus, de sa métaphysique. Il soutient que la formule «je crois au

père, au fils et à l'esprit» à laquelle se réduisait, d'après M. Michel

Nicolas, le _Credo_ des premiers chrétiens, n'est pas juive, mais

qu'elle vient de Zoroastre.

Il n'est point surprenant qu'un homme d'imagination identifie ainsi deux

doctrines qui se rapprochent beaucoup par leur pureté.

M. Emile Burnouf, de son côté, pense que ce _Credo_ était aussi celui

des Ariahs dans l'Ariavarta, ce qui peut se concilier avec la thèse de

Mr de Bunsen.

Le même auteur fait dériver la symbolique chrétienne du culte primitif

des Ariahs.

Ce sont là de brillants aperçus plutôt que des faits rigoureusement

acquis à la science. Ce qui n'est point contesté, c'est l'identité

presque parfaite des règles sur les moeurs chez les Iraniens et chez les

juifs, et par suite chez les chrétiens. Pour qu'on en soit frappé, il

suffit de rappeler:

1° Les préceptes du Décalogue: VIe «Tu ne forniqueras point»; «IXe Tu ne

désireras pas la femme de ton prochain»; ou bien le 6e commandement de

Dieu: «L'oeuvre de chair tu ne feras, qu'en mariage seulement», et le 9e

«Luxurieux point ne seras, de corps ni de consentement.»

2° La doctrine de l'Eglise sur l'Onanisme (Père Gury, théologie morale).

«La pollution consiste à répandre sa semence sans avoir commerce avec

un autre; la pollution directe parfaitement volontaire est toujours un

péché mortel.»

«Toute effusion de semence, faite de propos délibéré, si faible qu'elle

soit, est une pollution et par suite un péché mortel.»

«DE L'ONANISME EN PARTICULIER»

«L'onanisme tire son nom d'Onam, second fils du patriarche Juda, qui

après la mort de son frère Her, fut forcé, selon la coutume, d'épouser

sa soeur Thamar pour donner une postérité à son frère. Mais,

s'approchant de l'épouse de son frère, il répandait sa semence à terre

pour que des enfants ne naquissent pas sous le nom de son frère. Aussi

le Seigneur le frappa parce qu'il faisait une chose abominable (Genèse

XXXVIII, 9 et 10).

«922.--L'onanisme volontaire est toujours un péché mortel en tant que

contraire à la nature; aussi il ne peut jamais être permis aux époux,

parce que:

1° Il est contraire à la fin principale du mariage et tend en principe à

l'extinction de la société et par conséquent renverse l'ordre naturel;

2° Parce qu'il a été défendu strictement par le législateur suprême et

créateur, comme il résulte du texte précité de la Genèse.»

L'INDE.--Dans l'Inde la morale se confond avec la religion, et la

religion avec les Brahmes. Ce sont trois termes qu'on ne peut séparer

dans un exposé. Nous nous étendrons donc quelque peu sur les Brahmes.

Les moeurs des Ariahs paraissent avoir été pures dans l'Aria-Varta,

berceau commun des Ariahs asiatiques, et dans le Septa Sindou leur

première conquête dans l'Inde, entre la vallée délicieuse de Caboul et

la Serasvati.

L'épouse était une compagne aussi respectée que dévouée.

Le culte était privé, le père de famille pouvait, même sans le poète ou

barde de la tribu, consommer le sacrifice; mais bientôt le poète imposa

sa présence et il devint prêtre.

Dans le principe rien ne distinguait les prêtres du corps des Ariahs ou

Vishas, pasteurs; ils étaient, comme les autres membres de la tribu,

pasteurs, agriculteurs, guerriers, souvent les trois à la fois.

A la fin de la seconde période védique (la seconde série des hymnes), le

sacerdoce s'établit avec le culte public.

On adore Indra soleil, qu'on agrandit pour en faire Vichnou soleil.

Des hymnes font de Roudra un dieu en deux personnes.

C'est le souffle impur lorsqu'il vient des marais sub-himmalayens, le

dieu purificateur quand il chasse l'air empesté des bas-fonds et des

jungles.

Quand la conquête embrasse tout le pays entre la Sérasvati et la

Jumma, l'aristocratie guerrière se forme en même temps que la caste

sacerdotale.

Les Ariahs ont à combattre les _Daysous noirs_ habitants des montagnes

et les _Daysous jaunes_ (sans doute de la race mongole) qui occupent les

plaines; ces derniers sont avancés dans la civilisation, combattent sur

des chars, ont des villes avec enceintes. Quand ils sont assujettis, les

Brahmes leur empruntent le culte des génies qui était leur religion.

Dans la vallée du Gange, les Ariahs se civilisent et se corrompent; les

Brahmes favorisent l'établissement de petites monarchies pour tenir en

bride les guerriers (Kchattrias) et parmi les compétiteurs ils appuient

ceux qui les soutiennent.

Quelques-uns sont guerriers et rois.

Ils se font les gourous (directeurs de Conscience) et les pourohitas

(officiants) des rajahs.

Pour acquérir un grand prestige, ils établissent le noviciat des jeunes

Brahmes et l'ascétisme des vieillards.

Jouissant de la paix par la protection des Radjas (princes guerriers),

les Brahmes se divisent en deux camps; les uns n'admettent comme

efficaces pour le salut que la foi et la prière (la backti), les autres

proclament la souveraineté de la boddhi ([Grec: sorich] des Grecs, la

connaissance).

A la période védique succède la période héroïque, l'Inde des Kchattrias,

qui dure plusieurs siècles pendant lesquels les Ariahs s'emparent:

d'abord du cours inférieur du Gange, puis du reste de la péninsule.

Pendant que les guerriers achèvent la conquête, les trois classes se

distinguent et se séparent de plus en plus, les Brahmes s'emparent de

tous les pouvoirs civils et judiciaires.

Les Brahmes et les Kchattrias se disputent le pouvoir; les premiers,

pour flatter la foule, adoptent ses superstitions et ses dieux, ils font

appel aux races non-aryennes et principalement aux peuplades guerrières

à peine soumises; avec leur aide et celle de quelques rois qui se

déclarent pour eux, ils exterminent les Kchattrias dans le sud et ne

leur laissent ailleurs qu'un rôle subordonné.

Ils composent alors une série d'ouvrages théologiques qui change la

religion et qui leur donne la possession exclusive de tout ce qui touche

au culte. Le couronnement de l'oeuvre est la loi de Manou qui consacre

leur suprématie sur tous et en toute chose et achève l'abaissement

physique et moral des classes serviles vouées, même à leurs propres

yeux, par la doctrine de la métempsycose, à une déchéance irrémédiable.

C'est ainsi que les Pariahs se croient eux-mêmes inférieurs à beaucoup

d'animaux. Par la peur, par la corruption, par le dogme de l'obéissance

aveugle à la coutume immuable, l'institution de Manou a vécu plus

qu'aucune autre et on ne saurait en prévoir la fin. Jamais et nulle part

on n'a poussé aussi loin que les Brahmes l'habileté théocratique pour

l'asservissement.

Ce qui était resté des Kchattrias et la caste entière des Vessiahs

(Vishas) supportaient avec impatience l'arrogance et les privilèges

exorbitants des Brahmes.

Les théosophes et les ascètes, en dehors de leur caste, les combattaient

dans le champ de la spéculation.

Tous ces adversaires se réunirent dans le Bouddhisme; il eut une telle

faveur que tout ce qui avait une certaine valeur morale entrait dans les

couvents bouddhiques: les Brahmes délaissés et réduits à leurs propres

ressources vécurent de leurs biens et des métiers que Manou leur permet

en temps de détresse. Mais ils n'abandonnèrent point la partie. Tandis

que le célibat bouddhique dévorait les hautes castes qui leur étaient

opposées et ne laissait rien pour le recrutement du corps religieux,

les brahmes se maintenaient par l'esprit de famille, et à force de

persévérance, de talents, d'habileté et d'astuce, ils parvenaient à

supprimer le bouddhisme.

Par une série de transformations, les Brahmes ont fait de la

divinisation de la vie et de la génération, l'essence même de la

religion. Aujourd'hui les Hindous se divisent en deux grandes

sectes:--les adorateurs de Siva, autrefois Roudra, qui portent au

bras gauche un anneau dans lequel est renfermé le lingam-yoni, sorte

d'amulette figurant l'accouplement des organes des deux sexes, (verenda

utriusque sexus in actu copulationis),--et ceux de Vishnou qui portent

au front le Nahman. C'est une sorte de trident tracé à partir de

l'origine du nez. La ligne verticale du milieu est rouge et représente

le flux menstruel; les lignes droites latérales sont d'un gris cendré et

figurent la semence virile.

En introduisant la sensualité dans tout ce qui touche à la religion, les

Brahmes avaient eu deux objectifs.

Arracher au Bouddhisme et captiver par des images de leur goût grossier

les Hindous, surtout ceux de la caste servile incapables d'atteindre aux

délicatesses du sentiment et de l'idéal. C'était avec la représentation

sculpturale des scènes mythologiques qui avait un certain mérite, non de

forme, mais de mouvement, le moyen le plus facile et peut-être unique

de plaire aux yeux; c'était aussi une concession aux cultes locaux

antérieurs à la conquête, qui purent ainsi se continuer dans le sein du

Panthéisme.

Le second objectif des Brahmes, celui-là fondamental et non point

seulement une arme et un expédient de circonstance, nous est indiqué par

la prescription de Manou: «chacun doit acquitter la dette des ancêtres»

(avoir au moins un fils pour lui fermer les yeux).

Le but était d'empêcher la diminution numérique et par suite

l'effacement de la race des Ariahs, aujourd'hui représentée uniquement

par les Brahmes, et aussi de développer la population servile dont

le travail était la source principale de la richesse publique. Le

législateur pensait sans doute qu'il fallait exciter les passions chez

un peuple physiquement assez faible, d'un tempérament lymphatique,

disposé à l'anémie par l'insuffisance d'une alimentation exclusivement

végétale et par l'accablement du climat.

La religion naturaliste ou érotique de l'Inde a commencé par l'adoration

de Siva, confondu d'abord avec le fétiche du membre viril, le linga.

Le linga, qu'on rencontre partout dans l'Inde, sur les routes, aux

carrefours et places-publiques, dans les champs n'est point ce qu'était

dans l'antiquité payenne le phallus, une image obscène et quelquefois un

objet d'art. Si on n'était point averti, on le prendrait pour une borne

presque cylindrique, c'est-à-dire un peu plus large à la base qu'au

sommet, laquelle se termine par une calotte sphérique fort aplatie et ne

présentant aucune saillie sur le fût. Celui que j'ai rapporté de l'Inde

avait une hauteur d'un mètre, un diamètre moyen de 0,25 à 0,30 m. et

reposait sur une base également en granit d'un mètre et demi de côté,

clans laquelle était creusée au pied du fût une sorte de rainure

circulaire représentant le pli du yoni (partie sexuelle de la femme)

figuré par la base, ainsi que cela a lieu généralement.

Ainsi, même aujourd'hui, après trente siècles peut-être, le linga et

l'yoni ne sont point des images qui parlent aux sens, ce sont des corps

géométriques servant de symboles, des fétiches.

Comme il ne s'est trouvé aucune trace de fétichisme chez les Ariahs

de l'époque védique, ni aucun autre fétiche dans le culte brahmanique

postérieur, il faut penser que le linga est le fétiche probablement très

ancien d'une race assujettie, peut-être les Daysous noirs, et que les

Brahmes, pour s'attacher cette race, adoptèrent Siva et le linga,

en confondant à dessein Siva avec Roudra, le dieu védique qui s'en

rapprochait le plus par ses attributs: Siva était sans doute le dieu

national d'une partie notable de l'Inde avant la conquête Aryenne; car,

dès le commencement, il a reçu la qualification d'Issouara, l'être

suprême.

Le linga n'avait point pénétré dans la religion védique, où il n'y a

point de culte du phallus. Stevenson et Lassen lui attribuent, avec

beaucoup de preuves à l'appui de leur opinion, une origine dravidienne

(la langue dravinienne, aujourd'hui le tamoul, est en usage dans tout le

sud de la péninsule).

Le linga apparaît dans la religion des Brahmes en même temps que le

Sivaïsme, et celui-ci s'y montre immédiatement après la période des

hymnes; quelques morceaux du yagur-véda (véda du cérémonial) supposent

un état déjà avancé de la religion sivaïste.

Le temple d'Issouara (Siva, être suprême) à Benarès paraît avoir été

très ancien; il était dans toute sa splendeur lors de la visite du

pèlerin chinois Fa-Hien.

Encore aujourd'hui, c'est le sivaïsme qui domine à Benarès, la ville

sainte et savante par excellence.

Plusieurs passages du Mahabarata ont trait au culte de Siva et du

linga; les Épopées, bien que Vichnouistes, supposent une prépondérance

antérieure du culte de Mahadèva (le grand dieu, Siva, l'être existant

par lui-même).

Dans les premières légendes bouddhistes, le Lalita-Vistara, par exemple,

Siva vient immédiatement après Brahma et Çakra (Indra). On sait qu'il

y a toujours eu grande sympathie et nombreux rapprochements entre le

bouddhisme et le sivaïsme, sans doute parce que ce dernier était très

rationnaliste et presque monothéiste, tandis que le vishnouvisme

représentait le panthéisme et l'idolâtrie. Le sivaïsme est resté

longtemps la religion professionnelle des Brahmes lettrés.

Il y a maintenant dans le sud de l'Inde une secte spiritualiste qui

prétend professer le sivaïsme primitif. Elle a eu pour interprète

Senathi Radja dans son livre: «le sivaïsme dans l'Inde méridionale.»

Le sivaïsme, dit l'auteur, paraît être la plus ancienne des religions;

l'ancienne littérature dravidienne est entièrement sivaïste. Agastia est

le premier sage qui a enseigné le monothéisme sivaïste, bien avant les

six systèmes de philosophie hindoue, en le fondant à la fois sur les

Vedas et sur les Agamas, écrits qui n'ont jamais été traduits dans

aucune langue européenne. Voici le résumé de la doctrine monothéiste:

«Tout est compris dans les trois termes: Dieu, l'âme, la matière.

Issouara ou Siva ou Dieu est la cause efficiente de l'univers, son

créateur et sa providence.

Siva est immuable, omnipotent, omniscient et miséricordieux, il remplit

l'univers et pourtant il en diffère.

Il est en union intime avec l'âme humaine immortelle, mais il se

distingue des âmes individuelles qui sont inférieures d'un degré à

son essence. Son union avec une âme devient manifeste quand celle-ci

s'affranchit du joug des sens, ce qu'elle ne peut faire sans la grâce

dont Siva est le dispensateur.

La matière est éternelle et passive, c'est Siva qui la meut; il est

l'époux de la nature entière qu'il féconde par son action universelle.

Il n'y a qu'un dieu, ceux qui disent qu'il y a plusieurs dieux seront

voués au feu infernal.

La révélation de Dieu est une, la destinée finale est une, la voie

morale pour l'humanité tout entière est une.»

De là vient sans doute le renseignement suivant, donné par l'abbé

Dubois: chaque Brahmane dirait à son fils au moment de l'initiation:

«Souviens-toi qu'il n'y a qu'un seul Dieu; mais c'est un dogme qu'il ne

faut point révéler parce qu'il ne serait point compris.»

Siva est le dieu de l'Inde qui a le plus de sanctuaires et le linga est

le symbole le plus répandu. On le trouve à profusion au Cambodge où,

tous les ans, à la fête du renouveau, on promène dans les rues en

procession un immense linga creux dans lequel se tient un jeune garçon

qui en forme la tête épanouie.

Chose curieuse! Le linga est la matière d'un ex-voto très commun pour

les ascètes au Cambodge. Voici, un peu abrégée, la dédicace d'un linga

par l'un d'eux (_Journal de la Société asiatique_).

Om, adoration à Siva.

1°.--2°.--3°.--Formules préliminaires d'adoration à Siva.

4°. Le linga érigé par l'ascète Djana-Priga dans le temps de l'ère Çaka

exprimée par le chiffre 6, les nuages 7 et les ouvertures du corps

9, soit le nombre 976; respectez-le, habitants des cavernes (ermites

ascètes) voués à la méditation de Siva qui a résidé en lui.

5°. Réfugié auprès de tous ceux qui ont pour occupation la science du

maître des maîtres du monde (Siva), il l'a donné (le linga) à tous pour

protéger le sattra (le soma offert en sacrifice comme symbole de la

semence divine de Siva) de ces ascètes aux mérites excellents, l'ayant

tiré des entrailles de son corps.

6°. C'est le Seigneur en personne (le linga est Siva lui-même), se

disaient tous ceux qui ont des mérites excellents (les ascètes). Aussi

vouèrent-ils une affection éternelle à ce yoghi aspirant à la délivrance

(celui qui avait donné le linga).

7°. Pour lui, abattus par des haches telles que celles de Maïtri, et

précipités dans cet océan qu'on appelle la qualité de bonté (la qualité

de bonté embrassait tout ce qui est excellent et saint), _les arbres

qu'on appelle les six ennemis_ (les six sens) ne porteront plus aucun

fruit.

8°. Sorti d'une race pure, il a accompli les oeuvres viriles qu'il avait

à accomplir. Et maintenant, son âme purifiée a en partage la béatitude

suprême (même avant la mort dans sa retraite, etc.).

9°. On voit par cette dédicace que le voeu ou la consécration d'un linga

était un acte d'austérité et que le linga, comme Siva, avait un culte

plutôt sévère qu'aimable.

Le culte de Priape, en Grèce, paraît avoir eu à peu près le même

caractère. C'était une divinité rurale dont le délicieux roman de

Daphnis et Chloé nous donne une idée respectable et sympathique,

nullement licencieuse. Ce caractère paraît avoir changé à Rome par

l'effet du progrès de l'érotisme dans toutes les religions de l'Inde.

D'après Richard Payne, auteur du _Culte de Priape_, Priape y avait un

temple, des prêtres, des oies sacrées. On lui amenait pour victimes de

belles filles qui venaient de perdre leur virginité.

La haute antiquité du culte du linga dans l'Inde et la certitude

aujourd'hui acquise d'une expansion ou éruption de l'hindouisme vers

l'Occident, antérieur aux sept sages de la Grèce, rendent très probable

l'opinion que c'est de l'Inde qu'est venu le culte phallique; d'abord

associé sans doute à celui des divinités assyriennes et phéniciennes

dont l'une a pu représenter Siva, il s'établit ensuite avec éclat dans

l'île de Chypre qui lui fut consacrée tout entière. Il passa de là dans

l'Asie Mineure, en Grèce et en Italie.

Rien de surprenant que, dans ces contrées où l'art était tout, le linga,

encore fétiche à Paphos, se soit transformé en une image que les idées

des anciens sur les nudités, absolument différentes des nôtres, ne

faisaient point considérer comme obscène et que la sculpture s'efforçât

de rendre aussi belle et aussi gracieuse qu'aucune autre partie du corps

humain. C'est ce que l'on voit dans la statue de l'Hercule phallophore

qui porte une corne d'abondance remplie de phallus, et dans un grand

nombre de camées antiques. Sans doute on mit beaucoup de lingas ou

priapes pour servir de délimitation ou de repère dans les champs et les

jardins. De là l'origine du dieu champêtre Priape. C'est la prédominance

primitive de l'énergie mâle qui se continua dans la Grèce, tandis que,

peu à peu, dans l'Inde, l'énergie femelle prenait le dessus. Chez les

poètes anciens jusqu'à Lucrèce, Vénus est la déesse de la beauté, de

la volupté, des amours faciles, des jeux et des ris plutôt que de la

fécondité. Junon avait pour les épouses ce dernier caractère plus

peut-être que Vénus; et une autre déesse, Lucine, présidait aux

accouchements. Ce fut probablement par l'effet de la pénétration des

idées indiennes transformées, au sujet des énergies femelles, et

peut-être aussi par un progrès naturel, que les poètes philosophes tels

que Lucrèce célébrèrent Vénus comme la _mère universelle: Venus omnium

parens_.

Le culte de Vénus dans l'île de Chypre réunit beaucoup de traits du

culte naturaliste de l'Inde à la prostitution sacrée des religions

assyriennes et phéniciennes, le tout relevé par l'arc grec.

Le temple de Paphos dessinait un rectangle (forme des temples indiens et

grecs) de dix-huit mètres de longueur sur neuf mètres de largeur. Sous

le péristyle, un phallus d'un mètre de hauteur, érigé sur un piédestal,

annonçait l'objet du culte. Au milieu du temple se dressait un cône d'un

mètre de hauteur (forme du linga), symbole de l'organe générateur.

Tout autour du cône étaient rangées de nombreuses déesses dans des

poses appropriées au culte du temple (comme les gopies autour du dieu

Krishna).

La statue de la déesse placée dans le sanctuaire a l'index de la main

droite dirigé vers le pubis (Latchoumy, la déesse de la fécondité,

figure dans les bas-reliefs des pagodes avec un doigt placé

immédiatement au-dessous du pubis).

Le bras gauche s'arrondit à la hauteur de la poitrine et l'index de la

main gauche est dirigé vers le mamelon du sein droit; on se demande si

c'est un appel à la volupté ou l'indication de l'allaitement.

Cette statue, oeuvre admirable de Praxitèle, est surtout gracieuse et

délicate; c'est la volupté idéalisée (voir à ce sujet le chapitre des

amours de Lucien).

L'aphrodite phénicienne est au contraire un type réaliste; elle a les

formes massives, les flancs larges et robustes, la poitrine rebondie,

les hanches et le bassin largement développés; tout en elle respire la

luxure.

A l'entrée de tous les temples naturalistes de Chypre, de la Phénicie,

se dressent des colonnes de formes diverses, symboles de l'organe mâle.

Il y avait toujours deux de ces symboles, colonnes ou obélisques, devant

les temples construits par les Phéniciens, y compris celui de Jérusalem.

Des érudits attribuent cette origine, comme emprunt fait au temple de

Jérusalem, aux deux tours ou flèches de nos cathédrales gothiques;

l'auteur du _Génie du christianisme_ ne s'en doutait guère! Et cependant

les menhirs de la Basse-Bretagne, tout à fait semblables à ceux d'une

grande région du Décan, paraissent avoir appartenu au même culte

naturaliste[1].

Remarquons que les Sivaïstes et les Phéniciens, ceux-ci comme Sémites,

avaient, outre les mêmes symboles, les mêmes croyances monothéistes.

Ce qu'on adorait à Paphos et dans les autres temples naturalistes,

c'était la volupté souveraine par l'union des sexes, l'amour universel

dans le monde, la force productrice chez les êtres animés.

[Note 1: Mgr Laouénan.--Les monuments celtiques sont très communs dans

l'Inde; dans les plaines rocheuses qui s'étendent parmi les massifs des

gates orientales jusqu'à la Nerbudda et aux monts Vindhyas, on rencontre

à chaque pas pour ainsi dire des constructions identiques à celles qui

existent au nord et à l'ouest de l'Europe. D'après la tradition locale

ou l'opinion des habitants intelligents, les menhirs représentent le

linga. Les étymologies appuient cette opinion.]

Dans les fêtes d'Adonis dont la légende est un mythe solaire, on

célébrait le retour du soleil et de l'amour universel par des transports

de joie, des chants et des danses orgiaques (comme dans le culte de

Krishna, incarnation de Vishnou-Soleil).

Alors avaient lieu les prostitutions sacrées considérées comme des

sacrifices (elles ont de l'analogie avec les Sakty pudja, sacrifices de

la Sackty, que nous verrons plus loin s'établir dans le Sivaïsme).

«Sous de légers berceaux de myrthe et de laurier, sous des tentes

enguirlandées de fleurs, se tenaient les Hériodules, prêtresses de la

déesse, jeunes et belles esclaves grecques ou syriennes; elles étaient

couvertes de bijoux, vêtues de riches étoffes, coiffées d'une mitre

enrichie de pierreries, de laquelle s'échappaient les longues tresses

de leurs noires chevelures entremêlées de guirlandes de fleurs dans

lesquelles se jouait une écharpe écarlate. Sur leurs poitrines aux

seins fermes et arrondis, que protégeait une gaze légère, pendaient

des colliers d'or, d'ambre et de perles ou de verre chatoyant, comme

insignes de leur office religieux; elles tenaient à la main un rameau de

myrthe et la colombe, l'oiseau de Vénus.»

Ainsi parées, elles attendaient souriantes et toujours prêtes à célébrer

le doux sacrifice en l'honneur de la déesse avec tous ceux qui les en

priaient.

Partout où domine le culte du Linga ou de ses équivalents, on est obligé

de voir une émanation du Sivaïsme primitif, divinisation du pouvoir

rénovateur, avec un rôle secondaire pour la déesse de la beauté (dans

l'Inde, Parvati, la femme de Siva).

Dans cette période reculée, Siva est la cause efficiente qui, par son

énergie ou sa sakti comme instrument, produit ou détruit le monde qui

a pour matrice la prakrite ou la matière universelle (voir, pour la

définition de la prakriti, le sankya commenté par M. Barthélemy de

Saint-Hilaire). La sakty d'un dieu forme avec lui un seul être à double

face. Peu à peu, par la prédominance de la sakty, le rôle de l'élément

mâle diminua, puis s'effaça, mais ce fut assez tard. La prédominance de

la sakty de Siva ne s'affirme que dans les derniers Pouranas et dans la

littérature des Tantras qui commence au IVe siècle de notre ère.

Le culte des saktis, tel qu'il est décrit dans les _Tantras_, forme une

religion à part, celle des Saktas, qui se divise en plusieurs branches

et qui a sa mythologie spéciale. La divinité dominante est Mahadeva

(Siva). Selon le Vayou Pourana, non-seulement Siva avait une double

nature mâle et femelle, mais sa nature femelle se divisa en deux

moitiés, l'une blanche et l'autre noire, cette dernière sans doute

imaginée pour la satisfaction des castes des Soudras (noirs). A la

nature blanche, ou qualité de bonté, on rattacha les Saktys ou déesses

bienfaisantes, telles que Latchoumy, Seravasti, épouses de Vischnou et

de Brahma; à la nature noire Dourga, Candi, Cananda, toutes les saktys

ou déesses redoutées. Mahadévi ou la sakty de Siva, qu'on suppose une

transformation de Maya, le principe féminin des Vedas, se développa dans

une infinité de manifestations ou de personnifications de toutes les

forces physiques, physiologiques, morales et intellectuelles, qui eurent

chacune leurs dévots et leur culte. Comme plusieurs de ces déesses

sont notoirement des divinités aborigènes, il est vraisemblable que

l'ensemble fut constitué par le groupement des divinités femelles des

cultes aborigènes pour former une sorte de polythéisme féminin que les

Brahmes acceptèrent comme une religion populaire en y introduisant au

dernier degré les femmes mortelles, depuis les Brahmines.

Pour creuser une séparation plus profonde entre le Bouddhisme et la

religion populaire, les Brahmes avaient développé jusqu'à la fausser

la Bakti, l'ancienne doctrine du salut par la foi et la dévotion ou

la grâce, opposée à celle du salut par la boddhi (la connaissance),

doctrine de l'ancienne thésophie, du sankia, du bouddhisme et de

l'orthodoxie brahmanique moderne formulée par Cançara, le résurrecteur

du Brahmanisme presque tué par le Bouddhisme. La backti s'adresse,

dans chaque secte, à la manifestation du dieu la plus rapprochée, par

exemple, chez les Vichnouvistes, non à Vishnou, mais à Krishna, le dieu

fait homme; il y répond par sa grâce. La dévotion au dieu de la secte

suppléait à tout, à la morale, aux oeuvres, à l'ascétisme, à la

contemplation. Cette doctrine est pleinement développée dans le chant

du _Bien Heureux_ et systématisée par Sandilya dans ses _Sutras de

la Bakti_, d'où Nagardjuna les a introduits dans le grand véhicule

bouddhiste. Par elle la religion, jusque-là dérobée aux masses dans son

essence, devient un fait de sentiment que le sensualisme hindou change

bien vite en un fait de passion.

En resserrant la dévotion sectaire sur une divinité très précise, la

bakti a poussé à l'idolâtrie; elle a confondu d'abord le dieu avec son

image, puis distingué entre les sanctuaires d'un même dieu. De là une

subdivision à l'infini des sectes et des cultes.

La Bakti embrasse tout le vichnouvisme et une partie seulement du

sivaïsme.

Les bakta ou sectateurs de la Bakti se divisèrent en: _main droite_, qui

s'en tient aux Pouranas et à la dévotion pour leurs dieux et déesses

mythologiques (les Pouranas sont la mythologie populaire recueillie

officiellement par les Brahmes), et _main gauche_, qui fait du Kaulo

Upanishad et des Tantras une sorte de veda particulier, adressant

de préférence sa dévotion aux énergies et divinités femelles et

principalement à l'union des sexes et aux pouvoirs magiques. Les Tantras

sont des livres d'érotisme et de magie.

Les rites de la main gauche unissent les deux sexes en supprimant toute

distinction de caste. Dans des réunions qui ne sont point publiques, les

affiliés, gorgés de viandes et de spiritueux, adorent la sakti sous la

forme d'une femme, le plus souvent celle de l'un d'eux; elle est placée

toute nue sur une sorte de piédestal et un initié consomme le sacrifice

par l'acte charnel. La cérémonie se termine par l'accouplement général

de tous, chaque couple représentant Siva et sa Sakty et devenant

identique avec eux. C'est absorbé dans la pensée de la divinité et sans

chercher la satisfaction des sens que le fidèle doit accomplir ces

actes. Les catéchismes qui enseignent ces pratiques sont remplis de

hautes théories morales et même d'ascétisme, mais en réalité, les

membres de ces réunions ne sont que des libertins hypocrites. On prétend

que beaucoup de brahmes en font secrètement partie bien que publiquement

ils affectent de les blâmer, parce que toutes ces pratiques sont

contraires aux règles sur les castes et les souillures.

Ce fait n'est qu'une application particulière de la politique générale

des Brahmes qui partout ont flatté les passions et semé la corruption,

pour détacher du bouddhisme les populations qu'il avait d'abord

conquises.

C'est dans cette même pensée qu'ils ont constitué la grande secte

essentiellement panthéiste de Vichnou, et principalement le culte de

Krichna. Bien mieux encore que le Sivaïsme, le Vischnouvisme, par sa

théorie des incarnations et de l'action continue de Vischnou pour la

conversion du monde et par la divination de la vie dans toutes ses

manifestations, se prêtait à l'adoption de toutes les divinités, de tous

les cultes, de toutes les superstitions aborigènes. Actuellement l'Inde

compte plus de 20,000 dieux, la plupart anciennes divinités locales qui

sont adorées par les vishnouvistes, en même temps que Vichnou dans ses

principales incarnations de Rama et de Krischna et dans ses attributs

essentiels de dieu soleil, tel que le conçoivent une grande partie des

Hindous, surtout les plus instruits.

Krishna fut un prince, ou chef indigène (le mot krishna veut dire noir),

guerrier habile et heureux, qui rendit aux Brahmes des services signalés

dans le cours de leurs luttes contre les Kchattrias, et dont les

premiers, en récompense, firent une incarnation de Vichnou. Son culte

et ses légendes, notamment celles de ses amours avec Radha, furent, dès

l'origine, très licencieux, et Krishna fut sans doute tout d'abord le

dieu du plaisir. Le _Lalita-Vistara_ (vie poétique de Bouddha) confond

Krishna avec Marah, le tentateur, le dieu de la concupiscence. Pour les

besoins de leur lutte contre le bouddhisme, les Brahmes relevèrent le

culte de Krishna, fort goûté du sensualisme hindou; ils lui laissèrent

probablement toute la licence de ses pratiques pour le bas peuple, mais

en même temps ils s'efforcèrent de l'entourer aux yeux des classes

élevées d'une auréole de mysticisme. Krishna s'élève à une grande

hauteur de philosophie religieuse dans le chant du _Bien Heureux_; soit

rencontre fortuite, soit emprunt du philosophe grec, la théorie des

divinités secondaires, ministres du dieu principal, est la même dans

Platon et dans le poète hindou. On a commenté les amours de Krishna avec

Rhada, comme une allégorie figurant le commerce de l'âme avec Dieu.

Mais, de même que nous l'avons vu tout à l'heure pour les Tantras et

les catéchismes de la Sakty, il faut penser que ce prétendu amour divin

n'existait que pour des ascètes, et que, au fond, c'était pour les

Brahmes une manière de couvrir d'une apparence de piété l'érotisme du

culte.

A mesure que la Bakti s'accentue dans le vichnouvisme et que les mérites

de la dévotion sont de plus en plus considérés comme dispensant de

tous les autres, la religion de Krishna plonge de plus en plus dans

l'érotisme et fait parler davantage à l'amour divin le langage de la

passion. Cette tendance se montre avec un éclat incomparable dans le

Baghavata pourana et avec plus d'intensité encore dans les remaniements

populaires de cet ouvrage répandus dans toute l'Inde, notamment dans le

Premsagar Indi (l'Océan d'amour).

Le Baghavata Pourana donne des descriptions très lascives des amours de

Krishna avec les gopies (bergères).

Le poëme lyrique de _Gita Govinda_ (le Chant du pâtre, Krishna) rappelle

le Cantique des Cantiques et Lassen ne l'a traduit qu'en latin. Il

n'a été dépassé en verve érotique que par l'ode à Priape de Piron.

L'érotisme a infecté tous le vichnouvisme; M. Théodore Pavie a vu à

Ceylan des scènes répugnantes jusqu'au dégoût. Dans la province de

Bombay et au Bengale, les dévots de Krishna, surtout dans les campagnes,

ont des réunions de nuit où, en imitation des jeux de Krishna et des

Gopies, ils s'exaltent en commun jusqu'à un paroxysme frénétique et une

licence sans bornes.

Krishna est le véritable dieu de l'amour pour les Hindous. Quant au dieu

Kama, le Cupidon indien, c'est évidemment un emprunt fait aux Grecs. Le

mot Kama signifie le plaisir charnel et il est employé dans ce sens par

les plus anciens auteurs, en même temps que le Darma (devoir religieux)

et I'Artha (la science de la richesse). Ces trois mots forment la

trilogie hindoue des mobiles de nos actions. Comme les Hindous sont fort

imitateurs, ils ont adopté le Cupidon des Grecs, après l'établissement

de ceux-ci dans une partie du Punjab, et lui ont donné le nom déjà

bien ancien de Kama. Il figure seulement dans une légende sans doute

relativement récente des Pouranas[2].

[Note 2: Le baron d'Ekstein dit: «Les Ariabs ont emprunté aux Cephenès,

leurs prédécesseurs dans l'Inde, le dieu Kama, _pareil à l'Eros des

Grecs_; ils l'ont embelli, _bien qu'il n'appartienne pas dans son

principe à leur pensée cosmologique et ils l'ont _postérieurement_

reproduit dans le Véda comme il est décrit par Hosunt.]

Les bayadères ne sont pas, comme on pourrait le croire, consacrées au

dieu Kama; elles sont les épouses de Soubramaniar, le dieu de la guerre.

Après avoir reçu du paganisme Cupidon, sous le nom de Kama, l'Inde, à

son tour, semble lui avoir donné, comme imitation ou importation de ses

pratiques de plus en plus corrompues, surtout de celles des saktis de

la main gauche, le culte de plus en plus corrompu de Priape, dont le

chevalier Richard Payne nous a donné une histoire. En voici quelques

traits essentiels.

Avant la célébration d'un mariage, on plaçait la fiancée sur la statue

du dieu, le phallus, pour qu'elle fût rendue féconde par le principe

divin. Dans un poème ancien sur Priape (_Priapi Carmen_) on voit une

dame présentant au dieu les peintures d'Éléphantis et lui demandant

gravement de jouir des plaisirs auxquels il préside, dans toutes les

attitudes décrites par ce traité.

Lorsqu'une femme avait rempli le rôle de victime dans le sacrifice

à Priape, elle exprimait sa gratitude par des présents déposés sur

l'autel, des phallus en nombre égal à celui des officiants du sacrifice.

Quelquefois ce nombre était grand et prouvait que la victime n'avait pas

été négligée.

Ces sacrifices se faisaient dans des fêtes de nuit, aussi bien que tous

ceux offerts aux divinités qui présidaient à la génération. Les dévots

à ces divinités s'enfermaient dans les temples et y vivaient dans la

promiscuité. Il y avait aussi des initiées dont Pétrone a peint les

moeurs dans quelques pages que nous avons résumées.

A Corinthe et à Ereix, ville de Sicile, il y avait des temples consacrés

à la prostitution.

Selon l'érudit Larcher, Vénus était la déesse qui possédait le plus

grand nombre de temples dans les deux Grèces; on en comptait une

centaine. Plusieurs villes de la Grèce, mais surtout Athènes et

Corinthe, célébraient ses fêtes avec un nombre de belles femmes qu'on ne

pourrait réunir aujourd'hui. Elle était encore plus en honneur à Rome

dont elle était considérée comme la mère. Jamais peuple ne porta

la sensualité plus loin que les Romains; hommes et femmes de toute

condition et de tout rang se livraient avec fureur à tous les

débordements.

LITTÉRATURE ÉROTIQUE DE L'INDE.--SON RÔLE RELIGIEUX ET POLITIQUE.--LE

KAMA-SOUTRA OU L'ART D'AIMER DE VATSYAYANA.--PLAN DE CET OUVRAGE.

Nous avons vu les Brahmes introduire l'érotisme le plus réaliste dans

le culte, dans la religion et dans les livres qui en font partie

intégrante, comme les Pouranas, les Tantras, les catéchismes des Saktis,

etc. Ils s'en étaient servi, bien avant la venue de Bouddha, pour

captiver les populations sujettes et les rallier à leur cause dans

leurs luttes contre les Kchattrias. Le bouddhisme conquit l'Inde si

complètement que les Brahmes presque partout furent délaissés; la

plupart durent, pour vivre, recourir à tous les métiers que Manou leur

permet _dans les temps de détresse_. Mais ils avaient la persistance

et l'habileté des aristocraties héréditaires. Gens essentiellement

pratiques et aptes aux affaires, juristes, financiers, administrateurs,

diplomates, au besoin soldats et généraux, dialecticiens vigoureux,

subtils, polémistes sans scrupules, poètes élégants, ingénieux et

quelquefois pleins d'éclat et de génie, ils se rendirent indispensables

aux princes et aux grands par les services qu'eux seuls savaient leur

rendre, et gagnèrent leur faveur par l'agrément de leur esprit et de

leurs talents et par la souplesse de leur caractère. En même temps

qu'ils développaient dans les masses le vichnouvisme ou plutôt la

religion de Krishna que le Bouddha avait condamnée, ils produisaient

beaucoup d'oeuvres remarquables. Ils ennoblissaient par de grandes

épopées et popularisaient par des légendes écrites les dieux et les

héros. Restés les seuls héritiers du genre Aryen dans l'Inde et

possédant dans la langue sanscrite un admirable instrument pour la

poésie et la philosophie[3], ils renouvelèrent tout: hymnes, poèmes

épiques, systèmes théosophiques, codes de lois. Ce fut une véritable

renaissance. Des rois, amis de l'ancienne littérature, tinrent à leur

cour des Académies de poètes aimables et de beaux esprits qu'ils

payaient fort cher. On y improvisait des vers et jusqu'à des madrigaux

et des épigrammes. Parmi ces poètes, on cite Kalidaça, l'auteur du drame

si admiré de _Çakountala_. Commencé avant l'ère chrétienne, ce mouvement

littéraire se continua jusqu'à la conquête musulmane. Cette littérature

des Brahmes plaisait beaucoup plus que la soporifique et nuageuse

métaphysique des Bouddhistes. La faveur des princes les aidait à écraser

leurs adversaires. Ils achevèrent de se la concilier en ayant pour leur

usage et pour celui de ce qu'on appellerait aujourd'hui la haute société

et la bonne compagnie et pour eux-mêmes, en ce qui concerne les plaisirs

charnels, une morale des plus faciles. Les règles ont été tracées par

Vatsyayana dans le _Kama-Soutra_ ou traité de l'amour (art d'aimer), qui

est considéré comme le chef-d'oeuvre et le code sur la Matière.

[Note 3: Ce mouvement extraordinaire suivit de près l'invention et

l'adoption de l'écriture sanscrite qui servirent à la fois au Bouddhisme

et à la renaissance brahmanique, de même que la découverte de

l'imprimerie favorisa le développement de le Réforme et de la

Renaissance.]

Ce livre doit être rattaché à la renaissance brahmanique; il a été écrit

pendant la lutte entre les brahmes et les bouddhistes, puisqu'il défend

aux épouses de fréquenter les _mendiantes bouddhistes_ (on sait que les

religieuses bouddhistes étaient mendiantes).

L'Inde a plusieurs autres livres érotiques fort répandus, la plupart

postérieurs au _Kama-Soutra._ On se procure facilement les suivants,

écrits en sanscrit:

1° Le _Ratira hasya_, ou les Secrets de l'Amour, par le poète Koka. Il a

été traduit dans tous les dialectes de l'Inde et est fort répandu

sous le nom de _Koka-Shastra_; il se compose de 800 vers, formant dix

chapitres appelés Pachivédas. Il paraît postérieur au _Kama-Soutra_ et

contient la définition des quatre classes de femmes: Padmini, Chitrini,

Hastini et Sankini (voir l'appendice du chapitre II du titre I).

Il indique les jours et les heures auxquels chacun de ces types féminins

est plus particulièrement porté à l'amour. L'auteur cite des écrits

qu'il a consultés et qui ne sont point parvenus jusqu'à nous.

2° _Les Cinq flèches de l'Amour_, par Djyotiricha, grand poète et grand

musicien; 600 vers, formant cinq chapitres dont chacun porte le nom

d'une fleur qui forme la flèche.

3° _Le Flambeau de l'Amour_, par le fameux poète Djayadéva, qui se vante

d'avoir écrit sur tout.

4° _La Poupée de l'Amour_, par le poète Thamoudatta, brahmane; trois

chapitres.

5° _L'Anourga Rounga_, ou le Théâtre de l'Amour, appelé encore: _Le

Navire sur l'Océan de l'Amour_, composé par le poète Koullianmoull, vers

la fin du XVe siècle. Il traite trente-trois sujets différents et donne

130 recettes ou prescriptions _ad hoc_. Voici les principales:

1re Recette pour hâter le spasme de la femme;

2e Pour retarder celui de l'homme;

3e Les aphrodisiaques;

4e Moyens pour rétrécir le yoni, pour le parfumer;

7e L'art d'épiler le corps et les parties sexuelles;

8e Recette pour faciliter l'écoulement mensuel de la femme;

9e Pour empêcher les hémorragies;

10e Pour purifier et assainir la matrice;

11e Pour assurer l'enfantement et protéger la grossesse;

12e Pour prévenir les avortements;

13e Pour rendre l'accouchement facile et la délivrance prompte;

14e Pour limiter le nombre des enfants;

21e Pour faire grossir les seins;

22e Pour les affermir et les relever;

23e, 24e, 25e Pour parfumer le corps; faire disparaître l'odeur forte de

la transpiration; oindre le corps après le bain;

26e Parfumer l'haleine, en faire disparaître la mauvaise odeur;

27e Pour provoquer, charmer, fasciner, subjuguer les femmes et les

hommes;

28e Moyens pour gagner et conserver le coeur de son mari;

29e Collyre magique pour assurer l'amour et l'amitié;

30e Moyen pour triompher d'un rival;

31e Filtres et autres moyens de captiver;

32e Encens pour fasciner, fumigations excitant la génésique;

33e Vers magiques qui fascinent.

Etc. etc.

Il est évident que ce livre fourmille d'erreurs; selon toute

probabilité, il ne dit rien qui ne soit acquis à la science moderne.

_L'Art d'Aimer_, de Vatsyayana, se distingue de tous ces écrits par son

caractère et sa forme exclusivement didactiques. Chacune de ses parties

forme un catéchisme: catéchisme des rapports sexuels sous toutes les

formes et du fleurtage pour les deux sexes; catéchisme des épouses et du

harem; de la séduction et du courtage d'amour; et enfin catéchisme des

courtisanes. C'est un document historique précieux, car il nous initie

de la manière la plus intime aux moeurs de la haute société hindoue de

l'époque (il y a environ 2,000 ans) et aux conseils de plaisir et de

duplicité des Brahmes.

La curiosité qu'éveille le fonds ne suffirait peut être pas à faire

supporter la sécheresse de la forme, si le lecteur était strictement

limité aux leçons de Vatsyayana; pour éviter cet écueil on a mis à la

suite de chacune d'elles, dans un appendice au chapitre qui la contient,

les équivalents ou les correspondants de la morale payenne qui se

trouvent dans les poètes, les seuls docteurs ès-moeurs de l'antiquité

payenne; on a cité aussi quelques poètes hindous et deux morceaux

concernant les Chinois. On a complété chaque appendice par la morale

Iranienne, soit la morale chrétienne empruntée à la _Théologie morale_

du père Gury, en se bornant à un petit nombre d'articles accompagnés

quelquefois de renseignements physiologiques.

Ce rapprochement des textes divers se rapportant respectivement à chaque

sujet, permet au lecteur de se faire une idée relative très exacte des

trois morales sur chaque point traité.

Celle que notre raison préfère est évidemment la morale Iranienne

socialement le plus recommandable, source des plaisirs les plus purs et,

par cela même, peut-être les plus grands, parce que le coeur y entre

pour une forte part.

La morale du Paganisme nous séduit par sa facilité, par l'art et la

poésie qui l'accompagnent; mais, à la réflexion, nous sommes frappés

d'une supériorité de _l'Art d'Aimer_ de Vatsyayana sur celui des poètes

latins. Ceux-ci ne chantent que la volupté, le plaisir égoïste, et

souvent le libertinage grossier d'une jeunesse habituée à la brutalité

des camps. Vatsyayana donne pour but aux efforts de l'homme la

satisfaction de la femme. C'est déjà, indépendamment même de la

procréation, un point de vue altruiste par comparaison avec celui

auquel se plaçaient les rudes enfants de Romulus, tels que nous les ont

dépeints Catulle, Tibulle et Juvénal. On sait que ce dernier commence sa

satyre sur les femmes de son temps par le conseil de prendre un mignon

plutôt qu'une épouse pour laquelle il faudrait se fatiguer les flancs.

La philopédie ([Grec: philopaidia]) était plus en honneur à Rome que le

mariage; elle était inconnue à l'Inde brahmanique; Vatsyayana n'en fait

même pas mention.

Un autre avantage des Indiens sur les Romains, c'était la décence

extérieure dans les rapports entre les deux sexes. Les bonnes castes de

l'Inde n'ont jamais rien connu qui ressemble à l'orgie romaine sous les

Césars et au cynisme de Caligula.

Dans l'antiquité, une intrigue amoureuse n'était point une affaire de

coeur. Pas plus chez les Indiens que chez les Romains, on ne trouve dans

l'amour ce que nous appelons la tendresse; c'est là un sentiment tout

moderne et qui prête à nos poètes élégiaques, tels que Parny, André

Chénier, etc., un charme que n'ont point les Latins. Properce est le

seul qui approche de la délicatesse moderne.

Mais la dureté romaine se retrouvait jusque dans la galanterie.

Les jeunes Romains maltraitaient leurs maîtresses. Au cirque, on

représentait des scènes mythologiques où le meurtre, non point simulé,

mais bien réel, se mêlait à l'amour quelquefois bestial, et où souvent

ont figuré Tibère et Néron.

Au contraire, l'Inde obéit à ce précepte: «Ne frappez point une femme,

même avec une fleur.»

Nous rappellerons enfin que, dans l'Inde, l'amour est au service de la

religion, tandis qu'à Rome la religion (le culte de Vénus par exemple)

était au service de l'amour comme de la politique.

L'érotisme joue un grand rôle dans toutes les fêtes religieuses des

Hindous, il en est pour eux le principal attrait.

Tels sont les contrastes que notre travail fait ressortir et ils ne sont

pas sans intérêt pour la science des religions.

L'ART D'AIMER

TITRE I GÉNÉRALITÉS

CHAPITRE I

Invocation.

Au commencement, le Seigneur des créatures[4] donna aux hommes et

aux femmes, dans cent mille chapitres, les règles à suivre pour leur

existence, en ce qui concerne:

Le Dharma ou devoir religieux[5];

L'Artha ou la richesse;

Le Kama ou l'amour.

La durée de la vie humaine, quand elle n'est point abrégée par des

accidents, est d'un siècle.

On doit la partager entre le Dharma, l'Artha et le Kama, de telle sorte

qu'ils n'empiètent point l'un sur l'autre; l'enfance doit être

consacrée à l'étude; la jeunesse et l'âge mûr, à l'Artha et au Kama;

la vieillesse, au Dharma qui procure à l'homme la délivrance finale,

c'est-à-dire la fin des transmigrations.

[Note 4: Le Seigneur des créatures est une qualification souvent donnée

à Siva. Vatsyayana était donc Sivaïste comme tous les brahmes de son

temps.]

[Note 5: Pour les Brahmes, le Dharma est le rite religieux, le

sacrifice, l'offrande, le culte, l'obéissance à la coutume. Pour les

Bouddhistes, c'est la règle morale, le devoir philosophique.]

Le Dharma est l'accomplissement de certains actes, comme les sacrifices

qu'on omet parce qu'on n'en aperçoit pas le résultat dans ce monde, et

l'abstention de certains autres, comme de manger de la viande, que l'on

accomplit parce qu'on en éprouve un bon effet.

L'Artha comprend l'industrie, l'agriculture, le commerce, les relations

sociales et de famille; c'est l'économie politique que doivent apprendre

les fonctionnaires et les négociants.

Le Kama est la jouissance, au moyen des cinq sens; il est enseigné par

le Kama Soutra et la pratique.

Quand le Dharma, l'Artha et le Kama se présentent en concurrence, le

Dharma est généralement préféré à l'Artha et l'Artha au Kama. Mais pour

le roi, l'Artha occupe le premier rang, parce qu'il assure les moyens de

subsistance.

Toute une école, très nombreuse, fait passer l'Artha avant tout, parce

que, avant tout, il faut assurer les besoins de la vie.

En pratique, toutes les classes qui vivent de leur travail, et tous les

hommes qui convoitent la richesse, suivent le sentiment de cette école.

Les Lokayatikas prétendent qu'il n'y a pas lieu d'observer le Dharma,

parce qu'il n'a en vue que la vie future dans laquelle on ignore s'il

portera ou non son fruit.

Selon eux, c'est sottise que de remettre en d'autres mains ce que l'on

tient. En outre, il vaut mieux avoir un pigeon aujourd'hui qu'un coq de

paon demain, et une pièce de cuivre que l'on donne vaut mieux qu'une

pièce d'or que l'on promet.»

Réponse à l'objection:

«1° Le livre saint qui prescrit les pratiques du Dharma ne laisse place

à aucun doute.

2° Nous voyons par expérience que les sacrifices offerts pour obtenir la

destruction de nos ennemis ou la chute de la pluie portent leur fruit.

3° Le soleil, la lune, les étoiles et les autres corps célestes

paraissent travailler avec intérêt pour le bien du monde.

4° Le monde ne se maintient que par l'observance des règles concernant

les quatre castes et les quatre périodes de la vie.

5° On sème dans l'espérance de récolter.»

On ne doit point sacrifier le Kama à l'Artha parce que le plaisir est

aussi nécessaire que la nourriture. Modéré et prudent, il s'associe au

Dharma et à l'Artha. Celui qui pratique les trois est heureux dans cette

vie et dans la vie future. Tout acte qui se lie à la fois aux trois ou

seulement à deux ou même à un seul des trois peut être accompli. Tout

acte qui, pour satisfaire l'un des trois, sacrifie les deux autres,

_doit être évité_ (par exemple, un homme qui se ruine par la dévotion ou

le libertinage est insensé et coupable)[6].

[Note 6: Au temps de Vatsyayana, la philosophie Sankia et le Bouddhisme

avaient complètement discrédité, au moins dans les hautes castes,

les pratiques du Dharma brahmanique; ce n'était plus guère qu'une

superstition populaire. On s'en aperçoit à la pauvreté des arguments que

Vatsyayana oppose aux Lokayatikas.

On voit que le Dharma, I'Artha et le Kama avaient chacun des partisans

exclusifs dont les préférences dépendaient de leur situation:

quelques-uns choisissaient seulement deux de ces trois termes.

Barthriari dit (_Amour_, stance 53): «Les hommes ont à choisir ici-bas

entre deux cultes: celui des belles qui n'aspirent qu'à jeux et plaisirs

toujours renouvelés, ou celui qu'on rend dans la forêt à l'Etre

absolu.»]

Une partie des cent mille commandements, particulièrement ceux qui se

rapportent au Dharma, forment la loi de Svayambha. Ceux relatifs à

l'Artha ont été compilés par Brihaspati, et ceux qui concernent le Kama

ou l'amour ont été exposés dans mille chapitres par Nandi, de la secte

de Mahadéva ou Civa[7].

[Note 7: Vatsyayana, on le voit par les mots en italique, prétend qu'il

se borne à reproduire des préceptes édictés par la divinité depuis

l'origine des choses et par conséquent obligatoires.]

Les Kama Shastras (codes de l'amour) de Nandi furent successivement

abrégés par divers auteurs, puis répartis entre six traités composés par

des auteurs différents, dont l'un, Dattaka, écrivit le sien à la requête

des femmes publiques de Patalipoutra; c'est le Shastra ou Catéchisme des

courtisanes[8].

[Note 8: De même que le Shastra des courtisanes de l'Inde a été écrit à

leur requête, le 3e livre de _l'Art d'aimer_ a été composé par Ovide, à

la demande des femmes galantes de Rome: «Voici que les jeunes beautés,

à leur tour, me prient de leur donner des leçons. Je vais apprendre aux

femmes comment elles se feront aimer. L'homme trompe souvent, la femme

est bien moins trompeuse. La déesse de Cythère m'a apparu et m'a dit:

«Qu'ont donc fait les malheureuses femmes pour être livrées sans défense

comme de faibles troupeaux à des hommes bien armés. Deux chants de tes

poésies ont rendu ceux-ci habiles aux combats de l'amour. Il faut aussi

que tu donnes des leçons à l'autre sexe. Tes belles écolières, comme

leurs jeunes amants, inscriront sur leurs trophées: «Ovide fut notre

maître.»]

Après avoir lu et _médité_ les écrits de Babhravya et d'autres auteurs

anciens, et avoir étudié les motifs des règles qu'ils ont tracées,

Vatsyayana, pendant qu'il était étudiant en religion (comme en Europe

étudiant en théologie), entièrement livré à la contemplation de la

divinité, a composé le Kama-Sutra, résumé des six Shastra susdits,

conformément aux préceptes du saint Livre, pour le bien du monde. Cet

écrit n'est point destiné uniquement à servir nos désirs charnels. Celui

qui possède les principes de la science du Kama et qui, en même temps,

observe le Dharma et l'Artha, est sûr de maîtriser ses sens.

APPENDICE AU CHAPITRE I

Si, au lieu d'être simplement un casuiste, Vatsyayana avait eu le génie

lyrique, il aurait commencé par un hymne au dieu Kama, tel que celui

ci-après (traduction de M. Chezy).

HYMNE A KAMA

Quelle est cette divinité puissante qui, des bocages situés à l'Orient

d'Agra, s'élance dans les airs où se répand la lumière la plus pure,

tandis que de toute part les tiges languissantes des fleurs, ranimées

aux premiers rayons du soleil, s'entrelacent en berceaux, doux asiles de

l'harmonie, et que les zéphirs légers leur dérobent, en se jouant, les

plus ravissants parfums?

Salut, puissance inconnue!... Car au seul signe de ta tête gracieuse,

les vallées et les bois s'empressent de parer leurs seins odorants, et

chaque fleur épanouie suspend, en souriant, à ses tresses de musc, les

perles éclatantes de la rosée.

Je sens, oui, je sens ton feu divin pénétrer mon coeur, je t'adore et je

baise, avec transport, tes autels.

Et pourrais-tu me méconnaître?

Non, fils de Mayâ, non, je connais tes flèches armées de fleurs, la

canne redoutable qui compose ton arc, ton étendard où brillent les

écailles nacrées, tes armes mystérieuses.

J'ai ressenti toutes tes peines, j'ai savouré tous tes plaisirs.

Tout-puissant Kâmâ, ou, si tu le préfères, éclatant Smara, Ananya

majestueux!

Quel que soit le siège de la gloire, sous tel nom que l'on t'invoque,

les mers, la terre et l'air proclament ta puissance; tous t'apportent

leur tribut, tous reconnaissent en toi le roi de l'Univers.

Ta jeune compagne, la Volupté, sourit à ton côté. Elle est à peine

voilée de sa robe éclatante.

A sa suite, douze jeunes filles, à la taille charmante, élancée,

s'avancent avec grâce; leurs doigts délicats se promènent avec légèreté

sur des cordes d'or, et leurs bras arrondis s'entrelacent dans une danse

voluptueuse.

Sur leurs cous élégants, elles disposent des perles plus brillantes que

les pleurs de l'aurore.

Ton étendard de pourpre, ondoyant devant elles, fait étinceler dans la

voûte azurée des cieux des astres nouveaux[9].

[Note 9: Allusion aux écailles brillantes du poisson qui couronne

l'étendard de l'amour indien.]

Dieu aux flèches fleuries, à l'arc plein de douceur, délices de la terre

et des cieux! Ton compagnon inséparable, nommé Vasanta chez les Dieux,

aimable printemps sur la terre, étend sous tes pieds délicats un doux

et tendre tapis de verdure, élève sur ta tête enfantine des arceaux

impénétrables aux feux brûlants du midi. C'est lui qui, pour te

rafraîchir, fait descendre des nuages une rosée de parfums, qui remplit

de flèches nouvelles ton carquois rendu plus redoutable, présent bien

cher d'un ami plus cher encore.

A son ordre, doux et caressant, mille oiseaux amoureux, par le charme

ravissant de leurs tendres modulations, arrachent à ses liens la fleur

encore captive.

Sa main amicale courbe avec adresse la canne savoureuse, y dispose, pour

corde, une guirlande d'abeilles dont le miel parfumé est si doux, mais

dont l'aiguillon, hélas! cause de si vives douleurs.

C'est encore lui qui arme la pointe acérée de tes traits qui jamais ne

reposent et blessent par tous les sens le coeur et y portent le délire

de cinq fleurs:

Le Tchampaca pénétrant, semblable à l'or parfumé;

Le chaud Amra rempli d'une ambroisie céleste;

Le desséchant Késsara au feuillage argenté;

Le brûlant Kétaça qui jette le trouble dans les sens;

L'éclatant Bilva qui verse dans les veines une ardeur dévorante.

Quel mortel, Dieu puissant, pourrait résister à ton pouvoir, lorsque

Krischna lui-même est ton esclave? Krischna qui, sans cesse enivré de

délices dans les plaines fortunées du Malhoura, fait résonner sous ses

doigts divins la flûte pastorale, et aux accords mélodieux d'une céleste

harmonie, forme avec le choeur des Gopis éprises de ses charmes, des

danses voluptueuses à la douce clarté de Lunus, le mystérieux flambeau

des nuits.

O toi, Dieu charmant! dont la naissance a précédé la création et dont la

jeunesse est éternelle! Que le chant de ton brahmane asservi à tes lois

puisse, à jamais, retentir sur les bords sacrés du Gange! Et à l'heure

où ton oiseau favori, déployant ses ailes d'émeraude, te fait franchir

l'espace dans son vol rapide; lorsqu'au milieu de la nuit silencieuse,

les rayons tremblants de Ma (la lune) glissent sur la retraite

mystérieuse des amants favorisés ou malheureux, que la plus douce

influence soit le partage de ton chantre dévoué, et que, sans le

consumer, ton feu divin échauffe voluptueusement son coeur!

Il est intéressant de rapprocher de cette invocation celle de Lucrèce à

Vénus.

INVOCATION

Douce et sainte Vénus, mère de nos Romains,

Suprême volupté des Dieux et des humains

Qui, sous la voûte immense où dorment les étoiles,

Peuples les champs féconds, l'onde où courent les voiles,

Par toi tout vit, respire, éclos sous ton amour

Et monte, heureux de naître, aux rivages du jour.

Aussi, devant tes pas, le vent fuit; les nuages,

A ta divine approche, emportent les orages;

Pour toi, la terre épand ses parfums et ses fleurs;

Le ciel s'épanouit et se fond en lumière.

Car sitôt qu'il revêt sa splendeur printanière,

Et que, par les hivers, le zéphir arrêté

Reprend enfin sa course et sa fécondité,

Les oiseaux, les premiers frappés par ta puissance,

O charmante Déesse, annoncent ta présence;

Le lourd troupeau bondit dans les prés renaissants,

Et, plein de toi, se jette à travers les torrents:

Sensibles à tes feux, séduites par tes grâces

Ainsi des animaux les innombrables races,

Dans le transport errant des amoureux ébats,

Où tu veux les mener s'élancent sur tes pas.

Enfin, au fond des mers, sur les rudes montagnes,

Dans les fleuves fougueux, dans les jeunes campagnes,

Dans les nids des oiseaux et leurs asiles verts,

Soumis à ton pouvoir, tous les êtres divers,

Le coeur blessé d'amour, frissonnants de caresses,

Brûlent de propager leur race et leurs espèces.

L'invocation qui nous paraît avoir le plus de charme est celle de l'_Art

d'aimer_ d'Ovide.

Romains, s'il est quelqu'un parmi vous à qui l'art d'aimer soit

inconnu, qu'il lise mes vers, qu'il s'instruise et qu'il aime!

N'est-ce pas l'art qui fait voguer les vaisseaux rapides à l'aide de

la voile et de la rame? qui guide dans la course les chars légers?

L'art doit aussi gouverner l'amour.

Loin d'ici, bandelettes légères, ornement de la pudeur et vous

longues robes qui descendez jusqu'aux pieds! Je chanterai les ruses

et les larcins innocents d'un amour qui ne craint rien, et mes vers

n'offriront rien de répréhensible.

L'auteur de la _Callipèdie_, poème latin du moyen âge, s'est inspiré

d'Ovide dans l'invocation qui suit:

O vous, Grâces, modèles divins, et toi, Vénus, mère des amours et de

tout ce qui nous charme, toi que Pâris, sur le mont Ida, a justement

proclamée la plus belle, inspirez moi des chants dignes des

sanctuaires d'Idalie, afin que ma muse ne dépare point un si beau

sujet et apprenne à tout le genre humain un art sans prix.

CHAPITRE II

De la possession des soixante-quatre arts libéraux

Il y a soixante-quatre arts libéraux qu'il convient d'apprendre en même

temps que ceux enseignés dans le Kama Soutra.

Leur liste comprend, outre les talents d'agrément, les arts utiles tels

que l'architecture, les armes, la stratégie, la cuisine, le moyen

de s'approprier le bien d'autrui par des mantras (prières) et des

incantations, etc.; en un mot, tous les arts libéraux de l'époque.

Une courtisane qui a en partage l'esprit, la beauté et les autres

attraits et qui, en outre, connaît les soixante-quatre arts libéraux,

obtient le titre de Ganika ou courtisane de haut rang, et occupe une

place d'honneur dans les réunions d'hommes. Les respects du roi et les

louanges des savants lui sont acquis; tous recherchent sa faveur et lui

rendent des hommages.

Si la fille d'un roi ou d'un ministre possède ces talents, elle est

toujours la favorite, la première épouse, quand bien même son mari

aurait des milliers d'autres femmes[10].

[Note 10: On voit par ce qui précède que les courtisanes et les filles

des grands étaient les seules femmes auxquelles il fut permis d'acquérir

des talents.]

Une femme séparée de son mari ou tombée dans le dénûment, peut vivre de

ces talents, même en pays étranger.

Leur possession seule donne beaucoup d'attraits à une femme, lors même

que les circonstances ne lui permettent point de les appliquer. Un homme

qui en est muni et qui en même temps est éloquent et galant, fait de

rapides conquêtes. En voici la nomenclature:

1. Le chant.

2. La musique instrumentale.

3. La danse.

4. L'union des trois arts précédents.

5. L'écriture et le dessin.

6. Le tatouement.

7. L'art d'habiller une idole et de l'orner avec du riz et des fleurs.

8. Étendre et arranger des lits ou couches de fleurs ou bien répandre

des fleurs sur le sol.

9. Application de couleurs aux dents, aux habits, aux cheveux, aux

ongles et au corps, c'est-à-dire y faire des mouchetures et des dessins,

les teindre et les peindre.

10. Fixer les verres coloriés dans un parquet.

11. La confection des lits, des tapis et des coussins de repos.

12. Faire une musique avec des verres remplis d'eau.

13. Amasser de l'eau dans des aqueducs, des citernes et des réservoirs.

14. La peinture, l'ornementation et la décoration des coffres et des

coffrets.

15. La confection des chapelets, des colliers, des guirlandes et des

tresses.

16. L'arrangement des turbans, des couronnes, des aigrettes et des

tresses de fleurs au sommet de la tête.

17. Les représentations théâtrales, le jeu scénique.

18. L'art de faire des ornements d'oreilles.

19. La préparation des odeurs et des parfums.

20. L'art de placer les bijoux et les ornements dans l'habillement.

21. La magie et la sorcellerie.

22. L'adresse des mains.

23. La cuisine.

24. La préparation des boissons acidulées, parfumées, des limonades, des

sorbets et des extraits liquoreux et spiritueux agréables au goût et à

la vue.

25. La couture et la taille des vêtements.

26. La tapisserie, la broderie en laine ou en fil, des perroquets, des

fleurs; faire des aigrettes, des glands, des panaches, des bouquets, des

boutons, des broderies en relief.

27. Résoudre des énigmes, des phrases à double sens, des jeux de mots et

des charades.

28. Le jeu des vers; ainsi, une personne dit des vers, la suivante les

continue par d'autres, qui doivent commencer par la dernière lettre du

dernier vers récité; si la personne qui donne la réplique ne réussit

pas, elle paie une amende ou donne un gage.

29. La mimique ou l'imitation.

30. La déclamation et la récitation.

31. La prononciation des phrases difficiles; c'est un jeu entre femmes

ou enfants; quand les phrases sont répétées vite, il y a souvent des

mots tronqués, transposés, mal commencés, qui prêtent à l'équivoque et au

rire.

32. L'escrime aux armes, au bâton; l'exercice de l'arc en lançant des

flèches sur un but mobile et immobile.

33. La dialectique.

34. L'architecture.

35. La charpente.

36. La connaissance des titres de l'or et de l'argent, des marques sur

les bijoux et les pierres précieuses.

37. La chimie et la minéralogie.

38. La coloration des bijoux, des pierres précieuses et des perles.

39. L'exploitation des mines et des carrières.

40. Le jardinage, le traitement des maladies des arbres et des plantes,

leur entretien et la détermination de leur âge.

41. Les combats de coqs, de cailles et de pigeons.

42. L'art d'apprendre à parler aux perroquets et aux sansonnets.

43. L'art de parfumer le corps et les cheveux, de tresser et arranger

ceux-ci.

44. L'art de déchiffrer les écritures où les mots sont disposés d'une

certaine manière particulière.

43. L'art de parler en changeant la forme des mots; les uns changent

le commencement et la fin des mots; d'autres introduisent des lettres

particulières entre les syllabes, etc.

46. Connaissance des langues et des patois.

47. L'art de faire des voitures avec des fleurs.

48. La composition des diagrammes mystiques, des sorts et des charmes,

l'art d'attacher des anneaux.

49. Jeux d'esprit: comme compléter des vers et des stances inachevées ou

remplir par des vers des intervalles laissés entre d'autres vers qui ne

sont liés par aucun sens, de manière à donner un sens à l'ensemble;

ou bien arranger les lettres d'un mot qu'on a mal écrit à dessein, en

séparant les voyelles des consonnes, ou mettant ensemble toutes les

voyelles; mettre en vers ou en prose des stances représentées par des

lignes ou des symboles (logogriphes); et autres jeux semblables.

50. La composition des poèmes[11].

51. La composition des dictionnaires, lexiques, vocabulaires.

52. L'art de se déguiser et de déguiser les autres.

53. L'art de changer les apparences des objets, par exemple donner au

carton l'apparence de la soie, faire paraître belles et précieuses des

choses communes et grossières.

54. Les jeux d'argent.

55. L'art de s'emparer du bien d'autrui par des mantras et des

incantations, l'insensibilisation et l'enchantement.

56. L'habileté dans les jeux et exercices d'adresse (pour les jeunes

gens).

57. La connaissance du monde, des respects, égards et compliments dus à

chacun selon son rang, son âge.

58. L'art de la guerre, la stratégie, le maniement des armes.

59. La gymnastique du corps.

60. L'art de reconnaître le caractère des personnes à l'inspection de

leur physionomie.

61. La versification.

62. L'arithmétique et la résolution des problèmes.

63. L'art de faire des fleurs artificielles.

64. L'art de faire avec de l'argile des figures en relief, des statues

(céramique).

[Note 11: A cette époque la poésie était fort en honneur à la cour des

rois indiens. On payait des sommes considérables un sonnet ou épigramme

qui avait plu.

(Théodore Pavie, la Renaissance du Brahmanisme. _R. des Deux-Mondes_).

Ces épigrammes devaient surtout être fines, telle que celle adressée à

Baour de Lormiau, par un académicien qu'il avait raillé lourdement sur

sa florissante santé:

De gloire Baour se nourrit

Aussi voyez comme il maigrit!

(Baour était toujours sifflé au théâtre).]

APPENDICE AU CHAPITRE II

N° 1.--Liste des talents exigés d'un homme d'après le Lalita-Vistara.

Telle est la liste officielle des soixante-quatre arts libéraux

que devait posséder toute personne éminente dans la civilisation

brahmanique. Ils sont mentionnés dans beaucoup de livres religieux de

l'Inde, comme obligatoires pour les grands, les Gourous et pour tous les

savants, notamment les Brahmanes de distinction. C'est pourquoi nous

avons dû en reproduire la liste, un peu fastidieuse à cause de sa

longueur, mais certainement intéressante comme document historique.

Le Lalita-Vistara donne, à l'occasion des épreuves et examens subis par

le Bouddha-Gautama, pour épouser la belle Gopa, une liste semblable mais

non identique.

En réunissant ces deux listes, on a une nomenclature complète de tous

les arts et métiers de cette époque; chacun d'eux était l'objet de

traités spéciaux.

Inutile d'ajouter que personne ne possédait sérieusement toutes ces

connaissances, bien qu'elles fussent considérées comme obligatoires.

Liste d'après la traduction de M. Foucault.

Le saut, la science de l'écriture, des sceaux, du calcul, de

l'arithmétique, de la lutte, de l'arc, de la course, la natation, l'art

de lancer les flèches, de conduire un éléphant en montant sur son cou,

l'équitation, l'art de conduire les chars; la fermeté, la force, le

courage, l'effort des bras dans la conduite de l'éléphant avec le

crochet, avec le lien; dans l'action de se lever, de sortir, de

descendre; dans la ligature des poings, des pieds, des mèches de

cheveux; dans l'action de couper, de fendre, de traverser, de secouer,

de percer ce qui n'est pas entamé, de percer le joint, de percer ce qui

résonne, dans l'action de frapper fortement.

L'habileté au jeu de dés, dans la poésie, la grammaire, la composition

des livres, la peinture, le drame, l'action dramatique, la lecture

attentive, l'entretien du feu sacré, l'art de jouer de la Vinâ, la

musique instrumentale, la danse, le chant, la lecture, la déclamation,

l'écriture, la plaisanterie, l'union de la danse et de la musique,

la danse théâtrale, la mimique, la disposition des guirlandes, dans

l'action de rafraîchir avec l'éventail, dans la teinture des pierres

précieuses, la teinture des vêtements, dans l'oeuvre de la magie,

l'explication des songes, celle du langage des oiseaux; l'art de

connaître les signes des femmes, les signes des éléphants, des chevaux,

des taureaux, des chèvres, des béliers, des chiens.

La composition des vocabulaires, l'écriture sainte, les Pouranas, les

Ilihâsas, le Véda, la grammaire, le Niroukta, l'art de prononcer la

poésie, les rites du sacrifice.

Dans l'astronomie, le yoga, les cérémonies religieuses, la méthode

des Vaïcéchikas, la connaissance des richesses, la morale, l'état de

précepteur, l'état Asoura, le langage des oiseaux et des animaux.

La science des causes, l'arrangement des filets, les ouvrages de cire,

la couture, la ciselure, la découpure des feuilles, le mélange des

parfums. Dans ces arts et tous ceux qui sont pratiqués dans ce monde, le

Bouddha excellait.

N° 2--Quatre classes de femmes, qualités qui leur sont propres.

On peut considérer comme rentrant, mieux que les arts libéraux, dans le

sujet traité par Vatsyayana, la description des qualités qui distinguent

les femmes entre elles.

En général, les auteurs indiens divisent les femmes en quatre classes

d'après leurs caractères physiques et moraux.

Le type parfait est la Padmini, ou la femme Lotus; il n'est sorte

d'avantages qu'on ne lui attribue. En voici le résumé.

Elle est belle comme un bouton de Lotus, comme Rathi (la volupté). Sa

taille svelte contraste heureusement avec l'amplitude de ses flancs;

elle a le port du cygne, elle marche doucement et avec grâce.

Son corps souple et élégant a le parfum du sandal; il est naturellement

droit et élancé comme l'arbre de Ciricha, lustré comme la tige du

Mirobolam.

Sa peau lisse, tendre, est douce au toucher comme la trompe d'un jeune

éléphant. Elle a la couleur de l'or et elle étincelle comme l'éclair.

Sa voix est le chant du Kokila mâle captivant sa femelle; sa parole est

de l'ambroisie.

Sa sueur a l'odeur du musc. Elle exhale naturellement plus de parfums

qu'aucune autre femme; l'abeille la suit comme une fleur au doux parfum

de miel.

Ses cheveux soyeux, longs et bouclés, odorants par eux-mêmes, noirs

comme les abeilles, encadrent délicieusement son visage semblable au

disque de la pleine lune et retombent en torsades de jais sur ses riches

épaules.

Son front est pur: ses sourcils bien arqués sont deux croissants;

légèrement agités par l'émotion, ils l'emportent sur l'arc de Kama.

Ses yeux bien fendus sont brillants, doux et timides comme ceux de la

gazelle et rouges aux coins. Aussi noirs que la nuit au fond de leurs

orbites, leurs prunelles étincellent comme des étoiles dans un ciel

sombre. Ses cils longs et soyeux donnent à son regard une douceur qui

fascine.

Son nez pareil au bouton du sezame est droit, puis s'arrondit comme un

bec de perroquet.

Ses lèvres voluptueuses sont roses comme un bouton de fleur qui

s'épanouit ou rouges comme les fruits du bimba et le corail.

Ses dents blanches comme le jasmin d'Arabie ont l'éclat poli de

l'ivoire; quand elle sourit, elles se montrent comme un chapelet de

perles montées sur corail.

Son cou rond et poli ressemble à une tour d'or pur. Ses épaules s'y

joignent par de fines attaches, ainsi qu'à ses bras bien modelés,

semblables à la tige du manguier et qui se terminent par deux mains

délicates pareilles chacune à un rameau de l'arbre Açoka.

Ses seins amples et fermes ressemblent aux fruits du Vilva; ils se

dressent comme deux coupes d'or renversées et surmontées du bouton de la

fleur du grenadier.

Ses reins bien cambrés ont la souplesse du serpent; ils se fondent

harmonieusement avec ses fesses et ses larges hanches qui ressemblent au

corsage de la colombe verte.

Sonjadgana, pur et délicatement arrondi, laisse apercevoir un ombilic

profond et luisant comme une baie mure. Trois plis gracieux s'accusent à

sa taille comme une ceinture au-dessus de ses hanches.

Ses fesses sont merveilleuses; c'est une Nitambini (Callipige,

Sakountala était une Nitambini).

Comme le Lotus épanoui à l'ombre d'une tendre motte d'herbe Kusha (herbe

sacrée par excellence), son yoni petit s'ouvre mystérieusement sous le

pubis ombragé par un voile velu large de six pouces.

Sa semence d'amour est parfumée comme le lys qui vient d'éclore, ses

cuisses rondes, fermes, potelées, ressemblent à la tige polie d'un jeune

bananier.

Ses pieds petits et mignons se joignent finement à ses jambes, on dirait

deux Lotus.

Quand elle se baigne dans un étang sacré, par toutes sortes de jeux elle

réveille l'amour, les dieux se troubleraient à la voir se jouer dans

l'eau.

Des perles tremblent à ses oreilles; sur son sein repose un collier de

pierres précieuses; elle a, mais en petit nombre, des ornements aux bras

et au bas des jambes.

Elle aime les vêtements blancs, les blanches fleurs, les beaux bijoux et

les riches costumes. Elle porte un triple vêtement de mousseline rayée.

Délicate comme la feuille du béthel, elle aime les aliments doux, purs,

légers; elle mange peu et dort d'un sommeil léger.

Elle connaît bien les trente-deux modes musicaux de Radha; aussi bien

que l'amante de Krishna, elle chante harmonieusement en s'accompagnant

de la vina qu'elle touche avec grâce de ses doigts effilés et agiles.

Quand elle danse, ses bras aux mouvements souples et harmonieux

s'arrondissent en courbes gracieuses et semblent parfois vouloir dérober

aux regards ses merveilleux appâts, car sa pudeur est extrême (dans

I'Inde une femme danse toujours seule).

Elle a une conversation agréable, son sourire répand la béatitude; elle

est espiègle et folâtre, pleine d'enjouement dans les plaisirs.

Elle excelle dans les oeuvres qui lui sont propres.

Elle fuit la société des malhonnêtes gens et accomplit scrupuleusement

ses devoirs; le mensonge lui est inconnu.

Incessamment, elle vénère et adore les brahmanes, son père et les dieux;

elle recherche la société et la conversation des brahmanes; elle est

libérale envers eux et charitable aux pauvres. Pour ceux-ci elle

épuiserait le trésor de son mari.

Elle se plaît avec son époux et sait exciter ses désirs par des

caresses.

Le dieu d'amour trouverait un superbe plaisir à reposer près d'elle.

Son affection pour son époux est extrême et elle n'aura peur aucun autre

une pareille tendresse. Elle est affectueuse dans toutes ses paroles et

absolument dévouée à son mari. Elle est parfaite en tout point.

Ajoutez à ce portrait déjà si flatteur une foule d'exclamations que les

poëtes poussent en l'honneur de la Padmini.

Trésor d'amour! tendresse sans bornes! femme qui aime et qui n'éprouve

aucun désir! femme dont le bonheur est manifeste; femme pareille à Rathi

(la volupté), épouse d'Ananya (l'amour), qui plies sous le poids de tes

seins fermes et arrondis! femme dont l'amour enivre!

Après la Padmini, vient la Chitrini ou la femme habile.

La Chitrini a l'esprit mobile, l'humeur légère et essentiellement

folâtre! son oeil ressemble au Lotus, sa gorge est ferme: ses cheveux

tressés en une seule natte retombent sur ses riches épaules comme de

noirs serpents; sa voix a la douceur de l'ambroisie; ses hanches sont

minces, ses cuisses douces et polies ont la rondeur de la tige du

bananier; sa démarche est celle d'un éléphant en gaité; elle aime le

plaisir, sait le faire naître et le varier.

La Hastini (nom de la femelle de l'éléphant) occupe le troisième rang.

La Hastini a une abondante chevelure qui brille et se déroule en longues

boucles soyeuses, son regard troublerait le dieu d'amour et ferait

rougir les bergeronnettes. Le corps de cette femme gracieuse ressemble à

une liane d'or, ses pendants d'oreilles sont garnis de pierreries et

ses vêtements sont chargés de fleurs. Ses seins fermes et rebondis

ressemblent à un couple de vases d'or.

Le dernier type est la Sankhini (la truie).

Ses cheveux sont nattés et roulés sur sa tête; sa face qui exprime la

passion est difforme; son corps ressemble à celui d'un porc. On la

dirait toujours en colère, toujours elle gronde et grogne.

Ses seins et son ventre exhalent l'odeur du poisson.

Elle est malpropre de sa personne; elle mange de tout et dort à l'excès.

Ses yeux ternes sont toujours chassieux.

On a mis en regard les traits distinctifs des quatre classes dans le

tableau suivant:

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DÉSIGNATION | Padmini | Chitrini | Hastini | Sankhini

| | | |

FIGURE | comme la | parfaite | de lotus | d'oie

| lune | | |

| | | |

ODEUR | du lotus | des fleurs | du vin | du poisson

| | | |

CHEVELURE | fine et | longue et | bouclant | comme des

| soyeuse | flottante | naturellement | soies de

| | | | sanglier

| | | |

VOIX | harmonieuse | du kokila | bramement de | croassement

| comme un | | l'éléphant | du corbeau

| luth | | |

| | | |

GOÛT | le béthel | les dons | les plaisirs | les querelles

DOMINANT | | | variés |

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Quatre sortes d'hommes correspondent comme amants ou époux à ces quatre

sortes de femmes.

A la Padmini, l'homme _lièvre_, c'est-à-dire actif, vif et éveillé.

A la Chitrini, l'homme _cerf_, celui qui recherche l'affection dans le

commerce amoureux.

A la Hastini, l'homme _taureau_, c'est-à-dire qui a la force et le

tempérament de cet animal.

A la Sankhini, l'homme _cheval_, celui qui a la vigueur et la fougue de

l'étalon.

Il existe, disent les poëtes, une Padmini sur dix millions de femmes,

une Chitrini sur dix mille, une Hastini sur mille; la Sankhini se trouve

partout.

Cette proportion n'est point flatteuse pour le beau sexe dans l'Inde;

heureusement, elle n'est point exacte. En général les Hindous, hommes

et femmes, même dans les castes serviles, ont de très grands soins de

propreté. La femme malpropre, la Sankhini, ne se trouve que dans la

classe infime et hors caste, et chez les Pariahs des campagnes.

CHAPITRE III

De la possession des soixante-quatre talents ou arts de volupté

enseignés par le Kama Soutra.

L'homme doit étudier le Kama Soutra après le Dharma et l'Artha, et la

jeune fille elle-même doit en apprendre les pratiques; d'abord avant son

mariage, et, ensuite, après, avec la permission de son mari[12].

[Note 12: Dans les pays musulmans, les femmes sont éduquées en vue

d'exciter les sens par la danse et la mimique, etc.]

On objecte à cela que les femmes, n'ayant point à étudier les sciences,

ne doivent point non plus étudier le Kama Soutra.

A cela, Vatsyayana répond: Que les femmes peuvent, sans étudier le

traité et ses explications, en connaître la pratique, puisqu'elle

est tirée du Kama-Schastra (ou les Règles de l'Amour) qu'on apprend

expérimentalement, soit par soi-même, soit par des intimes. C'est ainsi

que le Kama-Schastra est familier à un certain nombre de femmes, telles

que les filles des princes et de leurs ministres.

Il convient donc qu'une jaune fille soit initiée aux principes du Kama

Soutra par une femme mariée, par exemple sa soeur de lait, ou bien une

amie de la maison éprouvée sous tous les rapports, où une tante, une

vieille servante, ou une mendiante qui a vécu autrefois dans la famille,

ou une soeur (voir Appendice, n° 1 et 2).

Ces pratiques du Kama-Soutra sont empruntées à la partie du Kama-Shastra

qui a rapport à l'union sexuelle, et que Babhravia intitule aussi les

soixante-quatre arts, comme les soixante-quatre arts libéraux dont la

nomenclature a été donnée ci-dessus.

Pour arriver à ce nombre de (soixante-quatre), on a divisé ce qui a

rapport au rapprochement des sexes, c'est-à-dire le Kama-Shastra,

en huit parties ou sujets; et dans chaque partie on a fait huit

subdivisions principales. Il en a été de même dans le Kama-Soutra[13].

[Note 13: Évidemment, pour les divisions, le chiffre de soixante-quatre

est cher aux écrivains de l'époque; selon les anciens commentateurs, il

est consacré par les Védas.]

L'homme auquel sont familiers les (soixante-quatre) moyens de plaisir

indiqués par Babhravya, atteint le but de son désir, et possède la femme

la plus enviable.

Celui qui parle bien sur les autres sujets, mais ne connaît pas les

(soixante-quatre) voluptés du Kama-Soutra, n'est point écouté avec

faveur dans une réunion de savants.

Celui qui, au contraire, les possède toutes, quoique n'ayant pas d'autre

science, prend la tête de la conversation dans toutes les sociétés

d'hommes et de femmes.

En raison de leur prestige et de leur charme, les Acharyas, ou auteurs

anciens, les plus recommandables, qualifient de _chers aux femmes_ les

soixante-quatre talents voluptueux.

L'homme, en effet, qui y est exercé, gagne le coeur de sa propre femme

et celui des femmes des autres hommes et des courtisanes.

APPENDICE AU CHAPITRE III

N° 1.--Il y a dans le Kama-Soutra mille choses qui peuvent dépraver une

jeune fille, et que, conséquemment, elle doit ignorer, lors même qu'elle

est mariée aussitôt qu'elle a atteint l'âge de puberté, comme il est

d'usage dans l'Inde.

Dans cette contrée, tout est fait pour provoquer les désirs charnels,

même chez les jeunes enfants des deux sexes.

Les chars sacrés sur lesquels on promène les images des Dieux, dans les

grandes fêtes publiques, sont chargés de peintures et de sculptures

d'une obscénité indescriptible, publiquement exposées à tous les

regards, sans que personne songe à en éloigner les enfants.

A la jeune fille indienne s'appliquent pleinement les vers d'Horace:

«.......Incestos amores

A tenere meditatur ungui.»

Dès la plus tendre enfance, elle rêve d'impudiques amours.

N° 2.--Sauf quelques sculptures d'un naturalisme naïf dans des

cathédrales du moyen âge et quelques pratiques équivoques, restes du

paganisme qui lui ont survécu, on ne trouve rien de pareil chez les

chrétiens d'aucune confession.

On lit dans le P. Gury (traduction P. Bert):

«417.--Les regards jetés sans raison sur des choses honteuses

constituent des péchés graves ou légers, suivant l'intention de la

personne, le degré de turpitude et le danger de consentement à la

débauche.

«En pratique, on excuserait difficilement d'un péché mortel un homme qui

regarderait les parties honteuses d'une femme peinte, parce qu'il ne

pourrait guère éviter d'y prendre un plaisir.

«420.--1° _C'est un péché grave, en général, de parler, même par

légèreté, de l'acte conjugal, de ce qui est permis ou défendu entre

époux_, des moyens d'empêcher la conception, de procurer la pollution;

surtout, si c'est entre jeunes gens de sexes différents.

«2° Il y a grave péché à dire des choses honteuses par le seul plaisir

qu'on trouve à y penser.

«Le confesseur ne recommande à de jeunes époux que l'abstention de ce

qui pourrait aller contre le but du mariage, la procréation.»

Ainsi, la morale chrétienne est très sévère pour tout ce qui concerne la

pureté.

N° 3.--L'éducation des belles par Ovide.

Les listes des (soixante-quatre) arts libéraux et des (soixante-quatre)

talents de voluptés, avec les portraits de la Padmini et de la Citrini,

nous donnent l'idée de l'éducation féminine dans l'Inde à l'époque de

Vatsyayana; il est très intéressant de la rapprocher de celle qu'Ovide

trace pour les Romaines dans son _Art d'aimer,_ livre III.

«O femmes! ne négligez aucun soin de votre personne!

«La figure s'embellit si on la soigne; sans soins, le plus beau visage

perd sa fraîcheur, fût-il comparable à celui de la déesse du mont Ida.

«Ne chargez point vos oreilles de perles de grand prix, et votre corps

de vêtements tout pesants d'or. Une élégante propreté nous charme bien

davantage. Choisissez la manière d'arranger votre chevelure qui vous

sied le mieux. Un visage un peu allongé demande de simples bandeaux; une

figure arrondie un noeud léger sur le sommet de la tête et qui laisse

les oreilles découvertes.

«Celle-ci laissera flotter ses cheveux sur ses deux épaules; celle-là

les relèvera à la manière de Diane chasseresse.

«Tandis que vous travaillez à votre toilette, laissez croire que vous

êtes encore au lit; vous paraîtrez avec plus d'avantages quand vous y

aurez mis la dernière main. Vous pouvez toutefois faire peigner vos

cheveux devant nous.

«Apprenez à rire avec grâce. Ouvrez modérément la bouche; formez sur

l'une et l'autre joue deux petites fossettes et couvrez avec la lèvre

inférieure l'extrémité des dents supérieures. Ne vous fatiguez point les

flancs par des éclats continuels, que votre rire ait quelque chose de

doux et d'agréable à l'oreille.

«Les femmes apprennent aussi à pleurer d'une manière à la fois gracieuse

et intéressante; elles pleurent quand elles veulent.

«Apprenez également à marcher, la démarche séduit ou fait fuir un homme

qui ne vous connaît pas.

«Il est des femmes qui, par un mouvement de hanches étudié, font

flotter leur robe au gré des vents; elles s'avancent fièrement d'un pas

majestueux. D'autres marchent à grands pas et d'un air effronté. Évitez

que la première de ces démarches soit prétentieuse et que la dernière

soit rustique. Cependant, laissez à découvert l'avant-bras depuis le

coude jusqu'au poignet, si vous avez la peau d'une blancheur sans tache.

Combien de fois j'ai été tenté de baiser un bras d'albâtre!

«Que les jeunes filles apprennent à chanter. Plusieurs ont trouvé dans

leur voix un dédommagement à leur figure.

«La femme qui veut plaire doit s'appliquer à manier l'archet de la main

droite et à pincer de la harpe de la main gauche.

«_Apprenez par coeur Sapho; rien de plus voluptueux que ses vers;_ lisez

les poésies du tendre Properce et celles de mon cher Tibulle, l'Eneïde

et _même mes Amours._

«Je voudrais encore qu'une belle sût danser (on ne dansait à Rome qu'au

théâtre), qu'elle fut habile aussi aux jeux des osselets, des dés et des

échecs. Apprenez mille jeux; souvent, à la faveur du jeu, l'amour se

glisse dans les coeurs.

Qu'une belle s'occupe de tout ce qui peut augmenter ses charmes; qu'elle

se donne en spectacle à la foule; que partout elle soit empressée de

plaire; qu'elle ait toujours l'hameçon prêt; dans l'endroit qu'elle

soupçonne le moins, elle trouvera du poisson qui viendra y mordre.

«Les funérailles d'un époux sont souvent une occasion d'en trouver un

autre. Il convient alors de paraître échevelée et de donner un libre

cours à vos pleurs.

«Pour garder la pureté de vos traits, évitez la colère, partage farouche

des bêtes féroces; elle enfle le visage et fait noircir les veines où le

sang s'accumule.

«Évitez aussi un air de fierté. Un regard doux et gracieux captive

l'amour. Nous haïssons aussi la tristesse; c'est la gaieté qui nous

charme dans une femme.

«Ne venez aux festins que tard, lorsque les flambeaux sont allumés, vous

paraîtrez toujours belle aux yeux troublés par le vin et la nuit voilera

vos imperfections.

«Prenez les mets du bout des doigts (les Romains d'alors, comme

aujourd'hui encore les Indiens, mangeaient avec les doigts); n'allez pas

porter à votre bouche une main mal assurée; ne vous gorgez pas de mets

pour les vomir chez vous (usage des Romains), et mangez un peu moins que

votre appétit. Il sied mieux qu'une jeune belle se permette quelques

excès dans le boire. Toutefois ne vous laissez point à table aller à

l'ivresse ou au sommeil, qui vous livreraient sans défense à toutes les

entreprises des pires débauchés.»

TITRE II

LA VIE ÉLÉGANTE.--DIVERSES SORTES D'UNIONS SEXUELLES

L'AMOUR PERMIS ET L'AMOUR DÉFENDU

CHAPITRE I

La vie élégante ou d'un homme fortuné.

SECTION 1.--INTÉRIEUR (_at home_).

L'habitation doit être bien située, au bord d'une eau pure, dans une

ville ou une bourgade, ou un lieu de plaisir.

Les appartements intérieurs sont sur les derrières, ceux de réception

sur le devant, tous sont meublés confortablement et ornés avec goût.

SOINS D'HYGIÈNE.--Chaque jour le bain et le frottement du corps avec de

l'huile; tous les trois jours, application de laque à tout le corps;

tous les quatre jours, raser la tête entière; et tous les cinq ou dix

jours, tout le corps.

EMPLOI DU TEMPS.--Trois repas par jour, le matin, à midi et la nuit;

le bain, la sieste; des vêtements blancs et élégants; des fleurs, une

volière; le matin, quelques jeux et divertissements avec des parasites,

et après midi avec des amis.

Après le déjeuner, leçon pour parler donnée aux perroquets et autres

oiseaux, puis combats de coqs, de cailles et de pigeons.

Dans la soirée, le chant; ensuite le maître de maison, avec ses amis,

attend, dans la salle de réception bien ornée et parfumée d'essences,

l'arrivée de sa maîtresse; celle-ci, quand elle se présente, est reçue

avec les compliments d'usage; elle tient avec tous une conversation

aimable et tendre.

Lorsqu'elle doit passer toute la nuit chez son amant, elle y vient

baignée, parfumée et parée; son amant lui offre des rafraîchissements;

il la fait asseoir à sa gauche, lui prend les cheveux entre ses mains,

touche aussi le bout et le noeud de son vêtement du bas et l'entoure

doucement de son bras droit. Alors s'engage une conversation légère

et variée; on tient des propos lestes et joyeux; on traite des sujets

graveleux ou galants. Puis on chante avec ou sans gestes; on fait de la

musique, on boit en s'excitant à boire.

Enfin, quand la femme, échauffée par ces provocations à l'amour, trahit

ses désirs, le maître congédie tous ceux qui sont près de lui en leur

donnant des fleurs, des bouquets et des feuilles de béthel[14].

[Note 14: Dans les usages de l'Inde, c'est le maître de maison, celui

auquel on fait visite, qui donne le signal du départ au visiteur.]

Les deux amants restent seuls. Après avoir goûté le plaisir à leur gré,

ils se lèvent pudiquement et, sans se regarder, s'en vont, séparément,

au cabinet de toilette qui est, dans l'Inde, la salle du bain.

Ils reviennent ensuite s'asseoir l'un près de l'autre et mâchent

quelques feuilles de béthel. Puis l'homme, de sa propre main, frotte le

corps de la femme avec un onguent de pur bois de sandal, ou une autre

essence odorante; ensuite il l'enlace dans son bras gauche, et tout en

lui tenant de doux propos, il lui fait boire, dans une coupe qu'il

tient de la main droite, une boisson excitante et parfumée; ils mangent

ensemble des gâteaux et des sucreries, prennent des consommés et de la

soupe de gruau, boivent du lait de coco frais, des sorbets, du jus de

mangues et de citron sucré; enfin, ils savourent ainsi, dans l'intimité,

tout ce que le pays produit d'agréable, de doux et de pur.

Souvent aussi, les deux amants montent sur la terrasse de la maison pour

jouir du clair de lune et causer agréablement. A ce moment, pendant que

la femme est sur ses genoux la face tournée vers la lune, l'amant lui

désigne de la main les diverses planètes, l'étoile du matin, l'étoile

polaire, les constellations[15].

[Note 15: Les magnifiques nuits de l'Inde donnent à ce passe temps un

grand charme.]

APPENDICE

A LA PREMIÈRE SECTION DU CHAPITRE I

Complétons par des emprunts aux poètes les indications trop sommaires de

Vatsyayana.

N° 1.--Barthriari a décrit l'amour selon les saisons (trad. Regnaud).

(St. 39).--Bouquets odorants, couronnes dont l'aspect réjouit le coeur,

zéphir qu'agité l'éventail, rayon de la lune, parfum des fleurs, lac

frais, poudre de sandal, vin clair, terrasse bien blanche, vêtements

très légers, femmes aux yeux de lotus, tels sont les agréments que les

heureux ont ici en partage, l'été.

En hiver, les heureux reposent voluptueusement dans une chambre,

couverts de vêlements rouges, enlaçant dans leurs bras leurs bien-aimées

aux seins opulents, mâchant à pleine bouche des feuilles et des noix de

béthel.

(St. 44).--Les éclairs serpentent dans le Ciel pareils à des lianes, le

tonnerre éclate au sein des nuages amoncelés; on entend les cris confus

des paons qui se livrent à leurs jeux; les averses tombent comme des

torrents; la belle, aux yeux allongés, qui tremble d'effroi, se serre

étroitement dans les bras du bien-aimé dont elle ne peut quitter

la maison; puis s'élèvent des vents chargés de pluie glaciale qui

renouvellent la vigueur des amants.

(St. 49 et 50.)--Ils embrassent les fossettes de leurs joues; ils font

entrechoquer bruyamment leurs lèvres en jouant dans les boucles qui

encadrent leur visage; ils mettent en désordre leur chevelure et leur

font cligner les yeux; ils chiffonnent avec violence leurs vêtements,

arrachent de leur poitrine leur corset et bouleversent leurs seins;

ils font grelotter leurs cuisses et détachent le pagne qui ceint leurs

larges hanches.

On connaît le distique de Catulle:

«Quam juvat immites ventos audire cubantem

Et dominant tenero delinuisse sinu»

Quel plaisir d'entendre, de sa couche, rugir la tempête, en pressant sa

maîtresse sur son sein.

N° 2.--Visite de Corine à Ovide.

Il est intéressant de rapprocher la visite d'une maîtresse indienne à

son amant de celle de Corine à Ovide (_Les Amours_, liv. 1er, élégie 5).

«Vers midi, lorsque j'étais sur mon lit pour me reposer dans un

demi-jour mystérieux, Corine entra dans ma chambre, la tunique relevée,

les cheveux tombant sur sa gorge nue, plus blanche que la neige,

semblable à la charmante Laïs quand elle recevait ses amants.

«Je lui ôtai d'abord sa tunique dont le tissu transparent était à peine

un obstacle. Elle faisait quelque résistance à paraître nue; mais on

voyait bien qu'elle ne voulait pas vaincre.

«Quand elle fut devant moi sans vêtement, je ne vis pas une tache sur

tout son corps. O quelles épaules, ô quels bras j'eus le plaisir de voir

et de toucher! Que sa gorge était faite à souhait! Quelle peau douce et

unie! Quelle taille superbe et quelles cuisses fermes!

«Mais pourquoi entrer dans ces détails? Je n'ai vu que des choses

parfaites, et il n'y avait point de voile entre ce beau corps et le

mien!

«Le reste est facile à deviner. Enfin, après une fatigue mutuelle, nous

reposâmes tous deux.»

Ce petit morceau nous charme autant, mais d'une autre manière que les

poètes Hindous.

Ce qu'Ovide laisse à deviner, Properce le dit dans l'Élégie v du livre

II.

Une nuit de Cynthée donnée à Properce.

«O nuit fortunée! Que de mots échangés à la clarté de la lampe! Et la

lumière éteinte, quels ébats!

«Tantôt elle lutte contre moi, le sein découvert; tantôt à mon ardeur

elle opposait sa tunique. Puis, quand le soleil eut vaincu mes

paupières, c'est elle qui me réveilla en les pressant de ses lèvres.

«Est-ce donc ainsi, me dit-elle, que tu dors nonchalamment?

«Comme nos bras s'enlaçaient en mille noeuds divers!

«Mais l'obscurité nuit aux jeux de l'amour.

«Les yeux sont les guides de nos transports.

«Endymion, par sa nudité, charme la chaste Diane qui vient, nue, reposer

près d'un mortel.

«Cesse de voiler tes attraits sur ta couche ou bien je déchirerai ce lin

odieux; et même, si la colère m'emporte, ta mère en verra les traces sur

tes bras.

«Livre-moi ces globes charmants qui se soutiennent d'eux-mêmes; que mes

yeux se rassasient tandis que les destins le permettent. Vivant ou mort,

c'est à toi que j'appartiens pour toujours.

«Si tu m'accordes encore de semblables nuits, une année sera pour moi

plus qu'une vie.

«Prodigue-les-moi, ces nuits, et je deviens immortel dans tes bras.

«Une seule nuit de toi peut, du dernier des hommes, faire un dieu.»

Théologie hindoue. Le Kama soutra. · 第 1 / 6 章