Je ne sais s'il y eut en France et même dans le monde entier de plus
curieuse gazette que le _Journal du Musée._ Bimensuelle, 1er
et le 15 de chaque mois. Direction: 14, rue de Poissy. Abonnement: 3
fr. par an. Imprimé en violet au polycopiste, il paraissait sur deux
pages à trois colonnes. Cette feuille était publiée par un enfant de
dix ans pour servir d'organe de publicité au petit musée qu'il a fondé
à la même adresse et qui est consacré à Napoléon.
Ce musée napoléonien est peu connu. Il contient des choses
intéressantes et précieuses réunies par ce gamin. Des libraires, des
antiquaires, des amateurs, séduits par l'initiative de cet enfant,
augmentent par des dons les richesses du musée imprévu. Les abonnés
étaient nombreux, m'a-t-on dit, et le journal paraissait en général
très régulièrement. Il se vendait à raison de dix centimes le numéro.
J'ai sous les yeux un exemplaire de ce journal singulier. Pour article
de tête, la Suite d'une _Vie de Napoléon_, par G. Ducoudray, s'étend
sur une colonne et demie. Après quoi, la rubrique _le Musée_ contient
d'importants renseignements.
«Le musée est rouvert. Personne ne le reconnaîtrait. De grands
changements se sont produits. Nombreux dons enrichissant le musée parmi
lesquels ceux de MM. Thiébaut et Mattei.»
Un conte d'Alphonse Daudet en feuilleton anime d'une façon fort
littéraire _le Journal du Musée_ et ce qui reste de place est consacré
à l'esprit et à la fantaisie. Voici quelques devinettes.
Quel café fréquent (sic) les spéculateurs? Quel café fréquent les gens
propres? Quel café fréquent les horlogers? Qui passe la rivière sans
se mouiller? Combien de côtés a un pâté carré?
Voici une épigramme:
Monsieur Binet n'a pas, bien que dans l'opulence, Le confort, le
bien-être aujourd'hui si goûtés. Quant à moi, si j'avais ce qu'a Binet
d'aisance J'aurais certainement plus de commodités.
Je ne crois pas que l'enfant de dix ans en fût l'auteur. De toute
façon elle donnait au _Journal du Musée_ un caractère gaulois qui
tranchait nettement sur la pruderie contemporaine. La dernière colonne
est occupée par les _Réponses aux questions contenues dans le numéro
précédent_, qui sont suivies par la _Réponse au Rébus_: «Aide-toi le
ciel t'aidera.» Trois personnes seulement ont deviné ce rébus: MM.
Grund, Henri Guérard et Mattei.
Un avertissement final nous fait savoir que: «Par suite d'un accident
survenu au tirage, le n° est paru avec 15 jours de retard. Nous nous en
excusons auprès de nos lecteurs.»
Aucun nom de gérant, aucune mention d'imprimeur ne légalise la
publication de ce petit journal dont une des principales singularités,
l'âge de son directeur et rédacteur en chef, est appelée à disparaître
tandis que, pour nous comme pour lui, s'écouleront les années.
J'ai connu d'autres enfants qui s'amusaient à publier des journaux.
Mais c'étaient toujours des journaux manuscrits à un exemplaire qu'on
se passait de main en main au collège. Je me souviens notamment de
l'un de ces pamphlets calligraphié en encres de couleurs variées:
noir, violet, vert, bleu, jaune, rouge. Il devait paraître toutes les
semaines et l'abonnement se payait en friandises: réglisse, cassonades,
boîtes de coco, etc.; mais il n'y eut point de second numéro.
Une petite fille, qui est aujourd'hui presque une jeune fille, s'était
associée, lorsqu'elle avait dix ans, avec un petit garçon de sept ans
dans le but de publier un journal. Elle recueillit des abonnements
pour la somme de trente francs, sur lesquels elle donna cinq francs
au petit garçon et avec le reste s'acheta du chocolat. Car ce qui lui
paraissait la réussite anticipée de ses espérances avait donné une
entière satisfaction à son besoin d'activité; c'est ainsi qu'un succès
prématuré est presque toujours une cause de décadence pour un poète,
un artiste quel qu'il soit.