Le matin arriva où Guéméné, partant à l’heure accoutumée pour ses
visites, conduisit sa femme à l’Hôtel-Dieu. Ils se séparèrent à
l’entrée. Thérèse gagna son service, se dévêtit dans l’antichambre,
passa la blouse et le tablier.
Elle apparut comme naguère dans le cadre de la porte vitrée, parcourant
tous les lits d’un regard circulaire. La sœur de la salle, une
religieuse jeune encore, aux yeux ardents sous la cornette, vint à elle
en souriant, car une étrange sympathie liait ces deux femmes si
dissemblables, que leurs conceptions divergentes avaient cependant
amenées à suivre le même sillon, côte à côte. Elles se serrèrent les
mains. La religieuse, à peine plus âgée que la jeune femme, professe
depuis cinq ans seulement, apportait à ses fonctions une charité
brûlante. On la voyait encore s’émouvoir et pleurer devant les agonies.
Elle avait en même temps des gestes d’amante et de mère, pour mille
petits soins superflus qu’elle donnait à ses malades. Fille simple et
ignorante, elle s’appliquait à une grande perfection pour l’amour de
Jésus, s’attachait à ne pas ressentir les ingratitudes, réprimait ses
impatiences, ses antipathies envers certains malades,--choses subtiles
que les femmes connaissent si bien,--et s’efforçait principalement, sans
y réussir toujours, à la vertu suprême qui est l’amour de tous, sans
distinction.
--Ah! mademoiselle Herlinge!... je veux dire madame, venez voir mon
pauvre dix-sept! je la croyais sauvée, et puis mademoiselle Skaroff m’a
dit hier qu’elle lui trouvait de la broncho-pneumonie... j’ai mis déjà
vingt-cinq ventouses ce matin.
C’était une typhique, une servante de dix-huit ans, qu’avant son congé
Thérèse avait eue en mains, au début de la fièvre. Cette pneumonie,
l’écueil des convalescences en pareil cas, piqua la curiosité de la
jeune femme: elle vint en hâte au lit 17, suivie de la religieuse qui
l’épiait anxieusement. Thérèse échancra la chemise et, l’oreille collée
sur cette poitrine brûlante, aux battements désordonnés, ausculta
longuement; puis, de ses doigts légers promenés sur tout le thorax, elle
percutait de la base des poumons au sommet. La malade, une belle fille
forte et épaisse, secouée par la souffrance, luttait visiblement de
toute sa nature vigoureuse contre l’insidieuse infection: une infime
lésion, localisée en un point de ses poumons larges et puissants de
paysanne. Le drame était obscur et terrible. Dans ce beau corps jeune,
toutes les forces de la vie s’étaient levées et combattaient, mais
Thérèse comprit que c’était en vain. Elle se redressa et dit:
--Il y a un foyer...
La religieuse, au regard de la jeune femme, devina tout espoir perdu;
elle murmura:
--Pauvre petite, si heureuse de guérir, de reprendre son travail, de
vivre!...
Et toutes deux, la sœur de charité et la femme-médecin,--un type qui
disparaît et l’autre qui commence,--poussées au même chevet par des
vocations différentes, se penchaient vers la typhique. Muettes,
également anxieuses et graves, elles semblaient, devant ce cas,
pareillement impressionnées. Entre elles cependant il y avait un monde:
dans cette même jeune fille que leur disputait la mort, celle-ci n’avait
vu que la maladie, celle-là que la malade.
De nouveau la porte s’ouvrit. Dina Skaroff parut. Elle remplaçait
Thérèse depuis quatre semaines, et s’imposait un effort pour être chaque
matin, à huit heures et demie, présente dans sa salle.
Maigriote et fatiguée, dans sa blouse blanche qui laissait voir sa
pauvre robe à rayures rouges et ses souliers portant deux pièces cousues
sur les orteils, elle sourit à son amie, et, dans ce français qui lui
tendait tant de pièges:
--Déjà revenue! oh! vous n’êtes pas demeurée longtemps dans le rêve...
--Il n’y a pas de rêve, Dina, fit Thérèse, il n’y a que de la vie.
--Il y a les deux, reprit Dina, et l’un meilleur que l’autre.
Et ses yeux de jais, se creusant, parurent sans fond dans son mince
visage.
--Avez-vous au moins un peu travaillé en mon absence? demanda la jeune
femme, à qui son bonheur, sa fortune et sa cérébralité plus vigoureuse
donnaient une supériorité sur la Russe.
--Beaucoup travaillé. J’ai revu en un mois tout mon premier tome de
pathologie. Maintenant, je sais que je serai reçue au concours
d’internat.
--Tiens, mais pourquoi pas! fit Thérèse, incrédule.
Une agitation se propageait dans la salle, à l’approche de la visite.
Par les grandes baies cintrées, pareilles à des fenêtres de chapelle, la
lumière entrait largement. On parlait bas. Il y avait partout comme les
apprêts d’un rite. Les malades avaient sur l’oreiller des dodelinements
nerveux de la tête. Certaines procédaient à leur toilette. Les unes,
assises, chuchotaient entre elles; d’autres se plaignaient, comme
impatientes d’une délivrance certaine. Et cette salle était, en effet,
presque un temple dont on attendait le prêtre.
Un à un, les externes arrivaient. Puis, parmi eux, l’on vit entrer la
redingote noire d’un médecin. C’était Pautel, le jeune docteur de la rue
Saint-Séverin, qui suivait assidument la clinique d’Herlinge, voulant se
spécialiser dans les maladies cardiaques. Toujours il était là un des
premiers, et ses yeux, vacillants sous le lorgnon, cherchaient tout de
suite dans la salle Dina Skaroff. Ils n’échangeaient pas un mot de toute
la visite, mais Dina se sentait indéfiniment suivie par ces yeux indécis
et illisibles dans cette figure maigre d’homme blond. Elle lui avait
plu; elle le savait. Mais, pauvre, seule, étrangère, perdue dans cet
immense Paris dont elle ne connaissait rien, hormis cette salle
d’hôpital et son restaurant de la rue Berthollet,--par contre, très
instruite du tempérament français, qui effrayait sa nature un peu
prude,--elle se dérobait et tremblait comme une chétive bête traquée.
Herlinge, ponctuel, entra, comme neuf heures sonnaient au coucou noir de
la muraille blanche. Son visage parcheminé, aux yeux bleus, s’éclaira
d’un sourire en retrouvant ici la présence de sa fille. Il lui lança un:
--Ton mari va bien, mignonne.
Et, tout de suite, traînant après lui sa cohorte de médecins et
d’étudiants, il vint au premier lit. Mais il y eut vers Thérèse un
mouvement de curiosité: on regardait beaucoup cette jeune épousée qui,
en pleine lune de miel, à cette heure où, dans le grand bouleversement
de leur vie intérieure, incertaines et désorientées, les plus fières
perdent toute quiétude et toute paix, venait tranquillement,
laborieusement, reprendre sa tâche. Madame Lancelevée, au premier rang,
la dévisageait. Il y avait aussi là Gilbertus qui, ne faisant ni
consultation ni clientèle, suivait assez volontiers les cours d’hôpitaux
«pour se conserver la main». Irréprochablement vêtu, le faux col à la
mode faisant valoir sa barbe de bel Assyrien, il cueillait sur les
lèvres d’Herlinge les concises phrases scientifiques, ces mots
pittoresques qui font fortune en médecine, ces mots qu’on imprime dans
les traités de pathologie, et qu’il allait servir à ses lecteurs béats,
dans son prochain article. Hâve et flétri, Morner l’accompagnait, venu
sans raison, sans but, dans un moment d’ennui, à l’heure où les
estaminets sont vides. Il écoutait d’une oreille distraite les subtiles
dissertations du maître sur un cas d’insuffisance aortique: l’érudition
n’avait rien à faire avec ses plaques électrisées. Puis, autour de
ceux-ci, s’amassaient les redingotes d’autres médecins, jeunes ou vieux,
médecins de province même, ayant fait le voyage de Paris pour entendre,
une fois dans leur vie, le grand Herlinge. Et c’était encore les vestons
des étudiants qui, venus des plus lointains hôpitaux de la ville,
passaient tous, à tour de rôle, par cette clinique, avant leurs examens,
dans l’espoir de saisir, par hasard, une «colle» d’Herlinge. Plus
timidement, derrière, se tenait un groupe d’étudiantes russes
misérablement vêtues, qui se penchaient, avides, craignant d’être
frustrées d’un mot de la leçon. Et pesamment, derrière le frêle petit
homme blanc à la toque noire, de lit en lit, la masse se déplaçait,
accomplissant par toute la salle--groupe de graves et pieux fidèles--les
stations d’un étrange chemin de croix.
A la fin, Thérèse appela à mi-voix:
--Mademoiselle Skaroff!... Où est donc mademoiselle Skaroff?
La religieuse, à son tour, cherchant des yeux la jeune fille dans la
foule qui se disloquait, répéta:
--Mademoiselle Skaroff! c’est madame Guéméné qui veut vous parler.
Mais Pautel, flegmatique, souriant à demi, répondit d’une voix lente et
douce:
--Mademoiselle Skaroff est partie.
Furtive, prudente comme un pauvre animal poursuivi, invisiblement elle
s’était dérobée. On la cherchait encore que, sans bruit, avec l’angoisse
d’être rappelée, elle se hâtait aux dernières marches de l’étage. Puis
elle fuyait par le corridor des entrées, traversait le parvis
Notre-Dame, et s’acheminait, sans oser détourner la tête, vers sa
chambre meublée de la rue Cujas.
Et c’était presque toujours ainsi qu’elle quittait l’hôpital, depuis que
dans la rue, de loin, Pautel, un jour, l’avait suivie. Elle avait peu
d’estime pour les jeunes hommes français, pour ces étudiants si
différents de ses compatriotes, qui ne pouvaient guère voir une femme
isolée et faible sans la convoiter. Sentimentale mais raisonneuse, comme
ceux de sa race, elle n’entendait pas perdre, dans une mesquine aventure
d’amour où se fût laissé entraîner une midinette, la paix qui jusqu’ici
lui avait tenu lieu de bonheur. C’est pourquoi, bien que Pautel lui plût
et la troublât, elle en avait peur et le méprisait comme un séducteur de
jeunes filles pures.
* * * * *
Elle fut à onze heures dans sa petite mansarde du sixième, meublée pour
étudiants, rue Cujas. Le plafond était incliné et se courbait vers la
muraille tapissée d’un papier bleu. Le portrait de Tolstoï, découpé dans
un journal, y était épinglé à côté d’un crucifix et d’une chromo
représentant la tsarine. Devant la lucarne, assez spacieuse, qu’elle
avait encadrée--sans nulle intention macabre--de quelques humérus,
tibias, maxillaires, temporaux et autres fragments de squelettes pendus
à des clous par des ficelles rouges, s’étalait le désordre de sa table
chargée de livres. Sans ôter son chapeau, elle s’assit à une table et
crayonna tout de suite son résumé de la leçon d’Herlinge. Puis, dans le
tiroir, elle prit un minuscule coffret de fer, dont la clef tintait
toujours au fond de sa poche. Elle l’ouvrit. Il y restait deux pièces
d’or, l’une de dix francs, l’autre de vingt. On était au 15. Ces deux
pièces étaient toute sa fortune jusqu’à la fin du mois. Elle prit la
plus grosse et s’achemina vers la rue Berthollet.
Dina Skaroff était la fille d’un petit mercier de Pétersbourg, dont le
commerce avait sans cesse périclité. Elle avait deux jeunes frères, et
trois grandes sœurs employées dans les beaux magasins de la capitale.
Dina ne voulait pas végéter toute son existence. Élevée tant bien que
mal dans une petite pension de faubourg, elle s’instruisit elle-même
jusqu’à passer avec succès cet examen de fin d’études qui est, en
Russie, le baccalauréat des jeunes filles. Puis elle partit un jour pour
Paris, avec un vol de ces «oiseaux de passage», pour la plupart jeunes
Israélites farouches que rejettent les universités, que la France
recueille et instruit, et qu’une migration reporte à la neige natale,
avec un titre de doctoresse qu’elles échangent contre un diplôme
national pour exercer la médecine là-bas.
Son père, à demi ruiné, lui faisait une pension de quatre-vingts francs
par mois, sur lesquels il lui fallait payer son restaurant, sa chambre,
ses inscriptions et ses toilettes. Elle ne se jugeait pas mal partagée:
elle connaissait des compatriotes qui, touchant cinq francs de moins par
mois, se tiraient d’affaire. Bravement, elle avait pris son parti des
feutres à vingt-neuf sous, achetés dans les bazars. Mais ses petits
pieds maigres, à force de courses incessantes à l’École, à l’hôpital, au
restaurant, usaient en quelques semaines le mauvais cuir de ses
bottines, et c’était de ces horribles chaussures qu’elle avait été
parfois un peu honteuse, jusqu’à les dissimuler d’instinct sous ses
robes qui ne valaient pas beaucoup plus cher. Et elle avait d’abord
travaillé au delà de ses forces, amèrement, âprement, pour vaincre un
jour cette misère et conquérir sa place à la vie, comme tout le monde.
Après les premières années d’études et l’assimilation de la technique
sèche, elle commençait de prendre à son métier un intérêt captivant et
souverain. Ce goût nouveau la consolait comme si la science seule avait
eu pitié jusqu’ici de cette jeune vie effroyablement austère. La
médecine l’amusait, maintenant, comme elle disait.--Elle vivait de bœuf
bouilli, portait des jupes de coton, exhibait crânement sa misère, mais
sans ostentation d’ascétisme, et vraiment désintéressée de ces choses,
en enfant très simple qui venait de découvrir dans son travail des joies
profondes.
* * * * *
Ce jour-là, il était un peu plus de midi quand, arrivée rue Berthollet
où régnait un absolu silence le long des hautes façades tristes, elle
ouvrit la porte vitrée du petit restaurant russe, et franchit les deux
marches en contre-bas.
Une bouffée de chaleur humaine lui vint de cette salle grouillante,
taverne blanche et lumineuse où, pêle-mêle entassés, les hommes et les
femmes mangeaient voracement, avec un cliquetis de fourchettes. Un
aspect farouche attristait tous ces visages affamés. Au contraire de ce
qu’on voit d’habitude dans le moindre restaurant parisien, l’apparition
de cette femme jolie et gracieuse ne fit bouger aucune tête; pourtant il
y avait là, mêlés à quelques robes misérables, une trentaine de jeunes
hommes à la chevelure épaisse, aux pommettes dures, aux yeux ardents.
Mais c’était dans l’inconnu que, tout en se gorgeant de pain, ils
semblaient voir.
Au milieu des tables, un étroit passage était ménagé. Dina s’y glissa. A
peine sa mince personne y trouvait-elle place; et elle se hâtait,
poussée par l’appétit de ses vingt-deux ans mal nourris. Çà et là, des
mains s’offraient, qu’elle serrait sans rien dire: mains musclées et
chaudes d’adolescents, mains fiévreuses de rêveurs nihilistes, mains de
jeunes filles, négligées, aux ongles coupés trop ras. Et ainsi elle
gagna la cuisine, où deux femmes s’affairaient, près des fourneaux, à
remplir des assiettes tendues.
Sur une table, Dina choisit un verre, un couteau, une fourchette d’étain
et une grosse assiette de faïence qu’elle se fit garnir de macaroni pour
quatre sous; on y ajouta, pour six sous, une portion de bœuf bouilli,
et, pour deux sous, un morceau de pain. Elle paya de sa pièce d’or, et,
ayant ramassé la monnaie avec un soin minutieux, elle se mit en quête
d’un coin de table où poser son couvert. A ce moment, deux très jeunes
gens, en qui l’on devinait des étudiants, s’étant levés, on lui fit un
signe et elle prit leur place.
Un beau garçon pâle, aux habits de velours, à la tignasse frisée, était
assis près d’elle. Il lisait, en mangeant, une brochure de Tolstoï, dont
le portrait, semblable à celui qu’on voyait chez Dina, était accroché à
la muraille au-dessus de lui. Le texte de la brochure était en français;
avec un crayon, le jeune homme écrivait dans les marges des annotations
en russe, et les faisait lire à son voisin de droite; et tous deux, à
mi-voix, échangeaient leurs impressions. Un froissement de papier leur
fit tourner la tête: c’était, derrière eux, une femme aux cheveux coupés
courts, aux yeux fous, coiffée d’une sorte de chapeau d’homme, qui
faisait circuler des libelles; et, de table en table, des regards
s’allumaient, et un souffle de conspiration passa sur toute la salle où
de tranquilles étudiantes, aux prunelles douces de Slaves, continuaient
de mâcher, en rêvant, leur bouilli coriace.
La porte s’ouvrit: Dina, machinalement, leva la tête. Pautel était
debout sur le seuil. Il hésita une seconde, cherchant quelqu’un des
yeux; puis il descendit les deux marches.
Dina tressaillit et pâlit. Il venait donc la poursuivre jusqu’ici? Elle
pensait juste, car, apercevant la place demeurée libre à côté d’elle,
Pautel vint s’y asseoir. Une colère fit blêmir la jeune fille. Comment!
alors qu’elle se réfugiait d’instinct parmi ses frères, dans ce cénacle
chaste où toute femme arrivant était regardée comme une sœur, ce
Français en quête d’aventure osait l’y rejoindre!... Oh! il avait envie
d’elle: cela ne se voyait que trop. Et si elle cédait, cela durerait un
an, dix-huit mois au plus, dans quelque chambre meublée, témoin de tant
d’amours semblables, au fond d’un hôtel suspect! Puis quand il l’aurait
arrachée à ses études, dissipée, troublée, chavirée, le moment viendrait
pour lui de songer au mariage riche, gage du bel avenir, et il la
laisserait derrière lui, son goût au travail perdu, ses livres oubliés,
sans courage pour reprendre la lutte...
--Mademoiselle Skaroff... fit doucement le jeune homme.
Et elle avait beau se raidir, il y avait dans cette voix une caresse,
quelque chose d’indéfinissable qui lui était délicieux.
--Vous m’avez bien reconnu, mademoiselle Skaroff! répéta Pautel, plus
tremblant qu’elle-même.
--Oui.
--C’est bien ici le fameux restaurant russe, n’est-ce pas?
--Oui.
--J’en étais très curieux, figurez-vous!... alors, comme j’avais un
malade, pas très loin, je suis entré en passant. Vos compatriotes ne
m’en voudront pas?
--Non.
Et, comme elle le voyait attendre le service, elle se décida--car enfin
il était un peu chez elle ici--à l’avertir charitablement:
--On ne viendra pas: il faut que vous alliez là-bas, au fond. Vous
prendrez une assiette et vous demanderez les choses qu’on mange
aujourd’hui.
Il la remercia et suivit ses instructions. Dina sentait augmenter son
trouble. Elle se disait qu’il y avait tout de même de la noblesse et de
la bonté dans ce jeune médecin débutant, qui fondait une clinique
gratuite pour ces gens du demi-peuple que l’hôpital refuse, pour ces
petits employés à qui le médecin coûte trop cher. Et une grande douceur,
en dépit d’elle-même, lui venait aussi, à cette pensée que, dans
l’immense et cruel Paris qui l’écrasait sous son indifférence, quelqu’un
l’aimait, pensait à elle, désirait son amour comme une grande faveur.
Il revint s’asseoir à côté d’elle, une tranche de bifteck saignant dans
son assiette, et avec son bel appétit d’homme sain et actif, il commença
de couper la viande dure. Alors, Dina trouva très bon de ne pas manger
toute seule, de sentir vibrer près d’elle une âme qui ne s’exprimait
pas, de respirer comme un parfum de tendresse. Elle lui savait gré de ne
rien dire; elle avait redouté une scène d’aveux, et voilà qu’il gardait
un silence inexplicable.
--Vous n’aimez pas le vin? demanda-t-il seulement, lorsqu’il la vit
saisir la carafe et remplir son verre.
--Non, répondit-elle fièrement, je n’aime pas le vin.
Le contenu de son assiette s’achevait. Elle avait faim encore: son
voisin de gauche, le beau garçon pâle aux habits de velours, était
parti, laissant du pain sur la table; elle prit ce reste, le dévora,
tout en faisant de son macaroni de minuscules bouchées.
--Vous ne prenez pas autre chose? demanda encore Pautel d’une voix
qu’elle ne lui connaissait pas.
--Je n’ai plus faim, répondit-elle.
Son macaroni achevé, elle garda dans la main ce gros croûton qu’elle
cachait et dont elle portait à ses lèvres de petits morceaux,
furtivement, pour que Pautel ne vît point qu’elle mangeait son pain sec.
Derrière la mousseline des rideaux, les ombres des passants glissaient
plus fréquentes sur le trottoir. Tout à coup, nerveusement, Pautel ôta
son lorgnon et se mit à l’essuyer du coin de sa serviette, puis,
repoussant son assiette brutalement:
--C’est immangeable! gronda-t-il, comment pouvez-vous...
Il s’arrêta. Autour d’eux, les jeunes filles, les étudiants aux longs
cheveux, les conspirateurs aux libelles, les mystérieux rêveurs que la
Sibérie hante, étaient allés avec de petites soucoupes acheter leur
dessert, et ils savouraient maintenant--les plus riches avec du thé, les
plus pauvres avec du pain--les pruneaux cuits ou les abricots tapés qui
leur tenaient lieu de confitures. Lorsque les soucoupes pleines
circulèrent, Dina les suivit des yeux involontairement.
--Vous n’aimez pas cela? demanda sourdement Pautel.
--Non, je n’aime pas cela.
Et, les poings crispés, il observait son profil, sa jolie joue creusée
sous la pommette, sa tempe délicate et anémiée que voilait à demi la
touffe noire du bandeau. C’était avec cette nourriture qu’elle
préparait--fournissant onze heures de travail quotidien--le concours
d’internat! Puis il examina sa jaquette sans doublure, sa pauvre robe de
pilou, sous lesquelles son frêle corps devait rester transi, l’hiver,
malgré sa marche allègre par les rues.
Dina, comme si elle avait senti un bien-être nouveau, s’attardait ici
après le repas. Partir lui coûtait. Elle s’alanguissait, ne pensait à
rien. Pautel ne l’inquiétait plus; au contraire, ce muet voisinage lui
était agréable. Et vaguement elle le revoyait, six mois auparavant,
prenant fièrement sa défense, à la clinique, contre Herlinge lui-même...
Une horloge, exactement semblable à celle de l’Hôtel-Dieu, sonna une
heure: elle tressaillit; que faisait-elle ici? Et elle eut peur, non
plus de Pautel, mais d’elle-même, de son propre cœur, du grand vide de
sa vie, et du vertige qu’elle éprouvait soudain devant l’abîme de sa
solitude.
On eût dit que pour se lever de table elle ramassait toutes ses forces;
il y eut dans sa personne une lassitude et un effort pitoyables, dans
ses yeux sombres, une immense mélancolie. Mais elle se vainquit, secoua
sa jupe d’où tombèrent les miettes, salua Pautel froidement, et il la
vit partir de son allure dansante, dans son étroite jaquette noire et sa
jupe à raies rouges... Et il aurait voulu un coin obscur, un jardin
retiré, un désert, pour dégonfler son cœur, pour laisser aller les
larmes dont il étouffait, larmes de tristesse, de pitié et d’amour, car
il était sûr maintenant de l’aimer toujours, et il répétait entre ses
dents:
--Oh! la brave petite fille!... la brave petite!...